‹ Journal de l'agricultureChapitre 451 sur 527 · V. — L'élat aclu'd de l'ar/ricullure et l'enquêle agricole · texte numérisé non relu

V. — L'élat aclu'd de l'ar/ricullure et l'enquêle agricole

Le mois de mai n'a pas été cette ann'e favorable à l'agriculture. Il y a beaucoup de désastres produits par la gelée qui a sévi du 23 au 25 du mois. Un grand nombre de vignes paraissent ne devoir rien produire. D'un autre côte, les ensemencements en betteraves n'ont pas été faits dans de bonnes conditions. Il y a donc de gros nuaces sur le ciel agricole, et il importe de continuer à sonder les souffrances de l'agriculture. C'est ce que fait en ce moment la Commission supérieure, qui, après nous avoir appelé, a entendu à leur tour ftJM. Borie, Marès^ de Kergorlay et Lecouteux. D'autres personnes vont être convoquées; la Commisi-ion recherche avec sollicitude toutes les améliorations qui peuvent apporter un remède à la situation.

Dans le Nord de la France, l'industrie sucrière et l'industrie de la distillation ont fait une mauvaise campagne. Il en est résulté bien des misères. Aussi circule-t-il en ce moment-ci une pétition à l'Empereur qui, nous dit-on, est déjà recouverte d'un grand nombre de signatures, et qu'il est de notre devoir de reproduire. En voici les termes :

« tSire, dans une enquête approfondie , votre Majesté a daigné recherclier, l'an dernier, les cause.' des souHrnuces de l'agriculture. L'un des vœux le plus généralement reproduit dans cette uni.juèle, est celui cjui a pour objet d'obtenir la réduction à vingt francs des droits perçus par le Trésor, sur les alcools employés au viuage des vins. Cette mesure est regardée par nous tous comme intéressant éminemment l'agriculture, comme le seul remède efficace à apporter aux souflrance? déjà trop longues de la distdierie agricole qui, après avoir rendu des services trop éminents puur qu'il soit uiile de les rappeler, se trouve menacée dans son existence, faute de uébouclié» suftisants ouverts à ses pioduits. Cette unanimité nous est ui. sûr gardut que ce vœu sera de nouveau examiné par votre gouvernement, avec tout' la sollicitude qu'il apporte aux intérêts de l'agriculture, et nous avons la confianc-que la vive lumière qui s'est faite sur cette question amènera des résolutions conformes à notre désir.

o Mais en attendant le mal s'aggrave, et c'est sur l'urgence de la mesure réclamée par la position précaire de leur industrie, que les soussignés, tous cultivateurs ou fabricants d'alcool, sollicitent la bienveillante atteution de votre Majesté.

« Depuis la suppression du vinage en franchise dans les sept départements méridionaux, il s'est fait sur notre marché aux alcools un trop-plein tel que les prix de vente se sont toujours maintenus au-dessous du prix de revient. Depuis lors, la distillerie agricole ne compte plus les années que par les pertes, et elle entrevoit l'époque prochaine où elle devra, pour sauver les débris de sa fortune, renoncer à travailler, car après trois années consécutivement mauvaises , il s'en prépare une quatrième plus désastreuse encore que les autres. Les débouchés nous manquent tellement, en efl'el, qu'après une fabrication moitié moindre que celle de l'au dernier, nous nous retrouvons avec un stock égal, et le trop plein se fait si vivement sentir que la seule apparence d'une bonne récolte suffit pour faire fléchir nos cours d'une façon désespéianie. Aussi la culture de la betterave, qu'il serait si favorable de voir se développer, est-elle menacée de diminuer de jour en jour.

a Et cependant, Sire, la culture de la betterave, par les labours perfectionnés qu'elle exige, par les engrais puissants qu'elle demande et qu'elle donne, amène le progrès de l'agriculture; par les nombreuses manipulations qu'elle réclame en toute saison,.

elle est un frein à lYraigration de l'habitant des campagnes vers les villes ; elle réaliï-'e, dans les liiniles du possible, le problème de la vie à bon marché en produisant la plus grande somme de viande et de pain. C'est cette industrie de la betlerave et de ses produits, l'une des découvertes les plus précieuses de la science moderne, que nous vous adjurons de préserver de la ruine.

' Sire, c'est pour éviier ce malheur, que les soussignés vous prient, avec instance, de considérer comme assez longue l'épreuve d'un système qui, sans rien produire au Trésor, met en péril l'une des industries les plus utiles an pays, et d'ordonner qu'une loi autorisant par toute la France le vinage des viQS,au droitde vingt francs, soit présentée au Corps législatif 'dans sa session actuelle. Celle loi, Sire, aurait ce rsre pri\'ilég3 de servir tous les intérêts san«: en blesser aucun : ceux du Trésor, percevant des sommes considérables dans les années où le vinage se ferait sur une grande échelle ; ceux de l'industrie, trouvant là les débouchés qui lui manquent, et, dans certaines années, pouvant écouler dans les vignobles le trop-plein de la fabrication et éviter des prix désastreux ; ceux de l'agricuhure, qui po'irrait désormais se livrer avec confiance à la culture de la betterave, en servant, par ce fait même, l'intérêt le plus ronsidérable des consommateurs ; ceux de la viticulture, en 1 si permettant de livrer à la consommation des quantités considérables de vins, qui n'ont actuellement d'autre destination que de passer h la chaudière; ceux de la justice, enlin, en faisant cesser l'inégalité qui existe entre les petits et les grands viticulteurs; les uns ne pouvant viner leur vin sans payer cent francs de droits h l'hectolitre d'alcool employé, faute d'appareils dislillatoires, les autres, plus favorisés de la fortune, vinant en franchise en vertu de la loi de 1816. »

Une réforme générale de l'impôt des boissons pourra seule donner satisfaction à la question particulière du vinage, en améliorant considérablement la situation des producteuis et des consomma;eurs tout à la fois. Beaucoup d'autres réformes sont également urgentes. Il n'est pas possible qu'elles ne soient pas abordées de front dans le rapport de la Commission d'enquête. Nous disons avec conviction que nous attendons beaucoup des délibérations des hommes considérables que l'Empereur a convoqués en leur ordonnant d'étudier les souffrances de l'agriculture et d'y trouver un remède. Il y a des questions qui ne peuvent pas être ajournées indéfiniment; des projets de loi seront certainement présentés. « L'Empereur, dit le Moniteur du 1" juin, a présidé ce malin, au Palais des Tuileries, le Conseil d'Etat réuni en assemblée générale pour l'examen du projet de loi relatif à la création d'une caisse d'assurances en cas de décès et en cas d'accidents résultant de travaux agricoles et industriels. « Le souverain qui a de telles pensées voudra certainement que son règne laisse des lois qui assurent sérieusement la prospérité agricole de la France.

"\'f. — Nécrologie.

Nous avons le regret d'avoir ù annoncer la mort d'un chimiste éminent qui, en rédigeant avec M. Frémy, le plus grand traité de chimie que nous possédions, a eu soin d'y donner une large place aux questions agricoles. Nous voulons parler de M. Pelouze, président de la Commissioti des monnaies et membre de l'Institut. Il n'était âgé que de 60 ans. Il avait été l'ami particulier de Gay-Lussac, de Thenard et de Liebig. Parmi ses nombreux travaux, il faut citer la découverte de l'éther œnanlhique, qui joue un si grand rôle dans le bouquet des vins. Outre qu'il était un grand savant, M. Pelouze avait su se faire aimer de tous ceux qui se dévouent au progrès.

— Nous devons aussi payer un tribut de regrets à la mémoire d'un tout jeune homme, M. Emile Chabodie-Dupérat, qui, sous-commis-

saire au Concours régional de Troyes, vient tout à coup de mourir en celte ville. Appelé à jouir d'une assez grande fortune, il avait cependant résolu de vouer sa vie à l'agriculture, à laquelle une grande partie de sa famille, qui compte parmi ses membres MM. de Tliouron et Auguste Dupeyrat, s'est donnée pour le bien du pays. 11 est mort d'une fluxion de poitrine sur le champ de bataille de l'agriculture.

J.-A. Barral.

Le dernier dîner mensuel de l'agriculture, qui a eu lieu le mercredi 29 mai, a réuni à la même table un grand nombre d'agriculteure français et étrangers, venus à Paris pour visiter l'Exposiiion universelle. L'assistance complaît beaucoup de notabilités agricoles; elle était en grande partie composées de propriétaires, de députés, de membres de la Société centrale d'agriculture de Fiance, de journalistes et d'économistes, et elle était présidée par M. Léonce de Lavergne.

Sur la proposition de M. Lecouleux, proposition à laquelle M. Barral s'est rallié et qui a été accueillie à l'unanimité, le prochain dîner, qui devait avoir lieu à la fln de juin, a- été renvoyé au dernier mercredi du mois de juillet, à cause du grand bnnquet international qui doit convoquer, le mercredi qui suivra la distribution solennelle des récompenses par l'Empereur aux exposants, tous les agriculteurs actuellement à Paris, et notamment les lauréats des primes d'honneur départementales depuis la fondation de cette féconde institution. Nos lecteurs se rappellent que c'est M. Eugène de Thiac, membre du conseil général delà Charente, lauréat lui-même de la prime d'honneur de ce département, qui a été le promoteur de ce projet, qui verra sa réalisation cet été.

La diminution des charges qui pèsent sur la propriété rurale, question mise à l'ordre du jour, a trouvé de brillants orateurs dans les convives qui ont pris successivement la parole. M. de Fraville a demandé qu'on ramenât tout d'abord cette vaste question à celle de l'enregistrement, qui grève lourdement l'agriculture. Combien de fois, en effet, les droits de mutation, les frais exorbitants prélevés sur les successions n'ont-elles pas anéanti les forces vives du nouveau propriétaire qui n'a pu exécuter sur ses terres les transformations projetées? Les droits de l'enregistrement sont la confiscation du capital, comme l'a ajouté avec énergie M. de Fraville. confiscation qui se fait au détriment de la prospérité du sol national. Chacun a pu voir, dans le cours de sa vie, des successions de 400,000 fr. ne pouvoir pas être acceptées sans une aliénation anticipée, parceque l'héritiern'avaitpasîAjOOOfi». pour payer le fisc. Cet état de ciioses est nuisible à tous les intérêts, car il tue ceux des particuliers et diminue ceux de lEtat, dont le profit doit grandir avec la fortune des agriculteurs.

Les nobles paroles de M. de Fraville ont trouvé dans M. Mallac un éloquent écho. C'unme son honorable prédécesseur, M. Mallac a réclamé la diminution de toutes les charges qui tiennent l'agriculture en tutelle; il a revendiqué son émancipation prochaine et la place qu'elle

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doit tenir au premier rang des industries humaines. Il a aussi demandé, et avec une grande justesse, qu'elle fût tenue un peu plus au courant des voeux qu'on forme pour elle dans les régions officielles. M. M iliac a cité, à ce propos, l'enquête agricole, dont Fngriculture n'a aucune nouvelle depuis qu'elle a passé des conseils dép;irlemenlaux au conseil supérieur institué pour rechercher dans les faits les plus opposés qu'elle a produits, un enseignement et un remède aux souffrances. — M. le baron de Veauce, député au Corps législatif, a répondu que le gouvernement s'occupait avec une loyauté parfaite de mettre en lumière et de publier toutes les dépositions recueillies l'an passé. — M. Barrai a demandé que toutes les charges qui pèsent sur l'agriculture fussent étudiées une à une et qu'on ne s'en tînt pas à celles de l'enregistrement. Il a rappelé que l'agriculture avait besoin de chemins vicinaux, son véritable instrument de travail et de prospérité; qu'elle devait avoir à sa disposition un crédit bien organisé; que l'abolition des octrois devait venir encourager la consommation; que l'instruction devait être puissamment encouragée dans les campagnes, car d'elle dépendait l'arrivée plus ou moins rapide des agriculteurs au rôle important qu'ils doivent jouer dans la nation. Il a ajoute aussi que l'agriculture devait être impatiente de connaître les résultats de l'enquête, mais qu'il savait qu'elle produirait des faits importants, car la commission supérieure, devant laquelle il avait été appelé à déposer ainsi que plusieurs de ses confrères, était composée d'hommes impartiaux cherchant à s'éclairer pour apporter aux souffrances très-réelles de l'agriculture un remède efficace.— ^I.Boriearéclaméiadiffusionderiustructiondans les campagnes, qui doivent nommer au Corps législatif les hommes réellement dignes de repi'ésenter et de défendre l'agriculture devant l'Etat. — M. Glais- Bizoin a l'appelé qu'il avait toujours combattu contre les octrois, qui doivent disparaître e:i France, comme ils ont récemment disparu en Belgique et en Suisse, et qu'aujourd'hui encore, il venait joindre l'appui de ses efforts à ceux des personnes qui voient dans l'abolition de ce système d'impôts vexatoires, un élan immense donné à la prospérité agricole de la Finance. — M. Lecouteux,mû par le même sentiment, a demandé la diminution des taxes exagérées qui écrasent la viande à son entrée dans les villes, afin d'encourager dans les campagnes sa production^ qui est un fécond instrument de richesses pour l'agriculture. — jM. Clément Cosle, de l'Hérault, s'inspirant d'une opinion libérale qui a fait un grand chemin dans cette contrée depuis quelque temps, a demandé, pour les producteurs de vins et pour les producteurs de betteraves, pour le Nord comme le Midi, le régime de la libre concurrence et l'abolition de tous les droits d'entrée qui pèsent sur le consommateur et tuent le producteur. En un mot, au nom des doctrines libérales de quelques esprits avancés, il a réclamé la liberté de consommation pour tous les pays suf tous les produits.

Cette soirée a été instructive, et bien que le tableau que nous venons d'en faire soit bien pâle, le lecteur peut juger, d'après notre récit, de l'ardeur et de l'intelligence déployées pour défendre la grande cause de

"agriculture.

Georges Barral.

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