OBSERVATIONS SUR LA PLANTATION DE LA POMME DE TERRE
et à répondre à ceux qui me feront l'honneur de me consulter? Non, sans doute. Je me ferai toujours un véritable devoir de renseigner pleinement ceux qui désireraient se livrer à la culture de la pomme de terre Champion, ainsi qu'à celle du Magnum-Bonum, de Sutlon, que je considère comme les meilleures que l'on puisse cultiver; je leur indiquerai volontiers où ils pourront se procurer les semences les plus pures; mais quant à procurer moi-même ces semences, je prends cette occasion de déclarer, une fois pour toutes, que cela m'est impossible à tous les points de vue. D'abord, je ne suis point marchand de graines, je ne possède pour ce négoce, ni le personnel, ni les moyens d'action, ni surtout l'aptitude nécessaires, et je le répète, en ce qui concerne la pomme de terre Champion, mon rôle de propagateur est fini. C'est à ceux qui, ayant expérimenté cette culture avec les petites parcelles que j'ai pu leur procurer au printemps dernier, malgré les sérieuses difficultés que l'on connaît, qu'il appartient aujourd'hui de donner au public le résultat de leur expérience. J'ai déjà reçu de plusieurs, des témoignages non équivoques des résultats plus ou moins favorables qu'ils ont obtenus. Mais je dois m'abstenir de les publier moi-même. Je n'ai point fait de la Champion une question d'intérêt personnel, ni même d'amour-propre, j'ai cru remplir un devoir de progrès, c'est à ce principe que j'ai consacré ma vie, et je suis trop vieux aujourd'hui pour changer ce but.
F.-R. DE LA TRÉHOr<NAIS.
J'ai le projet de faire de temps en temps la guerre de tirailleur dans les colonnes de ce Journal. Les partisans du système restrictif appliqué à l'agriculture ont été vaincus à la Chambre, mais ils redoublent d'efforts pour gagner le Sénat à leur cause, en feignant de se poser comme défenseurs exclusifs de l'agriculture, uniquement préoccupés de servir ses intérêts. A les entendre, celui qui demande les droits les plus élevés sur le bétail et les autres denrées agricoles de l'étranger, est aussi celui qui fait preuve du plus grand dévouement à l'agriculture nationale, et il faut être ou mécréant ou ennemi des cultivateurs pour oser prendre résolument le parti delà liberté commerciale. C'est contre cette tactique de nos adversaires que je tiens à protester, pour mon compte; ce sont ces prétentions mal justifiées que je veux réduire à leur juste valeur.
Depuis que j'ai reçu lé bienfait du solide enseignement de M. Léonce de Lavergne, à l'Institut agronomique de Versailles, je n'ai jamais cessé, un seul instant, d'être fidèle à la cause de la liberté. Trente ans d'études n'ont fait que confirmer la conviction que sa parole élégante et claire déposait dans nos esprits. Je dois donc à la mémoire de mon illustre et regretté maître, je dois à la science que j'enseigne et à l'agriculture que je sers, de rester sur la brèche jusqu'au triomphe complet et définitif de la liberté commerciale.
I. — Dans un article paru en septembre dernier, sous le le titre de : « La question du bétail », M. E. Gayot semble avoir eu pour unique but de jeter Falarme, dans l'esprit de nos cultivateurs, sur les effets futurs de la concurrence américaine. Il est bien forcé d'admettre qu'aujourd'hui cette concurrence est nulle, mais il prévoit qu'elle sera énorme un jour, quand l'Amérique « se sera mise en mesure de rem-
plirtous les besoins de la consommation anglaise; qu'elle dépréciera alors nos cours, portera le plus grand préjudice à nos cultivateurs, etc., etc.... » La thèse va jusqu'à mettre en cause la liberté du travail elle-même, puisque l'auteur s'en prend aux intermédiaires qui gardent pour eux « tout le profit résultant de la baisse du bétail sur pied. »
La boucherie est aujourd'hui placée sous le régime du droit commun, c'est-à-dire de la liberté. Le consommateur qui n'est pas satisfait de son boucher, a le droit d'en changer; il a même le droit de se faire boucher lui-même, s'il trouve que l'industrie est trop lucrative et que les consommateurs sont trop rançonnés. Mais là s'arrête le droit du client, et les bouchers sont, comme les charbonniers, maître des choses qui leur appartiennent.
Peut-être 31. Gayot trouvera-t-il cette économie politique bien naïve. C'est cependant la bonne, car elle est le fruit de l'expérience universelle. La concurrence, quoi qu'on veuille, est la loi fatale ou providentielle du monde économique, et il n'y a point de meilleure manière de régler le juste prix des choses et des services, que de laisser le vendeur libre de vendre et l'acheteur libre d'acheter. Quand M. Gayot aura pénétré plus profondément dans l'étude de l'organisme social, il se convaincra que le dernier mot de la science et l'idéal de la sagesse humaine, c'est la liberté.
Quelques remarques maintenant sur les deux arguments principaux à l'aide desquels on cherche à nous épouv-anter.
L'exemple de l'Angleterre inondée par le bétail américain qu'une flotte de 481 steamers ne cesse de tranporter des Etats-Unis à Liverpool, Londres, Bristol, Hull et Soulhampton, n'a rien qui puisse nous effrayer, et Ton peut dire que c'est la condamnation de la thèse que soutient l'auteur. M. Gayot, quia compté avec tant de soin les steamers adonnés à ce commerce, a complètement oublié de nous parler des prix. C'était là cependant le point essentiel. Si une pareille invasion nous attend et va déprécier nos cours, nul doute qu'elle a d'abord déprécié ceux de l'Angleterre. Il n'est pas moins évident que si nous sommes menacés d'être ruinés par cette concurrence future, l'Angleterre qui la subit depuis quelques années, n'est pas seulement menacée de la ruine, elle est ruinée déjà. Or il n'en est rien, et il suffit de jeter les yeux sur les mercuriales du marché de Londres que publie ce Journal dans chacun de ses numéros, pour s'en convaincre. Malgré l'invasion du bétail américain, en Angleterre, en dépit des 481 steamers construits ou frétés pour en faire le transport, le prix du bétail à Londres est au moins de 18 pour 100 plus élevé qu'à Paris. L'exemple de l'Angleterre est donc bien plus propre à exciter notre envie qu'à provoquer nos alarmes. Souhaitons pareil destin : des prix plus élevés et plus réguliers pour les producteurs, un approvisionnement plus considérable et plus varié pour les consommateurs.
Avec un peu de réflexion et d'étude, il était facile de soupçonner que les prix en Angleterre devaient être plus élevés qu'en France. L'importation des denrées étrangères dans un pays n'a qu'une seule cause, l'élévation des prix. Pas plus que les autres peuples, les Américains ne font le commerce à contre sens. Comme tous les négociants du monde, ceux d'Amérique n'ont qu'un but, réaliser des profits par leurs opérations, et qu'un moyen de l'atteindre, acheter bon marché
et vendre cher. Ils importent du bétail en Angleterre et n'en importent pas en France, uniquement parce que les Anglais paient mieux le bétail que nous, ou en d'autres termes, parce que le prix du bétail est plus élevé en Angleterre qu'en France. C'est l'application pure et simple de la loi générale qui préside aux opérations du commerce extérieur. On peut la formuler ainsi : « Les prix élevés provoquent l'importation, les prix faibles la repoussent. »
M. Gayot ajoute que les Américains ne se bornent pas à envahir le marché anglais, ils nous en chassent. La preuve, c'est que nos exportations de bétail en Angleterre, très importantes, il y a cinq ans, quand celles d'Amérique étaient nulles, sont aujourd'hui sans importance, depuis que celles d'Amérique sont devenues si considérables.
Les faits sont exacts ! nos exportations en Angleterre ont diminué énormément dans ces dernières années ; celles des Etats-Unis se sont, au contraire, singulièrement accrues. Mais ces deux faits sont-ils connexes? L'un est-il la cause, et l'autre Teffet ? Pour le prétendre, il faudrait du moins en fournir l'explication. Si le bétail américain avait fait baisser les prix de Londres au-dessous de ceux de Paris, il serait exact de dire que le bétail d'Amérique a refoulé celui de France. Mais il n'en est rien, comme je l'ai dit plus haut. Si donc notre bétail ne. prend plus le chemin de l'Angleterre, comme par le passé, il y a à cela une raison, bétail américain à part, et cette raison est connue : ce sont les quarantaines et autres formalités imposées par les Anglais dans un intérêt sanitaire. Le mal n'est donc pas dans le bétail américain et dans le commerce qui s'en fait en Angleterre; il est dans les épidémies auxquelles le bétail est malheureusement trop sujet chez nous. Par conséquent, le remède n'est pas dans des restrictions apportées à notre commerce extérieur ; il est dans l'amélioration de notre régime sanitaire. M. Gayot, qui est compétent dans cette question, pourrait nous rendre un grand service, en nous facilitant, par les lumières qu'il possède, le moyen de recouvrer le marché anglais que nous avons perdu .
Plus loin, M. Gayot juge à propos de revenir sur la simpiternelle question de la balance du commerce. Nous achetons plus de marchandises, hélas ! que nous n'en vendons, et le flot des importations ne cesse de monter. Phénomène aussi douloureux qu'étrange ! L'auteur ne dit pas pourquoi, mais il laisse entendre qu'il en sait long làdessus.
Il y a beau temps que cette théorie de la balance du commerce est démodée. Les protectionnistes l'invoquent encore, parce qu'ils sont à bout d'arguments. Mais, en vérité, pour me servir d'un terme familier qui sera ici à sa place, cette balance-là n'est plus qu'une balançoire.
Je n'en ferai pas ici la réfutation complète. Je laisserai de côté tout ce qui peut servir à expliquer, dans le commerce d'un peuple riche, l'excédent des importations de marchandises sur les exportations : erreurs d'évaluation de la douane, frais de tra,nsport par mer, bénéfices du commerce extérieur, intérêts de nos créances sur l'étranger, etc.. Je me bornerai simplement à quelques notions élémentaires sur l'échange.
Dans toute opération commerciale, qu'elle soit faite entre nationaux ou entre indigène et étranger, chacun des contractants est à la fois acheteur et vendeur : acheteur de marchandises et vendeur d'argent ;
vendeur de marchandises et acheteur d'argent. A la seule condition que les contractants soient laissés complètement libres, la transaction s'accomplit toujours au profit des deux intéressés, sans quoi elle ne s'accomplirait pas. L'acheteur de marchandises attache plus de prix aux marchandises qu'il reçoit qu'à l'argent qu'il donne ; le vendeur de marchandises en attache moins aux marchandises qu'il donne qu'à l'argent qu'il reçoit. Encore une fois, si les choses n'étaient pas ainsi, la transaction n'aurait pas lieu. On cherche vainement à découvrir comment une opération de ce genre pourrait devenir préjudiciable à l'un ou à l'autre des intéressés, par cela seul qu'ils seraient de nationalité différente. Des deux côtés de la frontière il y a parité d'avantages, et le vendeur de marchandises n'a pas ffiit une meilleure affaire que l'acheteur, par l'excellente raison qu'il y a autant d'avantages à acheter qu'à vendre, pourvu toutefois que le contrat ait été conclu après libre débat des conditions. Acheteur et vendeur ont également hénéficié de l'opération et en ont fait bénéficier avec eux la nation à laquelle ils appartiennent.
Les partisans de la balance du commerce attribuent à ces importations en excès deux effets pernicieux: la ruine de l'industrie nationale ])ar la concurrence des produits ou des denrées à vil prix, la ruine du pays par répuisement du numéraire.
Le premier de ces effets est véritablement absurde. On ne ruine pas les autres en leur cédant à vil prix ses marchandises, on se ruine soi-même. La nation qui recevrait pour rien ou pour peu de chose les produits étrangers, ne pourrait que s'enrichir à ce jeu. L'excédent des importations, quand il est réel, prouve tout simplement qu'on reçoit plus qu'on ne donne, ce qui, en tout pays, est tenu pour avantageux.
Quant à l'épuisement du numéraire, nous n'avons aucunement à le redouter. Notre approvisionnement d'or et d'argent subit nécessairement des fluctuations par la nécessité où nous sommes parfois d'importer des masses de denrées alimentaires, quand les récoltes ont fait défaut. Mais il vaut encore mieux exporter un peu d'or quand on en a en abondance, que de mourir de faim quand la récolte a manqué. Le mal n'est donc pas dans le commerce qui nous, préserve de la disette et de ses douloureux effets, il est dans l'insuffisance des récoltes et dans les intempéries qui en sont la cause.
D'ailleurs je dois rendre cette justice à M. Gayot, que s'il a signalé comme un dangereux symptôme la supériorité de nos importations sur nos exportations, il n'est pas allé néanmoins jusqu'à nous menacer d'un épuisement total de numéraire. Peut-être s'est-il souvenu de l'agitation qui se fit, il y a douze ans environ, c'est-à-dire avant la guerre, autour de ce qu'on nommait alors la grève du milliard. C'était la première fois que l'encaisse métallique de la banque de France atteignait pareille hauteur. Depuis lors nous avons subi la guerre néfaste, nous avons payé 5 milliards aux Prussiens, nous en avons perdu beaucoup d'autres, et nous venons de traverser une série d'années calamiteuses. Cependant l'encaisse de la banque de France est encore à près de deux milliards, et le numéraire regorge à ce point dans nos établissements de crédit, que certains d'entre eux font concurrence à la }3anque de France, pour l'escompte des effets de commerce, bien qu'ils ne jouissent pas, comme elle, du privilège de l'émission. On serait assurément mal fondé, dans la circonstance, à accuser notre
régime commercial d'être une cause d'épuisement du numéraire. M. Gayot a fait acte de bon sens en s'abstenant de formuler cette accusation. P.-C. Dubost,
Professeur d'économie et de législation rurales à l'Ecole nationale d'agriculture de Grignon.