‹ Journal de l'agriculture (volume 5)Chapitre 487 sur 752 · SUPPRESSION DE LA RAGE · texte numérisé non relu

SUPPRESSION DE LA RAGE

Enveloppé de causes de destruction de toute nature, si multipliées qu'on s'étonne de l'y voir résister pendant trois quarts de siècle et plus, l'homme emploie tous les moyens possibles, durant sa vie, pour conjurer les dangers qui la menacent. L'hygiène, quand il est assez

sage pour en observer les règles, lui donne des garanties de santé; la vaccine, renouvelée à propos, l'affranchit du fléau hideux et délétère de la variole. De plus, les savants aspirent à découvrir le germe des fièvres exanthématiques comme la fièvre typhoïde et la scarlatine, et ils préludent peut-être à cette immense découverte par les travaux retentissants dont la maladie du charbon et celle du choléra des poules sont actuellement l'objet. Connaître la cause du mal, découvrir l'ennemi pour pouvoir l'attaquer en face, tel est l'objet de la noble ambition dhoinmes qui vouent leur existence aux progrès de l'humanité.

Il y a longtemps que le père de la médecine a dit : sublala causa, tollitur effeclus. En effet, supprimer la cause du mal, quand onlepeut, est beaucoup plus simple et plus expéditif que de guérir le mal quand il s'est déclaré. Entre parenthèse, je dois dire que je blâme les personnes qui ne se font pas revacciner, car, si l'opération ne réussit pas, elle n'a aucune suite désagréable et donne de fortes présomptions en faveur de l'immunité permanente du sujet ; et si elle réussit, bonté divine, combien ne faut-il pas se réjouir d'avoir prévenu un grand danger au prix d'un bien mince inconvénient, celui de porter pendant quelques jours un ou plusieurs boutons qui ne sont que de la Saint- Jean à côté d'un vulgaire furoncle.

En général, la cause est facile à supprimer; ce qui est difficile, c'est de parvenir à la connaître, et il est certain qu'il sera bien venu parmi ses semblables, tout homme qui leur fournira le moyen de couper court à une affection qui prélève annuellement un cruel tribut sur l'espèce humaine. Il en est une dont le nom seul épouvante et qui frappe, avant d'arriver à nous, nos auxiliaires les plus dévoués. J'ai nommé la rage.

On a proposé contre elle le curare et une fouie de substances médicinales qui ne jouissent d'aucune efficacité réelle. Mais pourquoi s'attarder à frapper à la porte de la pharmacopée, quand on a beaucoup mieux à faire? Ne vaut-il pas mieux détruire l'instrument de propagation de rage?

— Quoi! vous voulez qu'on détruise tous les chiens?

— Au contraire, je propose de mettre un terme au massacre de chiens qui s'opère annuellement et qui, sous prétexte de rage, atteint même les chiens non hydrophobes,

— A la bonne heure ! mais comment procéderez-vous?

— Je demande qu'on mette tous les chiens — je dis tous — dans l'impossibilité de communiquer la rage, même quand elle s'est développée spontanément chez eux. Faites-moi le plaisir de me dire à quoi servent les dents canines du chien, du chien civilisé, du vigilant gardien de nos propriétés, du fidèle compagnon de nos vovages et de nos plaisirs. Tous les naturalistes, je lésais, placent le chien dans la tribu des animaux carnivores, et je n'ignore pas qu'il se repaît volontiers de chair, quand on lui en donne. Mais vous reconnaîtrez de bonne foi qu'ils sont rares, les propriétaires qui attachent leurs chiens avec des saucisses. Il y a bel âge que le chien, au service de l'homme, est devenu un simple granivore comme le moineau, avec cette seule différence qu'au lieu de manger le grain en nature, il absorbe les produits de la meunerie pétris par le boulanger et légalement arrosés de sa sueur. Entre nos mains le chien est devenu un soupivore. On n'a pas consulté son goût pour savoir si la mixture qu'on lui sert sous le nom de soupe

lui agrée autant que le pain sec qui, avec l'eau, en forme la composition presque exclusive, dans la généralité des cas. Le Spartiate velu auquel on distribue quotidiennement ce brouet clair n'a évidemment pas besoin de dents pour l'avaler. Je veux bien qu'on lui conserve ses molaires qui, avec le secours de puissants masséters, lui permettront de broyer les os qu'il rencontre sur les tas ou que la générosité du maître lui abandon ae, parce qu'elle ne leur trouve pas cl'emploi plus économique. Mais, en ce qui concerne les canines, je ne leur vois plus d'emploi possible, dans l'état de domesticité de la race qui leur doit son nom, je ne leur vois plus d'emploi pratique, attendu que, encore un coup, le chien civilisé n'a plus de chair à déchirer pour sa nourriture et que, si on lui permet de temps à autre d'enfoncer ses crocs éburnés dans la chair des passants, c'est par le fait d'un abus intolérable contre lequel j'ai personnellement le droit d'élever la voix. En effet, depuis deux ans j'ai été mordu sept fois et, au moment oi^i j'écris ces lignes, je porte au mollet gauche l'empreinte des œuvres d'un petit basset allemand. Il y a une semaine que je tire la jambe, avec cela; mais je m'attends à garder le lit pendant un bon mois, le jour inévitable où je serai appréhendé par un de ces énormes chiens danois que les immigrants sont en train de mettre à la mode en Alsace-Lorraine.

Comme 1 impôt sur les chiens, originairement destiné à diminuer le nombre de ces animaux, semble avoir pour effet de l'accroître sans cesse, on ne peut plus guère entrer dans une maison sans avoir un compte à démêler avec la garde armée qui veille à la porte et dans les couloirs. On y rencontre des canines qui se hérissent comme des baïonneLtes naturelles dontl'action est subordonnée à la fantaisie des porteurs. L'antipathie de ces derniers s'exerce également contre le beau sexe et contre les hommes, avec une nuance dans les effets, car les femmes sont protégées par leurs jupons, tandis que chez nous il est vraiment trop facile de saisir le morceau, ce qui fait que mes jambes ont été mamtes fois accrochées par les chiens de mes amis. Ces animaux (les chiens) n'ont trouvé que cette manière de s'attacher à moi.

Si vous n'avez jamais été mordu, en entrant dans une maison, je vais, pour votre instruction, vous dire comment les choses se passeront lorsque votre tour arrivera, ce qui est inévitable.

Vi'us. — Sapristi! votre chien m'a mordu.

L'? propriétaire. — Tiens ! c'est étonnant; il n'est pourtant pas méchant.

Vous. — Méchante ou non, la maudite bête m'a mordu. Voyez : mon pantalon est déchiré..., et voici du sang.

Le propriétaire. — C'est extraordinaire, car Médor est très doux. Nous en faisons tout ce que nous voulons.

Vous, sévèrement. — Quand on a des animaux féroces, on devrait les tenir à l'attache.

Le propriétaire^ caressant le délinquant: — Ah î polisson, vilain chien, que cela vous arrive encore!

La faiblesse aveugle des propriétaires est plus incorrigible que la colère de leurs toutous. Cet amour déraisonnable pour leurs animaux les rend bêtes et leur fera pousser de hauts cris le jour — puisse-t-il luire bientôt — oij. la loi leur prescrira de faire couper les quatre canines de leurs favoris à poils. Les maîtres enrageront quand leurs serviteurs ne pourront plus communiquer la rage. Du moins, cette rage

mue, celle hydropliobie non rabique ne sera pas transmissihle.

Ma proposition n'esl-clle pas archi raisonnable? Je demande puremenl et simplement qu'on supprime les canines des cbiens, devenus impropres à aucun but utile et uniquement capables de satisfaire rbumeur atrabilaire de ces animaux, quand le ciel est lerne et gris, ou de propager l'afi'reuse maladie de la rage, de cbien à chien, ou du cliien àl'liomme. Quand je dis supprimer, je ne vise pas l'exlraclion complète des canines, mesure radicale qui me vaudrait certainement la reconnaissance des dentistes, je me borne à demander qu'on excise les canines au niveau des dents voisines, ce qui rendra impossible les morsures profondes, les plaies. La morsure du chien ressemblera à celle du cheval, avec la violence en moins, et elle ne pourra plus déterminer généralement que des contusions sans gravité, sans parvenir à entamer les vêtements.

Mais pour arriver à ce résultat d'où découlera certainement l'extinction de l'hydrophobie, laquelle restera limitée au cas d'invasion spontanée, il faudra une loi. L'assemblée constituante qui la votera montrera un véritable souci des intérêts de l'humanité et s'attirera la reconnaissance des habitants dans le pays qui bénéficiera de la nouvelle loi.

Je ne suis pas assez jeune pour croire qu'on ne rira pas d'une idée neuve. Qu'on en rie tant qu'on voudra, pourvu qu'on la mette en pratique. Laissez-les rire, disait Mazarin, ils paieront.

Je la publie donc, cette idée, en bravant les rancunes des vieilles douairières, dont plus d'une me gardera une dent, ce qui lui sera tacile puisqu'elle en recueillera quatre par tête d'animal. Je la sème dans le domaine de la presse, cette idée, avec la conviction qu'elle trouvera un parrain puissant pour la tenir sur les fonts de baptême. Son adoption nous garantira contre la morsure des chiens enragés et contre la mort sûre qu'entraîne l'inoculation du virus rabique.

D*" Félix ScilNESDER,

Correspondant de la Société nationale d'agriculture.

Page 1