C. Jamet
La Subrardière, 10 Janvier 1867.
Chasse. — Animaux malfaisants ou nuisibles. — Lapins de garenne. — Chasse au furet. — Tiers. — Autorisation du propriétaire. — Les lapins causent très-souvent le plus grave préjudice à la culture en dévastant les terres qui avoisinent les bois où ils établissent leurs terriers. Aussi, tout ce qui concerne la destruction de ces animaux nuisibles intéresse-t-il vivement l'agriculture; nous croyons être utile à nos lecteurs en leur signalant un arrêt fort important rendu par la Cour de Lyon dans les circonstances suivantes :
Le 25 avril 1866, un sieur Goignet, propriéiaire, vit dans sa vigne deux chiens de chasse en quête de gibier; dans son bois, qui est à côté, il aperçut des individus chassant au furet. Goignet, voyant passer le garde champêtre, lui montra les chasseurs et l'invita à se mettre à leur poursuite. Quand le garde arriva sur les lieux, les chasseurs n'étaient plus dans la propriété du sieur Goignet, mais dans le bois du sieur Chaize, qui y est attenant. Il trouva le sieur Granjon qui chassait avec un furet et dressa procès verbal. Granjon, poursuivi devant le tribunal correctionnel de Saint-Etienne pour délit de chasse, soutint : qu'il n'avait pas chassé dans la
f)ropriété de Goignet, mais uniquement dans le bois de Ghaize; qu'il avait chassé le apin, animal malfaisant et nuisible, qu'un arrêté du prélet permettait de détruire en tout temps; enfin qu'il était porteur et d'une permission générale à lui donnée par Ghaize, avant l'ouverture de la chasse, de chasser sur ses propriétés, et d'une permission spéciale de détruire les animaux malfaisants ou nuisibles délivrée par le propriétaire depuis l'assignation.
Par jugement du 16 juin 1866, le Tribunal relaxa Granjon de la poursuite en se fondant : 1° sur ce que l'arrêté précité du préfet per-
mettait à tout propriétaire de détruire ou de faire détruire les animaux nuisibles par les moyens autorisés, en tout temps et sans permission de chasse; 2° sur ce que les lapins étaient considérés comme des animaux nuisibles; 3° enfin, sur ce que les deux permissions se complétant Tune par l'autre, l'inculpé justifiait de la permission du propriétaire du terrain sur lequel il avait chassé avec un furet.
Le ministère public interjeta appel de cette décision. Il soutint que les lapins de garenne n'étaient pas compris par l'arrêté du préfet au nombre des animaux malfaisants ou nuisibles ; qu'en fait, ces lapins ne causaient aucun dégât sérieux; que, dans tous les cas, la chasse au furet était exclue ; que les deux permissions invoquées par le prévenu ne pouvaient se compléter, la première (la permission générale) étant insulTisante, et la seconde (celle de détruire les animaux malfaisants ou nuisibles) étant postérieure à l'assignation. Mais, sur la plaidoirie du défenseur de Granjon, la Cour confirma le jugement par l'arrêt suivant :
La Cour,
Attendu que les lapins de garenne sont compris dans la classe des animaux nuisibles qui, aux termes du n° 3, § 3, de l'article 9 de la loi du 3 mai 1844, peuvent être détruits en tout temps par le propriétaire auquel ils causent du dommage ;
Attendu que dans le temps où la chasse est ouverte, il est permis de les chasser au moyen des furets, suivant le paragraphe 2 du même article, et que dans le temps où la chasse est fermée, les préfets doivent déterminer par des arrêtés le mode et les conditions suivant lesquels il est permis au propriétaire de leur laire la chasse et de les détruire;
Attendu que, dans l'espèce, il résulte implicitement des dispositions réglementaires annexées à l'arrêté de M. le préfet de la Loire du 5 août 1865, que la destruction de ces animaux est licite en tout temps de la part du propriétaire auquel ils causent du dommage, puisque c'est seulement pendant la ferrceture de la chasse que leur mise en vente et leur colportage sont prohibés par le même arrêté;
Attendu que si cet arrêté ne mentionne pas la chasse aux furets comme moyen de destruction des lapins, c'est que ce moyen est indiqué par le § 2 de l'article 9 de la loi précitée ;
Attendu que si, à la date du 25 avril dernier, Graujon a été trouvé chassant les lapins aux furets dans le bois du sieur Ghaize, suivant le piocès-verbal dressé par le garde champêtre de la commune de Lorette, il est suffisamment justifié, à l'aide des documents produits par Granjon, qu'il ne s'est livré à cet acte de chasse que pour arriver à la destruction des lapins causant du dommage à la propriété de Ghaize, et sur l'invitation et l'autorisation données par celui-ci;
Par ces motifs,
La Cour dit qu'il a été bien jugé par le jugement du Tribunal de Saint-Ëtienne du 16 juin dernier, mal et sans griefs appelé; ordonne, en conséquence, que ledit jugement sortira son plein et entier effet. )> (Arrêté du 30 juillet 1866, Gazette des Tribunaux dn 27 septembre 1866.)
Cet arrêt a, suivant nous, une grande importance. Il range les lapins de garenne dans la classe des animaux nuisibles, sans se préoccuper de la question de savoir s'il existe à cet égard un arrêté préfectoral. Il décide que la chasse en est autorisée en tout temps de la part du propriétaire auquel ils causent du dommage. Il décide enfin que, malgré le silence de l'arrêté préfectoral, la chasse de ces animaux peut
avoir lieu aux furets, ce moyen étant indiqué jiar la loi de 1844. Comme on le voit, cette décision protège efficacement la culture contre les dégâts causés par les lapins.
Police du roulage. — Route ou chemin vicinal. — Détériorations par un cheval attelé et par un cheval non attelé. — D'après l'article 9 de la loi du 30 mai 1851 sur la police du roulage, lorsque par la faute, la négligence ou l'imprudence du conducteur, une voiture cause un dommage quelconque à une route ou à ses dépendances, le conducteur est condamné à une amende de 3 à 50 francs et aux frais de la réparation. Dans ce cas, la contravention est jugée par le conseil de préfecture du département où le procès-verbal a été dressé (même loi, art. 17).
Par deux arrêtés récents, le conseil de préfecture de la Seine a décidé :
Que la dégradation faite à une route ou à un chemin vicinal par un cheval attelé à une voiture, tombait sous l'application de l'article 9 précité de la loi de 1851, et que, par conséquent, le conseil de préfecture était compétent ;
Qu'au contraire, le conseil de préfecture était incompétent et qu'il y avait seulement contravention à l'arrêté préfectoral sur les chemins vicinaux, si la dégradation était commise par un cheval non attelé à une voiture, mais libre ou seulement harnaché. (Cette décision a été prise le 7 août J866, voir Gazelle des Tribunaux du 10 octobre 1866).
Victor Émion,
Avocat à la Cour impériale de Paris.
Dans un de mes précédents travaux sur les engrais, j'avais fait la promesse de livrer à la publicité mon procédé pour annihiler instantanément l'acide tannique de la tannée ; si je n'ai pas tenu plus tôt cette promesse, c est que j'ai voulu attendre que l'expérience de cinq années vienne confirmer mon dire. Maintenant que ma réussite a été constante, je puis sans crainte donner aux cultivateurs le conseil de faire l'essai de mon procédé ; mais avant de m'expliquer à ce sujet il est de toute nécessité de parler du mode d'emploi de la tannée telle que bon nombre de tanneurs la livrent aux cultivateurs qu'ils trompent évidemment, faute de connaissances, et j'en ai des preuves à l'appui.
Dans son excellent ouvrage sur la culture maraîchère, M. Rodigas s'exprime ainsi : « Les effets physiques du tannéage sont analogues à ceux du paillage. L'opération consiste à répandre sur les planches, après les plantations, une couche de tannée épaisse de 4 à 7 centimètres. Celte matièi"e, dès que le terrain en a été quelque peu neutralisé par un léger mélange avec de la chaux, peut être employée sans nuire le moins du monde aux plantes les plus délicates, elle a la propriété précieuse d'éloigner les limaces. En contact avec l'air et l'humidité la tannée se décompose, passe à l'état d'humus etpar les binages s'incorpore au sol. jî Plus loin, M. Rodigas s'exprime encore ainsi : «En parlant du tannéage nous avons fait ressortir l'utilité de la tannée. Cette matière, fraîche-
ment retirée des cuves, contient encore trop de tannin pour être employée immédiatement comme engrais; mais alors elle convient parfaitement pour dresser les couches chaudes de forceries. On peut, nous l'avons dit, neutraliser le tannin en ajoutaat un vingtième de chaux, retourner la masse plusieurs fois et n'en faire usage qu'après qu'elle a suhi une fermentation assez grande pour être convertie enunesuhstance pulvérulente. Bien noire, on peut encore la mettre en tas et la remuer à certains intervalles, jusqu'à ce que le tannin soit neutralisé. » Enfin, traitant toujours le même sujet, M. Rodigas dit encore « qu'on pourra se procurer àvil prix dans certaines localités la tannée, qui est estimée à peu près à rien dans quelques villes de Belgique. A Liège, entre autres , les tanneurs en abandonnent des centaines de chars par an aux eaux de la Meuse, et cependant la tannée mise en tas, et à laquelle on peut mêler du sang de boucherie et de la chaux , constitue au bout de dix-huit mois un excellent engrais, assez substantiel pour pouvoir y cultiver le camellia, nous en avons l'expérience. )>
M. Rodigas traite, comme nous venons de le voir, le tannéage au point de vue horticole. Pour moi c'est au point de vue de l'agriculture que je vais essayer de développer mon idée, que j'ai mise en pratique depuis cinq ans dans ma propriété de la Rochelette.
D'abord je ne considère point la tannée comme un engrais, mais bien comme un récipient des matières fertilisantes qu'on y ajoute ; ensuite, je trouve que l'espace de temps pour son emploi qui est fixé à dix-huit mois par M. Rodigas, en faisant le mélange de chaux et retournant le tas comme il le conseille, est trop coiàteux, demande trop de temps et de main-d'œuvre, et ma manière de procéder abrège l'un et l'autre. Je suis parfaitement d'accord avec lui sur l'humus que la tannée procure au sol, et j'ajouterai que dans notre sol argileux et compacte l'addition de la tannée qui se change, d'après ma manière d'agir, promptenient en humus, est presque nécessaire. Elle ameublit la terre, donne de la perméabilité, permet aux rayons solaires de pénétrer la couche arable, car tout le monde sait que la couleur noire est un meilleur conducteur du calorique que la couleur jaune de notre sol breton.
Les mélanges de sang et de matières fécales ne constituent pas seuls à mon avis l'emploi de la tannée comme engrais, il faut avant tout annihiler l'acide tannique , et l'emploi de la chaux, qui a certainement du bon, demande trop de temps et de main-d'œuvre, comme je l'ai déjà dit.
Un tanneur de ma connaissance, voulant utiliser ses tas de tannée, y fit mélanger du sang et de la chair d'animaux; il laissa fermenter le tout en tas et livra aux cultivateurs des environs, pour lasemaille du blé noir, ce mélange comme un engrais; partout où ce soi-disant engrais toucha le sol, non-seulement le blé noir ne leva point, mais encore la terre resta vierge du plus petit brin d'herbe. Un cultivateur de ma connaissance, instruit et renommé ajuste titre, yfutpriscomme les autres; car le tanneur avait omis l'essentiel sans s'en douter, c'était de neutraliser avant tout l'acide tannique qui rendait le sol acide et par conséquent improductif.
Mon procédé consiste donc à changer les acides tannique et gallique en tannate et gallate de fer au moyen d'un arrosage des tas avec du
sulfate de fer dissous dans de l'eau. Aussitôt après le contact du sulfate de fer avec la tannée, elle devient noire de rouge qu'elle était; quelques arrosements, une quinzaine de jours et le retournement du tas suffisent pour que la tannée ne soit p!us nuisible aux plantes par ses acides. Mais celle préparation ne constituerait pas encore un engrais, c'est alors que je la mets dans une fosse à fumier et que je l'arrose avec des matières fécales ou simplement que je la mélange à quantité égale environ avec mes fumiers dans ma fosse môme, où il se développe au bout de quelques jours une furie chaleur que je ralentis à volonlé avec des arrosements. Quoique peu spongieuse de sa nature, la tannée n'en conserve pas moins une notable quantité d'humidité et de matières fertilisantes; elle pourrit vite dans ces conditions et après un mois seulement de fermentation avec mes fumiers, des arrosements avec du purin ou matières fécales convenablement entendus, comme je lai expliqué précédemment à plusieurs reprises, j'obtiens un véritable engrais qui fait, je vous assure, pousser mes cultures avec vigueur et me coûte peu'. J'ajouterai aussi qu'une fosse à fumier me paraît nécessaire pour l'emploi de mon procédé.
Maintenant que je vous ai parlé de mon mode d'emploi de la tannée que j'ai trouvé par l'effet du hasard, et qui la première fois me surprit beaucoup, me fit réfléchir et rechercher la combinaison chimique du sulfate de fer avec la tannée, ainsi que de ses résultats qui sont visibles et palpables, il est de toute nécessité que je vous fasse connaître le prix de revient.
10 voiturées à un cheval à 25 c. par tour de tannée, ci
Le travail Je deux hommes pour le tas des 1 0 voiturées à . . . .
L'addition du sulfate de fer, que j'achète en gros , peut être
évaluée pour les deux ou trois arrosements du tas entier à. . .
Ce qui me donne au total. . . 9 50
Je sais fort bien que si mon procédé prend faveur, le prix de la tannée augmentera et que moi-même tout le premier je me verrai forcé de pajer la renchère, mais j'aurai élé ulile au moins une fois dans ma vie, ce qui me fera une consolation.
Dauverné,
I^iopriélaire à la Rochelelte, cummune de Lecousse (,IUe-o(-Vilainc).
.fr.
Le Questionnaire de l'enquête agricole se résume ainsi: Quelle est la véritable cause des souffrances de l'agriculture? quel en est le remède ? Voici ma réponse :
Une industrie ne peut vivre et être prospère qu'autant que sa production lui donne un bénéfice; si elle est en perte, elle conduit infailliblement à sa ruine celui qui l'exploite. Or, dans ces derniers temps, l'agriculture a vendu constamment ses produits, et notamment ses blés, au-dessous du prix qu'ils lui coûtaient. C'est là sans aucun doute la cause immédiate et naturelle de la gêne et du malaise qui ont pesé sur elle.
1. L'année dei'iiiére, avec de l'engrais ainsi préparé, mes petites betteraves pesaient en mo3'enne de 6 à 7 kilog. et les plus grosses au moins de 10 à 11 kilog. ; une seule avait un mètre do long et pesait 14 kilog.
12S L'ENQUÉIE agricole dans la NIÈVRE.
Pour rétablir la Lalance entre le prix de revient et celui de la venlo, il faut, ou vendre plus cher, ou produire à meilleur marché.
On ne peut relever les prix de vente des grains qu'en établissant à l'iniporlation un droit qui protège la production nationale en faisant obstacle à la concurrence étrangère.
Pour pouvoir vendre à bas prix, sans y perdre, il faut diminuer les frais de culture, ou, ce qui revient au même, produire plus, pour la même dépense, c'est-à-dire obtenir davantage du sol avec la même somme de travail.
Le premier moyen est injuste envers le consommateur et dès lors odieux. Il serait d'ailleurs inefficace; car il est constant que le chiffre de l'exportation des céréales et des farines a dépassé sensiblement celui de l'importation, et ce n'est pas la concurrence étrangère qui a fait l'avilissement des prix. — Ce n'est ni le libre échange ni la suppression de l'échelle mobile qui ont fait le mal. — L'établissement de droits protecteurs à l'entrée des blés peut être un expédient, mais ce n'est pas à coup siir le remède qu'on cherche.
Il reste donc à trouver le moyen de réduire les frais de production. Ce n'est ni la création ni l'organisation du crédit agricole, ni l'amélioration des communications de tout genre et en particulier des chemins vicinaux et ruraux, ni la modération des impôts et de certames taxes fiscales, qui seraient assurément un grand bienfait pour l'agriculture, mais ces mesures sont tout à fait insuffisantes, soit seules, soit réunies, pour atteindre ce but.
Je n'en connais qu'un seul, que je vais exposer le plus brièvement possible. La statistique donne pour produit moyen du sol cultivé en France 14 hectolitres de blé à l'hectare. Il est facile de démontrer et il est généralement reconnu maintenant que chaque hectolitre de blé coûte au producteur environ 17 fr. et, comme il l'a vendu 14 à 15 fr., il a été évidemment en perte de 2 à 3 fr. par hectolitre.
Si, au lieu de 14 hectolitres, le cultivateur en obtenait 17 à l'hectare, non-seiilement il ne serait plus en perte, mais il aurait un léger bénéfice, toutes charges payées, quand même le prix du blé ne dépasserait pas 14 fr., parce que les frais de main-d'œuvre resteraient sensiblement les mêmes.
Ce qui abaisse le niveau moyen de cette production, c'est qu'il y a encore en France des terres cultivées et ensemencées sans être jamais fumées, ou qui le sont à peine tous les dix ou douze ans; et que la plus grande partie de celles qui le sont périodiquement ne le sont que d'une manière très-insuffisante.
Or, nous savons par expérience que dans un champ bien fumé le produit peut s'élever facilement, non pas seulement à 17 hectolitres à l'hectare, mais qu'il peut même atteindre 35 et 40 hectolitres, comme il arrive dans certaines terres de la Beauce, de la Brie et des Flandres.
Il faut donc augmenter la fertilité du sol en le fumant davantage, et, autant que possible, mettre le fumier sous la main du cultivateur en le créant dans la ferme même , et pour cela il est nécessaire d'y nourrir un plus grand nombre de bestiaux.
Il devient dès lors indispensable de produire plus de fourrages et spécialement d'étendre les prairies naturelles et permanentes, car les prairies artificielles, qui sont un précieux appoint qu'il faut a'^surément ne pas négliger, sont dans le midi surtout et dans le ci3utre de la France d'une réussite trop chanceuse et trop incertaine pour que le cultivateur puisse y compter autrement que d'une manière contingente pour l'entretien de son bétail.
Comment donc augmenter les prairies naturelles ? — Par les irrigations. Une terre d'une qualité quelconque, qui peut être arrosée à volonté, deviendra avec quelque soin une excellente prairie. Plus la terre, par sa nature, sera sèche et msigre, plus l'irrigation y produira d'effet et en accroîtra relativement la valeur productive. Partout où il y a de l'eau, et surtout une eau vive, on peut faire un pré, c'est une vérité élémentaire eu agriculture.
Si donc l'État consacrait d'abord les 100 milbons qu'il avait afl'cctés à la propa-
gation du drainage et qui sont restés presque sans emploi, et 100 autres millions, au total 200 millions, à la construction de canaux d'irrigation et à des primes d'encouragement aux agriculteurs qui exécuteraient des travaux d'irrigation sur leurs propriétés; ces 200 millions donneraient de l'eau à un million d'hectares convertis en prairies et en tripleraient le revenu presque instantanément. (Dans certains cas il serait décuplé.)
Le cultivateur pourrait payer à l'Etat une redevance annuelle de 30 à 40 fr. par hectare pour l'eau mise à sa disposition et qu'il s'empresserait d'utiliser, et il obtiendrait encore de sa terre un revenu double de celui qu'il en retire actuellement.
Ce ne serait pour l'État qu'une avance de fonds, ou plutôt ce serait un placement à gros intérêts, puisque les 200 millions lui produiraient 30 ou 40 millions de revenu (sur lequel, à la vérité, il aurait à prélever les frais d'entretien), en même temps qu'ils donneraient à l'agriculture un e.xcédant de produits de trente autres millions.
L'Etat aurait placé ses fonds à 15 pour 100 et la richesse générale y gagnerait 30 millions de rente.
Si l'on prétendait que la somme de 200 millions serait insuffisante, et qu'on évaluât la dépense à 300 Ir. par hectare, au total 300 millions, qu'on pourrait répartir sur quatre ou cinq exercices, ce serait encore à ce chiffre une bonne opération financière, puisque le capital dépensé par l'Etat lui rapporterait, d'après ce que nous avons dit ci-dessus, un intérêt de 10 pour 100.
Cette dérivation partielle des fleuves et des cours d'eau, qui distribuerait et ferait circuler les eaux dans une foule de canaux secondaires, au profit de l'agriculture, serait un puissant auxiliaire aux travaux qui devront empêcher le retour des inondations et un moyen naturel d'eu atténuer les effets désastreux. Ce serait donc un double bienfait.
L'effet de ce changement dans l'aménagement du sol serait de fournir à l'agriculture française les moyens de nourrir un million de plus de têtes de gros bétail, ou l'équivalent pour une partie en bêtes ovines ; d'ajouter 14 ou 15 millions de mètres cubes de fumier à celui qu'elle produit annuellement, et en y joignant celui qu'elle applique maintenant aux terres qui seraient changées en prés par l'irrigation, d'accroître d'un quart au moins la fumure de ses ensemencemenls et d'augmenter dans la même proportion le produit de son sol sans y dépenser plus de maind'œuvre.
En même temps cette augmentation dans le nombre des bestiaux fournirait amplement la viande nécessaire à notre alimentation, pour laquelle nous sommes obligés de demander chaque année à l'étranger un complément d'au moins cent mille têtes de la race bovine et six ceni mille moutons au prix de 36 ou 40 millions, indépendamment de l'importation des laines qui nous coûte annuellement plus de 80 millions de francs.
Enfin une autre conséquence immédiate de cette réforme dans l'assolement serait de réduire d'un million d'hectares l'étendue à cultiver et à ensemencer, ce qui donnerait une économie annuelle sur l'ensemble des frais de culture et de semence de 40 millions au moins, déduction faite des foins sur le million d'hectares convertis en prairies.
L'agriculteur trouverait alors dans la culture du blé une rémunération satisfaisante de son travail; le consommateur continuerait à jouir du pain à bon marché, et la France, qui n'aurait plus besoin de recourir à la production étrangère pour la viande nécessaire à son alimentation, trouverait dans son sol une source nouvelle et croissante de bien-être et de richesse.
B. DES Ages,
vice-président du Comice agricole et membre de la Cbambre consultative d'agriculture de rarrondissement de Cosne.
Saint-Pierre (Nièvre), ce 15 décembre 1866.