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Tome I. — 20 janvier

130 SUR LES COLMATAGES PAR LA DORANCE.

Mon cher Directeur,

Il n'est pas tombé une goutte d'eau en Provence depuis deux mois : les puits sont plus bas qu'au conimeneemenl de sepleinbie, et nous pouvons bientôt nous voir dans le cas d'envoyer cbercher de l'eau potable dans le Hbône, à une distance de 6 à 7 kilomètres. C'est cette sécheresse qui me donne l'idée de vous parler inondations, arrosages et colmatages : vous savez que rien n'oltsède plus notre esprit que ce qui nous manque. En dehors de celte pente naiurelle, mon attention a été provoquée sur ces questions par un de vos honorables collègues à la Société centrale, M. Nadault de Buffon. Je ne crois pas être indiscret en rappelant que M. Nadault de Bufton (ingénieur fort éminent, et qui a publié des éludes très-intéressanles et très-complètes sur les irrigations), a préparé un projet de dérivation des eaus de la Durance, au moyen de laquelle il se propose de colmater et d'assainir les terrains marécageux compris entre la Crau, l'étang de Berre et le Rhône inférieur. M. Nadault de Buffon m'a fait l'honneur de me consulter sur la valeur agricole des colmats de la Durance. C'est là évidemment une des données essentielles de la portée économique de son piojet. Si vous pensez qu'un aperçu de mes études puisse avoir quelque intérêt pour les lecteurs du Journal de l'agricullure, je le mets à votre disposition. On parle, en général, d'une manière beaucoup trop vague des bienfaits des irrigations, des richesses dues aux colmatages, des désastres causés par les inondations. Pour éviter la confusion, il faudrait examiner séparément un certain nombre d'éléments essentiels que je vais énumérer rapidement, en me bornant, pour le moment, aux colmatages, sujet spécial de celte étude.

On doit considérer : 1° les conditions du sol qu'on se propose de colmater, son assiette et sa nature; 2° la nature chimique et physique des limons qui devront s'y déposer successivement ; 3° le temps nécessaire pour procurer à la couche déposée une épaisseur qui suffise aux nécessités de la culture; et ce n'est pas toujours une simple profondeur de guéret quand il s'agit, soit d'assainir des terrains marécageux, soit de recouvrir un sous-sol inerte ou imperméable; 4° les conditions de temps, de culture et d'engrais qui pourront procurer une activité végétative convenable à la couche déposée ; 5° les dépenses de l'entreprise, en y comprenant le système d'assainissement du nouveau relief, et l'intérêt des dépenses pendant toute la période improductive; 6° enfin la mesure de Tintérèt général en présence de celle de l'intérêt particulier; c'est-à-dire l'importance de la salubrité publique, et la possibilité de résoudre en partie la question qui nous est périodiquement posée par les inondations qui désolent à tour de rôle nos plus belles vallées.

Après avoir énuméré ces questions afin de bien fixer les termes du problème, je ne compte pas les examiner par ordre; je ferais un traité qui pourrait fatiguer vos lecteurs et qui, sur les points techniques, ne leur apprendrait rien de plus que les remarquables études dues au

regL'ellable M. Comte, et publiées il y a quelques années dans les Annales des ponts et cliaussées. Je prends tout de suite la sixième question en raison de son actualité, et j'affirme que les dérivations de colmatage, là où elles sont possibles, sont le moyen le plus économique et le plus efficace d'atténuer les effets des inondations. Je ne veux, parler que de ce que je connais. J'ai eu malheureusement à étudier cette question pour la vallée du Rhône après la désastreuse inondation de 1840, et je peux, affirmer qu'aucun système de retenues, même sur la plus grande échelle et au prix de dépenses colossales, ne parviendrait à atténuer sensiblement lesetïets d'une inondation pareille. Sur des affluents spéciaux, notamment sur l'Ardèche, nous: avions calculé qu'un système de retenue, dans des conditions exceptionnelles, ne pourrait emmagasiner l'eau d'une crue extraordinaire que pendant cinq minutes".

Il ne faut pas s'engager dans une voie sans issue. Jusqu'au. confluent du Rhône et de la Diirance, on ne peut opposer aux inondations que le perfectionnement des moyens de défense et le reboisement des montagnes. Heureusement, les plus grands intérêts agglomérés sont au^ dessous de ce confluent, et la question peut se réduire à protéger cet immense triangle dont le sommet est à Bcaucaire, et dont la large base vient s'appuyer sur le littoral de la Méditerranée. Or la Durance, qui se réunit perpendiculairement au Rhône au-dessous d'Avignon, se trouve placée dans des conditions topograpliiques exceptionnelles, dont autrefois a profité Adam de Craponne, et qui permettent de changer son lit en totalité ou en partie, et de la jeter directement dans la Méditerranée ou dans le Rhône à ses embouchures. Il ne peut pas être question d une dérivation totale; il y a trop d'intérêts attachés à sa direction actuelle pendant les basses eaux pour qu'on puisse avoir la pensée de leur porter atteinte. Mais pourquoi ne pas pratiquer un large déversoir donnant aceés à ua lit supplémentaire, dès que les eaux dépasseraient un certain niveau, et qui fournirait ainsi à la fois la décharge de l'affluent du Rhône et le débit des prises de colmatage de tous ces terrains marécageux qui sont perdus pour la culture, et dont les miasmes délétères déciment chaque année les populations riveraines.

Nous ne voulons pas présenter un projet; nous laissons au véritable inventeur, M. Nadault de Buffon, le soin d'en développer les disfMsilions en les complétant peuL-êlre, d'après la vue que je lui soumets : Un but principal de décharge de la Durame. Oim ven'a tout, à l'heure jjourquoi j'insiste sur ce point.

J ai fait lanalyse des dépôts récents de la Durance. Ils se composent des éléments suivants dans. un état d'atténuation parfaite :

Matières organiques 0.216

Carbonate de chau.K .. 4.163

Carbonate de magnës^ie 0.10.4

Sesquio.xyde de fer . . , 0.392

Alumine 0.69S

Silice 4.133

Eau de combinaison des hydrosilicates 0.244

Alcalis, acide phosphorique, perles 0.050

Total 10.000 '

Les éléments minéraux, soit par leur état physique, soit par leur

répartition chimique, ne laissent donc rien à désirer : le sesquioxyde de fer est en quantité suffisante, sans être prédominant ; et on peut prévoir d'avance, ce qui est confirmé par l'expérience agricole des riverains de la Durance, à savoir que toutes les cultures industrielles, le tabac, la garance, ainsi que les fourrages artificiels et les céréales réussiront dans ces terrains, s'ils sont un jour dotés de matières solubles alcalines et organiques qui sont l'élément indispensable de la végétation ; mais en l'état, les alcalis (soude et potasse) manquent, et les matières organiques contenues dans le dépôt sont ou insolubles ou fortement retenues par l'argde qui, en se réglant sur la formule A/"0',SiO' -[- 2H0, entre pour 16 pour 100 dans la composition du sol. Aussi les dépôts de la Durance, pris en masse, sans distinction de crue, sont infertiles les premières années, et n'entrent en activité que sous l'action continue des cultures, des météores et des engrais. On finit ainsi par obtenir des terres de première qualité, propies à toutes les cultures; mais il faut les conquérir, et l'opération du colmatage n'est qu'une partie de la prise de possession. Cette opération elle-même demande un nombre d'années variable, suivant la disposition du terrain, mais toujours considérable. Aussi une entreprise de colmatage, en vue d'un bénéfice prochain, n'est pas une bonne affaire, et l'expérience du passé confirme cette sentence; mais, en compensation, aucune opération ne crée plus sûrement pour l'avenir une richesse qui devient inépuisable sous l'action intelligente de la culture.

Il résulte de ces observations que, dans une entreprise de dérivation des eaux troubles de la Durance, la perspective du colmatage des terrains marécageux qui -ceinturent la Crau ne peut se mettre qu'au second plan; c'est un des bénéfices à attendre d'une opération destinée à décharger le Rhône pendant les crues d'une partie importante des eaux delà Durance. Ce lit supplémentaire verra, sous l'action combinée des hommes et du temps, ses rives bordées de riches territoires pareils, pour le sol et pour les cultures, à ceux qui bordent le lit principal. Ainsi, la Durance passait autrefois dans cette vaste plaine qui s'étend d'Orgon à Tarascon, et, bien qu'elle n'y fasse plus que de rares apparitions dans les crues extraordinaires, cette plaine est restée la partie la plus riche de la Provence. Cependant, si on l'examine avec attention, on voit qu'elle consistait an téricurement en une série de marais et de terrains de diluvium semblables à ceux qu'il s'agit de conquérir. L'histoire de cette première conquête est gravée sur le sol ; mais combien de temps a-t-elle coûté? Voilà ce que nous ne pouvons savoir; c'est la nature seule qui a fait les frais de l'opération. Aujourd'hui, en usant de toutes les ressources d'un art perfectionné et de toutes les forces d'une civilisation avancée, nous raccourcirons les périodes, et, nous le répétons en finissant ; il est bien heureux que l'intérêt de la conservation des richesses acquises ne puisse être servi sérieusement qu'en nous mettant en mesure d'en créer de nouvelles. Agréez, mon cher Directeur, etc.

P. DE GaSPARIN, Correspondant de la Société impériale et centrale d'agriculture de France.

Pomerol, 10 janvier 1867.

Lntra à M. Magne, direcleur de l'École impériale vétérinaire d'Alforl.

Voudrez-vous me permettre, monsieur, de vous soumettre l'une do mes oitservaiions zootechniques, et de vous demander aussi votre opi nion sur la valeur du fait que je viens vous exposer.

Quelle est l'influence exercée pour chacun des deux reproducteurs dans l'acte de la génération? Telle est l'une des questions les plus intéressantes que se soit posées la science, question qu'elle n'a guère examinée que dans le siècle présent, et dont la solution n'est point encore définitive,

L'inQuence du mâle peut-elle se faire sentir sur les produits subséquents de la femelle, alors même que c^tte femelle s'alliera dans la suite avec des mâles différents? Et jusqu'à quel point cette influence agira-t-elle ? Deux questions que la zoologie devait étudier ensuite et qu'elle a tranchées.

Non seulement l'inQuence du mâle se manifeste sur ses produits immédiats, mais on a de plus observé qu'elle agissait encore sur les produits subséquents, bien qu'ils fussent issus de reproducteurs différents. On cite à propos l'exemple d'une jument de pur-sang qui, saillie d'abord par un zèbre, dor^na tout naturellement un mulet presque semblable au père. L'année suivante, la jument fut livrée à un étalon" de sa race it leur poulain avait le poil zébré. Ce phénomène se reproduisit plusieurs années de suite, mais en diminuant toujours d'intensité.

Au point de vue de la zootechnie, cette observation acquérait une grande valeur, en indiquant à l'éleveur le soin qu'il devait apporter dans le choix de ses reproducteurs; et c'était assurément là une conquête importante. Mais voilà qu'aujourd'hui , monsieur, l'attention que j'apporte dans l'examen des étables de ma province m'amène à constater un fait qui, chaque année, s'accentue davantage à mes yeux.

Vous savez, monsieur, l'extension qu'a prise dans les départements de l'Ouest l'élevage de la race bovine de Durham et quelle part revient à l'importation des « courtes-cornes » dans l'amélioration du bétail manceuu, répandu dans les deux départements de Maine-et-Loire et de la Mayenne. L'introduction de la race anglaise fut le signal d'un immense progrès pour cette contrée. L'amélioration marche à pas de géant; dans la Mayenne principalement la transformation est évidente. Elle se manifeste par un accroissement de richesse considérable, richesse qui n'attend plus qu'un nouveau progrès, que je signalerai prochainement, pour être comparée aux plus enviables.

Deux modes de transformation agissent là simultanément : 1° le croisement continu de la race locale avec le taureau durham de pur-sang; 2° le métissage, c'est-à-dire l'alliance entre eux des animaux améliorés à des degrés différents.

Jusqu'ici le type améliorateur d'outre-Manche est resté entre les mains d'un nombre assez restreint d'éleveurs distingués, grands propriétaires qui, en avançant, au début, un capital important, ont fini

par concilier deux résultats majeurs et indispensables au succès de leur entreprise : service signalé rendu au pays et bénéûce pour eux 1

Si l'on considère combien il importe que la race, appelée à de si graves destinées, soit entourée de tous les soins qui ont présidé à sa formation et au maintien de sa pureté, on ne peut regretter que le reproducteur durham soit resté jusqu'ici presque exclusivement chez ceux dont l'intelligence et la fortune lui assuraient les conditions nécessaires à son bien-être et à son heureuse influence.

Le fait qui est l'objet de cette lettre et auquel j'arrive, monsieur, montre la justesse de ceque j'avance. Certains détenteurs d'animaux durham, dans le but,, assurément fort louable, d'étendre et de faire progresser autour d'eux l'amélioration, ont livré auxvaches de leur pays les taureaux dont ils se servent pour la conservation de la race pure. Ils ont indistinctement prodigué les services de leurs mâles aussi bien à la race locale qu'à la race importée. Et certes, en agissant ainsi, ils n'ont pas cru qu'il en pouvait résulter un mal pour leurs étables.

Eh bien! monsieur, à la suite d'observations réitérées et attentives, je n'hésite pas à dire que ces propriétaires commettent une faute. Je demeure convaincu, à cette heure, que le mâle d'une race pure, bien caractérisée, lorsqu'il est donné à des femelles d'une race différente, rapporte à ses congénères certaines traces de sa mésalliance !

Tout récemment j'ai été frappé de la vérité de mon observation en visitant une étable célèbre de l'Anjou. J'airemarqué notamment des veaux durham de pur-sang, dont le pelage contrastait avec celui de leurs ascendants. Plusieurs de ces jeunes animaux offraient la robe de la race mancelle ! Je dirai plus; déjà l'attache de la queue, caractérisée chez les « courtes-cornes « par son aplatissement à sa naissance, tend à perdre ce signe distinctif de la race pure. Le vacher, en me disant que le taureau de son maître saillissait indistinctement toutes les vaches qu'on lui présentait, ajouta naïvement à propos d'un veau de pur-sang tout à fait manceau d'apparence : « On dirait que ça se prend à regarder! »

Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que ce fait dont je vous garantis l'exactitude, soit digne à la fois de l'attention des savants et de celle des éleveurs. Le rôle des seconds est facile, s'ils veulent bien prendre en considéi'ation le fruit de mes études. Ils n'ont qu'à réserver pour les vaches de pur-sang l'usage exclusif de certains taureaux , abandonnant les autres à l'amélioration de la race locale. Le rôle des premiers est plus difficile à remplir, car il s'agit de rechercher et d'expliquer les causes d'un phénomène que je suis, le premier, je crois, à porter à la connaissance du public.

Toutefois, pour rendre justice et hommage à qui de droit, je dois confesser que l'observation que je vous soumets, monsieur, m'a été faite, il y a plusieurs années déjà, par un éleveur éminent de mon département. M. de la Valette, propriétaire dans les environs de Châleau- Gontier, d'un grand établissement d'élevage , dont les produits remportent chaque année dans nos concours les principaux prix, avait éveillé mon attention sur certains faits dont il était le témoin. Il avait remarqué qu'une coche de race new-leicester, parfaitement pure et qui n'avait jamais été accouplé avec un mâle d'origine douteuse^ avait mis

au monde des animaux dont la tête au nez allongé et aux longues oreilles l'appelait celle des porcs de la race craonoaise. Cette découverte faite parunespritattenlif et judicieux, et conQrméesouventdepuis dans d'autres races à la ferme de la Valette, devait conduire son intelligent propriétaire à une mesure radicale. Cette mesure, c'est celle que j'indique plus haut, et qui consiste à ne jamais livrer un reproducteur mâle, chargé de maintenir une race pure dans toute son intégrité, aux femelles des races locales. La seule inspection des élables et de la porcherie de la Valette montre que cette détermination a porté ses fruits. La science, monsieur, ne progressant qu'à la condition de s'appuyer sur l'élude des faits, il est du devoir de tous ceux qui se sont enrôlés sous sa bannière d'apporter dans le champ commun de l'expérience leur part, petite ou grande, d'obs3rvations. C'est à ce titre, monsieur, que je prends la liberté de m'adresser directement à l'un de nos maîtres les plus autorisés, à l'une des lumières de la science zoologique en France.

Guy de Charnacé.

A cette lettre, communiquée à M. Magne avant son insertion dans ce journal, l'éminent directeur d'Alfort m'adresse la réponse suivante :

A M. Guy de Charnacé.

Je suis fâché que le temps ne me permette pas de répondre à vos questions avec tout le développement que le sujet comporterait. Vous voudrez bien excuser ma concision.

Je suis convaincu qu'un mâle, en fécondant une femelle, exerce sur elle une influence dont on reconnaît les effets dans les produits que donne cette femelle quand ensuite elle est fécondée par d'autres mâles. Je ne conserve aucun doute sur celte question; aussi ai-je appuyé il y a quelque temps de ma faible autorité une note que M. Ponsard, de*^ la Marne, a adressée à la Société impériale et centrale d'agriculture, et par laquelle il conseille de donner des femelles vierges aux mâles dont on tient à propager les caractères. M. Ponsard, qui comme vous, fait marcher de pair la théorie et la pratique de la zootechnie, cite en faveur de son o{)inion des faits dont quelques-uns ont été observés sur l'espèce bovine.

Mais cette influence du mâle, en quoi consiste-t-elle? Le mâle agit-il sur des ovules rudiinenlaires ? Son influence s'exerce-t-elle par des spermatozoaires? N'est-elle qu'un diminutif de celle exercée parlecoq sur la poule, par le faux bourdon sur la reine abeille; ou bien le mâle exerce-t-il sur la femelle une influence nerveuse particulière, une influence morale,'"dirai-je?Se produit-il une secousse électrique qui modifie les deux repro lucteurs? Si cela était, on concevrait que la femelle exerçât la même influence sur le mâle.

Nous sommes complètement ignorants sur ces questions, et d'un autre côté les animaux sont soumis à des influences si nombreuses, si variées, si mal connues; il nous arrive si souvent d'attribuer à l'hérédité, à l'atavisme, des effets qui dépendent des divers agents hygiéniques, qu'on ne saurait trop observer avant de se prononcer sur une question semblable à celle que vous avez soulevée par votre article.

Pour le moment, je me bornerai à vous dire que l'influence de la femelle sur le mâle me paraît bien difficile à comprendre, et inexplicable dans l'état actuel de la science, en vous félicitant d'avoir porté votre attention sur le fait que vous a signalé M. de la Valette, d'avoir cherché à le confirmer par vos observations, etsurtout d'avoir provoqué, sur ce sujet si intéressant, les recherches des médecins, des agronomes et des naturalistes.

Veuillez agréer, etc. Magne.

Je remercie ici M. Magne de l'appui qu'il veut bien donner aux déductions que j'ai tirées du l'ait signalé dans ma lettre. L'autorité de son nom pèsera certainement de tout son poids sur l'esprit des éleveurs, et je m'estimerai trop heureux d'avoir chez tous provoqué des observations si utiles à la science et à l'agriculture pratique.

1, — Les plantations d'arbres fiuitiers en agriculture. — Nécessité de l'accroissement numtîrique dans la plantation des arbres fruitiers.

Le cidre, liquide provenant de l'extraction du jus de la pomme ou de la poire pressurée, est une boisson très-ancienne, très-bienl'aisante et très-digestive. Il suffirait de se reporter à l'étymologie du mot cidre qui vient de ci/^epa, lequel s'igniiîe boisson fermentée, liqueur enioranie, pour se faire une idée de l'ancienneté et de la qualité de celte boisson.

Le cidre de pommes est en général meilleur que celui de poires ; il ne présente pas les mêmes dangers que celui-ci, surtout quand ce dernier est l'ait de poires de carisi ou de grinos, qui engendrent un cidre violent.

Cependant, le cidre provenant de ces deux espèces de poires est très-bon et peut s'améliorer avec le temps ; mais il ne convient pas aux personnes d'une faible santé.

Il n'est presque pas de sol qui ne soit propre à la plantation des arbres fruitiers et par suite à la production du cidre. Les sols mC'nies les plus ingrats, dont on ne tire qu'un mince revenu en céréales, et qui souvent ne sont propres à aucune culture, peuvent quelquefois recevoir des arbres fruitiers susceptibles de donner un bon revenu. Il y avait autrefois à cet égard une ignorance complète ou un préjugé inexplicable, qui faisait que les cultivateurs ne plantaient pas ou ne piaulaient que très-peu, à tel point que souvent on parcourait des villages eutiers sans y rencontrer un pommier ou un poirier. Il en résultait que beaucoup de cullivaleurs, ainsi que leurs ouvriers, usaient rarement de boissons fortiliaiites et n'avaient d'autre ressource que de boire de l'eau qui, du reste, indépendamment de ce que quelquefois elle était très-rare, n'était pas toujours de bonne qualité.

Get état de choses était très-désastreux pour l'agriculture, non-seulement sous le point de vue de la santé, mais encore sous celui du revenu que Ton eiit pu obtenir parla vente des fruits ou du cidre.

Cependant, on ne peut disconvenir que depuis 60 ans environ, des eshais avantageux ont été faits, que des progrès ont eu lieu, et que là

OÙ du temps jadis on ne voyait que des terrains nus, ou des ronces ou des épines, on aperçoit maintenant de très-beaux arbres qui donnent à leurs propriétaires ou exploitants de très-bons fruits, d'excellents cidres, et môme quelquefois un revenu considérable, bien supérieur à celui du terrain où ils ont crij.

Si les plantations et les arbres étaient soignés, si les cidres étaient bien faits, s'ils étaient dans de bonnes futailles et de bonnes caves, où ils seraient bien entretenus, je ne doute pas que, quoique provenant de terrains en apparence médiocres, ils ne soutinssent facilement la concurrence avec les cidres des contrées les plus renommées, qui souvent ne vivent que d'une réputation plus ancienne que méritée. Je puis assurer que, dans quelques parties du département des Ardennes, il en existe, depuis plusieurs années, d'aussi bons que dans les provinces les mieux famées. Tout dépend de la volonté et des soins du propriétaire ou du cultivateur, et il reste encore dans cette partie plus de progrès à faire que dans la culture des terres proprement dite, qui cependant présente beaucoup plus de difficultés que la fabrication du cidre.

Depuis environ 45 ans, j'ai donné sans interruption et par moimême des soins particuliers à la conservation du cidre ; depuis 27 ans seulement je le fabrique directement, et je puis dire que j'ai obtenu des résultats tout à fait extraordinaires ; je suis parvenu à conserver jusque dans 1 été de 1846 quelques bouteilles de cidre provenant de la récolte de 1835, qui étaient encore au moins aussi agréables qu'à la sortie du pressoir et qui moussaient encore très-bien.

En novembre 1847, j'en avais même encore quelques-unes de la récolte de 1832, et qui ont été trouvées excellentes au banquet du congrès régional des Ardennes, où se trouvaient un grand nombre d'agronomes distingués de France et de Belgique.

Ce que j'ai fait, tous les propriétaires ou cultivateurs, avec des caves et des tonneaux convenables, pourraient le faire comme moi, et même encore plus facilement et plus économiquement, ayant en général à leur disposition des ouvriers attachés à leur exploitation, avantage dont je ne jouis pas, étant obligé de recourir constamment à des gens de journée.

La plantation des arbres fruitiers à cidre est donc de la plus haute importance, puisqu'elle est susceptible de produire une boisson agréable et qui peut se conserver longtemps, non-seulement en bouteilles, mais même en cercle. Elle est d'ailleurs très-saine, quoi que puissent en dire quelques personnes dont l'imagination travaille sans relâche et presque toujours dans le vide, et qui croient ne pouvoir vivre sans être malades.

Outre les faits résultant d'une expérience incontestable, j'ai entendu dire récemment à un médecin célèbre, inspecteur d'établissements thermaux, que, si aujourd'hui les boissons de toute nature étaient en général malsaines et insalubres, cela tenait uniquement à leur falsification, et que toutes les boissons connues, telles que cidre, bière, vin, etc., etc., étaient bonnes quand elles étaient naturelles.

Indépendamment de la qualité du cidre bien fait, le cidre dans cette condition et dans certaines années est très-productif pour le fabricant.

Tout en admettant cet avantage dans les produits, quelques cultiva-

teiirs ont objecté que la plantation enlèverait beaucoup de terrains à la culture et était par conséquent plus nuisible qu'utile. Je connais même des cultivateurs, ayant une certaine réputation comme tels, qui ont été jusqu'à faire arracher des arbres anciens et encore en plein rapport, sous le prétexte que ces arbres faisaient obstacle à la végétation des céréales.

Sans doute, un terrain entièrement planté ne peut produire en céréales ce qu'il donnerait s'il était nu. L'objection aurait quelque force, si tous les terrains arables étaient plantés d'arbres, mais telle n'est pas et telle n'a jamais pu être notre pensée.

Dans l'agriculture surtout la variété est nécessaire, plus que dans toute autre industrie ; il ne faut pas se borner à une seule culture, à un seul produit; il faut varier, selon les lieux et les circonstances.

La plantation est généralement restreinte à quelques clos qui sont autour de l'habitation et des bâtiments de fermes; et ces clos ne sont pas pour cela toujours improductifs, comme quelques personnes le supposent.

D'abord, dans les premières années de la plantation et jusqu'à l'âge de 20 à 25 ans, les terrains plantés peuvent être ensemencés en céréales de toute nature, en prairies artificielles, etc., etc., et produire presque autant que s'ils n'étaient pas couverts. Ce n'est qu'après cet âge et lorsque les arbres ont pris un certain développement, couvrant les terrains d'une ombre plus ou moins épaisse et les privant plus ou moins des émanations atmosphériques, que les récoltes diminuent successivement. Mais encore n'y a t-il jamais absence totale de récoltes; et, si l'on ne veut pas cultiver ces terrains, souvent on y laisse pousser l'herbe pour les livrer à la pâture des animaux domestiques et plus spécialement des volailles. Il y a donc toujours un rendement plus ou moins important; et indépendamment de la nourriture des bestiaux ou volailles, il y a toujours un excellent engrais provenant du pâturage.

Si l'on ne veut pas faire de plantations en grand sur un terrain plus ou moins étendu, on peut planter sur des lisières, non loin des chemins ; on se borne à ui.e ligne ou deux d'arbres dans des terrains choisis à cet effet, sans qu il soit nécessaire que la plantation s'étende à tout le champ. Ce morcellement nuit peu aux terrains envisagés sous le double point de vue de la culture et de la plantation, puisque les terrains et les arbres ont bien moins d'ombre à supporter et jouissent d'une plus grande quantité d'air que s'il y avait un grand nombre de lignes d'arbres, surtout toutes rapprochées les unes des autres.

Dans tous les cas, et après une période de 20 à 25 ans à partir de la plantation, le planteur, indépendamment du revenu cultural, est généralement indemnisé par la récolte des fruits de ses arbres, soit consommés en nature, soit convertis en cidre.

De plus, l'entretien ordinaire des arbres fruitiers est peu dispendieux. Quand il y a lieu à élagage, le bois que l'on en retire, qui fait toujours un excellent chauffage, couvre et bien au delà les frais, surtout quand on fait sa besogne soi-même. Enfin, l'arbre, même après sa mort, est encore productif ; et il n'est pas de vieil arbre qui, abattu, ne donne en moyenne au moins 4 stères de bois à brûler.

Pour apprécier le revenu d'un arbre fruitier, il est bon de se rendre compte de la quantité du terrain qu'il recouvre.

S'il s'agit d'un arbre ordinaire, parvenu à sa croissance, il pourra n'occuper qu'une surface de 1 are; mais pour porter les choses au plus haut degré, je supposerai qu'il occupe 2 ares ; c'est, je pense, le maximum auquel, terme moyen, il so\l nécessaire d'arriver pour ne pas trop couvrir le terrain. On peut laisser un espace plus considérable si l'on veut, mais nous ne parlons que de l'espace maximum rigoureusement nécessaire.

Supposons une rangée de 20 arbres, il y aura hO ares d'occupés par ces 20 arbres qui, dans une année d'abondance, et lorsqu'ils sont arrivés à leur grosseur, pourront produire chacun deux hectolitres de cidre ; mais supposons-en un seulement, et pour obtenir un terme moyen réduisons l'hectolitre à 50 litres ou à un quartaut; les 20 arbres produiront pendant chacune des années du bail, terme moyen (et toute déduction faite des non-valeurs résultant des années stériles), 50 litres X 20 ou 1000 litres ou 10 hectolitres.

Le prix du cidre est généralement très-variable. Je connais des propriétaires, qui ont vendu leur cidre 20 francs l'hectolitre, pris au pressoir, déduction faite de tous frais ou faux frais, et qui, sur une surface bien inférieure à 40 ares, ont obtenu un prix net de 400 francs pour 20 hectolitres de cidre et sur moins de 20 arbres.

Ce prix est très-rémunérateur et s'obtiendra rarement; les 20 francs par hectolitre ne peuvent donc être pris pour base de notre estimation.

Le minimum ne peut être évalué au-dessous de 5 francs l'hectolitre pris au pressoir aussi, toute déduction faite; mais on peut porter la moyenne rationnelle par hectolitre à 7 francs, ce qui, pour les 10 hectolitres obtenus pendant chaque année du bail, donnerait un revenu total net et annuel de 70 fr. pour 40 ares, et par conséquent de 175 fr. pour un hectare ; ce qui excède et bien au delà le prix ordinaire de location de la terre livrée à la culture et même celui des prés.

Mais ce revenu moyen en boissons, lorsque les arbres sont en plein rapport, ne peut être ainsi évalué que pour un certain nombre d'années ; il ne peut être perpétuel. L'arbre à sa naissance était faible et sans revenu, il a crû successivement et est arrivé avec le temps à son apogée, sous le point de vue de son volume en bois et de son revenu en fruits.

Comme tout ce qui est sur la terre, l'arbre voit diminuer sa force et ses produits avec 1 âge, jusqu'à ce qu'avec le temps il devienne tout à fait improductif pour l'avenir et doive être alîattu pour chauffer son propriétaire ou son exploitant.

Il est certain que pendant cette période de décroissance, le produit moyen du revenu diminue singulièrement, et qu'on doit l'évaluer tout au plus au quart du revenu ci-dessus indiqué pour la période la plus productive, c'est-à-dire, à environ 44 francs l'hectare; revenu encore généralement supérieur à celui de l'hectare de terre arable ordinaire, et si des deux moyennes 1 75 et 44 on en faisait une troisième, on obtiendrait le chiffre de 109 fr. 50 pour moyenne postérieure aux premières années de plantations réputées improductives.

Il est donc incontestable que la plantation des arbres fruitiers est toujours avantageuse et productive, quoique le revenu varie selon l'âge

des arbres; que si, selon l'âge, les arbres peuvent diminuer le revenu de la terre envisagée comme arable, le revenu des arbres surpasse quelquefois celui du sol proprement dit, et qu'en tous cas, tant que les arbres produisent, le revenu des arbres et du sol planté dépasse celui du sol non planté, un terrain couvert par des arbres fruitiers étant toujours susceptible d'un revenu quelconque.

Toutefois nous n'entendons pas imposer comme règle générale les chiiïres que nous avons ci-dessus énoncés ; nous ne les indiquons que comme approximation.

Le cultivateur a le plus grand intérêt à faire sa boisson lui-même, surtout quand elle est saine comme le cidre fait naturellement ; il n'a aucune falsification à craindre quand il opère par lui-même ou par ses agents qu'il peut surveiller ; et il est beureux de pouvoir, par ce moyen, se procurer pour lui, pour sa famille et pour ses ouvriers, une boisson salubre, à la fois agréable, rafraîchissante et peu dispendieuse.

Il n'a pas d'intérêt à faire entrer dans le cidre la moindre substance nuisible, soit pour donner plus de force au cidre, soit pour le rendre plus agréable.

Le cidre est une boisson naturelle, à la différence de la bière, par exemple, qui est tout à fait artificielle.

Le cidre, pour sa composition, n'a besoin d'aucun ingrédient autre que le jus de la pomme ou de la poire. Pour la composition de la bière, au contraire, on emploie non-seulement l'orge et le houblon qui en sont les éléments principaux, mais encore et souvent on introduit des corps tout à fait étrangers à la bière et même des substances nuisibles, d'autant plus dangereuses et plus attrayantes que généralement elles tendent à rendre la bière, plus agréable en même temps qu'elle est plus destructive de la santé.

Le cultivateur opère généralement avec les fruits de son exploitation; il connaît la qualité des récoltes qu'il emploie. Le fabricant de bière, au contraire, se sert de produits par lui généralement achetés à des tiers, produits dont il ne connaît pas la qualité.

Le cidre coûtant généralement un tiers de moins que la bière et souvent même ne coûtant que la moitié, le cultivateur n'a pas d'intérêt à faire de dépenses pour y faire intervenir des substances étrangères qui augmenteraient ses déboursés sans profit aucun pour lui; et si, au lieu de conserver tout son cidre pour lui, pour sa famille ou ses ouvriers, il le vend en tout ou en partie, la seule immixtion qu'il pourrait faire ne serait qu'un volume d'eau trop abondant.

Mais, indépendamment de ce qu'une falsification de ce genre, d'ailleurs très-blâmable, n'altérerait pas la santé, elle est facile à découvrir et se manifeste toujours au plus tard deux à trois mois après la fabrication du cidre; il ne peut y avoir de séduction trompeuse comme pour la bière.

Le cidre mêlé d'eau avec excès, au lieu d'être attrayant devient peu de temps après vinaigre tout à fait impotable ; et celui qui une première fois a vendu un cidre ainsi saturé d'eau n'en vend pas une seconde fois à la même personne.

Il est donc contre l'intérêt évident du fabricant ou du vendeur de cidre de le dénaturer par une immixtion d'eau qui, en augmentant

le volume de la boisson, lui fait perdre toute sa qualité, en même temps qu'il la rend entièrement impropre à l'usage auquel elle est destinée.

Le propriétaire ou le cultivateur ne saurait donc trop donner ses soins à la plantation et à une multiplication raisonnée des arbres à fruits, à raison des nombreux avantages qu'il retirerait de la récolte des fruits et de la fabrication du cidre.

Si un bail n'était pas d'assez longue durée pour qu'un fermier qui aurait fait la plantation à ses frais pût en recueillir le bénéfice, le propriétaire, dans ce cas, ne devrait pas bésiter à indemniser le fermier et à faire lui-même, à l'avenir, directement et à ses frais la plantation.

Si, au contraire, le bail avait une durée suffisante, le fermier alors recueillerait les avantages de sa plantation sans en avoir eu les inconvénients, les jeunes arbustes gênant peu la culture, et la plantation ne devant s'opérer que sur une quantité limitée de terrain, proportionnée à l'étendue de l'exploitation totale.

IS. B. — Je venais de terminer les observations qui précèdent quand j'ai reçu le numéro du Journal de F agriculture du 5 septembre dernier (année 1866, 1. 1, page 329 à 333), où j'ai lu avec empressement l'article de M. Adam Miiller, intitulé : De Vutilité des plantations agricoles.

Comme on le voit, ce titre est beaucoup plus général que le mien, puisqu'il s'applique aux plantations agricoles en général et que le mien est restreint à la plantation des arbres fruitiers, tels que pommiers et poiriers, d'où dérivent le cidre et la retaille.

Je suis flatté d'avoir cette occasion d'adliérer tant aux principes posés par M. Adam Mùller qu'à ceux consignés par M. Maurice Richard, dans le n" 1 du même journal (année 1866, t. I, page 62 à 65, 20 juillet), intitulé : Utilité des plantations agricoles.

Depuis lors encore, j'ai lu dans le n° 7 du même journal du 20 octobre (année 1866, t. II, pages 180 à 185), l'article de M. Jules de Liron d'Airoles, intitulé : Les arbres fruitiers au point de vue de fagriculture, etc., etc.; je suis également flatté de pouvoir adhérer avec la même conviction aux principes énoncés dans cet article.

Malgré l'affinité des trois titres de MM. Adam Muller, Maurice Richard et de Liron d'Airoles, avec le mien, je m'estimerais très-heureux si, dans la rédaction de mon article, il pouvait se trouver quelques passages utiles, surtout sur les points qui n'ont pas été traités par ces messieurs et qui jusqu'ici, je pense, l'ont été exclusivement par moi, tels que ceux relatifs au cidre, à la retaille, à l'hydrovin et à l'affranchissement des droits.

Mais je crois pouvoir assurer que l'évaluation faite par M. Maurice Richard (p. 64 du numéro du 20 juillet), à 2 ou 3 francs, année moyenne, du produit annuel d'un arbre fruitier en plein rapport, s'écarte peu des trois moyennes par moi calculées à raison de 175 fr., 109 francs 50 centimes et 44 francs, selon les âges des arbres, et comme nous avons dit qu'un arbre exige en général une surface de deux ares, un hectare serait nécessaire pour 50 arbres qui, à 2 francs, produiraient 100 francs, et à 3 fi-ancs produiraient 150 francs; produits dont la moyenne serait de 125 francs, et dès lors, très-approximative delà mienne. Millart père,

Conseiller de préfecture honoraire i CharleviUe (Ardeunes).

QUELQUES lOTS SUR L\ TÊGHE ET LES POISSONS '.

C'est qu'en Europe, où nous sommes encore jeunes, quoique certains esprits nous voient en décadence, il nous faudra peu ta peu imiter l'exemple de la Chine, vieux pays si on le compare à nous, mais pays oîi le peuple est si à l'étroit que la moilic de ses membres vit d'une vie factice, qui sur les fleuves, qui sur les lacs, demandant à l'eau non-seulement le vivre mais le couvert, que la terre en quelque sorte ne peut plus leur procurer. Naus avons certes encore beaucoup de chemin à faire avant de voir, cbez nous, une partie du peuple demeurer sur les rivières et les lacs de noire territoire, mais ceci n'est que la seconde phase de la faim; la première, la plus prochaine par conséquent, sera celle qui nous poussera à utiliser les eaux de la France jusqu'ici absolument incultes. Ce que l'on en tirera est incroyable. On va, hélas! chercher bien loin une Californie productive, alors qu'elle est à nos portes et que nous la foulons, dix fois par jour, sous nos pieds en passant les ponts qui relient une rive à l'autre.

La nature semble d'ailleurs avoir aidé les efforts des hommes par une disposition intuitivement concertée d'avance, au moins en ce qui concerne les poissons d'eau douce, sur lesquels il était peut-être écrit, de toute éternité, que les efforts se porteraient. La famille des Salmonidés présente des œufs tels que les opérations de pisciculture y sont infiniment plus faciles et plus assurées que chez n'importe quelle autre espèce des mêmes eaux. Et cela, à tel point, que les espèces communes et dont la multiplication est presque assurés seule, ont des œufs qui semblent s'opposer presque absolument aux efforts des hommes; œufs pour la fécondation artificielle desquels beaucoup de précautions sont encore à inventer. Il en est malheureusement de même à , pi'opos des poissons de mer. Un grand nombre d'entre eux échappe à toute observation et va pondre dans des profondeurs où nous aurons, d'ici longtemps, bien de la peine à les atteindre. Pour ne citer qu'un exemple, rappelons que la fécondation des soles est encore un mystère inexplfcable. Tout le monde a vu .de petites soles prises en quantité quand on relire la senne au bord de la mer, mais qui sait où la fécondation et l'éclosiou se font? Il en est de niême pour les turbots dont, au mois d'août, on ramasse des milliers sur les plages ayant à peu près la grandeur d'une montre ordinaire.

On doit le dire aussi, la fécondation artificielle a été peu étudiée sur les poissons de mer; elle est rendue moins utile, précisément par l'abondance de l'alevin que l'on peut se procurer. A quoi bon, en effet, s'occuper de féconder artificiellement les œufs du mulet, par exemple, lorsque, en été, la mer en charrie des bancs innombrables de jeunes? Quand, dans certaines anses abritées par les terres bretonnes, un seul coup de senne en ramène au rivage de quoi remplir un tombereau ? Dans de telles circonstances, l'homme n'a encore besoin que de se préoccuper de bassins ou réservoirs, suffisants comme étendue et aménagement des

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