ET LES LOIS DE LA MORALE
Un nouveau chroniqueur de la presse agricole disait dernièrement ; « Rien ne pullitle comme une population misérable, car alors l'imprévoyance est à son comble. » En moraliste qui tenait sans doute à bien faire les choses, l'auteur prenait le soin d'ajouter : « Le premier pas vers l'aisance est souvent le premier pas vers la réduction du nombre des naissances dans les familles. »
Quelle odeur de Paris! selon l'expression de M. Veuillot. N'est-elle
pas de nature à en expliquer beaucoup d'autres, à ne leur donner, hélas! que trop complètement raison?
Est-ce bien quand on entre dans l'armée active de l'agriculture, avec la mission de n'y enseigner que de grandes et utiles vérités, qu'il est convenable de parler ainsi ?
A qui persuadera-t-on qu'il pouvait être nécessaire de dire cela, et que ces maximes sont à leur place dans un journal d'agriculture ?
Si l'énoncé pur et simple de pareilles doctrines découle naturellement de ce qu'on appelle le droit de discussion et la liberté d'écrire, il faut aussi que d'énergiques protestations puissent se produire. Il est bon de réclamer l'instruction en faveur des habitants des campagnes, mais il ne faut pas aboutir à la vulgai'isation d'une morale aussi impure et aussi impie; le devoir de chacun est de réagir énergiquement contre le mouvement qui s'opère partout.
De tels excès de langage sont indignes du public auquel ils s'adressent, et la presse ne tombe trop souvent dans des écarts de ce genre que parce que le monde les laisse passer sans protester. C'est l'indifférence publique qui justifie tout cela : les peuples n'ont jamais que ce qu'ils veulent bien laisser faire.
On a dit qu'il pouvait suffire de quelques lignes d'un homme pour le faire pendre. J'affirme qu'il en faut beaucoup moins que ce que je viens de rapporter pour mériter le blâme de tous les honnêtes gens.
Point n'est besoin d'être un l'igorisle ou un capucin pour protester ici. Il suffit de songer que le drapeau qu'on agite n'est qu'un hideux symbole d'égoïsmo, de dégradation et de mort, aussi immoral qu'il est contraire aux plus chers intérêts de la patrie.
Quelle plus étrange contradiction, d'ailleurs, que ce langage dans la bouche d'un homme qui travaille à l'accroissement de la produclion agricole! La multiplication des pains est l'antidote des théories malthusiennes ainsi entendues. Donc, tenir pour les conclusions excessives de la théorie de Maltbus et faire en même temps de fa production développée, c'est n'être ni logique ni conséquent avec soi-même.
L'agronome auquel nous adressons ces reproches entend les choses d'une singulière façon, ou en parle avec beaucoup trop d'inattention, cai' en même temps qu'il accepte que « les populations pauvres sont douées d'une puissance de multiplication infinie, et qu'il semble qu'elles veuillent préparer leurs vengeurs contre un état social où elles sont déshéritées, » il déclare que « le premier pas vers l'aisance, c'est la réduction du chiffre des naissances dans les familles. »
11 nous semble que l'une des deux propositions détruit l'autre. Si vous jugez l'accroissement nécessaire à l'affranchissement, comment pouvezvous vous opposer à cet accroissement? Nous ne voyons guère le moyen de concilier tout cela. ,
Ce que nous ne comprenons pas davantage, c'est que le même écrivain se plaint tous les jours, ou au moins toutes les semaines, de l'insuffisance de la population laborieuse dans les campagnes, et qu'en même temps il prêche une morale un peu trop débraillée qui, précisément, restreindrait de plus en plus cette population.
Comment! c'est quand la production générale va sans cesse en augmentant, et quand vous-même travaillez à l'accroître de plus en plus
que vous songez à restreindre le nombre des consommateurs . que vous indiquez les moyens d'y parvenir, et que vous considérez cela comme un résultat désirable ? C'est à n'y rien comprendre, car enfin on ne produit trop que parce qu'on ne consomme pas assez.
Une population qui reste stationnaire, c'est un malheur public, et, à un moment donné, ce malheur peut s'élever à la hauteur d'un danger, d'un grand danger.
Si les principes contre lesquels nous venons de protester devaient être le dernier mot de la perfection et du progrès, il faudrait les maudire tous deux.
Il faut n'avoir jamais vu ce qui se passe dans les familles nombreuses pour douter de l'influence qu'elles exercent plus tard sur les qualités de chacun des membres qui la composent. Par cela même qu'il y a eu plus de besoins à satisfaire, il y a eu plus de qualités d'ordre et d'économie, et, en même temps, plus d'eiîorts personnels et plus de persévérance, c'est-à-dire tout ce qui peut contribuer efficacement à créer l'être social le plus complet, le plus parfait.
Plus tard et par cela même aussi que le patrimoine, plus divisé, a été plus petit pour chacun, chacun a travaillé davantage. Remontez à l'origine de la plupart des fortunes actuelles, et vous verrez que les neuf dixièmes ont eu là leur point de départ. C'est que l'homme n'est réellement ingénieux qu'en présence de la nécessité, de même que ses efforts ne sont, généralement, que proportionnels à ses besoins.
La nécessité, pour l'agriculture actuelle, de produire davantage et plus économiquement, c'est-à-dire de faire infiniment plus d'efforts utiles qu'autrefois, de s'ingénier davantage dans la pratique de toutes les cultures et dans l'application des méthodes, n'est que la résultante des charges plus lourdes qui pèsent sur elles. Cela est incontestable, et il en est absolument de même dans les grandes familles. Donc, soit que l'on considère l'être individuel, ou qu'on envisage l'être collectif, la conclusion reste toujours la même.
Tout ceci ne veut pas dire que le bonheur individuel est en raison des charges. Je reste dans les termes les plus généraux de la question, que je n'envisage qu'au point de vue de la collectivité.
Ne nous y trompons pas : économiquement, la vraie civilisation est celle qui donne à la production le plus grand nombre possible de consommateurs. De même que, socialement, la vraie civilisation est celle qui produit le plus de bons citoyens et d'hommes utiles, parce qu'elle crée aussi des sentiments, des idées, des qualités personnelles et des vertus civiques, tandis que là civilisation qui vise principalement au bien-être matériel ne satisfait guère que des ambitions individuelles, des appétits déréglés , et trop souvent des convoitises honteuses, c'est-à-dire tout ce qui peut contribuer à l'abaissement général.
Le fondateur de ce journal disait, il y a quelques jours : Faites des hommes, et il avait bien raison, car c'est tout ce qu'il y a de plus rare en ce monde. Le cœur s'en va, et l'arithmétique menace de nous dessécher.
Les doctrines renouvelées de Malthus sont donc impies, matérialistes et anti-sociales. J'aime mieux celles qu'enseigne la morale chrétienne.
On a beau dire, on vaut toujours plus par le cœur que par l'esprit.
Tel a été, jusqu'ici, le secret du culte profond de tous les peuples pour la France, et nous ne devons pas l'oublier. En nous engageant dans la voie contraire, nous ne nous élevons plus, nous nous abaissons; nous ne devenons pas plus grands, mais plus petits. C'est le progrès de la décadence. Nous n'en voulons pas pour l'agriculture nationale.
C'est très-joli, les combinaisons, mais il n'y a pas de doctrine économique à mettre au-dessus de la morale.
F. ROHART.