‹ Journal de l'expédition anglaise en Égypte, dans l'année mil huit cent Alfred ThieryChapitre 11 sur 45 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Présentation au Visir. — Caractère des principaux personnages de l’armée turque.

Le 24 , le général Hutchinson partit pour rendre une visite au grand-visir. A environ cinq milles de Birchamps , il traversa le Nil sur un excellent pont de pontons qu’on avait jeté • sur le fleuve afin d’établir une communication facile entre les deux armées. En rettion-

tant à cinq milles vers le nord , il trouva le camp de l’avant-garde turque que comman- ' dait Tahir-Pacha , celui qui se défendit avec tant de valeur contre l’armée française dans le bois de dattiers , au combat de El-Hanka.

Des chevaux superbes , équipés avec la plus grande magnificence , et destinés au général Hutchinson et au capitan -pacha , les attendaient sur la rive du fleuve. Ces deux généraux s’avancèrent , suivis d’un cortège nombreux . vers la tente du grand-visir, qu’ils .

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trouvèrent eutouré de tout le faste oriental , * »

et assis sur des coussins richement brodés. ' ,

Les grands-officiers de son armée étaient , rangés autour de lui ; on distinguait parmi eux . * . le fameux chef des Mamelucks , Ibrahim-Bey , le Reis-Effeudi , Mahomet , pacha de Jérusalem , Tahir Pacha , et le Beer-Bachis. On avait eu soin de disposer des chaises pour les officiers anglais , les seuls auxquels il fût permis de s’asseoir devant le visir. Après les civilités et les salutations d’usage, après avoir essuyé les éternelles cérémonies du café , des sorbets et de la pipe , le général Hutchinson ayant pris congé de Sa Hautesse, se retira dans une tente magnifique qu’on avait préparée pour lui , et / •

une garde d’honneur, composée de janissaires et d’un des officiers du visir, fut chargée de '

veiller sur sa personne.

Cette première présentation fut suivie d’un dîner qui fut entièrement servi suivant les coutumes orientales. Les premiers personnages de l’empire Ottoman y assistaient, et le lecteur lira peut-être ici avec intérêt quelques détails sur les principaux d’entre eux (i).

(i) Ce grand-visir, qui a eu depuis , grâce à l'instabilité du gouvernement turc , un grand nombre de successeurs , s’ap- . . pelait Youssouf. Le capitan-pacha , ou amiral de la (lotte , se » nommait Hussein. Voyez au reste , dans l’introduction , des

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Le grand -visir est un homme d’environ • . soixante-six ans; il a eu le malheur de perdre

• un œil , mais il a été assez adroit pour con- . server sa place , la seconde dignité de l’empire , depuis l’année 1 799 , malgré la honteuse, défaite qu’il essuya à üéliopolis , et les intrigues de ses ennemis. 11 est vrai qu’il est moins redevable de cette constante faveur du Grand- Seigneur à sou habileté, qua la puissaule protection du caya ( gouverneur de la maison de la mère du Sultan), personnage qui jouit de la plus grande influence au sérail. Néanmoins il doit encore redouter beaucoup l’infhience du capitan-pacha : celui-ci est plutôt son rival que son ennemi personnel; mais en Turquie il y a peu de différence entre ces deux noms, et chacun voit sans peine finir le pouvoir , ou môme tomber la tête de celui qui pourrait opposer quelque obstacle à son ambition.

Bien que ce ministre soit tout-à-fait étranger à la politique , et même à toutes les connais- . sauces familières aux nations de l’Europe , il est cependant assez versé dans la littérature orientale , et particulièrement dans la littérature

détails relatifs à ces divers personnages , et à l'influence que les Turcs ont exercée sur les évéuemeus qui ont précédé ou ■ suivi l'expédition anglaise. (A.)

persanne. Ce n’est pas un homme à grands talens ; mais il a eu assez d’énergie pour parvenir à un but très-difficile *à atteindre, celui de soumettre une armée turque à une espèce de discipline.

Fortement imbu des préjugés de sa religion, il attribue tout à une .inévitable fatalité,

11 regarde comme irrésistible le pouvoir qui Fentraîne , soit dans des succès , soit dans des revers ; il ne fait jamais aucun effort pour détourner le cours des événemens , et croirait impie , ou du moins insensé , de chercher à leur résister.

C’est ainsi qu’un joui», à Jaffa , se voyant entouré par une troupe d’Albanais révoltés , qui , se précipitant dans sa tente , le couchèrent en joue , en menaçant de le tuer , s’il ne faisait pas distribuer immédiatement la paie qui leur était due , il répondit , sans s’émouvoir , aux soldats furieux , par le seul mot Peké (très-bien) , et sut leur en impose* par son sang-froid.

Un de ses plus grands défauts est de laisser prendre une trop grande influence à ses favoris, qui tous poussent la rapacité au plus haut degré , exercent en son nom mille extorsions , et se reposent ensuite de leur justification sur son extrême partialité à leur égard.

Son premier favori , le pacha actuel de Jérusalem, que l’on soupçonne d’avoir trempé dans le complot de l’assassinat de Kléber , était autrefois son cuisinier.

L’anecdote suivante fait honneur au caractère du visir.

Il est très-amateur du jeu du géryd ( espèce de lance sans fer) , auquel il est trèsadroit. Ce jeu consiste à poursuivre au grand galop son adversaire , et à lui lancer de toutes ses forces un bâton fait .d’un bois dur et pesant , et long de six à sept pieds : celui qui est poursuivi , doit s’efforcer d’éviter le coup en se penchant le long de ^l’encolure de son cheval. Les cavaliers et les chevaux déploient dans cet exercice une agilité étonnante.

C’est dans un de ces divertissemens qu’un homme de la suite du visir lui lança un géryd , qui l’atteignit si malheureusement , qu’il lui creva un œil. Sa Hautcsse, convaincue que le coup n’était point le résultat d’un dessein prémédité , envoya chercher cet homme , qui s’était caché aussitôt après l’événement. Rempli de crainte pour sa vie , il obéit cependant à l’ordre qui lui était donné , et se présenta tout tremblant. Le visir ordonna alors qu’on lui remit une bourse de mille sequins , et lui enjoignit en même temps de ne plus paraître

désormais en sa présence, parce qu’il pourrait peut-être, dit-il, ne pas être toujours aussi maître de son ressentiment.

Malgré la perte de son œil , le visir est encore un homme d’une belle physionomie.

Son aspect est imposant et une longue barbe blanche, dont il prend le plus grand soin , lui donne l’air d’un guerrier des anciens temps.

Le capitan-pacha avait déployé dans la dernière campagne des talens militaires , qui lui ont valu une grande réputation parmi scs compatriotes , mais qui se réduisent à bien peu de chose , quand on les compare à ceux qu’on exige dans un général des nations chrétiennes de l’Europe. *

.Une ambition qui ne lui permet pas de supporter l’idée d’un rival , une générosité qui va jusqu’à la prodigalité , une activité infatigable , une grande pénétration , une prédilection marquée pour tout ce qui vient des nations de l’Europe , et le vif désir d’améliorer le sort de tous ceux qui l’entourent , tels sont les principaux traits du caractère du capitanpacha ; mais il doit à l’éducation qu’il a reçue dans le sérail , une dissimulation profonde et un esprit d’intrigue qui obscurcissent ses belles qualités.

.11 jouit à Constantinople d’uu grand crédit ,

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qu’il doit à son habileté , et surtout à sa parenté avec le sultan , dont il a épousé une des sœurs. Il est terrible dans la haine qu’il porte aux personnes qui ont assez de pénétration pour découvrir le secret de son caractère et de ses vues ; mais plus son animosité s’accroît , plus ses démonstrations d’amitié deviennent vives; et il ne jette le masque de la bienveillance , que lorsqu’il voit son ennemi entièrement enveloppé dans ses filets.

Néanmoins , c’est , parmi les Turcs , le seul homme qui ait quelques idées un peu étendues en politique. Il a mis la marine ottomane sur un pied beaucoup plus imposant que celui où elle a été jusqu’à présent; et aucun général turc n’est parvenu à discipliner ses troupes aussi bien que lui. Il possède deux bons régimens, ceux d’Abdallah et de Soliman - Aga : ils sont , à la vérité , commandés par des Allemands; mais c’est â son autorité qu’ils doivent leur organisation sur un pied régulier.

Le capitan-pacha a pour le visir un mépris qu’il ne cherche pas à dissimuler. Il fait tous ses efforts pour que son corps d’armée soit séparé de celui de ce dernier , et il désire ardemment qu’on puisse comparer la valeur de ses troupes avec celle des soldats du visir.

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Son orgueil lui fait croire qu’il ne peut que l’emporter dans ce parallèle.

La vivacité de son esprit lui fait éprouver plus de sympathie pour les Français que pour les Anglais , et s’il parvient à se faire nommer visir , poste auquel l’appellent et son rang actuel et ses talens , ses premiers efforts seront sans doute de former un traité d’alliance avec la France , et d’appelêr dés officiers européens pour établir en Turquie une armée régulière et bien disciplinée. Il u réussira probablement dans une partie de ses projets , à moins que les fatigues continuelles , les excès d’opium et les inquiétudes , suite de ses constantes intrigues , ne viennent terminer sa carrière au milieu de son cours.

11 a près de lui un homme qui possède toute

sa confiance et dont il prend les avis dans toutes les occasions : c’est un nommé Isaac Bey, courtisan fin et adroit , qui a habité Paris, et qui est devenu Français dans toute la force du terme. 11 remplacera probablement le capitan-pacha dans ses fonctions.

Isaac Bcy est un flatteur rusé; il possède des manières insinuantes. Son séjour à. Pari s ayant étendu ses lumières , il tenta , par ses écrits , de réformer la religion de Mahomet. Le mufti, comme on peut le penser, fut cruellement

offensé d’une telle impiété et fit proscrire le coupable. Isaac Bey chercha sou salut dans la fuite, et se réfugia près de son maître actuel, qui lui accorda sa protection et son amitié.

Le Rcis effendi, ou secrétaire principal de l’empire, est très-connu en Angleterre, où il a séjourné longtemps comme secrétaire de l’ambassade turque. Sa connaissance des manières et des habitudes dès nations de l’Europe le rendit précieux dans les relations qui eurent lieu entre les Turcs et notre armée. Il parle trèsfacilement le français et sait écrire avec les caractères européens. Il est un des grands favoris du visir , sur lequel il a beaucoup d’ascendant.

Il possède de grands talens , est très-rusé , trèsavare , et l’on suppose qu’il favorise les Français, » pour lesquels il a une grande prédilection.

Les grands officiers de l’empire, tant civils que militaires, accompagnent ainsi le chef de l’armée turque , parce que la Porte, ou le gouvernement , est toujours censée être où se • j trouve l’armée, et que tous les ordres qui se

donnent dans le camp sont supposés être émanés du sultan. C’est ainsi que les choses se passaient jadis, quand les empereurs conquérans commandaient leurs troupes en personne.

Le 25 mai , le major-général Hutchinson assista au divan ou conseil du visir , et parcourut

en suite à cheval toutlecamp. Les troupes étaient sous les armes et rangées par paclialicks ou divisions , mais dans une confusion inimaginable.

Les Turcs ne portent aucun soin à la propreté de leurs camps , où ils laissent pourrir tous les animaux morts; de sorte qu’il est étonnant qu’il n’y règne pas plus de maladies. ,

La principale force du visir, bien que la moindre sous le rapport du nombre , consistait dans les Mamelucks , commandés par Ibrahim Bey. Les janissaires étaient, après eux , les plus renommés ; mais on redoutait leur esprit de mutinerie et de révolte. Les Albanais formaient la partie la plus nombreuse de l’armée : on les regarde connue d’excellentes troupes légères ; mais ils sont toujours prêts à se révolter , et le visir l’a éprouvé plusieurs fois.

La cavalerie se montait à près de cinq mille combattans ; mais elle se composait d’hommes qui n’ont aucune idée de discipline , et auxquels on ne saurait persuader qu’il serait préférable d’agir en masse que de charger en désordre , comme ils ont coutume de le faire. Il résulte de là, qu’ils ne peuvent produire un grand effet contre une armée bien disciplinée (1).

Le grand-visir fit au général Hutchinson plu-

(1) En partant de Jaffa , le grand-visir ne comptait pas plus

sieurs présens d’une grande valeur. Il lui donna, entre autres choses, deux chevaqx superbes très- richement équipés , une tabatière ornée de diamans , et une tente magnifique , toute couverte d& riches broderies.

Le 2 3 , le général Uutchinson retourna à son

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