‹ Journal de l'agricultureChapitre 99 sur 527 · LÀ PETITE ET LÀ GRANDE CULTURE · texte numérisé non relu

LÀ PETITE ET LÀ GRANDE CULTURE

Permettez-moi, monsieur le Directeur, d'adresser quelques mots de courte réplique à la lettre de mon ami et voisin, M. Mutel'. Je me plais à reconnaître la courtoisie de sa réponse, qui n'est, du reste, qu'un échange de bons procédés réciproques.

C'est une grave erreur que de dire que le Gâtinais-Orléanais se contente d'écorcher la terre. Il la cultive, il l'améliore, il la laboure profondément, et il va acheter du guano et des engrais k la ville voisine. Je ne veux pour preuve de sa prospérité évidente, fruit de son labeur opiniâtre et incessant, que ce qui saute aux yeux de tous. Aujourd'hui, plus de chaumières, rien que des maisons blanchies à la chaux et couvertes en tuiles. Aujourd'hui, plus de mendiants dans notre commune, tous travaillent, tous récoltent, soit sur leur propre fonds, soit sur celui qu'ils afferment.

Aujourd'hui, dans le Gàtinais proprement dit , le petit cultivateur n'emprunte plus, comme jadis, à gros intérêts, pour acquérir le lopin de terre envié. Lorsqu'il se rend acquéreur du morceau de terre convoité, c'est à beaux deniers comptants. Il va fouiller à son armoire, et c'est l'épargne lentement amassée, sou à sou, qu'il consacre à cet achat. Tout arpent, toute parcelle, vendus en détail, éveillent alors autant d'idées morales, qui germent dans le cœur des petits cultivateurs , qu'on pourrait appeler : « le tiers état de la population agricole. »

Partisan dévoué de l'amélioration morale et matérielle des travailleurs ruraux, bien avant que la question ne fût à l'ordre du jour, j'avais demandé, il y a six ans déjà, que l'instruction primaire fût rendue obligatoire, et mon Mémoire avait été couronné dans un concours de sociétés savantes.

Gomme M. le vicomte Odart de Parigny, je me pose cette question: Serait-ce rendre un service réel à l'agriculture, que de lui douner des facilités encore plus grandes pour emprunter? Les prêts sur hypothèques ou par le Crédit foncier ne suffisent-ils pas amplement aux besoins des emprunteurs? Ne serait-ce pas, d'ailleurs, favoriser le mouvement de mobilisation de la fortune publique, déjà si prononcé à notre époque ?

Voulant serrer de plus près la question, et désirant ne pas sortir du cercle dans lequel nous nous contentons de renfermer cette discussion : à savoir, un parallèle entre la grande et la petite culture, qu'il nous suffise de dire que nos opinions gagnent de jour en jour du terrain. Ces jours derniers, un journal semi-officiel,

1. Voir le t. Il de 1866, p. 346 et 488. — Voir aussi plus liaul (p. 228) l'article de M. Kibanl, r.uquel M. Mutel répondra prochainement.

l.A PETITE ET LA GRANDE CULTURE DEVANT L'ENQUÉTE. iM

la Pairie, se les assimilait , et il en faisait le texte d'un article spécial. EnKn, un ancien employé du cadastre, régisseur de propriétés rurales, M. F. -A. Delettre, membre de la Société d'archéologie de Seine-et-Marne, vient de publier une brochure, contenant les réponses les plus détaillées aux 161 questions de l'enquête. Dans ce complet et intéressant opuscule', l'ancien maire et conseiller d'arrondissement de Donnemarie-en-Montois réfute victorieusement, sans le savoir, presque toutes les observations présentées par M. Alutel. Ce dernier, évidemment trop préoccupé de la définition, inexacte aujourd'hui, vraie au dix-septième siècle, que la Bruyère donnait du paysan, semble croire que celui-ci soit rétif et opposé systématiquement à tout progrès. Mais si le petit cultivateur, avouons-le, ne connaît parfois pas même de nom, l'azote, la chimie agricole, « la culture intensive, » en revanche, il achète de la paille, s'il n'en a pas assez. Il pousse, comme il le dit, au fieiit, il soigne le purin. Disons-le avec M. Delettre, « il sait profiter des innovations qui donnent des résultats positifs, et il rejette les théories agricoles qui ne donnent pas des avantages certains et instantanés. » Fort de son expérience, et, ■comme nous, ayant observé de près les faits qu'il signale, l'auteur de cette petite brochure a très-heureusement compris l'importance du rôle de la basse-cour dans une exploitation rurale. Il prouve que la ménagère qui soigne elle-même sa vacherie ou son poulailler, obtient des résultats de 40 poiir 100 supérieurs à ceux de la dame ou de la fermière qui s'en effraye. Avec son bon sens rustique et narquois, M. Delettre i doute que les grands agriculteurs gagnent de l'argent. S'ils en perdent, dit-il, on ne peut s'en apercevoir par le motif qu'ils en possèdent, et que, par amour-propre, ils n'en font pas confidence. Non seulement ils ne gagnent rien, mais ils perdent chaque année une somme relativement notable. Ils donnent de bonnes idées agricoles dans la contrée. Leurs voisins en profitent. Ils dépenseraient plus s'ils vivaient dans le tourbillon des villes, et ils en retireraient moins de satisfaction. » Nous ne pouvons mieux corroborer que par cette citation du livre de M. Delettre les arguments déjà présentés par nous. Agréez, monsieur le Directeur, etc.

Maxime Beauvilliers.

L'emploi de la chaux par l'agriculture, qui remonte à plus d'un demi-siècle, a pris de nos jours un si grand développement, que sa fabrication constitue, dans certains départements, une industrie trèsimportante. Beaucoup de cultivateurs emploient ce produit à l'amélioration du sol, et ne se font certainement pas une idée de l'activité et du nombre des ouvriers occupés à la préparation de cet amendement. Nous avons pensé qu'il serait intéressant pour eux de leur montrer l'une des plus importantes usines à chaux du dépai'tement de la Ma'nclie, que nous avons eu occasion de visiter cette année, lors du concours agricole de Saint-Lô.

La fabrication de la chaux, dans le département de la Manche, est l'une des principales industries du pays. La grande consommation qu'en fait chaque année l'agriculture, y a fait construire de nombreux fours partout où la roche calcaire a pu être facilement exploitée. Nous devons à l'obligeance de M. Broulhiet, ingénieur, qui dirige les usines de Laroque-Genest et de Bahais, les renseignements que nous publions aujourd'hui. Nous avons éprouvé un si vif intérêt en visitant cette

1. En vente à Paris, chez LefiUeul, libraire, boulevarj Poissonnière, Î3.

immense exploitation, que nous serons lieureux de le faire partager à nos lecteurs.

Les fours installés par MM. Renard et C'° (Compagnie chaufournière de l'Ouest) à Laroque-Genest, sont le plus grand établissement de ce genre qu'il soit possible de visiter. Les roches calcaires exploitées par cette société sont des marbres grossiers du terrain de transition, qui fournissent de la chaux grasse de première qualité. Le banc de

Kig. 29. — Plan général dos fours à chaux et des divers services installés à Laroque-Genest '.

I. AB Massif contenant les six fours à chaux. — C Groupe des quatre petits fours d'une capacité moyenne d'environ 100 mètres cubes chacun. — D Grands fours d'une capacité d'environ 200 mètres cubes chacun. — E Ponts de service servant à amener les pierres à chaux des dépots supérieurs F. — F Dépôts de pierres à chaux provenant de l'exploitation des parties supérieures du banc calcaire. — G Plan incliné servant à amener les pierres à chaux et le combustible des parties basses de l'expluitation. — H Bâtiment contenant la machine hydraulique mettant en mouvement le plan incliné. — I Dépôts de charbon. — J Ponts de service du combustible, passant au-dessus du bassin alimentant la roue hydraulique, et rejoignant la Vire. — K Voie ferrée reliant la station de la Meauffe à l'usine. — L Voies ferrées pour les wagonnets apportant les pierres des carrières d'exploitation de la partie basse jusqu'au plan incliné. — M Bâtiments de l'administration, ancienne ferme. — N Bureau de perception, bascule. — 0 Forge, ateUer de réparations. — P Emplacement des trémies pour le chargement de la chaux dans les bateaux qui la transportent jusqu'à Saint-Lô par la Vire. — Q Hangar pour les chevaux des cultivateurs attendant leur chargement. — R Raccord de la Vire avec le bassin pour l'alimentation des services de l'usine.

Laroque-Genesf i^e contient guère que 6 à 8 pour 100 de matières étrangères; il est si considérable qu'il peut fournir à une immense fabrication de 300 à 350 donnes par jour pendant plusieurs siècles. Voici la composition de la baux produite à Laroque- Genest : silice, 2.5 pour 100; alumine, 3.2; phosphore, traces; oxyde de fer, 0; magnésie, 0; chaux, 94.3.

Nous avons représenté (fig. 28} une vue perspective de cette usine, qui consiste en G fourneaux d'une hauteur de 1 r".50 et d'une capacité totale d'environ 800 mètres cubes. Les deux grands formant ensemble -400 mètres, les quatre petits sont d'une capacité un peu moindre, quoique ayant même hauteur. Ils sont encastrés dans un vaste cube en macounerie, isolé, disposé comme le montre notre dessin, de telle sorte qne les gueulards arrivent au niveau de la plateforme supérieure. L'alimentation de ces fours se fait à l'aide de wagonnets, qui arrivnet des carrières les plus élevées jusqu'aux gueulards sur de petitschemins de fer passant sur deux ponts de service reliant le sommet de la construction avec le sol supérieur. Elle se fait en outre au moyen d'un plan incliné, que nous décrirons plus loin, sur lequel les wagonnets qui amènent le calcaire des carrières inférieures sont traînés par une chaîne sans fin , mise en mouvement au moyen d'une roue hydraulique du système Poncelet, et de la force de 8 chevaux. Grâce à ces dispositions, les divers points d'extraction sont reliés avec l'orifice des six fours, et y apportent rapidement et économiquement les matières premières. Celles-ci sont d'ailleurs disposées en dépôts considérables, à des endroits moins éloignés que les carrières elles-mêmes, d'où elles arrivent à ces dépôts également sur des chemins de fer. Un personnel nombreux de carriers, manœuvres, chaufourniers, etc., est employé, tant à l'extraction, qui se fait à la main, qu'à la fabrication et au transport des matériaux.

La fabrication de la chaux se fait très-simplement, et consiste à jeter alteimativement dans les fours des couches successives de combustible et de pierres à chaux d'environ 35 centimètres de hauteur. Ces couches, appelées lits, se composent de 3 wagons de pierres représentant environ 1'"\T0 pour les petits fours (le double pour les grands": et de 2 hectolitres d'anthracite anglais par mètre cube de pierres brûlées. Le cube des wagonnets étant connu, les ouvriers versent autour des gueulards un nomjjre déterminé de ceux remplis de calcaire, qui est jeté ensuite à la pelle par les chaufourniers desservant les fours. D'autres wagonnets chargés de combustible arrivent alors, et sont versés à leur tour en nombre déterminé d'avance. Il en résulte un chargement très-régulier et toujours disposé dans les conditions les plus favorables à une bonne cuisson. Pour faciliter l'arrivée des wagonnets tout autour de l'orifice des fours, ou y a établi un rail concentrique qui communique, à l'aide d'aiguilles, aux rails venant des carrières où des dépôts.

Un four étant complètement chargé et allumé, ou, suivant l'expression locale, en bonne allure, ce n'est que cinq jours après qu'on commence à retirer la chaux refroidie ou à peu près. On continue à remplir par le haut, à mesure qu'onretire la chaux par les gueules inférieures. Cette chaux est chargée presque immédiatement soit dans les voitures des

nombreux cultivateurs qui attendent leur tour, soit dans les chalands qui kl conduisent au port de Saint-Lù, par la Vire, ou par les canaux Yoisins, auxquels l'usine est reliée par un bassin qui baigne le pied de ses fours, soit enfin dans les wagons du chemin de fer de l'Ouest, qui passe à côté de l'usine et s'y rattache par un embranchement spécial jusqu'à la station de la Meauffe, située à 400 mètres de la fabrique.

La compagnie chaufournière trouve dans ces divers moyens de ti'ansporl un facile écoulement de ses produits, qu'elle expédie jusqu'à Cherbourg et Conches, et même à Paris. Les chalands delà Compagnie sont de grands bateaux à fond plat, en tôle, pouvant contenir 40 à 50 tonnes de chaux et fermant aussi hermétiquement que possible pour assurer la conservation du produit pendant son transport à destination. Le système de fermeture consiste dans une série de panneaux cintrés en tôle à recouvrement, qui régnent sur une seule file au milieu du chaland et presque d'un bout à l'autre. Tous ces panneaux étant mobiles et indépendants les uns des autres, on peut opérer en un moment le déchargement du bateau ou préserver, en cas de mauvais temps, les parties qui ne doivent pas être déchargées.

Le chargement dans les chalands se fait au moyen de deux trémies en tôle placées en avant des fours et sur le canal, comme l'indiquent les figures 28 et 29. Ces trémies sont des pyramides renversées, dont les sommets qui se trouvent ainsi un peu au-dessus du bateau, sont munis de vannes glissant dans des rainures pratiquées à la partie inférieure, et manœuvrées de dessus la plate-forme qui les porte, au moyen de manivelles et d'engrenages. Tout le système des trémies est porté sur le fléau d'une bascule, de sorte que chaque fois que l'une des trémies est remplie de chaux, elle est pesée et vidée imiBédiatement dans le bateau placé au-dessous pendant que les ouvriers remplissent la deuxième ; il n'y a ainsi aucune perte de temps ni de matières. Chaque trémie peut contenir 2 mètres cubes de chaux.

Si nos lecteurs veulent se reporter au plan général de l'usine que nous donnons fig. 29, ils auront une idée bien complète de l'ensemble de cet important étabhssement ; mais ce qu'il est difficile de leur faire apprécier, c'est l'admirable organisation de tous les services, et l'activité qui règne sur toutes les parties de l'exploitation. Les quatre petits fours sont alimentés par les matériaux et le combustible arrivant par les ponts de service, tandis que les deux grands sont alimentés par les wagonnets arrivant l'un et l'autre des parties basses à l'aide du plan incliné. Les ouvriers chargés de leur manœuvre les réunissent une fois vides sur l'un des côtés du plan incliné où ils les attachent à un wagon-directeur que nous décrirons plus loin. L'un d'eux donne alors un signal à l'ouvrier qui, placé au bas dans le bâtiment de la roue hydraulique, est chargé d'ouvrir la vanne à ce signal. Pendant qu'oa s'occupe en haut de vider les wagons, d'autres, remplis de pierres ou de combustibles, ont été attachés par le même système à un autre wagon-directeur, et le moteur, se mettant en marche, entraîne du même coup les wagonnets pleins et ceux qui sont vides. Les wagonsdirecteurs arrivés en haut et en bas du plan incliné se détachent mécaniquement du câble-moteur, qu'on arrête alors pour recommencer quelques instants après la même manœuvre. Ce service, qui se fait

avec une promptitude et une régularité très-remarquables, est certes un des points les plus intéressants à visiter.

Le système qui sert de conducteur aux wagons montants et descendants mérite une description particulière, et nous allons essayer d'en donner une idée à nos lecteurs. Le wagon-directeur, représenté fig. 30, consiste en un châssis en bois A, monté sur quatre roues en fonte semblables à celles des wagonnets. L'avant porte une sorte de pince B, dont une mâchoire C est fixée sur la traverse d'avant; l'autre munie d'un long manche ou levier D pivote autour du centre E. L'ouvrier chargé de ce service appuie vigoureusement sur le levier D, et par ce mouvement pince énergiquement le câble-moteur F entre les deux mâchoires B. Le levier D, qui est perpendiculaire à la direction de translation du wagon, rencontre, en s'abaissant dans son guide D', un taquet d'arrêt G qui le maintient dans la position que l'ouvrier vient de lui donner. Le câble-moteur se trouve ainsi assez fortement saisi pour en-

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Kig. 30. — Wagon-directeur employé sur le plan mchne des fours k chaux de Laruque-Genesl.

traîner avec lui le wagon-directeur et les wagonnets pleins ou vides qu'on veut y accrocher.

Le signal de mise en marche est alors donné, et wagons et wagonnets remontent ou descendent le plan incliné. Cependant, lorsqu'ils sont arrivés en haut et en bas, il faut qu'ils puissent continuer leur chemin avec une certaine force d'impulsion, soit pour arriver directement aux gueulards, soit pour débarrasser la voie et faire place à d'autres, sans exiger un effort spécial. Voici comment on a résolu ce problème de la façon la plus simple. On a placé sur le côté du châssis A, à peu près au milieu, une tige de fer verticale H, dont la partie supérieure se relie au taquet G. Cette tige rencontre dans sa route, en un point calculé, un bulteur I qui la force à s'incliner brusquement. Or , ce mouvement appelle le taquet d'arrêt en arrière et déclanche le grand bras D de la mâchoire mobile. Celui-ci se relève, vivement attiré qu'il est par un ressort à boudin I, et par conséquent, ouvrant la pince B , laisse le train de wagonnets libre de continuer son chemin par la force d'impulsion que fui a donnée le câble. Les ouvriers

n'ont donc quà délacher les wagonnets d'après le wagon-directeur une fois ceux-ci arrêtés, pour en accrocher d'autres qui devront prendre la direction inverse à la manœuvre suivante.

On avait d'abord essayé pour moteurs des chaînes ou des câbles en ier, et divers systèmes pour accrocher ou désaccroclier rapidement les trains* à ces câbles. Us furent successivement abandonnés par suite des inconvénients que la pratique fit découvrir. On adopta enfin un câble en fds d'acier recouvert d'une enveloppe en corde goudronnée dite bilonl. Ce bitord est renforcé de distance en distance par des liages en chanvre de façon à former de légers renflements qui servent dépaulements et d'arrêts aux mâchoires de la pince B.

Tel est l'ensemble de l'organisation de la belle exploitation de Laroque-Genest, appartenant à la Compagnie chaufournière de l'Ouest. Son directeur, M. Broulhiet, nous a assuré que le groupe de fours appartenant à la même Compagnie, et situé à Bahais, n'est pas moins important.

On pourrait croire que les énormes quantités de chaux fabriquées par ces établissements doivent suffire largement à la consommation, et que la matière attend le consommateur. Il n'en est rien cependant, et l'usine est constamment entourée des voitures des cultivateurs des environs, qui sontforcés d'attendre leur tour, quelquefois plusieurs heures, pour être servis. La Compagnie a dû faire construire de vastes hangars pour mettre à l'abri les charretiers et les chevaux. Au port de Saint- Lô, où la chaux arinve dans les chalands, il règne une activité semblable, et la Compagnie s'est vue dans la nécessité d'y faire construire également des hangars comme aux fours de Laroque.

La chaux est souvent mêlée, par les cultivateurs, avec une substance nommée tangue, qui se recueille à l'embouchure des rivières, et dont il se fait aussi une consommation considérable dans ce département. Pendant plusieurs mois de l'année, 4,000 à 5,000 voitures, attelées de une à quatre bêtes, chevaux, bœufs ou mulets, vont chercher cette matière sur divers points du littoral. La plus grande partie vient de la baie du Mont-Saint-Michel, d'Isigny et de Valognes. Cet amendement arrive aussi au port de Saint-Lô par bateaux; il est livré aux agriculteurs au prix d'environ 3 francs, ou 3 fr. 50 les 1000 kilog., tandis que la chaux grasse se paye 16 francs prise à Saint-Lô, et 15 francs pris à l'usine même.

Les 350,000 kilog. de chaux que la Compagnie fournit journellement pendant certains mois, à l'agriculture du département de la Manche et des départements voisins, ne suffisent pas cependant à la consommation, et d'autres fours moins importants en iivrentencore de très-grandes quantités, quoique bien moins considérables. Le port de Saint-Lô est presque entièrement absorbé par ce produit. Le débarquement des chalands à l'aide de grues et le chargement sur les chariots de transport occupent encore beaucoup de monde, et donnent une grande animation à cette partie de la ville.

11 se consomme plus de 35,000,000 de kilogrammes de chaux grasse par an, provenant seulement des fours de la Compagnie chaufournière de l'Ouest. Cette consommation tend à s'augmenter tous les ans, et la Compagnie se préoccupe de l'installation de nouveaux fours qui

lui permettront de répondre plus aisément aux nombreuses demandes des agriculteurs.

L'immense production que nous indiquons ci-dessus trouve encore un important débouché dans la fabrication d'un engrais dit chaux animal isée , dont feu M. Mosselman s'était fait-Ie promoteur. Ceux de nos lecteurs qui emploient et connaissent cet engrais^ liront sans doute avec intérêt la description de sa fabrication , et ceux qui ne le connaissent pas encore apprendront à apprécier les immenses services qu'il peut rendre à l'agriculture et aux grands centres de population, en restituant au sol un produit fertilisant, et en assurant la salubrité des grandes villes , par l'utilisation de matières perdues en partie jusqu'à présent au détriment de la santé publique.

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