‹ Journal de l'agriculture (volume 5)Chapitre 54 sur 752 · LES EFFETS DE L'HIVER EN LORRAINE · texte numérisé non relu

LES EFFETS DE L'HIVER EN LORRAINE

Ea consultant mon calendrier iherraométrique, je vois que la gelée a commencé, à Thionville, le 25 novembre. Le thermomètre est descendu alors à — 5" et^ en baissant chaque jour davantage, il était à — 16" le 3 décembre. Le 10, il atteignait le maximum de froid, — 23°. La rigueur du temps se maintint jusqu'au 28 décembre, jour où le thermomètre marquait encore — 10". Le 29, nous avions 6°. C'était la fin du premier hiver, lequel a duré 34 jours consécutifs, avec une moyenne de — 13°. 71.

Durant cette première et terrible épreuve, j'ai déjà constaté des gelivures sur les chênes les plus puissants; mais j'ai eu lieu de conserver quelque petit espoir pour la vigne. Dans celle-ci je trouvais, même au-dessus de la base des ceps qu'avait protégée la neige, pas mal de bourgeons intacts, en sorte que je me promettais alors de faire tailler très long, afin de ne rien perdre de ce que je devais au hasard.

Mais pendant que les plantes subissaient une atteinte dont nous ne devions connaître exactement la gravité qu'au retour du printemps, les animaux enduraient des souffrances dont les effets étaient bien plus manifestes. Dans le cours de ces nuits brillantes oii l'argent des étoiles scintillait dans un ciel de cobalt, les geais mouraient sur la branche libie et les poules sous le toit de la servitude. Même de grands mammifères succombaient çà et là dans des élables insulfisamment protégées, et nos cultivateurs civilisés, imitant par nécessité les peuplades primitives qui vivent en promiscuité avec leurs animaux, réservaient la place la plus chaude de la stube aux jeunes veaux. Sur ces entrefaites, lièvres et perdrix s'aventuraient dans les choux des jardins et périssaient souvent sous l'escopette inhospitalière du campagnard. Les renards se promenaient en plein jour dans les champs, et les loups eux-mêmes, chassés hors du bois par la faim, donnaient, en maraudant publiquement, le démenti à cette parole de l'Ecriture : Qui malum facit, odit lucem. J'en ai compté un jour quatre qui opéraient en commun, avec des qualités stratégiques qui ont déjoué toute la stratégie que j'ai déployée moi-même, le fusil à la main, pour leur couper la retraite.

Le 5 janvier, après un interrègne de sept jours de temps relativement tiède, chacun de nous se replongeait frileusement dans un catafalque de fourrures où il devait, cette fois, rester enseveli pendant 36 jours consécutifs. Durant ce deuxième hiver, le minimum a atteint — 16", le 29 janvier, et la moyenne générale a été de — 6".1 1. Quoique moins rude aux animaux, cette seconde période a été très nuisible aux plantes. Tous les bourgeons qui avaient été épargnés, dans mes vignes, ont succombé cette fois. Des pommes de terre ont été gelées dans les celliers et dans les caves, et l'esprit de spéculation, escomptant ce désasire qu'on croyait général, a si bien raréfié ou plutôt caché la marchandise que, trois mois plus tard, à la saison des semis, elle inondait nos marchés en y subissant des prix de plus en plu^ avilis, pour finir par ne plus trouver de débouché dans aucune condition, si bien que tout ce qui est resté de la plantureuse récolte de 1879 est actuellement livré au bétail, après avoir été écarté de la consommation humaine par des prétentions exagérées.

Page 1