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MÉMOIRE SUR UN MODE PARTICULIER D'EMPLOI

On se rappelle les difficultés et les contradictions que rencontrèrent chez la plupart des agriculteurs les premiers savants qui préconisèrent, avec tant d'ardeur, l'idée de restituer au sol les éléments que lui ealèvent les récolles, et affirmèrent que les engrais produits par ce môme sol ne peuvent suffire à le reconstituer intégralement.

Cependant la logique la plus élémentaire démontre que la terre végétale dont la composition est connue, ne peut fournir indéfiniment aux plantes les divers aliments qu'elle ne contient qu'en quantité limitée. Si donc l'on veut entretenir sa fertilité, il est indispensable de lui rendre, à mesure qu'ils lui sont soustraits, ceux de ces aliments qui ne peuvent lui faire retour par l'atmosphère.

Il en est ainsi pour la chaux, la potasse et le phosphate, et c'est à cette dernière substance que Liebig s'est particulièrement attaché dans la mémorable campagne qu'il a entreprise et dont il est sorti, on peut le dire, vainqueur sur toute la ligne.

L'Angleterre, qui lui fit la plus vive opposition, est aujourd'hui la région qui consomme le plus de phosphate; elle nous enlève nos meilleurs gisements, tandis que nous en sommes encore aux tâtonnements pour l'emploi de cette précieuse matière, dont notre sol français est heureusement assez bien pourvu.

Frappé, comme beaucoup d'autres, du caractère positif de la doctrine de restitution, je commençai, à l'époque où elle fut émise, l'application des engrais chimiques à diverses cultures.

Plusieurs années s'écoulèrent sans que les résultats répondissent à mon attente, malgré le prix de ces engrais moins coûteux que ceux fournis par le bétail (les proportions d'azote, de potasse et de phosphate étant prises pour bases de la comparaison). Je dépensais beaucoup plus qu'en employant le fumier de ferme.

J'en étais là lorsqu'une circonstance fortuite me révéla une cause de déperdition considérable des substances solubles constituant les engrais chimiques. Les observations que je fus à même de faire alors et qui m'ont amené à vérifier les données théoriques par une expérience prolongée, sont résumées dans la note suivante, communiquée en 1 869 à la Société d'encouragement :

<( On sait que le sol arable possède la faculté de retenir les substances les plus solubles et d'emmagasiner dans ses pores au profit des plantes, les aliments qui, sans cette propriété, seraient entraînés dans les profondeurs des terrains.

« On est loin d'être fixé sur la limite de cette puissance de conservation; quelques-uns prétendent qu'elle est suffisante pour retenir les engrais solubles dans les proportions les plus larges pour les besoins de la végétation, d'autres la considèrent comme incertaine et très variable suivant la constitution de la terre, la nature des eaux et même en raison de l'état atmosphérique.

« Sans chercher à résoudre cette question, je veux montrer que la déperdition de l'engrais soluble peut avoir lieu par une voie tout autre que celle de l'entraînement dans le sous-sol.

« Ayant répandu dans une prairie une certaine quantité de nitrate de soude, qui représentait une fumure de plusieurs années, j'obtins une

végétation magnifique, et au printemps ce fourrage fut donné en vert à des chevaux.

« Aussitôt se manifestèrent chez ces animaux les symptômes ordinaires résultant de l'emploi des nitrates comme remèdes diurétiques, soif ardente, urines abondantes. Il fallut cesser sous peine d'accidents graves.

« Ce fait montre que la plante avait absorbé l'engrais soluble sans l'assimiler entièrement, ce qui fut confirmé l'année suivante par la disparition complète des nitrates dans la prairie, laquelle ne ressentit • plus aucun effet de cette fumure.

« Le phénomène de physiologie végétale sur lequel j'appelle l'attention des expérimentateurs ne présenterien d'anormal. La plante ne peutelle en effet posséder, comme les animaux, la faculté d'absorber une somme de matières nutritives sans rapport direct avec celle qui sera assimilée? Dépourvus de cette faculté, les êtres vivants ne seraient-ils pas exposés à périr chaque fois que l'alimentation ne suivrait pas la vitesse de l'assimilation.

« Si l'on veut adopter cette analogie, on comprendra que la plante peut, selon la richesse du milieu nutritif où elle se trouve placée, recevoir en simple dissolution dans le torrent de la sève faisant fonction de panse stomacale, une quantité très grande d'aliments solubles, et on sera effrayé en pensant que chaque hectare d'herbages verts contenant vingt-mille litres de sève, peut entraîner avec cette énorme masse liquide une somme de substances alimentaires bien supérieures à celles absorbées par la plante.

« S'il était ainsi démontré que les plantes peuvent absorber plus qu'elles n'assimilent, il en résulterait des conséquences très importantes intéressant les bases même de la science agricole :

« 1° Il serait nécessaire de vérifier les analyses chimiques des végétaux, point de départ de toute agriculture rationnelle, en tenant compte des conditions variables dans lesquelles les plantes ont vécu et terminé leur existence.

« 2" La composition des engrais chimiques devrait être étudiée en vue d'une lente solubilisation, cette qualité particulière aux fumiers naturels étant tout à fait en rapport avec la lente assimilation des végétaux.

« En un mot, il conviendrait d'établir dans les règlesde la nutrition des plantes, outre la notion de quantité d'éléments assimilés, celle de proportionnalité entre la vitesse de solubilisation de ces éléments et la vitesse cV assimilation des plantes, m

A partir de 1869 j'ai affecté à la vérification des idées exposées dans la note qui précède, une surface de 16 hectares située à Tullins, vallée ' de Graisivaudan, dans l'Isère, et comportant la culture de la vigne en alignements espacés de huit mètres. Entre ces lignes j'ai adopté un assolement biennal (blé alternant avec maïs ou pomme déterre), puis, j'ai taché d'obtenir que la vitesse de solubilisation des engrais fût proportionnelle à la vitesse d'assimilation des plantes en employant un compost formé de la manière suivante :

A la petite quantité du fumier produite par quatre bêtes de travail (nécessaires pour l'ensemble du domaine, dont la contenance est de trente hectares) j'ajoute tout ce que je puis trouver en paille, tiges de maïs, sarments coupés, menus bois, sciure de bois, tannée, etc. Le tout

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est saupoudré journellement avec l'engrais chimique soluble, superphosphate, sels potassiques, azotiques ou ammoniacaux.

Le compost abrité sous une toiture, est arrosé dans la mesure convenable pour que tous les éléments solubles pénètrent en se dissolvant dans les cellules des matières ligneuses pour n'en sortir qu'au fur et à mesure de la destruction lente de ces cellules dans le sol.

La masse d'engrais ainsi obtenue est de 12,000 kilog. par hectare et par an, c'est une fumure ordinaire dont voici la composition et le coût :

Débris ligneux , 400 kilog. X 0.60 = 2 fr. 40

Fumier d'écurie 90 — X 1.25 = 1 12

Superphosphate ordinaire 50 — X 9.00 = 4 50

Sel potassique 5 — x7. 00 = 0 35

Azote sous différentes formes 1 — X 1.90 = 1 90

Main-d'œuvre 2 00

Total pour une tonne de compost. 12 fr. 27

Les résultats obtenus avec cette fumure ont été constants; le produit moyen a été de 20 hectolitres de blé et de 40 hectolitres de maïs à l'hectare, la vigne étant d'ailleurs entretenue en bon état et les profits constatés par une comptabilité régulière.

Cette production n'est point toutefois celle d'une culture intensive, car j'ai rencontré des difficultés spéciales dans cette contrée semiméridionale du Graisivaudan, où la terre fertile est infectée d'une quantité considérable de mauvaises herbes; à tel point que l'assolement biennal qui ramène une culture sarclée tous les deux ans, n'est pas suffisant pour nettoyer le sol. Le blé verse si l'on pousse à l'engrais, et les rendements moyens du pays sont inférieurs à 20 hectolitres à l'hectare.

Ayant toujours en vue les beaux résultats obtenus dans le nord de la France où la moyenne atteint 30 hectolitres à l'hectare, j'ai étudié certains inslr.uments pour sarcler le blé. Cette année, l'ayant fait semer en lioçnes écartées de 0'".30, j'ai fait passer trois ou quatre fois dans ces sillons une bineuse légère traînée par un petit cheval et agissant sur trois lignes à la fois. C'est là an travail peu coûteux et dont j'ai eu satisfaction : le blé se tient, et son apparence plus vigoureuse démontre bien l'importance qui s'attache à l'enlèvement des mauvaises herbes et probablement aussi à la division répétée du sol.

Dans ces conditions, j'espère employer des fumures plus abondantes, 20,000 kilog. à l'hectare, sans inconvénients et sans grande augmentation de dépense, en raison de la diminution du prix des phosphates, l'élément le plus considérable et le plus coûteux de mon compost.

Pour conclure, je résumerai comme suit Tensembledemes idées relativement à l'emploi des engrais chimiques.

Je considère comme essentiel de ne distribuer les aliments aux plantes qu'à mesure et en proportion de leur consommation normale, en évitant qu'elles n'ingèrent forcément et inutilement un excès de nourriture dissous par la quantité d'eau nécessaire à leur existence et non assimilé.

A cet effet, j'enferme les engrais solubles dans des matières ligneuses qui se décomposent lentement dans le sol, ne les abandonnant que dans un laps de temps variable suivant la quantité et la qualité des matières employées et proportionnellement à la faculté d'assimilation plus ou moins rapide des végétaux.

Enfin j'introduis dans la terre des quantités importantes de substances hydro-carbonées, dont le rôle exagéré par les premiers observateurs (de Saussure) commence à être mieux défini, grâce aux méthodes analytiques plus rigoureuses qu'ont fait adopter les bons résultats pratiques dus ù ces utiles ao;ents. Michel Perret,

Président de la Sociéié d'agriculture de l'arrondissement de Siiinl-Marcellin (Uère).

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