A BILLANCOURT
Les concours se succèdent suivant l'ordre du programme à Billancourt. La quinzaine appartenait aux animaux de boucherie. Voici la liste des prix décernés aux exposants de la race bovine et celle du concours des races ovine et porcine qui ont suivi :
Bœufs charolais. l" prix : M. le vicomte Benoist d'Azy; 2', M. Belard ; 3', M. Benoist d'Azy;
25't CONCOURS D'ANIMAUX ET DE CHARRUES A BILLANCOUET.
4', M. Bignon. Mention honorable, M. Bélard. — Vaches charolaises. t" prix : M. le vicomte Behoist d'Azy. — Vaches durliatn. 1" prix : M. Lacour; 3% M. Portier. Mention honorable, M. Boigne. — Ila-ufs normands. 1" prix : M. Mériel. — Bœufs landais. \" prix : M. Cavaillon ; 2', M. Faucompret. — Vaches marcltoises. 1" prix : M. le général de Sollior.
Moutons gras. 1"' prix : M. Pluchet ; le Comice de Seine-et-Marne; M. de Behague; M. Pilât; M. Crespel ; M. le vicomte Bcnoist d'Azy ; 2', M. Mériel et M. Lacharme; 3% M. Dodé. Mention honorable, M. Bignon.
Porcs gras. — Sans 1" prix; 2", M. Paillard; 3% M. Lacour. Mention honorable, M. Poisson.
Cette dernière catégorie était vérilablement peu nombreuse, et comme dans les écoles peu favorisées par le nombre d'élèves et oît les maîtres, pour ne pas décourager les uns et encourager les autres, couronnent à peu près tous les élèves qui les ont favorisés de leur présence, nous n'avons pas vu d'infortunés.
Il nous tarde d'arriver au concours des charrues.
Comme nous l'avons déjà dit, plusieurs fabricants anglais, notamment MM. J. et F. Howard, Ransomes et Sims, Baie, etc., avaient fait venir d'Angleterre des équipages d'un grand prix conduits, ils l'avouent eux-mêmes, par les meilleurs laboureurs de l'Angleterre et qui s'étaient livrés depuis quelques jours à un véritable entraînement par des essais journaliers; tandis que parmi les localis mis à la disposition de nos charrues, il ne s'en trouvait peut-être pas un seul qui ait labouré de sa vie. Au reste, ne nous en prenons qu'à nous-iuêmes d'une pureille imprévoyance et de l'insuccès qui s'en est suivi.
MM. les Anglais ont fait, il faut l'avouer, exécuter par leurs hommes et leurs équipages un travail d'une précision semblable à celui des raboteuses mécaniques et dont l'ensemble ressemblait à une véritable marqueterie. Ils ont fait faire à leurs charrues des sillons à la mode anglaise ; prenant ensuite celles à versoirs plus allongés, ils en ont fait labourer à la façon française ; enfin, se prêtant un mutuel appui, par amour-propre national, malgré la concurrence qui existe entre eux, ils ont réuni leurs chevaux et fait faire des labours profonds de trente-cinq à quarante cenlimètres.
Leur succès n'est contesté par personne ; mais leurs moyens d'action étaient bien autres que ceux des Frauçais, et certainement la double paire de chevaux de Sufiolk et deBedford de MM. J. et F. Howard, Ransomes et Sims, qui ont fait leurs labours profonds, en valaient bien huit des nôtres au point de vue dynamométrique. Ajoutons que pas une paire de nos chevaux de louage n'a pu se régler, pas même ceux de l'abbé Didelot, qui s'est mis vaillamment à l'œuvre, et, comme le seigneur sudavit et holsil. Un des concurrents français, mieux avisé cependant, était allé chercher au village de Billancourt un équipage de véritables chevaux de labour et a fait un bon travail avec la charrue à aiguille.
Faut-il l'avouer? Avisant dans ce désastre une bonne charrue bretonne avec avant-train de M. Bodin, nous avons voulu prendre part à la lutte, ne croyant pas y être inhabile et espérant redresser peut-être l'iionneur du pavillon ; mais, soit que les chevaux n'aient jamais labouré ou que le conducteur ne fiit pas fâché de faire pièce à quelqu'un dont il ne pensait pas que ce fût le métier, il nous a fallu y renoncer et nous nous sommes éloigné en maudissant le cocher et les chevaux. Heureusement le public n'était pas nombreux et notie amour-propre en a moins souffert.
Que le mécompte soit réel, ce n'est pas douteux; mais il ne prouve absolument rien contre notre manière de labourer ni nos modèles de charrues, dont les spécimens étaient à la vérité très-nombreux : charrue à double versoir, charrue à aiguille, charrue trisoc, charrue double à rouleau diviseur, charrue à disque qui, par parenthèse, s'arrêtait plus fréquemnient que celui du soleil de Josué, etc., etc., en un mot, toutes les attestations possibles de notre génie trop inventif.
La vérité est que les charrues valent suivant les terrains et les usages qu'on veut en obtenir, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on diffère et discute sur le mérite des charrues. Quelques personnes se rappellent peut-être encore du défi porté à M. de Dombasle pour sa charrue, et il n'est pas hors de propos de le rappeler, d'autant mieux que l'agriculture doit bien quelques mois de souvenir à son rival malheureux, qui vient de mourir fort délaissé dans un village de la Bretagne, soutenu seulement par une charitable famille.
Quelques personnes se rappellent peut-être encore de la fameuse charrue Grange,
CONCOURS d'animaux ET DE CHARRUES A BILLANCOURT. 2b5
a laquelle une récompense nationale fut promise après la révolution de 1830, sans que le bénéficiaire en ait jamais profité.
Les succès, les échecs même éprouvés par M. de Dombasie, à Roville, n'avaient pas manqué de lui susciter l'envie. D'ailleurs, les opinions politiques étaient vives alors, et M. de Dombasie ne parta^çeait pas, paraît-il, celles de la Société royale de Nancy. L'efficacité de la charrue qui porte son nom lui fut même contestée, et on lui opposa la supériorité de celle que venait d'inventer un jeune charron nommé Grange. Un défi f'at porté à M. de Dombasie, qui l'accepta. L'essai seulement devait avoir lieu dans les terres lourdes de Roville.
A jour donné, un équipage entrait à Roville, portant Grange accompagné de ses deux témoins; la charrue avait devancé l'équipage. On se rend sur le terrain: Grange se met résoliàment k l'œuvre; mais le soc ne. peut pénétrer les lourdes terres de. M. de Dombasie, l'échec est complet, les deux témoins ont disparu, l'équipage demeuré au haut de l'avenue les remporte à Nancy.
M. de Dombasie, dont la bonté faisait le fond du caractère, consola l'imprudent jeune homme et le conserva quelque temps à Roville ; mais le bruit fait autour de son nom avait enivré Grange, qui plus tard vint a Paris et fut présenté au général Lafayette.
On a pu ne pas partager les opinions de M. de Lafayette, mais tout le monde est d'accord aujourd'hui pour rendre hommage à la loyauté de son caractère et à la noble simplicité avec laquelle il exerça l'huspitahté pendant trente ans, à sa terre de Seineet-Marne. Grange y fut retenu et charmait le général, toujours épris de la façon de vivre des fermiers de Pensylvanie. Il fut présenté au roi, qui voulut assister h une épreuve de la merveilleuse charrue. L'excellente reine voulut être de la partie. Cette fois la charrue se tira des terres de Neuilly, plus légères que celles de Roville, et au bout de quelques sillons le roi décora le jeune charron devenu une illustration.
Nous en pourrions demeurer \h, si vraiment l'agriculture ne devait aucun souvenir à un homme qui fut un de ses coryphées et qui est mort dans le dénûment.
Le triomphe perdit Grange. N'ayant pu obtenir du ministre de l'agriculture d'alors, le plus illustre orateur politique d'aujourd'hui, la récompense qu'il espérait, il n'en continua pas moins à se croire une mission à remplir en faveur de l'agriculture. Quelques agriculteurs possèdent peut-être encore dans leurs archives un modèle de la charrue en bois de Grange et pourraient juger par l'examen des charrues en acier poli de MM. Ransomes.et Howard, quel chemin on a fait depuis quarante ans.
Que devint Grange? Nous l'ignorons, mais un homme bienveillant qui se souvenait sans doute de cette simple histoire, le retrouvait en 1862 présentant au jury du concours de Rennes un instrument qu'il appelait simplement le dcfriihcur des landes, et dont on devait attendre, disait-il, la mise en valeur des terres en friche de cette bonne province. On sait combien de projets a fait naître l'espoir du défrichement des landes de Bretagne. Nous nous souvenons encore d'une compagnie financière qui annonçait comme programme la fertilisation des landes de la Bretagne par le pin corse.
Le nouvel instrument de Grange n'eut pas même l'honneur d'une mention. En effet, c'était à dents de fer, bâtis en bois, à peu près un scarificateur écossais. Conseil lui fut donné d'en faire l'expérience dans des landes appartenant à une commune voisine. On se rendrait à l'épreuve, et l'aide ne manquerait pas à lui venir.
La commune qui lui fut désignée était administrée par un vieillard bienveillant, qui considérait sans aucun doute que des expériences de défrichement ne pouvaient que profiter à un terrain regardé comme indivis entre la commune qu'il administrait et des afleagistes, dont quelques-uns ne croyaient pas devoir faire valoir leurs droits. En fait, un bail illusoire existait, consenti par la commune à un pauvre bûcheron, vieux soldat qui n'en recueillait que quelques fagots de bruyère et auquel le maire faisait remise du prix.
Celte fois encore Grange se met à l'œuvre; mais la mauvaise fortune ne devait pas l'abandonner. Ses récoltes sont belles, trente hectares ont été défrichés. Le maire change, son grand âge l'a fait se retirer, il est remplacé par un ardent magistrat.
On peut être partisan des libertés communales et de la décentralisation sans contester qu'un maire qui parvient à dominer souvent un conseil municipal, ne puisse causer mille disgrâces à de paisibles administrés, et n'en devienne même la crainte