L. MOLL
Mon cher iMoll,
Je ne vous ai pas encore tout dit sur les croisements et je vous écris de nouveau, parce que je voudrais, autant que possible, prévenir les objections qui pourront m'être faites. Je viens aujourd'hui vous parler de la race courtes-cornes, ou durham. — Cette race est-elle pure, at-elle été améliorée par la sélection seulement, ou les éleveurs qui l'ont amenée à un si haut point de perfection, ont-ils eu recours au croisement?
M. Lefebvre Saint-Marie, dans son très-bon ouvrage sur cette race, croit qu'elle est pure, et moi, pour ne pas le croire, je m'appuie sur deux autorités importantes, David Low et Youatt', qui tous deux affirment le contraire. La race de Durham a une supériorité tellement incontestable et incontestée qu il est aujourd hui indifférent de savoir si elle a été formée par sélection ou par croisement, et si je soulève cette question, c'est seulement pour savoir comment le croisement a pu avoir lieu , et quelles conséquences peuvent tirer de ce fait les éleveurs actuels.
Les deux auteurs que je viens de citer disent qu'il existait une trèsbonne race de vaches sur le continent, aux bords de la mer, depuis le
1. Une société pour la propagation des connaissances iitiles a. été formée à Londres sous le patronage d'hommes les plus distingués de l'Angleterre, à la tête desquels on cite les noms des lords Broiigliam et Russell. On lui doit cinq volumes intilulés le Cheval, le Bœuf, la Brebis, le Porc, le Chien. C'est seulement après la mort de Youatt, médecin-vétérinaire distingué de Londres, qu'on a su qu'il était le iirincipal rédacteur de ces ouvrages. D. Low, professeur d'agriculture à rUniversité d'Ëdinburgli et auteur d'un livre intitulé l'Agriculture pratique, est un nom bien connu en France.
Danemark jusqu'à la France, et que des importations de ces vaches ont eu lieu (en Angleterre) dans les comtés de York, Durham et Lincoln, où une race remarquable comme laitière, était connue sous le nom de race de Hollande ou de Holstein. A cela je ferai l'observation que les bêtes importées devaient venir du Jutland ou du Holstein, elles ne venaient pas de la Hollande, parce que les vaches hollandaises sont noires et blanches (pies-noires), et que le noir est proscrit dans la race de Durham. Stephens, 'f/ie 600/1 o/'//(e farm, dit : « Un seul poil noir sur le nez, la plus petite tache noire ou bleue sur le nez, qui doit être couleur de chair, ou autour des yeux, ou la plus petite ligne noire à la pointe des cornes, indiquent qu'une bête n'appartient pas à la pure race courtes-cornes, mais qu'elle a un mélange de sang étranger, et quand même sa pureté serait affirmée de la manière la plus positive. »
Les frères CoUing, auxquels on doit la création de la race connue aujourd'hui sous le nom de race de Durham, ont commencé en 1770 ; et en 1800 la race était parvenue au plus haut point de célébrité; auraient-ils pu, en moins de trente ans, transformer par la sélection seule, une race à laquelle on reprochait de graves défauts de conformation? Youalt ne le croit pas ; voici ce qu'il dit : « On ne peut douter que les Colline n'aient suivi un judicieux système de croisement avec d'autres races, parce qu'il est tout à fait impossible qu'on ait créé la race actuelle de Teeswater avec l'ancienne race courtes-cornes seule. Un des croisements a eu probablement lieu avec l'ancienne race sauvage blanche que de riches seigneurs entretenaient dans leurs parcs. «Youatt ne dit pas quand il pense que ce croisement a eu lieu, mais il me semble que ce doit certainement avoir été antérieurerement aux CoUing.
« Charles CoUing a fait preuve d'un talent extraordinaire comme éleveur, quoique on ait pu dire que ses succès étaient le résultat du hasard qui lui avait donné un taureau dont lui-même fut longtemps sans connaître la valeur. Il est probable que les résultats qu'il a obtenus étaient la suite d'un plan bien conçu. On a beaucoup disputé sur la pureté du sang du taureau Hubback ; cette question est aujourd hui de peu d'importance, parce que de toutes parts on a reconnu que plus tard Colling fit encore un autre croisement, d'où provient presque tout le bétail courtes-cornes actuel.
« Colling, dans son plan d'amélioration, a été très-favorisé par les circonstances. Ce plan était de faire un seul croisement, puis de revenir à la pure race courtes-cornes, le seul chemin pour arriver à de bons résultats par un croisement. Si l'on veut allier entre eux les produits d'un croisement, on arrive à des résultats qui ont amené déjà bien des éleveurs à proscrire les croisements, parce qu'ils ne comprenaient pas la cause de leurs mécomptes. Si l'on fait un croisement, et que, après avoir obtenu une première génération, on revienne à la race pure, on s'y tient; on trouvera que cela est suffisant pour, après quelques générations, créer une sous-race. »
Ceci explique très-bien comment, par l'emploi d'un seul taureau durham, des éleveurs ont pu améliorer leur race, en lui conservant ses principaux caractères, tellement qu'ils ont pu nier le mélange du sang durham et présenter, comme appartenant à une race pure, des bêtes qui étaient réellement des métis. Ce mode de croisement n'est pas du
tout nouveau et je l'ai indiqué dans mon Manuel de l" éleveur de chevaux. J'ai toujours élé d'nvis qu'un peu de sang est très-bon dans le cheval d'agricuUure, excepté dans les races de gros trait qui doivent rester pures. Pour les chevaux de trait léger, si trop de sang est un grand défaut, en les rendant trop ardents, trop impressionnables, un peu de sang leur donne du nerf^ de l'agilité et leur communique de nouvelles qualités sans leur faire perdre celles qu'ils avaient déjà. Voici comment je nie suis c-^spiimé à cet égard : « Je suppose qu'on veuille tenter d'améliorer la race percheronne par le mélange du sang arabe, mais qu'où ne veuille pas pousser le mélange assez loin pour risquer de perdre les qualités que possède le percheron comme cheval de travail. Pour cela on fait saillir une jument percheronne par un étalon arabe ; si une jumei î naît de cet accouplement, on la fait saillir à son tour par un étalon percheron, et un poulain entier provenu de ce second accouplement sera le type qui servira à produire des chevaux percherons possédant un peu de sang arabe. Je n'ai pas besoin de dire que ces mélanges ne se l'ont pas avec précision et certitude de résultat, comme ceux du chimiste dans son laboratoire. On fera bien de faire saillir plusieurs juments afin d'avoir à choisir entre les produits. «
Ce mode de croisement explique comment un seul étalon a souvent pu modifier la race de tout un canton et créer une sous-race qui, en s'étendant, est, avec le temps, devenue une race. Les croisades ont amené en France quelques étalons orientaux dont il est resté des traces dans beaucoup d'endroits. Sansparler des chevaux limousins qui avaient certainement une origine arabe, ma conviction est qu'il y a dans le percheron du sang orien Lai. J'en trouve les indices « d'abord dans la robe grise, souvent truitée, qui devient blanche avec l'âge, dans la peau comparativement fine, le poil fin, la belle crinière soyeuse, l'expression de la physionomie, et tout l'ensemble des formes. » [Manuel de réleveur de chevaux.)
On croit que la race des petits chevaux lorrains, si robustes, si durs à la fatigue, a été modifiée par des étalons venus de la Pologne avec le roi Stanislas. Dans les parties les plus pauvres del'Ardenne, on trouve de petits chevaux dont le large front, les beaux yeux, le chanfrein droit donnent à la tête un caractère oriental. Entre la Moselle et le Rhin, il y a un pauvre pays montagneux appelé le Hunsriick (pas Ilundsrùck); Tractus hunorum, la chaîne des Huns, où l'on croit que se sont réfugiés des Huns, débris de l'armée d'Attila. On trouve encore là des familles qui ont traversé les siècles eu conservant le caractère tartare et ont voit aussi dans les chevaux des traces d'une origine tartare. Il y a en Belgique un canton qui, si je ne me trompe, fait partie de la province de Namur, et dont le nom, Conderoz, est un souvenir de la domination espagnole. On trouve dans ce canton de très-bons chevaux d'agriculture, et il y en a beaucoup dans lesquels un observateur attentif reconnaît des caractères du cheval espagnol.
De tout ces faits, il résulte que si on ne veut pas transformer, mais si on veut seulement modifier une race, on le peut par un seul croisement, et un mâle d'une race plus parfaite, donné à des femelles qui lui conviennent, peut suffire pour former une sous-race. Je ne prétends pas que cela soit si facile à faire, j'ai au contraire dit, il y a déjà long-
temps, « que l'art des croisements présente de grandes difficultés, qu'il exige de l'expérience et la connaissance des races sur lesquelles on travaille, et que quand on mêle au hasard des races de toutes les parties du monde, on ne peut pas s'étonner qu'on obtienne de si tristes résultats. » [Manuel de l'éleveur de chevaux.)
On ne doit pas non plus oubUer la part qu'il faut faire au climat, au sol, à la nourriture et au régime des bêtes, mais ce que je crois, et ce qui est prouvé par les faits, c'est qu'on peut obtenir de très-bons résultats des croisements sans être obligé de toujours recourir aux mâles étrangers. F. Villeroy.
RiKershof, mars 1867.