E. JOURDEUIL
Planteur de houblon, membre du Coaiité d'agiiuultuie de la Côte-d'Or.
L'ENQl'ÈTË AGRICOLE DANS L'ÀROÈCHE.
L — La hausse des céréales, en présence d'une mauvaise récolte, est venue démontrer victorieusement aux partisans de la protection que la crise agricole n'avait pas eu d'autre cause qu'une surabondance de produits, et dès lors l'enquête a perdu, sinon sa raison d'être, du moins sa plus grande importance.
L'agriculture traverse en ce moment une crise de transition; elle a peine à se débarrasser des langes de la protection, et ses premiers pas dans le système nouveau du libre échange sont encore incertains; car elle a un pied dans la protection et l'autre dans la liberté commerciale. Getle situation nouvelle encore mal définie est
l'enquête agricole dans L ARDKCHE. 259
une des grandes causes du malaise général dont l'agriculture se plaint. C'est ce qui paralyse ou ralentit le commerce; ce grand instrument de son développement hésite à se hasarder sur un terrain encore mal affermi et qu'il ne connaît pas. Aussi, pour empêcher que, dans les mêmes circonstances, pareille crise puisse se reproduire, pour mettre fin à cet état provisoire, pour hâter l'union de tous les intérêts, il faut faire cesser toute hésitation et proclamer les principes économiques qui doivent régir la société moderne, en régler l'application à des échéances fixes, mais lointaines, si besoin est, afin que chaque industrie ait le temps d'opérer sa transformation sans secousse, et que le commerce, rassuré sur l'avenir, puisse rendre la vie à l'agriculture en exportant avec sécurité les produits qui l'encombrent.
C'est par l'aericullure, aujourd'hui plus que jamais, que la France doit établir sa suprématie parmi toutes les nations; c'est par l'agriculture qu'elle deviendra la nation prédestinée. Sa situation géographique doit en faire un des grands marchés du monde entier, et cela non-seulement par cette position exceptionnelle que l'illustre M. Rouher a si bien fait ressortir, mais encore par l'abondance, la qualité, la variété de ses produits.
La production agricole s'est considérablement accrue depuis quelques années, et le commerce, rendu timide par une situation provisoire, n'a pu prendre le même développement, ni profiter encore des débouchés que les traités avec les nations voisines réservent à un prochain avenir; dans cette situation, un excédant de récolte a amené l'encombrement des produits, leur dépréciation, et a donné naissance à cette crise dont s'est émue la France entière.
II. — Mais la production agricole n'a pas dit son derniermot; l'impulsion est donnée et il faut s'attendre à un immense accroissement de produits; il faut même songer à agrandir les débouchés. L'abaissement des barrières qui séparent les peuples ne suffit pas : il faut aussi, de même qu'on a abaissé ces barrières intérieures qui séparaient les provinces d'un même royaume, enlever, par l'abaissement des octrois, qui font des villes autant de citadelles armées contre nos produits, ce dernier vestige d'un système économique en flagrant désaccord avec les principes qui doivent régir nos institutions. Ce libre échange qu'on est en train d'organiser avec tous les peuples de l'Europe n'existe point encore chez nous, et le traité de commerce le plus avantageux, a dit un économiste, serait celui qui reste à conclure avec le préfet de la Seine et les maires de nos grandes villes. N'est-ce pas en effet un contre-sens, lorsqu'on demande à tous les pays la libre admission de nos produits, que de laisser subsister sur notre sol, de ville à ville, les droits les plus prohibitifs qui aient jamais existé. N'est-ce pas aussi un contre-sens, alors qu'on proclame la liberté des transactions, de laisser subsister le monopole des marchés et des foires ?
Le marché doit se créer naturellement là où les plus grandes facilités sont données au producteur et au consommateur; il faut qu'il soit le plus près possible du premier et que le second puisse y arriver par de bonnes routes pour s'y approvisionner et exporter les denrées. Malheureusement beaucoup de communes de l'Ardèche n'ont pas de chemins carrossables, et le cultivateur est obligé de transporter ses denrées à dos d'homme ou de mulet. Le département fait les plus grands efforts pour sortir de son infériorité relative, mais pour terminer son réseau vicinal il a besoin d'un nouveau secours du gouvernement.
Nous devons donc le dire bien haut dans cette occasion solennelle : si le gouvernement veut faciliter l'écoulement de nos produits, augmenter la production agricole, diminuer le prix de revient et faire faire un grand pas à la solution du grand problème de la vie à bon marché, il faut qu'il nous donne des chemins. Mais, de plus, pour compléter la prospérité de nos pays si cruellement éprouvés, il faut aussi qu'une voie ferrée, en traversant le département, donne satisfaction aux cantons les plus populeux et les plus commerçants.
III. — L'écoulement des produits étant assuré, la production augmentera rapidement, surtout si les capitaux sont attirés vers l'agriculture, soit par des sociétés de crédit, soit par le dégrèvement des charges qui pèsent sur l'agriculture, soit
en faisant disparaître la trop grande supériorité de la propriété mobilière sur la propriété rurale.
Le système de l'impôt a besoin d'être revisé, le cadastre doit être refait pour égaliser les charges que la propriété supporte seule, pour constater avec plus de précision et de justice le revenu imposable, pour devenir un élément sérieux de délimitation de la propriété. On recule devant cet immense travail, on craint de toucher à l'impôt; le moment serait cependant opportun, alors que la France, respectée au dehors, calme au dedans, rajeunie, puissante et prospère, se livre aux grandes réformes économiques.
Un code rural viendra compléter la législation et diminuer l'impôt qui pèse le plus sur la propriété : le procès. Les droits de succession, de donatjon, de mutation, les frais d'hypothéqués, sont des charges écrasantes et qui font faire retour au Trésor, dans un temps très-limité, de la valeur entière de la propriété. Les impôts personnels, mobiliers, et des portes et fenêtres ne sont que le même impôt perçu plusieurs fois sous des dénominations différentes. Toutes ces réformes, si nécessaires à la prospérité de l'agriculture, viendront à leur heure et compléteront le système économique qui a été inauguré sous le règne de Napoléon III, par un homme, M. Rouher, auquel la postérité reconnaissante tressera des couronnes et élèvera des statues.
IV. — L'agriculture, honorée etprospère, perfectionnera toujours de plus en plus ses procédés ; le propriétaire habitera davantage les champs ; l'ouvrier qui, par la substitution du travail à la tâche au travail à la journée, gagnera un plusfort salaire, tout en produisant plus, et verra son avenir assuré par des caisses de secours mutuels et des établissements pour les invalides de la campagne, émigrera moins vers les villes. Des écoles régionales répandront l'enseignement spécial agricole et professionnel, et donneront aux études une direction plus pratique cl plus conforme aux besoins de l'agriculture. Des sociétés de crédit se fonderont pour exploiter de nouvelles sources de richesses ; des associations syndicales et autres régulariseront les cours d'eau, diminueront les dangers des inondations et utiliseront au profit de l'agriculture toute l'eau de nos rivières et de nos ruisseaux. La création d'un vaste réseau d'irrigations quadruplerait nos 5 millions d'hectares de prairies naturelles et augmenterait de plus de 3 milliards la richesse territoriale de la France. C'est le meilleur moyen de retarder de bien des siècles l'appauvrissement du sol qui doit amener, d'après quelques savants, une terrible et imminente catastrophe.
Nous augmenterons aussi les produits et diminuerons leur prix de revient, en moralisant l'ouvrier, en élevant son salaire par la substitution du travail à la tâche au travail à la journée. En l'intéressant au succès de l'entreprise, en lui donnant une part proportionnelle dans le revenu de l'e.xploitation, on créera ainsi entre l'ouvrier et le propriétaire une solidarité d'intérêts qui aura une très-haute portée comme force moralisatrice, comme lien social. Par l'augmentation du capital, on étendra les cultures à haute main-d'œuvre, les cultures colonisatrices qui font la fortune d'un pays, et l'on développera toutes les branches de l'activité humaine par la triple association de l'intelligence, du capital et du travail.
Ainsi, pour terminer cette lettre déjà trop longue, je résume mes vœux dans ces quelques lignes : 1° écoulement des produits par les nouveaux débouchés qu'une réforme économique complète doit ouvrir et que l'achèvement de nos voies de communication doit faciliter; — 2° augmentation de la production agricole par la certitude de ces débouchés, par l'attraction des capitaux, par la diminution des charges, par l'utilisation des eaux improductives; — 3° égalité de l'agriculture devant l'impôt, devant le crédit, devant l'instruction, devant les institutions de secours et de prévoyance.
LÉONCE Destremx,
Lauréat de la Prime d'honneur, membre du Conseil général de l'Ardèctie.
Extraction de matc7'iaux. — Expertise. — Mise en possession. — On sait que les contestations qui s'élèvent à raison de rexlraction de matériaux dans une propriété privée^ sont de la compétence du conseil de préfecture. De certaines formes de procédure sont imposées à celte juridiction par la loi du 16 septembre 1807; et notamment, au cas où il s'agit de régler l'indemnité qui est due au propriétaire pour le trouble apporté à sa jouissance, pour la valeur des matériaux dont il est privé, pour la dégradation de sa propriété, etc., le conseil de préfecture ne peut statuer qu'après expertise. Cette expertise elle-même est constituée d'une façon déterminée : un expert est choisi par le propriétaire, un autre par le préfet ou le concessionnaire, suivant les cas; si ces experts ne se mettent pas d'accord, un tiers expert est appelé. ïoutes ces règles, que nous ne faisons qu'indiquer ici d'une manière générale, sont édictées, à peine de millité de la décision qui s'ensuit. Quel est l'effet de cette expertise ? Suspend-elle la réintégration du propriétaire dans sa propriété? ou bien, même avant qu'elle soit terminée, et tandis qu'elle est pendante, le propriétaire peut-il être mis en demeure de reprendre possession de son terrain ? Doit-il obtempérer à cette mise en demeure si elle lui est faite? Doit-il, au contraire, attendre la fin de l'expertise et même la décision du conseil de préfecture, avant de se remettre en possession? En ce cas, jusqu'à quelle époque doit s'étendre le règlement de l'indemnité? Est-ce jusqu'au jour où les travaux d'extraction ont été terminés? Est-ce jusqu'au jour où le propriétaire est réellement rentré en possession ? Ces questions, importantes pour l'&griculture, méritent d'être signalées et appréciées.
Il y a une question préjudicielle à examiner. Qui est-ce qui a rendu l'expertise nécessaire, et, parlant, différé'le règlement de l'indemnité et la rentrée en jouissance ? Il est en effet probable que, avant d'en venir à une contestation judiciaire, les parties ont été en pourparlers d'arrangement amiable. Le propriétaire a été certainement mis en demeure, par l'administration ou par la Compagnie qui la représente, de formuler le chiffre de l'indemnité qu'il entend réclamer pour les diverses causes de préjudice qu'il a souffertes. Certainement aussi l'administration ou son représentant a répondu à cette demande par une offre. La demande était-elle exagérée ? L'offre était-elle suffisante? En définitive, la fixation de l'indemnité par le conseil de préfecture a-t-elle eu pour base la demande du propriétaire ou l'offre de l'administration? Tout cela est à peser.
Si le conseil de préfecture accueille la demande, il n'est que juste, selon nous, qu'on accorde au propriétaire une indemnité pour le préjudice qu'il a souffert jusqu'au jour de sa rentrée effective en jouissance; si, au contraire, l'offre est jugée suffisante, l'administration a eu raison de mettre le propriétaire en demeure de reprendre possession de sa propriété, dès la fin des travaux d'extraction, et elle ne peut supporter aucune charge nouvelle, c'est-à-dire payer aucune indemnité à
raison d'un préjudice que le propriétaire a voloutairement subi ou du moins a subi par sa faute.
Il est clair que, si l'offre est jugée insuffisante, le propriétaire a, dans tous les cas, droit à une indemnité correspondante au préjudice qu'il a souffert jusqu'à l'époque de sa rentrée effective en jouissance; il importerait peu que de son côté il eût fait une demande exagérée; par cela seul que l'offre à lui faite est déclarée insuffisante, il est reconnu qu'il a eu raison de ne pas reprendre possession de son terrain ; qu'il a eu raison d'attendre la décision du conseil de préfecture ; qu'il n'est pas l'auteur de son préjudice et qu'il n'en doit pas être responsable. On peut en effet penser que, si l'offre eût été plus élevée, si elle eût été réellement représentative du dommage, il l'eût acceptée.
Les solutions qui précèdent ne sont que l'application des principes que la jurisprudence administrative consacre journellement. Le Conseil d'État décide, en effet, que l'entrepreneur qui n'a pas fait d'offres, ou qui en a fait d'insuffisantes, est passible de tous les frais de l'instance (20 juin 18^4, aff. Remy c. Lœillet; 29 novembre 1851, aff. Bourdin). Il suit de là que, au cas où il y a une offre de la part de l'administration, la mise en demeure adressée au propriétaire afin de reprendre possession de son terrain est une mesure de prudence qu'on ne peut qu'approuver; il suit de là également que le propriétaire qui n'accepte pas l'offre, agit de même prudemment en n'obtempérant pas à la mise en demeure qui lui a été adressée, mais qu'il agit, en ce cas, à ses risques et périls.
A présent, il faut considérer le cas où l'administration n'a pas fait d'offre au propriétaire et où le conseil de préfecture a été immédiatement saisi du règlement de l'indemnité.
En ce cas, le propriétaire a raison de ne pas obtempérer à la mise en demeure; ildoitattendre la fin de l'expertise, même la décision du conseil avant de se remettre en possession. Jusque-là, en effet, tout est en suspens. 11 se peut que le conseil de préfecture ne trouve pas les indications de l'expertise suffisantes et qu'il en ordonne une seconde supplémentaire. Si donc le propriétaire se mettait en possession des lieux, il entraverait évidemment le travail des experts; il pourrait être soupçonné d'avoir modifié , à son avantage, l'état des lieux; il compromettrait son droit. L'administration ne peut s'imputer qu'à elle-même d'avoir retardé la rentrée en possession; elle pouvait à l'amiable s'entendre avec le propriétaire et le désintéresser ; elle eût évité l'instance et le retard qui l'a suivie.
C'est énoncer une conséquence nécessaire de ce qui précède, que de dire que, dans ce cas, l'indemnité doit comprendre le préjudice souffert jusqu'au jour de la rentrée effective en possession.
Si donc l'État (ou la Compagnie qui le représente) s'est engagé à indemniser le propriétaire chaque année pour la privation de jouissance, cet engagement doit s'exécuter jusqu'au jour où, la décision du conseil sur les autres causes de préjudice ayant été rendue, le propriétaire peut, librement, sans crainte, reprendre possession de son terrain.
Telles sont, en semblable matière, les solutions que le droit nous semble comporter, en dehors, bien entendu, des circonstances de fait ou des conventions spéciales qui les pourraient modifier.
Travaux publics. — Experts. — Serment. — Tiei's expert. — Les experts appelés à donner leur avis sur les contestations qui s'élèvent à raison de travaux publics, doivent, à peine de nullité de leurs opérations, prêter un serment préalable. Cependant le tiers expert est dispensé de cette formalité, dans le cas particulier où c'est l'ingénieur en chef qui est tiers expert de droit, aux termes de la loi du 10 septembre 1807. Le tiers expert, quel qu'il soit, choisi par l'administration ou désigné par la loi, peut opérer isolément, sans appeler à ses propres opérations les experts qu'il a pour mission de départager; il n'est pas obligé non plus d'adopter l'une ou l'autre des opinions émises par chacun de ses collègues. Il va sans dire, au surplus, que les conseils de préfecture, pas plus que les tribunaux ordinaires, ne sont tenus de suivre l'avis des experts, si leur conviction est contraire.
EUG. PoriLLET,
Avocat à la Cour impériale de Paris.
LA RÉFOUME SÉRICICOLE. — VI'.
M. Pasleur a bien entrevu la puissance régénératrice des petites éducations, et il a exposé cette idée au paragraphe 12 de son mémoire où il dit : » Non -seulement des papillons plus ou moius chargés de corpuscules peuvent fournir des graines qui n'en contiennent pas; mais en outre, les mêmes graines, élevées avec des soins de propreté ordinaire, particulièrement en petites édncalions, conduisent à des papillons parmi lesquels uu plus ou moins grand nombre ne sont pas du tout corpusculeux. »
Nous avons vu, cette année, des vers de Bucharest, pris dans une partie pébnnée, élevés en très-petite éducation depuis cinq ans; ils ont vécu, mais ils ont conservé la pébrine ; d'un autre côté, il existe des observations très-nombreuses, mettant en évidence ce fait qu'un très-petit nombre de vers à soie, pris dans une grande partie et élevés à part, ont réussi, ont fait des cocons, ont même formé de la graine, alors que la grande partie manquait.
Mais à propos de ces petites magnaneries, M. Pasteur émet une appréciation que nous ne pouvons pas admettre lorsqu'il dit : « J'entends par petites éducations, des éducations qui peuvent être quelconques, à la seule condition qu'elles soient ilirigées avec les soins de propreté auxquels je fais allusion. »
Ce n'est pas arbitrairement que nous avons limité ces petites éducations à 3 et 4 grammes. 3 grammes de graine peuvent fournir, au maximum, 3,600 vers à soie, au minimum, 2,500 à 2,800. Il faut pouvoir les compter, les examiner tous un à un, les espacer de manière à ce qu'ils soient bien isolés et ne se touchent pas; ne pouvant au début les loger que sous le manteau de la cheminée d'une cuisine ou d'une petite chambre, ou d'un petit salon, nous devons tenir compte des dimensions ordinaires de ces pièces, et nous avons procédé par expérience directe pour mieux nous en assurer. Or à 7 grammes, dans une chambre ordinaire à cheminée, après la quatrième mue et à la montée, il y a encombrement, ce qu'il ne faut admettre dans aucun cas pour nos petites éducations régénératrices.
Plus bas, dansle même passage, M. Pasteur ajoute : « Il faut y joindre également beaucoup de science pratique dans l'art de conduire les repas au moment des diverses mues. Tout cela avec beaucoup d'air, c'est-à-dire un air renouvelé, un air non stagnant, comme en procurent de bonnes dispositions de magnagnerie pour la ventilation. » — Nous ne pouvons admettre qu'il existe des dispositions de magna-
1. Voir le Journal de l'agrimllnre, t. I, p. 330 et 461 ; le t. U, p. 46 et 163 ; et le numt-ro ilu 20 janvier dernier, p. 147.
264 LA RÉFORME SÉRICICOLE.
nerie pour la ventilation qui permettent de donner beaucoup d'air, c'est-à-dire un air renouvelé, un air non stagnant.
<t L'air de toutes les magnaneries est toujours plus ou moins stagnant, et incomplètement renouvelé. » — A l'appui de celte affirmation nous demandons trèsrespectueusement à M. Pasteur la permission de soumettre à sa haute appréciation une lettre signée par un savant inconnu, que je pourrais appeler un homme de génie puisqu'il a fait au point de vue de l'hygiène publique la plus grande découverte des temps modernes et qu'il est par sa mère le petit-fils de Joseph Montgolfier, l'inventeur des aérostats. M. Aribert, ingénieur civil à La Terrasse (Isère), l'inventeur de la ventilation renversée, ayant à défendre, à propos d'honoraires, le mérite de son invention devant un tribunal de province, écrivit la leltre suivante pour être lue par son avocat à ses juges. Cette lettre de JNL Aribert est datée de La Terrasse (Isère) 11 avril 1857, — Après quelques lignes de préambule, il dit :
« Au cas où mon avis serait bon à quelque chose, je crois que la plaidoirie devrait porter: 1° sur l'invention et sa valeur comparative; 2° sur la position désintéressée que j'ai prise; 3° sur la position C[ue me ferait le maintien du jugement; 4° sur les i)ases qui peuvent faire apprécier si ma demande est ou non exagérée. — Voici quelques observations sur ces points : Le savant Darcet, membre de l'Institut, avait donné un procédé de ventilation pour les magnaneries, qui consistait à introduire de l'air chaud par le bas du Bâtiment et à le faire sortir par le haut. Il pensait par ce moyen ventiler, c'est-à-dire renouveler l'air en faisant sortir toujours le plus ancien dans le bâtiment.... comme si l'air chaud entrant par le bas se fût étendu en nappe dans les parties inférieures du bâtiment et eût soulevé et poussé comme un vaste piston les couidies d'air prée.xistantes vers les ouvertures supérieures pour les expulser!... En cela Darcet s'est complètement trompé : l'air chaud introduit étant plus léger que l'air moins chaud préexistant, le traverse sans le déplacer — ainsi que ferait de l'huile introduite dans le fond d'un vase plein d'eau : l'huile, plus légère traverserait le liquide préexistant, et viendrait se répandre à la partie supérieure. Ainsi, ayant un tonneau plein d'eau, s'il s'agissait de vider ce liquide et de le remplacer à mesure par un liquide plus léger, soit de l'iuiile; si on procède en faisant arriver l'huile au fond du vase, et en donnant un écoulement à l'eau par la partie supérieure, l'huile en traversant ce liquide viendra surnager à sa surface, et s'écoulera par sa partie supérieure : le tonneau restera toujours plein du liquide
préexistant, et il n'y aura pas de renouvellement C'est là la faute qu'a commise
Darcet. . . .
K Je procède différemment : je fais arriver le liquide léger, l'huile, à la partie supérieure; je soutire à mesure l'eau qui est plus pesante, par la partie inférieure, et j'arrive ainsi à soutirer toute l'eau en la remplaçant à mesure par le liquide plus léger, c'est-à-dire que j'arrive à un renouvellement intégral. Le même raisonnement s'applique aux fluides de différentes pesanteurs, soit à l'air chaud et à l'air relativement moins chaud (et par suite moins léger).
n En résumé, je fais marcher l'air contrairement à son mouvement naturel, c'està-dire que, pour ventiler à chaud, je fais arriver l'air chaud par le haut et sortir (l'autre air) par le bas, et pour ventiler à froid, je fais arriver l'air froid par le bas, et sortir par le haut.
«La haute position qu'occupait Darcet dans la science a contribué à propager son erreur qui a eu des résultats désastreux. La rapidité avec laquelle mon procédé s'est répandu et les récompenses obtenues, témoignent en faveur de mon invention. J'ai voulu laisser ce procédé dans le domaine public. A cet effet, j'en ai publié la description et j'ai autorisé la publication des descriptions faites par d'autres personnes. Je l'ai communiqué à des ouvriers et entrepreneurs. L'un d'eux ayant pris un brevet d'invention, j'ai obtenu la déchéance de ce brevet par jugement.
« Je me suis occupé directement de la propagation, en fournissant des plans aux personnes qui, ne se contentant pas de mes publications ou ne voulant pas se donner la peine de les étudier, s'adressaient à moi pour plus de garantie d'une bonne construction.
« C'est ainsi que j'ai fourni près de 300 plans. J'ai mis à cette intervention personnelle qui m'oblige à des voyages fréquents et dispendieux, un prix modéré d'après une base variable suivant certaines circonstances décrites dans la note ciaprès. »
LA RÉFORME SÉRICICÛLE. 265
Pourquoi avons-nous publié in extenso cette lettre de M. Aribert? Le premier motif, c'est que la ventilation renversée, bien connue en Dauphiné. est encore peu connue à Paris, où M. le général Morin est le seul, à notre connaissance, qui en ait fait une très-belle application à l'amphithéâtre du Conservatoire des arts et métiers. Le second motif, c'est que nous désirons démontrer à M. Pasteur que les conditions hygiéniques qu'il préconise avec beaucoup de raison, le renouvellement large et fréquent de l'air, la non stagnation de l'air, ne se rencontrent dans aucune des magnaneries actuelles et surtout dans ces magnaneries dites salubres, auxquelles M. Darcet avait appliqué le système de ventilation si bien condamné par M. Aribert, système qui a été appliqué et préconisé par M. Camille Beauvais et M. Brunet de la Grange, encouragé et préconisé par le ministre de l'agriculture sous Louis-Philippe, et installé à grands frais dans beaucoup de localités, notamment à Saint-Sauveur, près de Saint-Marcellin, ou il existe encore une grande magnanerie construite d'après ce système.
Dans toutes les magnaoeries dites salubres, l'air est toujours plus ou moins stagnant, toujours inégalement chauffé et incomplètement renouvelé. Les promoteurs de ces magnaneries ont commis deu.x fautes considérables : la première, de faire dans ces magnaneries des éducations hâtives à 20 et 24 degrés de chaleur, c'est-àdire des éducations forcées ; la seconde, plus grave encore que la première, de prendre leurs cocons de graine dans ces éducations industrielles forcées. En appliquant à l'étude et à l'examen de ces magnaneries dites salubres et à toutes celles qui existent sous une infinie variété déforme et de grandeur le principe scientifique nouveau exposé d'une manière nette et précise par M . Aribert. on arrive à cette conclusion que dans toutes les magnaneries l'air est toujours plus ou moins stagnant, inégalement chauffé et incomplètement renoiîvelé, ce que nous voulions démontrer.
Pour faire ressortir la grandeur de la découverte de !\L Aribert et la multiplicité de ses applications, nous ajouterons : que l'air est toujours stagnant, inégalement chauffé et incomplètement renouvelé dans les 40 000 écoles primaires de France, dans toutes les salles d'études des lycées, des collèges, des séminaires, des pensionnats j dans tous les amphithéâtres où se font les cours, tels que ceux de l'Ecole pratique de Paris et dans tous les amphithéâtres de dissection, dans toutes les bibliothèques, celles de l'École de médecine et de l'Institut ; dans la salle des séances de l'Académie de médecine et dans la salle des séances de l'Institut, d'où résulte une influence fâcheuse sur le développement physique et intellectuel de l'enfance et de la jeunesse studieuse des écoles, et une atteinte grave à la sauté des savants obligés par leurs fonctions de passer une grande partie de leur vie dans des lieux insalubres où l'air n'est jamais pur, souvent stagnant, toujours inégalement chauSé et incomplètement renouvelé.
Nous trouvons les mêmes conditions anti-hygiéniques dans les grands ateliers industriels où travaillent agglomérés 100, 150 et 200 ouvriers. Dans les imprimeries surtout où les compositeurs travaillent huit et dix heures par jour, n'ayant qu'un mètre d'espace et de l'air vicié par des émanations de toute espèce, alors qu'il serait si facile de leur donner de l'air pur, chauffé au degré voulu et renouvelé toutes les huit ou dix minutes, intégralement. Plus mauvaises encore sont les conditions anti-hygiéniques dans les hôpitaux civils, dans les hôpitaux militaires, dans les maternités, et rien n'égale l'unanimité et la multiplicité des plaintes des médecins, si ce n'est la stérilité et l'insuffisance des moyens employés par les architectes.
La réforme des hôpitaux, que rwus avons eu l'honneur d'exposer dans un livre qui a été lu par tous les médecins et chirurgiens des hôpitaux de Paris, est une de ces découvertes trop retardées qu'il est du devoir de toutes les Sociétés savantes de mettre en lumière, d'encourag'er et de réaliser,pmsqu'il s'agit de ne pas aggraver le sort des indigents, des soldats et des ouvriers, en les exposant à contracter des maladies graves, alors que souvent ils entrent à l'hôpital pour une maladie légère. Puisqu'il s'agit de détruire à leur source les maladies nosocomiales, d'arrêter et
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de circonscrire les maladies miasmatiques au lieu de leur créer des fo^'ers permanents, d'où elles irradient sur les villes, comme l'a prouvé la dernière épidémie cholérique.
Si les conditions hygiéniques de l'hôpital sont radicalement mauvaises et exigent de promptes réformes, aussi mauvaises sont sous le rapport de l'air et de la chaleur les églises et les théâtres, les calés et les cercles, les restaurants et les salles de bal. — Dans tous ces lieux, l'enfaut et le vieillard, le savant, le travailleur et l'oisif, le pauvre et le riche, le malade et l'homme sain respirent ou de l'air quia déjà été respiré, ou de l'air chargé des émanations des autres, ou altéré par la combus- ' tion du gaz, de l'huile ou du schiste ; — circonstances qui sont de nature à altérer profondément la santé et qui sont des causes très-énergiques de la dégénérescence des races qui abandonnent les champs pour se jeter dans les carrières scientifiques ou industrielles des villes, qui frappent également l'ouvrier, le savant et la femme du monde, la femme opulente, qui laisse, en quelques années consacrées aux bals, aux fêtes, aux réunions des grandes villes, sa jeunesse, sa fraîcheur et sa beauté.
Quant au ver qui nous donne la soie, ce luxe du tact, de tous les animaux soumis h. la domination de l'homme et créés par Dieu pour la satisfaction de ses besoins matériels, c'est celui qui, sous un petit volume, consomme le plusd'aliment elle plus d'air. Malpighi affirme qu'il mange tous les jours autant qu'il pèse, et Dandolo a calculé qu'en trente jours il détruit eu substance végétale à peu près 60,000 fois son poids primitif, à l'éclosion.
Dandolo dit encore à la page 327 de son traité : « Pour un atelier contenant les vers de 5 onces d'œufs, il se dégage chacun des six derniers jours du cinquième âge de 300 à 450 livres de substances gazeuses et vaporeuses sous forme invisible. » Ces derniers faits, qui paraîtraient incroyables s'ils n'étaient démontrés par des calculs rigoureux, montrent à l'évidence combien sont formidables les ennemis qu'on doit combattre dans l'atelier, c'est-à-dire, combien il est difficile de donner aux versa soie d'une grande magnanerie l'air hécessaire à chacun d'eux, air dont la consommation est proportionnelle, sous ce rapport, à la consommation de feuille ; combien il est difficile de soustraire chaque ver à l'influence de ses propres émanations et à l'influence des émanations de ses voisins et des litières; combien, en un mot, il est difficile de donner h ces énormes agglomérations de vers à soie qui constituent les chambrées industrielles, de l'air constamment pur chauffé au degré voulu et renouvelé intégralement. De ces faits nous sommes fondé à conclure que le jour où nous aurons trouvé les conditions hygiéniques de la magnanerie industrielle, du jour où nous aurons résolu ce problème, nous aurons du même coup et par surcroît résolu tous les problèmes qui se rattachent au tectuin humain, c'est-à-dire tous les problèmes qui se rattachent aux lieux de réunion ou d'agglomération cidessus énumérés. A ce point de vue élevé, le problème de la magnanerie hygiénique industrielle et mobile devient un des plus grands problèmes de l'époque, et il est digne en tous points de fixer l'attention, non-seulement de tous les sériciculteurs, mais de tous les architectes, de tous les savants et de tous les médecins hygiénistes. Nous y reviendrons.
Tous nos eflbrts, en ce moment, doivent se concentrer sur la question du grainage hygiénique régénérateur et conservateur des races de vers à soie. Nous avons donné une analyse critique du beau mémoire de M. Pasteur, parce qu'il nous a semblé qu'il contenait des appréciations de nature à faire naître dans l'esprit des éducateurs des illusions dangereuses sur la possibilité de trouver des chambrées propres au grainage dans les chambres industrielles et au milieu de la zone infectée, sur la possibilité plus dangereuse encore de faire de la graine avec des pipillons corpusculeux, c'est-à-dire malades. Pour nous, au point de vue du grainage, il n'y a point de salut pour la sériciculture hors des éducations spéciales réduites à trois grammes en contrées saines, hors de la zone infectée. Tout ce qui peut éloigner es éducateurs de cette voie unique nous parait dangereux, et c'est pour ce seul motif ,
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non dans un but de polémique scientifique, que nous avons fait une étude approfondie et complète du beau travail de M. Pasleur, et qu'après en avoir fait ressortir la grandeur au point de vue de la science pure nous en avons fait ressortir ce que nous croyons être les conséquences dangereuses, au point de vue de la pratique et spécialement au point de vue de la réalisation prompte du graiuage hygiénique tel que nous l'avons formulé.
Disons à la louange de M. Pasteur, et comme une parlicularilé singulière de ce débat, que le signe microscopique découvert par lui, dont nous repoussons l'application dans les conditions et le milieu qu'il indique, nous sera de la plus grande utilité pour classer nos petites éducations de 3 grammes lorsqu'il y aura des cas douteux, c'est-à-dire lorsque les papillons ayant à l'œil nu tous les caractères de la santé, seront pourtant sur la limite du signe tiré de la longévité, soit dix jours par exemple pour nos vieilles races; dans ce cas douteux l'examen microscopique sera de rigueur et l'ûbsence de corpuscules prouvera d'une manière absolue, comme l'aifirme M. Pasteur, que le grainage est bon; dans le cas contraire, quelegrainageest mauvais et doit être rejeté.
La nécessité de la critique que nous avons faite du mémoire de M. Pasteur , s'explique par la grande autorité scientifique de l'auteur et par la confiance qu'il doit inspirer soit aux éducateurs, soit à Son Excellence le ministre de l'agriculture.
Nous recevrons, du reste, avec déférence et respect, toutes les observations qui nous seront adressées, prêt à suivre une voie nouvelle si on veut bien nous la montrer, et pourvu que cette voie nouvelle soit meilleure et plus courte que la nôtre.
Ce n'est donc pas, nous le répétons, une polémique que nous entreprenons, mais le salut de la sériciculture que nous poursuivons. Après avoir détruit ce que nouscroyons être les illusions des éducateurssurla possibilité d'arriver par le procédé de M. Pasteur à se procurer des graines saines, nous allons détruire les dernières illusions de ceux qui croient que le commerce et la spéculation peuvent encore produire et transmettre des graines de vers à soie présentant des garanties suffisantes.
Pour soutenir notre thèse de l'impuissance de la spéculation et du commerce à fournir des graines de vers h. soie, nous allons supposer qu'au lieu de s'adresser à ces intermédiaires delà circulation, les éducateurs ou l'État ont formé en 1864 une agence spéciale, et que le personnel peu nombreux de cette agence s'est transporté au Japon, et qu'arrivé dans ce pays, et mis en rapport avec le gouvernement, il lui ait tenu ce langage :
« Les graines de vers à soie envoyées du Japon en 1863, ont donné en Europe, en 1864, des résultats admirables ; nous savons que vous cultivez le mûrier avec intelligence, lui réservant des sols élevés où la bêche et la charrue ne peuvent opérer, que vous le taillez peu ; nous savons aussi que toute la graine du Japon se fait dans la province de Scin-Sciii, ou Schendaï, et qu'elle se fait par petites éducations réduites;que ces petites éducations de graine sont entourées de tous les soins d'une hygiène bien entendue ; que vous ne transporte^ jamais de cocons vivants pour faire des grainages, et que pour tous ces motifs vous avez conservé vos races entièrement pures, tandis que les nations séricicoles de l'Ocjident ont perdu toutes leurs races pour avoir négligé la boune calture du mûrier, pour l'avoir taillé à outrance, pour avoir pris des cocons de graine dans les chambrées industrielles et surtout pour avoir fait des grainages en grand, qui ont successivement détruit toutes les races du globe, sauf les vôtres. Sans rien changer à votre production, nous venons vous demander de vouloir bien organiser dans un nouveau district de la province de Scin-Sciu ou ailleurs des éducations spéciales de graine en tout semblables aux vôtres. En échange des 400,000 onces qui sont nécessaires à la France, nous vous donnerons 4 millions, somme que nous dépensons tous les ans, pour payer des graines sans garantie. »
Il est bien probable que le gouvernement du Japon, qui a résisté si longtemps, qui n'a cédé qu'à la force, eût accepté cette proposition; dans le cas contraire, l'apparition de quelques vaisseaux de guerre aurait bientôt vaincu sa résistance, et il
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est probable encore que l'agence française, bien soutenue par notre consul, aurait obtenu l'entrée de quelques délégués européens pour surveiller les éducations spéciales de graine et leur expédition en Europe.
Il n'y a rien d'impossible dans notre hypothèse. En la supposant réalisée, nous aurions trouvé au Japon une source pure, d'où tous les ans nous aurions tiré des graines faites par les Japonais, si^ivant les anciens procédés qu'ils suivaient pour eux avant notre arrivée.
Voilà l'hypothèse, voilà le rêve, voilà l'utopie. Nous allons maintenant exposer la réalité. Elle se trouve tout entière dans la lettre qu'on va lire. Elle est signée de M. E. Schnell, chancelier du consulat suisse au Japon, et a été publiée dans le Moniteur des soies du 21 juillet dernier.
Félix Achard,
Docteur en médecine à Saint-Marcellin (Isère).
{La suite prochainement.)