X. — Souffrances de l'industrie sèricicole
Un fait qui n'est pas spécial à 1866, mais qui depuis trop d'années, hélas ! sévit sur une industrie agricole qui fut, durant plus de deux siècles, une des plus grandes richesses de l'agriculture nationale, est la maladie des vers à soie. Oîi en est la question? L'Exposé de la situation de l'Empire donne à ce sujet ces seules explications :
« L'examen des faits qui entravent la production de notre industrie sérigène n'est point achevé; des missions ont été données à plusieurs de nos savants, notamment à M. Pasteur, membre de l'Institut, pour étudier sur place les maladies des vers àsoie ; mais ce n'est qu'après des expériences réitérées que l'on pourra avoir la certitude de découvrir la cause du mal et les remèdes à y appliquer, soit pour en prévenir l'invasion, soit pour en arrêter les progrès.
Beaucoup de savants qui se sont occupés de la question inclinent à penser que la maladie est arrivée au déclin dans lequel tomberont toujours heureusement toutes les épidémies; mais ils pensent aussi qu'il faut désormais renoncer aux très-grandes magnaneries. Par la publication du remarquable travail Je M. Félix Achard sur la réforme séri-
cicole, nous apportons notre concours à une industrie qui pourra retrouver de beaux jours.
XI. — Le crédit agricole. — Les engrais. Nous venons de réunir deux questions qui sont en quelque sorte solidaires, car nous professons que, pour bien cultiver, il faut des engrais ajoutés au fumier de ferme. Or, pour résoudre le problème ainsi posé, de l'argent est nécessaire. Du reste, l'Exposé de la situation de l'Empire a associé les deux questions dans les termes suivants :
« Les questions des engrais et du crédit agricole sont circonscrites dans des faits matériels dont l'appréciation a été plus rapide. Aussi ont-elles déjà reçu des solutions que le Corps législatif aura procliainement à juger, puisqu'un projet de loi sur les engrais lui a été soumis dans sa dernière session, et que le Conseil d'Etat prépare les éléments de discussion d'un autre projet ayant pour but de faciliter les transactions financières spéciales à l'iudustrie agricole. »
Il est probable que, pour favoriser l'extension du crédit agricole, le gouvernement se propose de faire diverses modifications dans la législation, et notamment de rappeler la loi de 1807. Sous prétexte de proléger ou de défendre l'agriculture, on lui a lié les bras. Qu'on laisse se former des banques locales, qu'on favorise leur établissement, on aura fait beaucoup pour le crédit agricole qui a surtout besoin de décentralisation. Ce n'est pas que nous prétendions absolument que de grandes, sociétés telles que celles faites sous le patronage du Crédit foncier de France, ne puissent rien donner d'utile. En lisant plus loin (page 309), le remarquable travail de M. MoU, ort verra que la société du Crédit foncier a produit du bi^ ; mais il faut la concurrence en celte affaire plus qu'en toute autre.
On sait qu'un système particulier de crédit se propose de prêter, surtout à la condition que l'argent emprunté sera employé en achats d'engrais. La loi qui est à l'étude sur le commerce des engrais pourra à cet égard rendre des services, si elle n'est pas trop gênante et troj) compliquée. Quoi qti'il en soit, en ce moment, tout le commerce des engrais est à la baisse des prix; c'est une conséquence qiie nous avions prévue en demandant au gouvernement de s'entendre avec le Pérou, car le guano est le régulateur du marché des engrais. Les consignataires du guano du Pérou en France, MM. Thomas, Lachambre et Cie, font connaître, par une circulaire que le prix des 1 00 kilog. est fixé à 30 fr. pour toute quantité, et qu'il y a en outre à ajouter 0 fr. 05 par sac pour marquer et conditionner, 0 fr. 1 0 pour soins à l'expédition, plus 1 fr. 50 par 1 00 kilog. pour camionnage au chemin de fer, et 1 fr. 25 par 1 00 kilog. pour camionnage avix navires. Ces frais supplémentaires sont peut-être bien un peu élevés. Ajoutons que les consignataires du guano péruvien annoncent aussi qu'ils vendront des guanos avariés à des prix de 17 à 26 fr. les 100 kilog. Cela soulèvera plus d'une difficulté et peut donner lieu à plus d'une fraude. Dans tous les cas, nous nous applaudissons de plus en plus d'avoir appuyé le phospho-guano, qui est venu faire une concurrence sérieuse au guano et qui l'a forcé peu à peu à diminuer ses prix de plus de 15 pour 100 en quatre ans. Toutes les expériences faites prouvent qu'en maintes circonstances le phosphoguano est égal ou quelquefois supérieur au meilleur guano du Pérou.
Voici une autre baisse de prix d'engrais. Elle nous est annoncée par
la lettre suivante, que nous envoie le directeur de la Compagnie chaufournière de l'Ouest.
.< Paris, le 12 février 1867.
» Monsieur le rédacteur en chef,
« Nous avons dit souvent que si les engrais humains étaient mieux recueillis, le prix de cette matière fertilisante diminuerait au profit de l'agriculture en raison même de son abondance.
«t Aujourd'hui nous sommes heureux d'en fournir la preuve à MM. les cultivateurs, et de leur annoncer que les marchés plus importants que nous venons de passer pour notre approvisionnement de matières premières provenant des appareils diviseurs nous permettent, par suite de l'extension de notre fabrication et de l'accroissement de nos produits, de livrer nos engrais avec une baisse de 15 pour 100 sur nos prix en cours, à partir du 15 février courant; — soit au prix de 3 fr. l'hectolitre ras pris aux usines, pour quantités de 1 à 1000 hectolitres, et de 2 fr.75 pour quantités de 1000 hectolitres et au dessus.
» Agréez, etc. L. Renard et Gie. »
Nous avions reproché à la chaux anitnalisée d'être en général trop chère. Nous sommes heureux de voir qu'on se rend à notre avis en baissant les prix. Mais nous n'espérons guère, par exemple, convertir les gens qui annoncent pompeusement dans tous les journaux de la capitale et des départements le fécondateur agricole, breveté S. G. D. G. enFrance et à l'étranger. L'annonce contient les affirmations suivantes :
i Des procès-verbaux officiels et des expériences nombreuses attestent qu'en soumettant les semences de céréales et de graines de toutes espèces à l'action de noire produit, on obtient, quelle que soit la nature des terres et sans les épuiser : 1» une grande économie d'engrais évaluée à 30 pour 100 au moins; 2° une réduction de moitié environ sur les semences; 3° une augmentation considérable de récolte; 4° des céréales qui ont des grains sains, exempts de rouille, et, ce qu'il y a de précieux encore, c'est que les semences du printemps réunissent aussi bien et même mieux que celles faites en automne et peuvent avoir lieu, blé sur blé, plusieurs années de suite sans engrais. Enfin, en faisant usage du fécondateur agricole sur les arbres fruitiers, les arbustes, les fleurs, en un mot, sur toutes les plantes, on active et développe prodigieusement leur végétation, on prévient les maladies et on les préserve des insectes nuisibles, tels que : les vers, les fourmis, etc. Le fécondateur agricole, que nous livrons dans des bouteilles en grès d'un litre, est si fortement concentré que pour s'en servir, il faut mélanger chaque litre : l°avec 14 litres d'eau pour préparer un hectolitre de céréales ou de tubercules; 2° avec 30 litres d'eau pour préparer les lèves, les pois, les graines de jardins, de serres, etc.; 3° enfin, avec 100 litres d'eau pour préserver des insectes les arbres à fruits, tels que : orangers, citronniers, pêchers, etc., etc. (Du reste, une instruction accompagne chaque envoi.) Le litre : 5 fr., pris à Paris. »
Nous ne croyons pas un mot de toutes ces affirmations. C'est toujours la même histoire des engrais concentrés. Nous répétons que les engrais industriels ne sont jamais que des compléments du fumier, et qu'ils ne produisent qu'en raison des quantités de principes fécondants qu'ils contiennent. Quelques ingrédients chimiques peuvent agir sur les semences, contre la carie ou contre les insectes ; mais c'est la seule efficacité que nous leur reconnaissons quand ils sont employés à faible dose. C'est encore ce que nous disons de l'engrais liquide Boutin, qui est annoncé partout, même dans les journaux agricoles. Il n'est jamais vrai que l'on puisse englober la semence de tout l'engrais nécessaire à la plante qui en proviendra.
Le défaut de place nous force d'ajourner un grand nombre de questions que nous traiterons dans le Bulletin hebdomadaire ou dans notre prochain numéro. J.-A. Rarral.
LE CRÉDIT FONCIER ET L'ENQUÉfE AGRICOLE. U9
Il est un travers qu'on â souvent reproché à notre nation, c'est de tout attendre du gouvernement, et, partant, de s'en prendre à lui de tout le mal qui sarvient, voir&fliême d'un excès de sécheresse ou d'un excès d'humidité.
Ce travers, on l'a dit cent fois, û'â pas eil seulement pour effet de tuer en nous l'initiative individuelle ; iî a été encore, et bien plus que les événements politiques, la cause des méconteiltements et de la désaffection qui, peu à peu, pénétraient dans les masses et préparaient les bouleversements.
Mais, pour être juste, reconnaissons que ce travers qui place le peuple français dans une position d'infériorité si manifeste relativement à la plupart des autres' nations civilisées, n'est en définitive que la conséquence logique, rigoureuse de nos lois et de l'ensemble de notre organisation administrative.
Chez nous, lois et règlements interviennent en tout et partout et s'attachent si bien à tout régler, à tout ordonner, à S8 subatitwer constamment au libre arbitre, à ta volonté de l'individu qute celui-ci se trouve naturellement dégagé de toute responsabilité.
« Votre pays, me disait en 1847 un riche et fort intelligent agriculteur du Kentucky (Amérique du Nord), votre pays est un grand collège avec 36 millions d'écoliers et d'écolières. »
Le gouvernement actuel est le premier qui sfe soit attaché à remédier à cet état de choses. Les mesures qti'il a prises dans ce but> et qui ne sont encore qu'un commencement, oitt déjà produit de bons résultats et en laissent attendre de meilleurs encore. Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on modifie les moeurs, et qu'un peuple tenu en lisière depuis des siècles sait employer ses bras et ses jambes à mesure que les liens tombent. Il faut donc en prendre son parti, compter sur le temps pour une modification dans notre manière de voir et de faire et, en attendant, avoir quelque indulgence pour le travers signalé.
Mais il est un autre travers qui, lui, me paraît mériter beaucoup moins l'indulgence et qui n'en est pas moins répandu : lorsque l'autorité, n'importe laquelle, même celle d'un chef d'exploitation dans sa ferme, cédant à des demandes nombreuses et croyant dans tous les cas répondre à un besoin sérieux, a pris^ une décision, a fait une création quelconque, on entend immédiatement s'élever un concert de critiques et de plaintes, même de la part de ceux dans l'intérêt desquels on avait agi. La chose obtenue est toujours mauvaise, absurde, détestable.
J'avoue que si j'étais pouvoir, en présence de cette manie, je rne sentirais parfois siïigulièrement dégoûté des amélioration»' et fortement teûté de me livrer aux douceurs du far mente qui, lui wa moins, ne fournit que peu d'élémeiitis à la critique, comme la théorie pure en rpgard de la pratique?.
Ces réflexions me viennent,- j'ai regret de le dire, à propos des jugements portés par beaucoup d'agriculteurs et de propriétaires durant l'enquête et avaAt sur l'e Grédft foncier.
T. 1 lie 1867. — 20 février. i:>
Je parle de cette grande institution bien librement. Quoique ayanl contribué pour ma petite part (le fondateur a bien voulu me dire pour une grosse part) à sa création, je n'occupe pas dans la maison le plus petit poste; mon nom ne figure sur aucune feuille d'émargements. Il y a plus, jusqu'au dernier moment je me suis trouvé en opposition avec mon éminent collègue, M. Wolowski, sur un point fondamental : je voulaiS;, comme en Allemagne, une société d'emprunteurs; il a préféré une société de prêteurs.
On me pardonnera cette explication. Par le temps qui court il n'est pas mal de prouver qu'une opinion est indépendante et désintéressée. Si je tiens donc à rébabiliter le Crédit foncier dans l'esprit des agriculteurs-propriétaires, ce n'est pas pour lui être agréable — il n'a que faire de mon appui — c'est uniquement dans leur intérêt. Je suis peiné de voir que des idées erronées les empêchent de profiter comme ils le pourraient, comme ils le devraient, de cet admirable moyen de crédit.
On n'a pas encore bien compris, bien apprécié dans notre monde agricole, ce crédit à long terme dans lequel le remboursement s'effectue par petites fractions qui se confondent avec l'intérêt et forment ce qu'on appelle les annuités, combinaison merveilleusement appropriée à la nature et au caractère de la propriété et de l'industrie rurales, comme l'ont bien prouvé les excellents résultats obtenus partout où cette combinaison existe et fonctionne Hbrement.
Je n'essayerai pas de réfuter ici toutes les critiques articulées en France contre le Crédit foncier. Je me bornerai aux principales, le taux élevé de l'intérêt, le luxe de formalités nécessaires pour emprunter, enfin, et c'est là ce qui effraye beaucoup de personnes, le privilège dont jouit cette institution pour le recouvrement de ses créances, en cas de non-payement des annuités, et qui lui permet d'exproprier promptement le débiteur récalcitrant ou insolvable.
Voyons d'abord ces derniers reproches, nous laisserons le premier pour la bonne bouche.
Trouver de l'argent à bas prix et facilement, sans donner de garanties sérieuses, sans courir le risque, le cas échéant, de se voir enlever l'objet qu'on avait donné pour gage, serait certainement une chose trèsagréable qui m'irait comme à d'autres. Mais, c'est toujours la vieille histoire, deux moutures du même sac, c'est-à-dire l'impossible.
L'argent ne pérore pas, ne discute jamais; seulement, quand il ne trouve pas un gage solide, il s'abstient, et c'est ce qu'il a fait à l'égard de la propriété rurale et de la culture. Dans une intention excellente, j'en suis sûr, mais peu raisonnée, le législateur avait entouré de tant de formalités et de difficultés le recouvrement de la créance par l'expropriation du gage-terre, qu'on pouvait considérer ce dernier presque comme nul, et que l'argent décampait au plus vite devant cette garantie, et lui préférait de beaucoup un simple nom appuyé sur quelques renseignements et sur la législation commerciale. On avait traité la propriété rurale à peu près comme ce jeune prince d'un conte de fées que ses ministres laissèrent mourir de faim dans la crainte qu'il ne fût empoisonné.
Pour trouver du crédit facilement et dans de bonnes conditions, aujourd'hui surtout où les placements mobiliers font miroiter aux yeux
des détenteurs de fonds leurs plus chatoyants reflets, leurs plus séduisantes promesses, il faut de toute nécessité offrir un gage sérieux, facilement et proniptement réalisable. Jamais le Crédit foncier n'aurait pu s'établir, ou, s'il s'était établi, placer ses obligations, s'il n'avait pas eu le privilège en question. Ce qu'il faudrait demander, au contraire, ce serait que le privilège devînt le droit commun, le Crédit foncier ne pouvant se substituer à tous les prêteurs hypothécaires.
On pouvait d'ailleurs prévoir, et les faits sont venus le confirmer, que le Crédit foncier n'userait qu'avec une extrême réserve du pouvoir qui lui était donné. L'intérêt qu'il a de faire le moins d'expropriations possible est trop évident pour qu'il pût en agir autrement.
Quant aux formalités qu'il impose à ceux qui veulent emprunter, je comprends difficilement qu'on 1 en rende responsable. Une institution financière, quelque puissante qu'elle soit, ne peut changer l'organisation générale d'un pays et l'esprit de sa législation, deux choses qui, en résumé, ne sont que l'expression du caractère national. Or, ne sait-on pas que nous sommes le peuple formaliste et paperassier par excellence, que nulle part le culte de l'acte, l'acto-latrie, n'a un plus beau développement, de plus fervents adorateurs, un clergé plus nombreux et plus puissant, et une base plus solide dans les lois civiles et fiscales et dans les mœurs que chez nous?
Le commerce, par la rapidité obligée de ses allures, n'a pu s'y affilier. Force lui a été de se tenir à l'écart. C'était une question de vie ou de mort pour lui. Mais la propriété foncière, quel magnifique temple pour ce culte, quelle terre de Chanaan pour ses lévites! avec cela qu'elle a la vie dure el l'humeur douce. Aussi est-elle devenue son enfant chéri, l'objet de sa plus tendre et de sa plus productive sollicitude.
En vérité, je ne comprends pas qu'on reproche un luxe de papier timbré au Crédit foncier dans un pays où, pour ne citer que ce fait entre mille, un mari qui a besoin de la procuration de sa femme est obligé, au préalable, de V autoriser par acte notarié à lui délivrer, à lui mari, la susdite procuration, sans quoi celle-ci serait absolument nulle!
En résumé, le Crédit foncier n'exige rien de plus que ne demanderait un prêteur ordinaire sur hypothèque, sauf une estimation préalable de la propriété.
C'est là sans doute une formalité gênante et parfois coûteuse. Mais, tout ennemi que je sois des complications, je ne vois pas comment on pourrait toujours s'en exempter. Un grand établissement qui, de Paris, opère sur la France entière et auquel ses statuts interdisent de prêter au delà de moitié de la valeur réelle d'un domaine et plus que la somme dont les deux annuités semestrielles atteindraient le chiffre du i-evenu annuel, ne peut, comme un simple particulier, se contenter des dires du pays ou de renseignements plus ou moins vagues obtenus d'un notaire de la localité. Avant de prêter 50,000 francs avec amortissement en 50 ans, sur un immeuble, il faut que le Crédit foncier ait la certitude que l'immeuble vaut au moins 100,000 fr. et rapporte au moins 3,030 fr., montant de l'intérêt annuel, plus l'amortissement.
J'ajouterai qu'aujourd'hui, les estiniations se font de la manière la moins froissante possible. On ne charge plus de celte mission des géomètres-arpenteui s qui se croyaient obligés d'évaluer chaque pièce de
tûiTe pai' francs et centimes, ou des marchands de biens qui jugeaient à leur point de vue de vente en détail. Quand les titres ne suffisent pas pour établir avec certitude la valeur annoncée par l'emprunteur, ce qui n'a guère lieu que lorsque la somme demandée s'approche beaucoup de la moitié de la valeur présumée, on envoie sur place un inspecteur qui, grâce à une grande habitude de ces sortes d'opérations, recueille souvent en peu d'heures toutes les données nécessaires.
Arrivons au grand reproche : le taux élevé des annuités. Quelques mots d'explication et quelques chiffres suffii'ont pour le réduire à sa juste valeur.
Aujourd'hui le Crédit foncier prête, avec amortissement en 50 ans, à 6.06 pour 100, c'est-à-dire que pour 100 fr. qu'il avance, on lui paye chaque année 6 fr. 06 c, moyennant quoi, au bout de 50 ans, le capital est remboursé et la dette éteinte.
Or, à quel taux moyen, en dehors du Crédit foncier, la propriété rurale emprunte-t-elle aujourd'hui ou plutôt empruntait-elle à l'époque de la création de cet établissement, car, à l'heure qu'il est, elle ne trouve plus ou presque plus à emprunter , la manie des placements mobiliers ayant pénétré jusque dans les villages ?
En laissant de côté les opérations plus ou moins véreuses,, oij souvent d'habiles combinaisons s'ajoutaient encore à un taux d'intérêt scandaleusement exagéré, et qui pesaient avant tout sur la petite propriété, à ne prendre que les placements honnêtes et d'une certaine importance, je ne pense pas qu'on puisse établir le taux moyen à moins de 6 à 6 1/2 pour 100, un peu moins dans le Nord, un peu plus dans le Centre, l'Ouest et le ]\Udi '.
Voilà donc un taux égal sinon supérieur à celui du Crédit foncier, par conséquent, une charge annuelle au moins aussi lourde, mais point d'amoiiissement, le remboursement inlégral de la somme au bout de 4, 5, 6 ans au plus, suspendu comme l'épée de Damoclès sur la tête ou plutôt sur l'avoir de l'emprunteur. Impossibilité pour lui de se libérer autrement qu'en payant la somme totale en une fois, à l'échéance fixée, tandis que le Crédit foncier accepte les remboursements anticipés et partiels, par les plus faibles fractions, les capitalise par semestre à 5 pour 1 00 , et les applique, intérêts et capital , à l'extinction de la dette.
Si le bon sens n'est pas seulement un mol, il me semble que ce simple ra])prochement suffit pour trancher la question.
Il est d'ailleurs un fait qui sert tous les jours de texte d'accusation contre le Crédit foncier et qui, à lui seul suffirait à démontrer combien la propriété rurale a été mal inspirée en faisant jusqu'à ce jour si peu usage du Crédit foncier. «Cette institution, dit-on, créée principalement en vue de l'agriculture, a prêté et prête encore de préférence à la propriété urbaine, surtout à la propriété parisienne. »
Je ferai remarquer d'abord que le Crédit foncier a été institué, comme l'indique suffisamment son nom, pour prêter à la propriété foncière en général, et que le dictionnaire et le Code sont d'accord pour ranger
1 . Inutile d'indiquer ici les moyens fort simples par lesquels on éludait la loi sur le taux légal . Loin d'abaisser l'intérêt, cette loi l'a au contraire élevé d'au moins un demi pour 100, et c'était justice; il fallait bien que le risque fût payé.
non-seulement les domaines ruraux, mais encore les maisons de ville dans cette catégorie de valeurs; puis, qu'il ne dépend pas du Crédit foncier de faire naître les demandes de prêt de tel point plutôt que de tel autre. Son rôle se borne « à offrir des capitaux dans de certaines conditions à tous ceux qui remplissent ces conditions sans qu'il ait à se préoccuper autrement qu'au point de vue de la solidité du gage, du département, de la ville ou du canton du sein duquel est partie la demande'. »
Maintenant le fait est parfaitement exact. Sur les 644 millions Dfêtés parle Crédit foncier, depuis sa création jusqu'au 31 décembre 1 865^ 464 millions l'ont été sur des immeubles de Paris, ou, si l'on veut, du département de la Seine, et 180 seulement sur des immeubles du reste de la France. Je n'ai pu savoir la part qui revient, dans ce dernier chiffre, à la propriété rurale proprement dite. Mais elle serait de moins de 100 millions que je ne serais pas surpris.
Ainsi, voilà un grand établissement financier qui ne fait aucune distinction entre les diverses parties de la France, qui prête au même taux dans les départements reculés oîi l'ai'gent est ordinairement à 10, et à Paris où il est souvent à 3, et, chose étrange, c'est Paris où affluent tant de capitaux, où l'on trouve si facilement de l'argent sur un gage quelque peu solide, c'est Paris qui a le mieux apprécié et qui a le plus largement utilisé cette admirable combinaison du remboursement par annuités ; quant à la propriété rurale, qui n'a jamais trouvé des fonds que difficilement et à des conditionss plus ou moins onéreuses, elle n'en a profité que dans des proportions insignifiantes.
Si la propriété rurale était libre de toute dette, je comprendrais encore cette abstention de sa part. Mais tout le monde sait qu'il n'en est malheureusement pas ainsi. Suivant M. de Lavergne, sur les huit milliards de dettes hypothécaires que supporte la propriété foncière de France, deux milliards et demi pèseraient sur la propriété rurale.
11 ne s'agissait donc pour elle que de choisir. On voit qu'elle n'a pas eu la main beureuse.
Ah! si au lieu d'être le peuple le plus spirituel de la terre, nous étions le peuple le plus intelligent de la terre !
J<; voulais ra'arrêter à ce vœu, bien patriotique, je l'affirme. Mais j'entends encore bourdonner à mes oreilles certaines phrases qu'on criait sur les toits à l'époque où le gouvernement s'occupait de la création du Crédit foncier et qu'on répète aujourd'hui, peut-être dans la crainte qu'il ne fasse pour la culture ce qu'il a fait pour la propriété.
Que le lecteur se rassure, je n'ai pas l'intention de traiter ici U grosse question du Crédit agricole. Elle arrivera en son temps et lieu et par d'autres plus autorisés que moi.
Seulement il me permettra, en vue même du cxédit de la terre, dç signaler une confusion qu'on s'opiniâtre à faire, sciernment ou par ignorance, n'importe, et qui sert merveilleusement ceux qui affirment que l'agriculture n'a pas besoin d'argent et que le crédit lui çst mortel.
(c La culture ne rend en moyenne que 3 pour 100. Comment pour-
l. Compte r«ndu cla M. Frémy, gouverneur du Crédit foncier, su; lexeroice de 1805.
rait-elle supporter plus de 6 pour 100? A quoi lui sert que dans ces 6.06 soient comprises les annuités qui amortiront le capital en cinquante ans, si elle succombe avant ce terme sous la charge?
Voilà le grand argument lâché, le coup de massue après lequel il n'y a plus qu'à enlever les morts et les blessés.
Je n'invente rien, je ne surcharge rien. Le mot culture est en toutes lettres et on peut le lire dans tel grand article de tel grand journal qui a la prétention de répandre la lumière urbi et orbi.
Rétablissons les faits. La terre, oui, ne rend guère que 3 pour 100. Mais la culture, c'est-à-dire le capital employé à l'exploitation de la terre, rend dans les circonstances ordinaires de 7 à 15 pour 100, et jusqu'à 20 et 25 dans la petite culture intelligemment conduite.
C'est là ce qui explique comment tant de prolétaires sont devenus et deviennent encore chaque jour propriétaires au moyen de capitaux empruntés à 8, 1 0 et plus.
Mais cela intéresse le Crédit agricole plus que le Crédit foncier.
Ce qui touche très-directement ce dernier, c'est la différence que je viens de signaler entre le revenu de la terre et le revenu de la culture.
Quoique le Crédit foncier n'ait pas à s'immiscer dans l'emploi des prêts qu'il fait, il est bon qu'il ait d'avance quelques indices sur les résultats probables. Il est bon aussi que le public sache pourquoi tel prêta hâté la déconfiture, tandis que tel autre a amené le progrès et la prospérité.
Il y a deux classes distinctes de propriétaires ruraux. Il y a les propriétaires rentiers et les propriétaires exploitants. Vis-à-vis de l'emprunt, ces deux classes sont dans une position identique en apparence, mais très-différente en réalité. Expliquons-nous.
Le propriétaire rentier est borné au revenu de la terre, qui ne hausse que Irès-lentement, et qui parfois baisse. S'il n'a pas d'autres sources de recettes que la rente du sol, un emprunt, même minime, peut lui être fatal.
Qu'on suppose, en effet, un propriétaire de cette catégorie, ayant un domaine de 300,000 fr., qui lui rapporte environ 9,000 fr. Que, pour établir ses enfants, se faire construire une habitation ou élever son état de maison à un certain niveau, ce propriétaire emprunte au Crédit foncier le sixième de son avoir, soit 50,000 fr. C'est une charge relativement faible, et personne, assurément, n'y verra une cause de ruine. La position semblera- et sera toujours très-beile; et, cependant, elle peut être fortement compromise. S'il vivait difficilement avec 9,000 fr., comment fera-t-il avec 6,000 fr.? Là est la question, question d'emploi, question de ménage. Sans doute, tous les propriétaires-rentiers ne mangent pas la totalité de leurs revenus. Il en est beaucoup qui trouvent moyen de mettre chaque année de côté, même avec des revenus minimes, car c'est surtout dans cette classe que se sont conservées les antiques traditions d'ordre, de simplicité, de parcimonie même. Mais, ceux-là n'empruntent pas; d'ordinaire ils prêtent.
.La position de notre propriétaire est déjà meilleure, s'il a emprunté pour acheter, surtout en vue de s'arrondir. A la vérité, il a toujours à solder la différence entre 6.06 et 3 pour 100. Mais le progrès général de la contré, une route qu'on a percée, un nouveau débouché qui s'est
ouvert, une amélioratioi»qui s'est introduite dans le parti qu'on tire des terres ou du bétail, tout cela peut amener une augmentation de revenus qui couvre et au delà cette différence.
Cette chance sera plus forte encore s'il a emprunté pour améliorer, par exemple, pour accroître et perfectionner ses bâtiments d'exploitation, faire des travaux d'irrigation, d'assainissement, de viabilité, concourir avec son ou ses fermiers à des marnages sur une grande échelle, à la confection d'ouvrages de défense contre les eaux, etc.
Avec 50,000 francs bien employés^ il pourra, dans bien des cas, changer profondément les conditions de culture de sa propriété et en accroître le revenu dans une notable proportion.
Mais, pour cela, il faut deax conditions : d'abord, l'emploi rationnel. Nous le supposons. Puis, un ou des fermiers assez habiles, assez éclairés pour savoir tirer des améliorations du propriétaire tout le parti qu'on peut, qu'on doit en tirer.
Le propriétaire rentier n'agit pas seul. I! peut bien créer les améliorations en question, mais c'est son fermier qui seul peut les utiliser et leur donner de la valeur, et il est ari-ivé plus d'une fois que tels travaux, qui avaient coûté gros et qui étaient parfaitement appropriés aux circonstances locales, sont restés complètement improductifs. Il n'est aucun de mes lecteurs qui en lisant cela ne reporte immédiatement sa pensée vers telle ou telle ferme de sa connaissance. Quant à moi, j'ai vu de nombreux exemples de ce genre, non-seulement en France et en Allemagne, mais même en Angleterre.
Tout autre est la situation du propriétaire exploitant, car il ne dépend que de lui-même.
Pour mieux faire saisir celte différence, je supposerai un cas extrême, un agriculteur ayant mis tout son avoir dans l'acquisition d'un grand, mais pauvre domaine de 100,000 francs.
Pour se procurer le capital nécessaire à la mise en état et à l'exploitation de ce domaine, il emprunte 50,000 francs au Crédit foncier, la moitié de sa fortune.
C est un homme coulé, dira le public.
Eh bien! examinons un peu avant d'accepter ce jugement. Notre homme, que nous supposons intelligent, actif, prudent, et qui s'est montré tel dans le choix du domaine dont il aura su apprécier les ressources non utilisées, notre homme s'est mis sur le dos une charge annuelle de 3,030 francs, pendant cinquante ans. C'est lourd. Soit. Mais, veuillez remarquer que c'est justement la rente de la terre. Or, un fermier, doué comme je l'ai dit, et disposant d'un capital d'exploitation de 50,000 francs qui ne doit rien à personne, serait-il coulé s'il affermait ce domaine pour 3,030 francs par an? Cela dépend, dira- . t-on. Oui, s'il a un bail court et qu'il se lance dans les améliorations foncières. Non, s'il a un long bail qui lui permette de rentrer dans les avances qu'un pareil domaine exige forcément.
Eh bien ! il a un bail d une longueur indéfinie, et, chose essentielle, différence fondamentale, il profite, grâce à sa position de propriétaire, non-seulement de l'accroissement de revenus, mais encore de l'accroissement du capital opéré par ses travaux d'améliorations et son habile gestion, c'est-à-dire que s'il a su élever, au bout d'un certain nombre
d'années, le revenu net de sa culture à 1 J,000 oué2,000 fr., ce n'est plus un domaine de 100,000 fr., c'est un domaine de 300,000 fr. qu'il possède et qu'il pourra léguer à ses enfants, car il trouvera toujours un ou plusieurs fermiers qui lui en donneront 9,000 de fermage annuel.
C'est du roman, dira-t-on.
Pardon, en modifiant légèrement quelques chiffres, c'est de la réalité, mieux que cela, de l'actualité, vivante, très-vivante, et si je ne craignais de blesser la modestie d'un excellent et digne homme, je pourrais donner le nom et l'adresse de cette actualité.
Je finis. La grande institution dont je viens, de parler n'a certainement pas encore atteint la perfection absolue- Sous ce rapport, elle est un peu comme toutes les autres œuvres de l'homme. Mais, telle qu'elle est, elle mérite le sympathique et chaleureux appui de tous les anais du pays, et en particulier de tous les propriétaires fonciers, car elle a introduit dans nos lois et nos usages le principe fécond du remboursement par annuités. Grâce à ce principe, elle a déjà rendu de signalés services et eu rendra de plusi grands encore, le jour où elle sera bien comprise et bien appréciée, le jour surtout où un vent quelconque aura balayé les magnifiques nuages pourpre et or sur lesquels, dans ces derniers temps, on a bâti tant de merveilleuses entreprises.
Aussi est-ce de tout cœur que j'apporte ici l'expression de ma profonde reconnaissance pour mon éminent collègue, M. Wolowski, aux persévérants et énergiques etïorts duquel nous devons sa ci'éation, ainsi que pour les hommes honorables qui ont si bien continué son œuvre.
Un mot encore. En feuilletant de vieux documents allemands,, je trouve les chiffres suivants : en octobre 1806, la rente prussienne était à 49; les lettres de gage (obligations) du Crédit foncier étaient à 105i