DES VIGNES AMÉRICAINES AU POINT DE VUE PRATIQUE. — III
Deux mots encore pour répondre à une objection que j'ai souvent entendu faire à l'emploi des vignes américaines, objection toute spécieuse et qui n'a qu'une valeur des plus modérées, bien qu'au premier abord, elle puisse paraître sérieuse aux personnes peu au courant de la question.
On nous dit : les vignes américaines résistent en Amérique, c'est entendu ; nous admettons même qu'elles y résistent d'une manière absolue ; mais là elles se trouvent chez elles, dans leur milieu naturel, elles sont soumises à des procédés de culture ou de taille que l'expérience a démontré leur être excessivement favorables, ou bien pour les espèces sauvages, rien ne les gêne dans l'expansion de leur fougueuse végétation ; or que deviendra cette résistance quand, au changement de milieu, viendra se joindre un changement complet dans les modes de traitement qui leur seront appliqués?
A ceci je pourrais répondre d'abord, que la vigne européenne, elle aussi, est, si nous en jugeons d'après nos lambrusques, un être aussi expansif que la vigne américaine, et que les mutilations atroces àux-
1. Voir le Journal des 6 et 20 novembre, pages 211 et 292 de ce volume.
quelles nous la soumettons tous les ans depuis des milliers d'années n'ont nullement altéré sa constitution; que d'ailleurs, n'aurions-nous pour faire du vin que la ressource de traiter en France les vignes américaines, comme on les traite en Amérique, nous nous y soumettrions parfaitement; nous le ferons très probablement d'ailleurs, rien que pour augmenter la quantité de leurs produits.
Mais j'irai beaucoup plus loin. Au point de vue théorique, cette objection n'a aucune valeur, et au point de vue pratique, les faits se sont chargés de démontrer qu'elle n'en a pas davantage.
Au point de vue scientifique, il y a bien peu de chose à dire : un végétal que l'on change de milieu, s'acclimate ou ne s'acclimate pas; s'il s'acclimate, il continue à vivre, à végéter, à fructifier et à se reproduire absolument comme il le faisait dans son climat d'origine; et admettre, dans ces circonstances, la possibilité d'un changement capable de modifier la constitution du végétal, ce serait tout simplement un comble de gros calibre; s'il ne s'acclimate pas, sa culture devient impossible, et peu importent alors les modifications de constitution qui rendent précisément cette culture et cet acclimatement impossibles. Or, en fait de vignes américaines, le doute n'est plus possible, V acclimatemeni iiest plus à faire, il est fait.
La masse des viticulteurs préférera peut-être à cette affirmation^ toute positive qu'elle soit, quelque chose de plus tangible; je vais le lui donner.
Parmi les vignes américaines, une des plus résistantes, qui appartient justement à la catégorie de celles qui ne font pas de phylloxéra, le Chevalier sans reproche de M. Gaston Bazille, ÏYork's Madeira, se trouve justement en France, chez le comte Odart, depuis une quarantaine d'années au moins. M. Henri Mares en a quelques exemplaires dans ses cultures depuis vingt-quatre ans. Il existe chez le docteur Rey, dans le Lot, depuis dix-sept ans, et chez M. Laliman, dans la Gironde, au moins depuis dix-huit ans. Dans la Touraine^ dans l'Hérault, dans le Lot, dans la Gironde, il a été soumis depuis cette époque aux procédés de culture en usage dans ces régions. Ce cépage a-t-il vu diminuer d'une façon quelconque ses facultés de résistance? A-t-on pu constater un changement quelconque dans sa constitution? Pas le moins du monde, il a toujours continué à végéter de la même façon dans les terres les plus maigres ; ses racines sont toujours aussi fibreuses qu'au premier jour de sa culture en France, on y trouve toujours aussi peu de phylloxéras aujourd'hui qu'il y a quatorze ans, et ici pas moyen de se retrancher derrière un retrempage au pays d' origine. Les milliers de pieds de ce cépage cultivés en France proviennent tous sa7is exception des quelques pieds primitifs du comte Odart, et ont, par conséquent à leur passif, une cinquantaine d'années de ces procédés qui auraient déjà dû modifier largement sa constitution si le fait n'était matériellement impossible.
11 ne nous est jamais arrivé, en effet, une seule bouture de York's des Etats-Unis, où l'on a depuis plus de trente ans abandonné la culture de ce cépage comme trop improductive, et où le York's Madeira n'existe peut-être qu'à l'état de pied isolé dans quelques collections, à tel point que si les Américains voulaient en reprendre la culture, c'est nous qui serions obligés de leur fournir les boutures.
Cette objection n'a donc aucune valeur, et je n'y ai répondu un peu
longuement que parce que, de toutes les objections mises en avant contre les vignes américaines, c'était la seule qui eut en apparence, mais en apparence seulement, quelque semblant de valeur, et qu'elle me paraissait de nature à effrayer peut-être, pour l'avenir, quelques viticulteurs peu au courant des détails de la question des vignes américaines.
Il ne me reste plus maintenant qu'à vous dire quelques mots en particulier de chacune de ces vignes qui ne font pas de phylloxéra. J'estime, en effet, que, sauf dans quelques cas exceptionnels, on ne peut en recommander aucune d'une façon spéciale. La vigueur de végétation qu'elles montreront dans chaque nature de terrain devra surtout fixer le choix de l'agriculteur auquel je conseillerai toujours de ne s'arrêter à l'une d'entre elles que lorsqu'il se sera assuré, par des expériences préliminaires, de celle qui vient le mieux chez lui. Ces variétés sont en effet toutes de simples porte-greffes qui n'ont qu'une ambition ; conserver les vignes et les vins français en prêtant aux premières leurs racines à l'abri du puceron, et l'on sait quelle importance il faut accorder à la vigueur du sujet quand il s'agit de choisir un porte-greffe.
Parmi les vignes américaines qui ne font pas de phylloxéra, celles qui jusqu'à présent m'ont toujours paru les plus réfractaires à l'insecte, sont les Cordifolias vrais, aujourd'hui bien distincts des Riparias.
Je comptais les étudier avec un peu plus de détails dans ma seconde note projetée sur les porte-greffes, le temps me presse, je n'en dirai que quelques mots. Ces variétés paraissent toutes assez difficiles à la reprise de bouture , et l'emploi de la greffe-bouture à la machine paraît diminuer notablement cette difficulté de reprise. Ce sont des vignes d'introduction récente et encore à l'étude.
Après celles-ci viennent les Biparias sauvages vrais, dont quelques formes ne présentent presque jamais d'insectes sur leurs racines. Quelques-unes ont une exubérance de végétation à peine croyable, toutes reprennent assez bien ou très bien de boutures ; elles constituent généralement de vigoureux porte-greffes, et quoique leur emploi doive être précédé d'un triage énergique dont la nécessité s'affirme de jour en jour, il est certain qu'une grande place leur est réservée dans la reconstitution de nos vignobles disparus.
Dans ce groupe il faut faire une place au Solonis, dont les semis démontrent bien l'origine américaine. C'est peut-être le meilleur de tous les porte-greffes, et quoiqu'on trouve sur ses racines un peu plus fréquemment des phylloxéras que sur certaines des autres formes de la famille des Riparias, ses qualités lui réservent un rang élevé dans la série.
Je dois signaler chez cette vigne la production peut-être plus fréquente que chez les autres vignes américaines d'une bizarrerie de végétation dout je n'ai pu encore trouver l'explication : c'est le fait de pieds primitivement et originairement malades et chétifs. Au milieu d'une centaine de pieds d'une végétation magnifique, on en trouve de temps en temps quelques-uns, un ou deux par exemple, qui ne veulent pas se développer et restent chétifs J'ai pu, dans certains cas, remonter à la cause, et l'attribuer à une gêne, une souffrance quelconque dans la végétation de la première année de la plantation. J'ai
cru devoir signaler ces cas, d'ailleurs assez peu nombreux, parce qu'ils ont été presque toujours le point de départ des critiques qui ont été adressées à cette excellente vigne.
Dans une autre famille, nous devons signaler le York's Madeira dont j'ai prononcé le nom plusieurs fois déjà. C'est une vigne des plus rustiques, et des plus réfractaires à l'insecte; sa bonne tenue dans les terres maigres, sa résistance à la sécheresse, et son développement plus modéré que celui des autres vignes américaines, en feront un porte-greffe précieux surtout pour les régions où on cultive des vignes à végétation moins exubérante que certaines de nos vignes de l'Hérault. Il nourrit d'ailleurs ces dernières d'une façon fort convenable, comme on peut en juger par les greffes de Carignans sur York's du Mas de las Sorre. Le York's est certainement un hybride sur l'origine et les parents duquel nous n'avons aucun renseignement ; ce qu'il y a toutefois de certain au point de vue pratique, et c'est là l'essentiel, c'est qu'il ne porte que rarement du phylloxéra et toujours en fort petite quantité.
Après les vignes dont nous venons de parler et qui constituent ce qu'on peut appeler les vignes d'élite, nous devons signaler, quoiqu'elles montrent un peu plus d'aptitude à recevoir l'insecte, le Vialla et presque toutes les vignes de son groupe, groupe dont j'ai au congrès de Nîmes signalé l'existence sous le nom de groupe intermédiaire, et que M. Planchon a désigné depuis, avec juste raison, sous le nom de groupe des demi-labrusca; ils présentent, en effet, des signes d'hybridation labruscoïde incontestable par leurs vrilles qui ne sont jamais régulièrement intermittentes. Quelques-unes des formes de ce groupe n'offrent pas plus de phylloxéras que le York's, entre autres le Gaston Bazille ou Pedroni; le Vialla, quoiqu'on trouve assez habituellement des insectes sur ses racines, n'en porte jamais de grandes quantités; c'est une vigne rustique, très vigoureuse, qui ne craint pas les terres médiocrement riches, et qui constitue un vigoureux porte-greffe. Elle reprend facilement de boutures.
Enfin et toujours dans la catégorie des vignes qui présentent peu de phylloxéras^ il me reste à vous dire quelques mots d'une vigne, ou plutôt d'un groupe de vignes d'introduction récente, dont les différentes formes sont excessivement voisines et ne diffèrent que par des nuances. Elle se reproduit d'ailleurs d'une façon remarquable par le semis, ce qui prouve bien que c'est un type spécial; je veux parler du Vitis rupestris.
Reprise facile, végétation remarquable, pied grossissant fort vite, recevant fort bien la greffe, n'offrant, quand elle en porte, que des nodosités superficielles et des lésions de peu d'importance, cette vigne paraît devoir nous rendre quelques services. D'après les essais faits jusqu'à ce jour, elle sera probablement une ressource précieuse pour les coteaux pierreux et les vignes en terrasse.
Il y aurait encore certainement beaucoup de choses à dire sur cette importante question que j'ai eu à peine le temps d'effleurer; j'espère cependant en avoir dit assez pour vous amener à penser, comme moi, que la reconstitution des vignobles détruits au moyen des vignes américaines est aujourd'hui parfaitement certaine et n'est plus, on peut le
dire, qu'une question de tçmps. L. Despetis,
. Viticulteur à FlQrçnsac (Hérault) -
COMPTEUR A LIQUIDES
UN COMPTEUR A LIQUIDES
A diverses reprises, le Journal de V Agriculture a signalé les appareils hydrauliques ingénieux imaginés par M. Samain, ingénieur-constructeur à Blois (Loir-et-Cher). Ses béliers, ses pressoirs, sa pompe rotative sont connus des lecteurs du Journal. Aujourd'hui, nous devons signaler une nouvelle application des principes qui l'ont guidée dans la construction de sa pompe rotative, pour l'agencement d'un compteur à eau et aux liquides. Ce compteur, remarquable par sa précision comme par sa simplicité, trouvera d'abord son application dans toutes les concessions d'eau ; il peut servir pour le mesurage de tous les liquides, notamment des vins et des alcools, de même que dans les industries agricoles, spécialement dans les sucreries et les brasseries.
Fig. 27. — Vue du compteur à eau de SamadD;
La figure 27 montre la vue extérieure du compteur; la fig. 28 en donne la coupe verticale, et la fig. 29 la coupe horizontale.
L'appareil se compose de quatre cylindres disposés horizontalement en forme de croix. A l'intérieur de ces cylindres, dont les extrémités sont fermées, se meuvent des pistons, dont les bielles agissent sur un arbre à vilebrequin placé au centre. L'eau, entrant par l'ouverture A (fig. 27), pénètre dans un tiroir circulaire, monté sur cet arbre, qui distribue alternativement l'eau dans les cylindres, au moyen de conduits qui servent à la fois d'introduction et d'échappement. Ce tiroir est surmonté d'un chapeau en fonte, dont la partie supérieure porte ej^térieurement l'appareil enregistreur; celui-ci consiste en un cadran
COMPTEUR A LIQUIDES
gradué sur lequel se meut une aiguille. La marche normale du compteur est de 60 évolutions par minute. L'eau chassée des cylindres par le mouvement des pistons, s'échappe par l'ouverture de dégagement B (^fig. 27). On voit que le mécanisme est des plus simples, puisqu'il ne comporte qu'un arbre central, quatre bielles, quatre pistons et un tiroir.
Dans les appareils de ce genre, le principal obstacle au fonctionne-
EntPcf de l'eau
Fig. ^8. — Coupe verticale du compteur, suivant G D de la fig. 29
ment régulier est dans les chocs et les changements de vitesse qui peuvent se produire pendant la marche de l'eau. Ces inconvénients sont évités : T par la combinaison des quatre cylindres, grâce à laquelle les volumes engendrés par les pistons sont constamment les mêmes ; 2° par la transmission de mouvement par un axe à vilebrequin ; par cette disposition, la vitesse des pistons devient progressivement nulle, et par conséquent le sens de la marche se change sans chocs sur la masse liquide.
Quanta la surveillance, elle est des plus faciles; il suffit de dévisser la plaque extérieure des cylindres pour les visiter intérieurement ; en outre, les pistons @oiit indépendauts de kurs biêUet, et m peut In
COMPTEUR A LIQUIDES
retirer à la main, sans démonter le mécanisme. Ajoutons que, dans tous les conduits, les orifices pour le passage de l'eau ont été disposés de façon à éviter tout étranglement qui amène inévitablement une perte.
11 est facile de comprendre que, vu les conditions de mécanisme dans lesquelles il est construit, le compteur Samain peut aussi bien servir pour les eaux limoneuses que pour les eaux limpides. Toutefois, on peut établir un robinet à l'extrémité inférieure de la partie
Fig. 29. — Coupe horizontale du compteur, suivant A B de la lig. 28.
centrale qui sert de boîte à dépôt. Ce robinet a non seulement pour but de vider le compteur do tout dépôt vaseux laissé par Teau, mais encore de le vider, au moins partiellement, lorsque le service est interrompu et que l'on redoute l'action des gelées.
Il faut ajouter que toutes les pièces du compteur obéissent par simple entraînement au moment de rotation de l'arbre central, sur le tiroir duquel l'eau agit directement. Il n'y a pas d'articulation, et par suite aucune perte de vitesse pour en vaincre la résistance.
Il y a plusieurs modèles du compteur Samain; leur débit varie suivant la pression du liquide et suivant le diamètre des orifices d'introduction et d'échappement. D'après des expériences faites avec le plus grand soin, le compteur n" 2, qui coûte 1 35 fr. , et dont les cri-
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fices ont O'^.OIO^ donnent les débits suivants par heure : avec une pression de 2 mètres, 6 hectolitres; avec une pression de 5 mètres, Il hectolitres; avec une pression de 10 mètres, 19 hectolitres; avec une pression de 20 mètres, 30 hectolitres. Le plus grand modèle, dont les orifices ont 0"'.060, débite dans les mêmes conditions 141,' . 218, 372 et 540 hectolitres par heure. Quant à la précision du mesurage, elle est de 2 à 3 litres par mètre cube, c'est-à-dire que la comparaison entre le poids de l'eau écoulée et la quantité indiquée par Taiguille ne donne pas une plus grande différence. C'est 2 à 3 pour 1,000 seulement.
Le compteur Samain a été adopté par la ville de Paris. Il jouira rapidement d'une grande faveur. L. de Sardriac.
Avant de terminer la première partie de ces entretiens sur la pisciculture marine, il ne nous est pas possible de taire à nos lecteurs la pénible impression que nous avons rapportée de nos visites au Carreau de la halle, où depuis plus de vingt ans nous n'avions mis les pieds.
Ce n'est pas le tout de faire de bonnes lois, de travailler dix, douze ans pour les obtenir, si on ne les applique pas. Nous avons visité chaque jour le Carreau du 1"" au 17 novembre de la présente année : or pas une seule fois il ne nous arriva de ne pas voir des mannes se remplir de truites prêtes à frayer ; aujourd'hui 1 7, nous avons compté huit mannes portant chacune 7 pièces de 1 1/2 livre à 4 livres.
Il est vrai d'ajouter que ce ne devait être évidemment que des truites de maraude, car les 5/6 étaient pointées; mais enfin c'étaient des truites.
Des saumons nous ne dirons rien, puisqu'il y a de ce côté, dit-on, une convention internationale, qui, là encore, a fait règle d'une exception et permis d'éluder la loi.
Cette décision ministérielle ouvre, selon nous, la porte aux plus grands abus. Croyons donc qu'il n'arrive aux mannes que saumons anglais, hollandais et allemands, et reposons en paix sur ce moelleux et si commode arrêté administratif.
Dormez, messieurs, laissez faire; moi, je vous ajourne à dix ans encore de ce côté, et comme avec l'écrevisse, avec la grive de notre cher Toussenel, vous aurez, je l'espère, pour votre instruction insouciante ou inconsciente décision, le réveil amer!
Vraiment, on aurait juré l'anéantissement de nos richesses aquatiques qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
Mais que fait donc cette unique administration que l'Europe 'nous envie y laquelle partant de l'ingénieur en chef, doit, en passant par l'ingénieur, le piqueur, l'éclusier, le garde, enfin, assurer par son nombre, son organisation, sa discipUne, l'augmentation et la conservation de cette partie des richesses de la nation? (Coste, Rapport à V empereur, juin 1855.) Ahl pourquoi n'êtes-vous plus là, mon cher et toujours vénéré maître !
Quand vous avez planté cet arbre, ne vous cria-t-on pas sur tous
1. Voir le Journal des 11 et 25 septembre, du tome 111 de 1880; des 9 et 23 octobre; des 6, 13 et 20 Dovembre 1880.
les tons : Le sujet est beau, plein d'espérance, mais gare les sauvageons !!!
Qu'en reste-t-il?nous demandions-nous ce matin à la halle en présence de cette effrontée violation des règlements et de la loi ; est-ce l'arbre ou les sauvageons?
On sait que les si malheureuses et curieuses perturbations atmosphériques que nous traversons depuis si longtemps, vents chauds et brumes entre les équinoxes de mars et de septembre, et les procédés nouveaux d'extraction et de purification des sels de mines, ont porté à notre ancienne industrie des sauniers de l'Ouest le coup mortel. Dix fois déjà, depuis quelques années seulement la question fut portée avec toute justice devant nos parlements et disons, à l'honneur de la France, que sur ce terrain il n'y eut point de partis, mais seulement des Français.
Mais malheureusement dans ces sortes de questions, seule la bonne volonté ne suffit pas.
Cette question des marais salants touche à tant de côtés, marine, finances, travaux publics, droits de propriété, concessions, bref, juste quatre fois plus qu'il n'en faudrait pour la placer cette intéressante question, comme le pauvre âne de Buridan, sans que la pisciculture y ait mis son premier mot.
La première fois que nous en entendîmes parler, ce fut à Brouage, en 1854, par M. le commissaire de la marine Ackermann.
Ce si modeste et si studieux officier de la marine exposait à GosLe ses idées sur ce qu'il y aurait à faire, selon lui, pour parer à une telle calamité et nous mettait au courant de ce qu'il avait fait et se proposait de faire, avec son garde Rabeau, pour y parer dans la limite du possible.
Pour lui, la transformation des marais salants en claires et parcs à petits mollusques, était le remède que modestement il nous avouait être le rêve entrevu.
Ce fut là et sans bruit que se firent les premières tentatives de cette idée qui, après vingt-six ans d'incubation, semble être aujourd'hui celle de tous, accaparée par quelques-uns.
Nousaffirmons,pourl avoir vu, que c'est là, entre Brouage, la mer et le triangle dont Marennes est l'angle droit, en joignant Hièrs par sa grande projection, que naquit cette question aujourd'hui à l'ordre du jour.
Rendons à Coste cette justice qu'il fit son possible pour lui faire prendre corps ; mais soit ceci soit cela, de la marine aux finances, de Gaïphe à Pilate, il y renonça de guerre lasse, à notre connaissance, pour ne plus s'occuper que de ce fatal Saint-Brieuc où l'attendaient de si grandes amertumes.
De la transformation des marais salants en claires ou de claires à réservoirs à poissons il n'y avait qu'un pas.
Nous avons lu dans des publications piscicoles, publiées à grands frais par nous, l'Etat, que les réservoirs d'Arcachon et Commachio n'étaient qu'un même fait différemment appliqué ; oui, un même fait, comme le jour et la nuit, auquel nous avertissons nos jeunes con frères que M. de Civrac est absolument étranger.
Messieurs, qui avez des missions pour nous tenir au courant des progrès qui se font ou doivent se faire en tout et partout, avant de
PISCICULTURE. — LES MARAIS SALANTSv 347
nous parler de Coste, à nous qui l'avons connu dans les belles années de son exubérante et belle vie, relisez-le donc attentivement.
Vous y verrez clairement et nettement que les cinq droits des réservoirs à poissons d'Arcaclion sont des droits auxquels le grand Colbert, dans sa grande ordonnance de 1685, n'a pas même osé loucher, lui qui aussi dans ce temps osait toucher à tant de choses.
Nos lecteurs n'attendent pas que nous leur réimprimions nos plaquettes de ces temps éloignés sur ce même sujet, que nous entrions dans les explications des boire, déboire, boses, jars, des opérations piscicoles desdits réservoirs.
Pour transformer des marais salants en réservoirs à poissons, admise la bonne volonté de l'administration de la marine, ce qui selon nous, sous la République des républicains, ne saurait faire doute, la chose n'est pas si simple.
Construction de digues, et surtout des écluses : car la mer est là ! c'est avec elle que dans les sysygies (nouvelles et pleines lunes), du 15 mars au V novembre, soir et matin, deux jours par mois, commencent et s'exécutent les grandes manœuvres d'ensemencement.
Les muges entrent par le haut, les blancs ou sauteurs en moins grande quantité que les noirs.
Les brigues ou bar, en très petite quantité, mais aussi quelle croissance, quelle bombance pour eux dans cet abbaye de Thélème oiî tout leur est servi à bouche que veux-tu.
Quelques carrelets et dorades, ces dernières diminuant chaque annnée sans qu'on sache trop pourquoi.
Par-ci par-là quelques soles, mais rougets et turbots, jamais.
Nous redirons pour la dixième fois (ce qu'on nous pardonnera) que c'est après le grand flot de mars que commencent les grandes migrations de toutes les vallées sous-marines vers la côte; mais à ce propos nous poserons à ces messieurs, de nos laboratoires marins, cette question à laquelle, encore aujourd'hui, nous avouons ne rien comprendre, bien que très attentivement nous nous soyons toujours tenu un peu au courant de tout ce qui se faisait de Kildermund (Poméranie) à Naples, de Vimereux à Marseille et de Roscoff à Concarneau. Pourquoi le fretin du flot d'avril est-il si curieusement toujours plus fort que celui de septembre ?
Le marais salant transformé en réservoir ensemencé, tout n'est pas dit; inutile défaire remarquer que du réservoir à poissons à claires, ou à parcs à petits mollusques, la distance est si courte que nos lecteurs comprendront que nous ne nous y arrêtions pas. Notre réservoir ensemencé, notre bétail aquatique en stabulation, nous le devons garer surtout des vents froids si dangereux pour les muges, nord-est, sud-est; les plus mauvais doivent être surtout paralysés, alors que, larges ouverts ils doivent être au sud-ouest et nord-ouest.
Si, par bonheur, en creusant des abris, des fosses, où l'hiver ils se reposeront, on trouvait des sources, ce qui est souvent le cas dans certaines straUes des bords de nos mers (Bretagne en partie exceptée), on les ouvrirait avec soin, car de -|-8 à-j- 12 degrés, sont des températures toujours préférées hiver et été en dehors de la question d'engraissement par les eaux douces que nous réservons pour la seconde partie de ces entretiens sur la pisciculture de la mer.
Si par possible, la ruppelle [Ruppia spiralis), la meilleure plante des
pacages, pour les muges surtout, à cause des coquillages microscopiques qui y adhèrent, y croissait, il faudrait donc se garder de la détruire lors du nettoyage ; de même de la Icge sur laquelle se développe une espèce de mousse (conferves) dont les crevettes sont extrêmement friandes.
La grande valeur des cinq concessions du bassin d'Arcachon était surtout dans l'ancienneté de leurs fonds : car, de ce côté aussi, le temps est un des grands éléments du succès, bars, dorades, soles et carrelets ne venant bien que sur des vieux fonds.
La pêche du moureguin (lisez anguille) ne diffère que peu de celle des grandes pêcheries de Commachio; mêmes causes, mêmes effets. Du reste, notre intention étant de compléter Commachio par les pêcheries de la Tresa, dont nos jeunes missionnaires en Italie pour la pisciculture ne nous ont pas dit un mot, nous y reviendrons à notre heure.
On calcule le rendement de 1 hectare de réservoir à 200 ou 300 kilog. de poissons, c'est-à-dire un produit double, comme valeur argent à celle des meilleurs marais salants dans leurs meilleurs temps.
Comme le soleil est taché, derrière cette belle question des réservoirs sur laquelle on ne croyait pas la contradiction possible, puisqu'elle n'était que l'utilisation de non-valeurs, on a soulevé des objections.
On a d'abord parlé de l'insalubrité.
Nous rappelerons à nos pessimistes que Coste, à propos de Commachio, a depuis longtemps réduit à zéro ces craintes non pas seulement chimériques, mais ignorantes. Comment une eau renouvelée deux fois par mois pourrait-elle être insalubre? N'est-il donc pas prouvé que c'est précisément dans ces conditions de mélange d'eau douce et d'eau salée que se trouvent toujours les poissons les plus fins, les plus délicats et en plus grand nombre, nourrissant les populations les plus belles, les plus prolifiques et les plus robustes.
Rien que ce fait si simple d'histoire naturelle ne devrait-il pas être déjà pour nous un enseignement, pour nous qui ne comprenons et ne voulons la pisciculture que dans les conditions les plus naturelles, pour nous, en dehors desquelles il n'y a qu'illusions et désastres; les dix premières années de Ballysadare et Saint-Brieuc ne sont-elles pas là pour nous instruire 1 faudra-il donc y revenir ad œternum ?
On nous dit encore : Et la concurrence aux inscrits de la marine?
N'^ 405 de janvier 1875, nous nous sommes longuement expliqué sur ce fait du préjudice aux inscrits que leur causait la pisciculture. De 9,000 barques montées par 40,000 marins en 1869, on était en, 1876 arrivé à 20,200 barques montées par 69,000 marins, en dehors de ces chiffres que nous nous garderons bien de commenter à nos lecteurs. Ils disent encore : mais sur le marché de Bordeaux, il nous font la baisse. Comment I des réservoirs ne se pèchent que l'hiver, et il font une baisse à des produits que vous n'avez pas neuf fois sur dix ! Est-ce dans les mois d'hiver que vous passez le goulet d'Arcachon. Faisons au moins des objections sérieuses 1
Les muges, enfin, entrent aux réservoirs ayant une longueur moyenne deO^'.OS a 0™.06; or, les merlus en novembre qui en sont extrêmement friands leur font une impitoyable chasse à tel point que de suite ils en deviennent gras, novembre et décembre étant le mo-
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ment des merlus : or, comme 1 ,000 mu^es donnent à cet âge environ 1 kilog. de matière alimentaire, alors que parqués, engraissés, et préservés par les réservoirs, la même quantité donne entre deux et trois ans 1000 kilog. de viande, avons-nous encore besoin de commenter de pareils chifï'res?
Erreurs et leçons ne sont-elles pas là encore écrites en caractères tels que seuls les aveugles ne les sauraient lire.
Un gros problème, dans la question de transformation qui nous occupe, est la construction de l'écluse. Avouons franchement ([ue nous n'avons aucune compétence dans cette spécialité pour laquelle abondent du reste des traités sj)éciau>. se copiant et t^e réimprimant par douzaines.
Eloignons de même l'idée de la fécondation artificielle des muges: pure question d'art pour l'art qui nous semblerait tout simplement le comble du ridicule.
Le seul point par lequel nous finirons en nous résumant, c'est qu'avant tout on doit se préoccuper dans l'établissement des réservoirs sur les salines transformées, de ce fait delà plus extrême importance, base de tout succès; l'eau ne doit jamais descendre à -|-9 degrés de salure de l'aréomètre de Baume, à -f- 5 degrés le mal commence, à -f-2 degrés tout languit.
[1 faut donc : i" amener les eaux douces ; 2" dessaler le sol ; 3" le dessécher; 4", le labourer ; 5°, creuser les profonds; 6", ménager des pacages; 7" et enïni ])\iiniei' {[-d Jiuppia spïralis su vloiil) les pacagée et les digues nord-est surtout.
Un décret de 1862, a rendu possible cette transformation ; profitonsen davantage, car jusqu'à la lin de 1876 nous n'avions encore que 1,000 hectares d'autorisés alors que la marge se compterait par 10 et tant de milliers.
Voir pour détails qui ne sauraient trouver place ici nos entretiens sur les crassats d'Arcachon, collection du Journal, juin 1859, et notre rapport sur Arcachon, 1853.
Nous ne saurions terminer sans citer le nom d'un pisciculteur dont nous avons souvent parlé. Les travaux de M. Delidon ne doivent jamais être passés sous silence quand il s'agit de pisciculture sérieuse, et à plus forte raison, par un fils de Vendée parlant marais salants.
Ce beau et riche coin de notre France est réservé, selon nous, à un grand avenir par la pisciculture. Il y aura bientôt trente ans que pour la première fois, nous l'avons imprimé.
Sans viser au rôle des géants, dont ie pauvre Ancelade nous a appris la piteuse fin, restons les Français Vendéens de Caulmiers!
N'est-ce pas là, à ce même Croix-de-Vie dont M. Ddlidon nous a parlé, que les Tertrais, les Ballereau ont, il y a plus de trentecinq ans, commencé ce bon combat, continué si dignement par le studieux et consciencieux observateur dont nous rappelons le souvenir avec justice et empressement. Chabot-Kaulex,
Paris, novembre 1880. Correspondant de la Socicio nationale d'agriculture.