LA PRETENDUE RAGE DE LOURDES
Dans notre récente excursion du sud-ouest, dont les lecteurs de ce journal ont été entretenus à propos des chevaux de la plaine de Tarbes, nous avons eu l'occasion d'étudier aussi en détail la population bovine des Hautes-Pyrénées et de vérifier certaines affirmations persistantes, relatives à son origine et à son exploitation. Comme celles qui concernent la caractéristique de cette population sont contradictoires de la description que j'en ai donnée dans le Traité de zootechnie, et comme, en outre, cela touche l'une des bases fondamentales de notre science, il me sera permis de les discuter. En même temps, je dirai quelques mots des tentatives qui sont laites, avec l'encouragement de l'administration, pour changer les habitudes des exploitants, à l'égard du parti qu'ils tirent depuis longtemps des produits de leurs animaux.
Après avoir parcouru le pays, depuis Tarbes jusqu'à Saint-Sauveur, on se demande d'abord en vertu de quelle considération le nom de Lourdes, devenu si célèbre depuis, a été choisi officiellement pour désigner la population bovine en question. L'auteur qui, le premier, en a parlé et l'a ainsi baptisée, ou pour mieux dire a été son parrain, n'a été coupable que d'information insuffisante. Nous n'avons pas à lui chercher querelle. Il n'avait sans doute pas poussé ses investigations au delà de la bourgade oîi vont maintenant les pèlerins. Mais lorsqu'il s'est agi de cataloguer administrativement la prétendue race, on aurait dû y regarder de plus près. Une désignation si restrictive soulève dans les Pyrénées des protestations dont nous avons été entretenus, et ces protestations sont fondées. La vérité est que la population bovine dont il s'agit s'étend, depuis un temps auquel il serait difficile de remonter en se fondant sur des documents certains, à toute la grande vallée qui comprend à la fois Lourdes et Argelès. Cette dernière ville avait autant de droits, sinon plus, en raison de son importance, à donner son nom à la prétendue race; mais pour mettre tout le monde d'accord en ménageant les susceptibilités, il eût mieux valu choisir celui de la vallée.
Toutes les terres de cette remarquable vallée, qui produit surtout du maïs, sont en effet cultivées avec des vaches dont l'uniformité de caractères frappe le regard dès le premier aspect. Le nom sous lequel elles sont connues évoque dans l'esprit du public l'idée de ce qu'on appelle encore communément une race laitière. Si ces vaches sont en fait exploitées pour leur lait, la production de celui-ci n'est point leur fonction principale. Leur rôle économique prédominant est de fournir la force motrice nécessaire pour cultiver le sol. Dans la vallée il n'y a point de bœufs. La population se compose de femelles de différents
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âges et du petit nombre de taureaux nécessaires pour les féconder. Les veaux mâles sont presque tous sacrifiés. La laiterie est donc l'accessoire. Et il ne faut point de bien longues réflexions pour le comprendre, étant donné le système de culture, commandé par la nature du sol et par les conditions météorologiques.
D'après un renseignement qui nous a été donné par M. Laborde, vétérinaire distingué à Argelès, et à l'amabilité obligeante duquel nous nous sommes déjà plu à rendre hommage, le rendement annuel des vaches des environs d'Argelès et de Lourdes n'irait pas au delà de douze à quatorze cents litres. Etant donné leur poids vif, qui ne descend guère au-dessous de quatre cents kilogrammes, on voit que c'est en somme une faible aptitude. Toutefois, comme la population est très nombreuse, il ne se vend pas moins chaque mardi, sur le marché d'Argelès. de 2,000 à 2,500 kilogrammes de beurre. Il convient de retenir ce fait intéressant, qui nous servira tout à l'heure de base pour apprécier la valeur économique des efforts qui sont faits pour détourner les cultivateurs pyrénéens de leur industrie habituelle. Auparavant il nous faut examiner le côté zoologique de la question que nous avons voulu traiter aujourd'hui.
Dans la classification des races bovines de l'ancien continent, substituée aux désignations empiriques, si confuses généralement, admises par les éleveurs et sanctionnées, en ce qui concerne la France, par les catalogues des concours régionaux et généraux, nous avons rattaché la prétendue race lourdaise à sa souche naturelle, qui est celle de la race d'Aquitaine. Elle serait, d'après cette classification, l'une des variétés de ladite race, avec l'agenaise, la garonnaise et la limousine, dont elle différerait seulement par un développement moindre et par une aptitude laitière plus prononcée.
Un auteur local, dans une brochure publiée il y a quelques années et qui contient d'ailleurs des détails intéressants, a cru pouvoir contester l'origine ainsi attribuée à la population bovine de la vallée d'Argelès. Sans discuter les bases zoologiques de notre détermination, il s'est appuyé, pour soutenir sa thèse, sur des considérations histo-riques qui n'avaient toutefois point, laissé de nous impressionner. N'ayant jusqu'alors connaissance de la population lourdaise que par les sujets exposés dans les concours de la région, sujets d'élite et choisis nécessairement, il se pouvait, que considérée dans son ensemble, cette population présentât en effet des signes attestant les origines diverses qui lui étaient attribuées par notre auteur. Cela n'eût pas été suffisant pour justifier son opinion relative à la formation, avec le temps, d'une race distincte de ses voisines du Béarn, de la Gascogne et de la Guyenne, mais il eût fallu ranger la population au nombre des métisses en état de variation désordonnée, au lieu de continuer de la reconnaître comme formant une simple variété de la race d'Aquitaine. Aussi est-ce principalement pour acquérir une notion nette et définitive à cet égard, que, dans la discussion du programme de notre excursion du sud-ouest, j'ai insisté pour que la vallée d'Argelès fût comprise au nombre des localités à visiter.
Le nombreux bétail que nous avons pu voir dans les étables et dans les champs, depuis la plaine de Tarbes jusqu'à l'extrémité de la vallée qui commence aux environs de Lourdes, la belle collection exposée ensuite au concours d'Auch, ne nous ont laissé aucun doute