Communication faite au Congrès de viticulture de Lyon
d'affirmer que toutes les vignes d'origine purement américaine sont susceptibles de résister; je ne connais pas, en effet, de variété de ces vignes dont je n'ai va quelque spécimen splendide de vigueur à côté des vignes françaises détruites ou mourantes. Toutes peuvent donc lutter victorieusement.
Il y a cependant de vrais insuccès dans les plantations de vignes américaines, et nous allons en rechercher la cause exacte; c'est là le but de cette communication.
Quand on tente le transport d'un végétal quelconque de son habitat naturel dans une autre région, on se trouve en présence d'un problème excessivement complexe dont le résultat, si la solution est favorable, est l'acclimatement du végétal, c'est-à-dire la possibilité pour la plante de se développer, de fructifier et de se reproduire comme si elle n'avait jamais quitté son milieu d'origine.
Je n'aborderai pas ici l'étude de toutes les influences qui peuvent seulement gêner, ou même s'opposer entièrement au but que l'on désire atteindre. La chose m'entraînerait, en effet, trop loin; il me suflira d'en énumérer quelques-unes pour vous faire toucher du doigt que dans la question des vignes américaines on n'a au début à peu près tenu compte d'aucunes des pierres d'achoppement qui pouvaient se présenter.
Rien que dans les conditions climatériques seules, il faut tenir compte de la lumière, de la température, tant au point de vue de ses extrêmes qu'au point de. vue de la température moyenne et de la quantité de chaleur produite dans une période donnée, de Ihumidité de l'air, de la fréquence et de la rareté des pluies, de l'exposition, de Taltilude, etc., etc.; en un mot, de tout un ensemble de circonstances dont les combinaisons peuvent se multiplier à l'infini et amener par conséquent à leur suite des résultats d'une variabilité extrême.
Mais ce n'est pas tout, et il y a encore d'autres conditions d'une importance encore plus grande et dont on n'a pas plus tenu compte que des premières. Le végétal fixé au sol par des racines et ne pouvant aller lui-même à la recherche de sa nourriture, doit la trouver toute préparée et à sa portée dans le sol nouveau où on le place.
Ce point de la question est d'une importance primordiale, de lui en effet dépend pour la plus grande partie la possibilité de l'acclimatement; c'est là ce qu'on a désigné sous le nom d'adaptation, et cette question a bientôt paru d'une importance telle qu'elle a presque absorbé toutes les autres et que c'est à son éclaircissement que tendent à peu près tous les derniers travaux parus sur les vignes américaines et dont quelques-uns vous ont été communiqués dans les séances d'hier et de ce matin.
il a été fait, en effet, quelques pas vers la solution scientifique de la question. Ainsi la silice et le fer, parmi les éléments de nos sols arables, sont ceux qui paraissent exercer sur la végétation des vignes américaines l'intluience la plus favorable. La silice ne me paraît agir que physiquement et comme un des facteurs les plus utiles au maintien de la fraîcheur des terres, fraîcheur que nous verrons tout à l'heure être indispensable à certaines variétés. Le fer, auquel pour la plupart des végétaux connus on s'accorde à n'accorder qu'une sorte depouvoir excitant de la nutrition, me paraît au contraire exercer sur les vignes américaines une influence plus marquée, sa présence^ est
presque indispensable. Il semble jouer un rôle plus important, et constituer en quelque sorte un véritable aliment.
Celte question de l'adaptation a donc une grande importance, et je suis loin de la méconnaître, mais je suis aussi forcé de reconnaître, qu'envisagée de cette façon elle présente de bien grandes difficultés pour la masse de nos viticulteurs, fort peu préparés pour la plupart par leurs études antérieures aux recherches scientifiques, qui au premier abord paraissent indispensables pour sa solution. Elle ne constitue d'ailleurs qu'une des parties du problème à résoudre, et il me semble qu'on a peut-être un peu exagéré son importance au point de vue strictement pratique. Je crois en un mot que le viticulteur désireux d'entreprendre la culture des vignes américaines, ne doit pas trop se laisser eflrayer par cette sorte d'épée de Damoclès, et, j'espère vous le démontrer par la suite de cette étude.
Si la composition chimique du sol a son importance, et nous venons de voir que c'est elle qui rend l'acclimatement plus ou moins difficile à obtenir, la constitution physique du sol, sa perméabilité aux racines, et surtout son état de fraîcheur ont une influence non moins forte, et qui, dans certains cas, prend souvent la première place. Je ne fais que signaler ici cette influence, j'y reviendrai tout à l'heure, et son étude nous donnera peut-être l'explication de bien des faits de tenue médiocre de certaines vignes américaines, faits controversés et encore inexpliqués.
Dans un autre ordre d'idées, mais toujours au point de vue de l'étude des circonstances qui peuvent gêner l'acclimatement d'un végétal quelconque, il y a lieu de tenir compte des ennemis des plantes, principalement de ceux qui appartiennent à la classe si nombreuse des insectes; soit que ces ennemis, indigènes dans le climat où on veut tenter l'introduction de la plante, trouvent en elle des éléments de nutrition plus favorables, et se mettent à l'attaquer au point de rendre, dans certains cas, sa culture fort difficile sinon impossible, soit qu'indigènes aussi dans la région dont la plante est originaire et introduits avec elle, ils trouvent dans ce milieu nouveau des conditions de multiplication éminemment favorables et puissent gêner alors le développement d'un végétal qui ne souffrait que peu ou pas du tout de leurs attaques, dans son milieu d'origine. Ceci m'amène tout naturellement à examiner quelle peut être l'influence du phylloxéra sur les vignes américaines plantées en France, c'est-à-dire à l'étude de leur résistance réelle.
On ne tarda pas à s'apercevoir, dès le début des plantations de vignes américaines, que du moins pour certaines variétés, les racinQs se comportaient sous l'influence des piqûres phylloxériques d'une façon tout autre que les racines des vignes européennes; il devenait alors logique de rechercher, dans la constitution propre de ces racines, la cause réelle de cette différence dans le mode de réaction, et de tous côtés, des expériences furent instituées dans ce but. M. Foex, que vous avez entendu hier, prouva par des expériences d'une exactitude irréprochable, que les racines des vignes américaines se lignifiaient avec une grande rapidité, que leurs tissus étaient plus denses, plus serrés que ceux des racines des vinifera, que les échanges intercellulaires étaient plus difficiles, plus lents à se produire, et il attribua à cette lignification rapide des racines, et à cette densité de leurs tissus, la cause premièia de la faculté de résistance.
D'autres observateurs, partis d'une idée première différente, arrivèrent à des conclusions naturellement différentes des siennes et crurent devoir attribuer une influence prépondérante à d'autres propriétés de ces mômes racines. Ce n'est pas ici le lieu de se livrer à une discussion approfondie de ces opinions et des observations sur lesquelles elles reposent; il nous sufiit de constater et de bien retenir que quel que soit le point de vue auquel on se place, quelle que soit la théorie que l'on adopte, il y a, sinon uniformité absolue, du moins une grande conformité dans les listes de cépages résistants, classés par ordre de mérite. Il est donc juste de supposer que les cépages qui, d'après toutes les théories et ces expériences diverses, sont toujours cités comme devant être les plus résistants, ont de grandes chances d'être bien réellement ceux qui présentent le plus de garanties sous ce rapport.
Ces résultats ont une grande importance; ils prouvent que la résistance est inhérente, au moins dans une certaine proportion, à la constitution propre de la plante; or, on sait que cette constitution ne peut varier. Pour moi, après avoir répété une partie de ces expériences, et les avoir contrôlées sur le terrain, j'ai été amené à une manière de voir un peu différente. Je crois, d'accord en cela avec M. Foex, que c'est à la lignification excessivement rapide de leurs racines, que les cépages américains doivent pour la plus grande part cette faculté si précieuse, mais je crois que ce n'est pas tout; je crois que cette lignification rapide est le principal facteur de la résistance, mais qu'il n'est pas le seul. Pour moi, les causes sont multiples, la résistance est le produit complexe de plusieurs facteurs susceptibles de varier en nombre ou en importance; en un mot, chaque vigne américaine a sa façon propre de résister au phylloxéra.
Voyons maintenant l'état dans lequel nous trouvons ces racines quand nous les examinons en terrain manifestement et anciennement phylloxéré, c'est-à-dire demandons aux faits pratiques s'ils viennent réellement confirmer ce que les études scientifiques permettent d'avancer a priori.
Un grand point se dégage dès les premiers examens et on ne saurait trop insister sur son importance; c'est que, tandis que sur certaines vignes américaines on trouve des phylloxéras en grande quantité, des pondeuses volumineuses entourées de colonies nombreuses, tandis que sur ces mêmes variétés les nodosités des radicelles sont innombrables et pourrissent rapidement, et que sur les grosses racines on constate des tubérosités- nombreuses, presque confluentes avec des lésions pénétrant souvent dans l'intérieur des rayons médullaires, par contre sur d'autres variétés, le nombre d'insectes est relativement restreint, sur quelques-unes même on n'en trouve que par hasard et toujours ou presque toujours à l'état isolé. Les insectes sont de petite dimension, on les dirait maigres et mal nourris, et les colonies autour des pondeuses sont toujours composées d'un très petit nombre de phylloxéras. Ces faits seuls permettraient d'affirmer que l'insecte trouve là des conditions de nutrition insuffisantes et de nature à gêner considérablement sa puissance effroyable de multiplication, mais il y a encore autre chose de plus rassurant; sur ces mêmes variétés, les nodosités sont toujours petites et très rares, la pourriture ne les envahit que très lentement. Le cylindre ligneux central est toujours ou presque
toujours intact et la nodosité se dessèche et tombe en laissant à la racine toute sa vitalité ; les tubérosités, sur les grosses racines, soat encore plus rares, manquent même à peu près complètement sur certaines variétés, et les lésions sont dans tous les cas toujours superficielles, de peu d'importance et suivies d'une guérisoii assez rapide par suite du dessèchement et de la chute da la tubcrosité au-dessous de laquelle on trouve une écorce saine de nouvelle formation.
On peut donc diviser les vignes américaines en deux grandes classes, qu'on peut désigner ainsi : vignes faisant et vignes ne faimnt pas de phylloxéra. Cette façon de les désigner est impropre et entièrement inexacte au point de vue scientilique ; la vigne, en effet, ne fait pas de phylloxéra et le reçoit toujours du dehors, je la retiens cependant et je m'en sers quand même parce qu'elle rend, par une phrase rapide et claire, ce qui paraît réellement se passer dans la pratique.
On peut, en étudiant les divers ordres de faits que je viens de signaler, soit séparément, soit d'une façon connexe, établir comme une échelle de résistance des vignes améi'icaines, et on constate alors que si cette échelle n'est pas toujours entièrement conforme à celle que l'on peut établir en se basant sur les recherches scientifiques seules, ce n'en sont pas moins les variétés dont les racines sont les plus dures, ont les tissus les plus denses, et présentent les signes de la lignification la plus rapide qui forment la série des vignas que j'ai désignées comme ne faisant pas de phylloxéra, et ce sont justement les légères différences que présentent les deux listes, qui m'ont surtout conduit à admettre que chaque variété de vigne américaine avait son mode dd résistance spécial et particulier. Mais il ne faut point cependant perdre de vue qu'entre les espèces qui font du phylloxéra et celles qui n'en font pas, il existe, surtout au point de vue pratique, une vaste lacune; et que, sous le rapport chi li résistance, la plus miuvaise de celles qui ne font pas d'insectes est encore infiniment supérieure à la meilleure de celles qui en font. L. Despetis,
{La suite prochainement.) Viticulteur à Florensac (Hérault).
GOMIGE AGRIGOLE GENTRAL DE LA MARNE