‹ Journal de l'expédition anglaise en Égypte, dans l'année mil huit cent Alfred ThieryChapitre 6 sur 45 · S- VI · texte numérisé non relu

S- VI

Départ] de Malte. — Station dans l’Asie mineure. ' — Mœurs des. Grecs.

Nous attendions à chaque instant le signal du départ , qui fut donné à plusieurs reprises mais que l’inconstance des vents força de contremander chaque fois.

Enfin , le 20 décembre nous déployâmes noà voiles et nous partîmes avec un bon vent du sud-ouest. Cependant le port est si étroit , que ce ne fut pas sans peine que nous pûmes faire filer successivement nos bâtiiiiens , car nous avions encombré le port de nos vaisseaux autant que l’île de nos troupes.

Ce fut le dernier rivage ami que nous côtoyâmes. Notre divisionétaitcomposéedetrentehuit vaisseaux , presque tous de haut-bord , qu’on avait préparés de manière à recevoir des troupes. Cesbâtimcns ont beaucoup davantage sur les transports ordinaires , en ce qu’ils sont meilleurs voiliers et contiennent plus de monde.

-Le 26 et le 27 , nous fûmes en vue de CaUdie^' Nbus n’avions que peu de vent. Nous pûmes voir distinctement le célèbre mont Ida et son sommet entièrement couvert de neige.

/j6 EXPÉDITION A N Gi AISE

te 28 à la pointe du jour,nou 9 découvrîmes les petites îles de Caso et de Scarpantho.

La dernière , qui s’appelait autrefois Carpathe, a environ vingt-deux milles de longueur et huit milles de largeur. Elle est très-montagneuse et abonde en bestiaux et en gibier.

Elle possède plusieurs carrières et des mines de fer ; mais elle offre peu de bons mouillages. Elle est au pouvoir des Ïurc9 , et les habitans sont Grecs. La seule ville qui existe dans l’île en porte le nom ; elle est située sur la partie orientale.

A deux heures nous passâmes devant la célèbre île de Rhodes; mais bien que nous n’en fussions pas à une grande distance, cependant, comme le temps était brumeux , nous ne pûmes la distinguer que faiblement. La ville principale, qui porte le nom de l’ile, est encore très-belle , quoiqu’elle soit bien déchue de son . ancienne splendeur ; elle possède un bon port, dont l’entrée est étroite et placée entre deux rochers surmontés chacun d’une tour qui en défend les approches. C’est probablement là qu’était la fameuse statue colossale qu’on regardait comme une des sept merveilles du monde. Elle avait soixante coudées de hauteur , et des vaisseaux passaient entre ses jambes avec 'toutes leurs voiles déployées. Sa télé re-

présentait le soleil ; elle tenait une petite maison dans une main , et un sceptre dans l’autre: elle fut renversée par un tremblement de terre; et lorsque les Sarrasins s’emparèrent de l’ilé , en 665 , ils la mirent en pièces et emportèrent l'immense quantité de bronze qu’ils en reti- . rèrent. .

L’air y est salubre , le sol assez fertile , mais mal cultivé , ainsi qu’on doit naturellement l’attendre de la part de ses nouveaux et indolens possesseurs. Le Grand-Seigneur y possède un arsenal de marine très-bien monté , et dirigé par un ingénieur de la marine anglaise.

Vers quatre heures le vent s’éleva avec violence, la mer devint houleuse, le ciel se couvrit d’épais nuages , et tout annonça une tempête prochaine. La nuit fut très-orageuse , et nous ne pûmes, 'sans courir de grands périls, naviguer au milieu des nombreuses îles dont nous étions entourés. Ce temps dura jusqu’au jour, et nous fumes sans cesse balottés d’une manière insupportable par le roulis de nos bâtimens.

Le 39 décembre, le temps fut brumeux dans la matinée , et l’aspect de l’horizon nç nous offrait pas l’espérance de voir bientôt la fin de la tempête dont nous étions assaillis depuis là veille. La flotte était dans une situation très-

48 expédition anglaise

dangereuse , car au milieu du brouillard épais dont nous étions enveloppés, nous pouvions à peine entrevoir l’île de Rhodes , et même nous distinguer les uns les autres. Cependant , à environ une heure , notre inquiétude fut un peu dissipée par la vue d’un rivage que nous supposâmes, avec raison, être la pointe occidentale du golfe de Macri. A deux heures nous entrâmes dans la baie de Marmorice , n’ayant pour tout guide que le vaisseau qui conduisait la tête de la flotte , et que nous suivions à la fde. Cette foule de bâtimens engagés dans le passage étroit et bordé de hautes montagnes qui conduit à la baie de Marmorice ; l’aspect d’un ciel sombre et orageux , que de longs et fréquens éclairs rendaient encore plus effrayant, imprimaient à cette scène quelque chose de terrible et de majestueux qui frappait fortement l’âme du spectateur.

Cette baie, dont la vue est à-la-fois singulière et magnifique, est assez spacieuse pour contenir toute la marine de l’Angleterre. L’entrée , ainsi que je l’ai déjà dit , est étroite , et se trouve placée entre deux chaînes de montagnes qui s’étendent le long du rivage. En pénétrant dans le bassin , les regards se promènent avec admiration sur une vaste nappe d’eau toujours paisible et qui a près de vingt milles de

circonférence. Les hautes montagnes qui la bordent sont rangées en forme d’amphithéâtre. Plusieurs d’entre elles sont recouvertes d’épaisses forêts qui descendent jusqu’au rivage de la mer, et dont les arbres offrent la plus riche variété de feuillage que l’on puisse imaginer. D’un côté d’énormes rochers nus, stériles, escarpés, projetant leurs ombres gigantesques sur la surface des eaux , ajoutent à la variété et à la sauvage grandeur de ce paysage ; tandis que, de l’autre, l’œil se repose avec délices sur des collines verdoyantes au - delà desquelles des montagnes d’une hauteur prodigieuse et dont les flançs sont en partie stériles, et en partie couverts de masses informes d’arbres , élèvent , dans une imposante confusion , leurscîmes orgueilleuses les unes au-dessus des autres.

Ce serait en vain qu’on chercherait à décrire cet assemblage immense de forêts, de montagnes et de rochers, chaque position différente offre aux regards charmés de nouvelles teintes et de nouvelles perspectives ; mais c'est surtout dans une belle soirée que ce tableau devient sublime et enchanteur : lorsque les rayons du soleil couchant répandent leurs riches et brillantes couleurs sur l’horizon, le, paysage environnant se déploie avec une magnificence également au-dessus de tout ce que

fit) EXPÉDITION ANGLAISE

l’imagination la plus vive peut concevoir, et de tout ce que le pinceau le plus habile peut enfanter. *

La ville de Marmorice est située au fond de la baie, presqu’en face de son entrée. Les maisons sont construites en pierres grises, et presque toutes bâties sur un rocher de la même couleur, dont le pied est baigné par la mer ; de sorte qu’il est difficile de distinguer la ville, qui se confond avec les collines adjacentes. Au reste , elle ne consiste qu’en quelques misérables cabanes assemblées sans ordre , et qui donnent d’avance ayx voyageurs une idée de la misère de la population, presque entièrement composée de Grecs. On y voit aussi les restes d’un vieux château fort, dont les remparts sont armés de deux ou trois , pièces de canon hors de service. A notre aspect, les habitans renfermèrent leurs femmes dans cette forteresse ; mais ils les mirent en liberté aussitôt qu’ils aperçurent que nous arrivions avec des intentions pacifiques et amicales.

Les Grecs timides et opprimés de Marmorice sont gouvernés par un aga , qui les tyrannise avec impunité. A l’extrémité de la ville s’élève une jolie mosquée avec un minaret , du haut duquel un iman appelle à haute voix les mahométans à la prière -, devoir qu’ils sont très-ponctuels à remplir. Près de la mosquée

Di(

sc trouvé une fontaine abondante, dans laquelle les Turcs font leurs ablutions avant de pénétrer dans l’intérieur du temple. Peu de peuples sont aussi fortement attachés à leur religion et aussi exacts à en remplir les exercices, que les musulmans. Souvent je les ai vus au milieu des champs , des rues et de la boue , s’agenouiller sur un petit tapis, et, le visage tourné vers l’orient ou l’occident , suivant que le soleil se lève ou se couche , sc prosterner à plusieurs i eprises et offrir ainsi leurs pieux et fervens hommages au grand prophète.

Le 1 janvier >8oi , la seconde division de la flotte arriva dans la soirée ; elle était partie de Malte un jour après nous et avait eu une traversée orageuse.

Le Minolaure , le Northumberland , la frégate la Pénélope quittèrent dans la matinée la baie de Mamorice pour aller croiser devant Alexan- • drie, afin d’empécher qu’il ne pénétrât aucun secours dans cette' place. Ces vaisseaux devaient aller relever le Swiftsure , monté par 1 amiral sir Richard Bikerton , et le Tigre , commandé par sir Sydney Smith , qui avaient ordre dé nous rejoindre.

Plusieurs régimëns se trouVaùt incommodés pdr suite d’un long séjour à bord et par l’usage < ontinuél de viandes salées , le commandant en

chef ordonna de débarquer et de faire camper sur le rivage tous les hommes malades. Cette sage mesure eut tout le succès que l’on pouvait en attendre , et nos soldats furent bientôt rétablis. Le changement de nourriture contribua aussi beaucoup à cet heureux résultat On envoya des bâtimens à Rhodes , à Macri et dans toutes les villes voisines , pour y chercher des bestiaux , des légumes , de sorte qu’il fut possible de faire à l’armée des distributions de viandes fraîches.

C’est un usage reçu dans la marine de ne donner aux troupes de terre que trois quarts de ration. Cette quantité d’alimens a été jugée suffisante pour des hommes qui travaillent peu et qui ne doivent passer qu’un court espace de temps à la mer ; mais dans une circonstance telle que la nôtre, où les soldats, embarqués sur -* des transports dont l’équipage est très-faible , sont obligés de travailler autant que les matelots et forcés de demeurer à bord pendant plusieurs mois, cette ration devient trop faible, et il est juste de leur faire les mêmes distributions qu’aux marins. Sir Ralph Abercromby prenant en considération la position où se trouvaient ses troupes , réclama pour elles près de l’amiral Keith , qui fit aussitôt mettre les soldats sur le même pied qùe les matelots.

ENÉGYPTE. 53

Notre séjour dans la baie de Marmorice paraissait devoir être long , et on annonçait comme certain qu’il durerait quatre ou cinq semaines heureusement que le temps fut très-beau , l’air calme et le ciel serein. Les matinées étaient froides et humides ; mais lorsque le soleil s’élevait au-dessus de l’horizon , la température devenait extrêmement agréable.

Le 1 2 janvier , le î 2° et le 26° régimens de dragons légers arrivèrent de Lisbonne , mais malheureusement sans leurs chevaux. Les officiers étaient seuls montés. Cette circonstance était d’autant plus défavorable, que les chevaux que nous avions reçus de l’intérieur du pays , au nombre de quatre ou cinq cents , étaient si faibles et si mauvais, qu’on ne pouvait les faire servir à Ja remonte de notre cavalerie. Il est impossible de se faire une idée du misérable et bizarre assemblage qu’offraient les chevaux qu’on nous avait fournis : ils étaient de toutes les couleurs , de toutes les tailles , et leurs dos ainsi que leurs pieds étaient dans le plus mauvais état. D’après cette circonstance et plusieurs autres , il ne devenait que trop évident que nous ne devions pas fonder de grahdes espérances sur les secours de nos tardifs alliés les Turcs, et qu’ils ne viendraient seconder l’expédition que lorsqu’on n’aürait plus besoin d’eux.

Le rivage offrait une plaine assez spacieuse pour que deux brigades pussent y manœuvrer ensemble. On débarquait chaque jour les régimens , qu’on exerçait aux manœuvres et principalement aux formations des carrés vides et pleins ; cette disposition est en effet regardée comme la plus avantageuse pour repousser les attaques de la cavalerie, arme qui formait la principale force de notre ennemi , et dont nous étions presque totalement dénués.

Le pays , quoique montagneux , serait susceptible de devenir très- fertile , et s’il était convenablement cultivé , récompenserait avec usure le travail des habitons. Mais que peuton attendre d’hommes indolens , qui ne songent jamais qu’au moment présent et qui ne vivent que pour eux ? Les bois et les montagnes abondent en gibier. On y trouve aussi un grand nombre d’ours et de loups , et surtout de jackals , qui pendant la nuit errent en troupes immenses et cherchent leur proie en poussant des cris avec le même ensemble qu’une meute de chiens bien dressés. Chaque nuit , ils arrivaient régulièrement jusqu’à nos tentes.

On voit à l’est de l’entrée de la baie , sur le somiuçt d’une montagne très-élevée , les restes d’une ancienne forteresse qu’on dit avoir été construite par les chevaliers de Rhodes après

leur expulsion de l’ile de ce nom en i5a3. Us demeurèrent dans cet endroit jusqu a ce que la munificence de Charles-Quint les eut mis en possession de l’île do Malte.

Le 2 1 janvier , à neuf heures du matin , la brigade du major-général Coote , et la réserve , furent embarquées sur toutes les chaloupes de la Hotte, qu’on avait rassemblées à cet effet , et qui , après s’être réunies autour de quelques vaisseaux désignés , s’avancèrent en ligne vers le rivage , où elles s’amarrèrent. Les troupes débarquèrent promptement et se formèrent aussitôt en bataille, en faisant front du côté opposé A la mer. Elles se rembarquèrent ensuite , et les chaloupes retournèrent vers les vaisseaux. Cette manoeuvre fut fréquemment répétée, afin d’accoutumer les soldats à descendre dans les chaloupes , de leur apprendre A s’y placer et A se former en bataille aussitôt qu’ils auraient mis pied A terre. Elle offrait, eu outre, l’avantage de faire connaître d’une manière exacte le nombre d’hommes que les chaloupes de la flotte pouvaient contenir. La sagesse de cette mesure n’avait pas besoin d’être discutée , et l’expérience en a fait reconnaître l’utilité. -

Les habitans des villes et villages circonvoisins , familiarisés avec nous et attirés par la curiosité ou l’appAt du gain, commencèrent

alors à descendre en foule de leurs montagnes. Des provisions de toutes espèces arrivèrent en ahondance , et on se les procurait à assez bon compte , quoique le peuple du pays cherchât à nous rançonner autant que possible. Us mettaient surtout un prix exorbitant à leurs chevaux , dont on acheta un grand nombre. Tous ces chevaux étaient entiers , petits , mais for- ■> tement membres et propres à faire un bon service. Ils sont généralement de poil gris , et c’est , dans ces contrées , la couleur que l’on estime le plus

Tous les Turcs sont coiffés de turbans; ils portent d’amples vestes , des pantalons trèscourts , des pantoufles et une ceinture à laquelle ils suspendent toujours un long poignard et une paire de pistolets. Ils sont, en général, braves , bien faits et très-vigoureux. Leur teint porte l’empreinte d’un soleil brûlant ; leurs cheveux sont rasés, et ils mettent sur leur crâne une petite coiffe qui est qaehée sous le turban. II n’est permis qu’aux seuls descendans de Mahomet , qui $ont en très-grand nombre , de porter des étoffes de couleur verte , et ils se distinguent tous par un turban de cette couleur. On n’aperçoit que peu de femmes , et elles sont tellement voilées et cachées dans leurs longues robes , qu’il est impossible de décou-

Fantassin et Cavalier turcs.

vrir autre chose que leurs yeux , qui sont tellement laids , qu’ils font perdre le désir d’en voir davantage.

Deux bâtimens de guerre turcs , commandés par le capitan bey , le second officier de la marine ottomane , arrivèrent ce jour-là dans la baie. Ces bâtimens sont d’une belle construction et peints avec beaucoup de soin ; mais ils semblent mal calculés pour la guerre.

Le temps pluvieux qui s’éleva , et un vent glacial qui s’engouffrait entre les montagnes , rendirent notre camp sur le rivage humide et malsain ; en conséquence les malades reçurent l’ordre de se rembarquer promptement.

Le 23 janvier , le major-général Moore revint de Jaffa, où il avait été envoyé pour connaître les desseins du grand -visir et pour arrêter, de concert avec lui , les mesures relatives à la cam- ' pagne qu’on allait entreprendre. Le résultat de sa mission était tel que nous devions l’attendre, c’ést-à-dire qu’il ne fallait fonder aucune espérance de succès sur la coopération de Sa Hautesse. Quels secours, en effet, pouvions-nous tirer de troupes désorganisées, composées d’un assemblage d’hommes de toutes les nations, sans aucune discipline , dont le chef n’a presqu’aucune autorité ; qui ne possédaient aucun approvisionnement, et qui , par dessus tout ,

étaient en proie au fléau dévastateur de la

peste ?

On peut, avec justesse , comparer un camp turc à un marché confus ; chaque individu , quel que soitÿfton rang, officier ou soldat, plante sa tente où bon lui semble. Il n’y règne aucune police , on n’y donne aucun ordre relatif à la propreté. On trouve à chaque pas des chameaux et des chevaux morts , entassés avec des immondices de tqptes espèces. On n’y établit aucune garde , aucune védette , même en présence de l’ennemi ; on n’y remplit aucun service militaire , et chacun cherche des vivres et du fourrage pour son compte sans s’inquiéter des autres (i).

11 est impossible d’évaluer la force d’une armée turque. Touto l’autorité du grand-visir n’a pu les contraindre à se laisser dénombrer , et plusieurs révoltes furent le résultat de ses efforts pour y parvenir. Dans les temps de prospérité et de succès , l’armée augmente en nombre , en raison des chances de pillage ; mais éprouve-t-elle un revers , le général se voit entièrement abandonné , et chacun cherche son salut dans la fuite.

(i) Voyez à l’ Appendice , n». II ", les détails sur la composition des armées turques.

Le brigadier général Kœhler, qui avait longtemps demeuré près du visir , était parfaitement familiarisé avec les manières et les coutumes de nos alliés, et connaissait tous leurs projets ; il mourut victime des ravages que la peste exerçait alors parmi eux.

Les généraux français , Julien et Verdier , furent pris par nos croiseurs d’Alexandrie , en voulant passer d’Egypte en France.

Me voyant si près de Macri , qui était la première destination de notre flotte , et ayant beaucoup entendu parler des antiquités qu’on y trouvait , je me déterminai , le 39 janvier , à profiter de l’occasion , et , après en avoir obtenu la permission, je m’embarquai sur un bâtiment de transport avec les majors Hall et Forster. Après une traversée de douze heures , nous entrâmes dans la baie, qui, bien que trèsspacieuse , n’est cependant pas aussi belle et d’un aspect aussi pittoresque que celle de Marinoricc. '

Nous y vîmes le vaisseau du Icapitan-bey , de quatre-vingt-six canons , et qu’on nommait le T oust Bachri > ou Paon de la mer. Nous nous présentâmes devant Son Excellence , qui nous reçut avec la plus grande civilité , et qui; nous proxuitdes chevaux etjuu guide pouf nous conduire à la première ville grecque. Après être

6o EXPÉDITION ANGLAISE

resté quelque temps près du visir , et avoir pris le café avec lui , nous retournâmes sur notre bord. Dans la soirée nous descendîmes sur le rivage , où nous fûmes charmés du caractère sociable et plein de cordialité des habitans , qui nous forcèrent de prendre le café avec eux. Nous examinâmes ensuite les restes d’un amphithéâtre dont plusieurs parties sont encore assez bien conservées. L’arène en est cultivée , et aujourd’hui métamorphosée en un champ de maïs.

Le3o janvier , à huit heures du matin , nous descendîmes à terre , accompagnés par lë drogman ou interprète du Bey. Nous arrivâmes à onze heures à la ville de Macri , d’où , après nous être procuré , ou plutôt après avoir enlevé des chevaux et un guide , au moyen de l’influence toute-puissante du janissaire qui nous escortait , nous nous dirigeâmes sur le village grec de Kaya. Nous y arrivâmes à une heure , après avoir traversé une petite ville turque , située au milieu d’une vaste plaine couverte d’arbres fruitiers , et qui paraît avoir été élevée dans l’intention de contenir dams le devoir les Grecs du voisinage.

Le village de Kaya est situé sur le penchant d’une colline, du côté de la plaine où se trouve la ville turque. Il est composé d’environ trois

EN ÉGYPTE. Gl

Cents maisons , bâties à quelque distance les unes des autres , et par conséquent dispersées sur une grande étendue de terrain. Nous y fûmes reçus avec la plus grande hospitalité.

Rien n’était plus frappant que le contraste qui existait entre les manières de ce peuple réduit à l’eàclavage , et celles de leurs despotiques voisins.

Nous ne quittâmes le village que dans la soirée ; tous les joyeux habitans , hommes , femmes , enfans , étaient rassemblés devant leurs misérables cabanes. Les jeunes gens dansaient au son du lera. Cet instrument ressemble

au violon ; mais il a seulement trois cordes , et produit des sons plus aigres. On en joue également avec un archet , et le plus souvent on s’accompagne de la voix.

11 paraît que Milton avait connu cet instrument en Italie , où on le nomme ribecca.

JVhen the jocund rebeck Sound To many a youth and many a maid Dancing in the checker’d shadc(i).

. L'Allégro.

- (x) Quaud le son joyeux du reheck se lait entendre aux troupes de jeunes gens et de jeunes filles dansant sous l'ombrage. . '

Ces malheureux Grecs semblaient ne pas s’occuper de leur triste sort , et l’expression du bonheur était répandue sur tous leurs traits ; mais nous ne pouvions considérer leurs plaisirs sans une sorte d’affliction, en songeant à la manière cruelle dont ils étaient opprimés parles Turcs.

Les femmes sont généralement grandes , bien faites , et l'élégant et léger habillement des Grecs ajoute encore à leurs grâces naturelles. Elles n’ont point adopté la ridicule coutume des femmes turques de se voiler le visage ; elles semblent , au contraire , se faire un plaisir de «faire admirer leur beauté , qui serait réellement séduisante , si elles ne se défiguraient pas , en quelque sorte , par la grande quantité de petites médailles dont elles se couvrent. Après avoir fait un repas meilleur que celui auquel nous devions nous attendre , nous quittâmes Kaya , enchantés d’avoir fait cette incursion.

Le 3i janvier, nous retournâmes, le matin, de bonne heure , à Macri , et nous nous mîmes à errer au milieu des ruines qui entourent la ville. Elles consistent généralement en tombeaux et monumens construits avec un marbre très-dur, et dont l’emploi, suivant toute apparence , a dû coûter beaucoup de travail et d’ar-

K N EGYPTE. 'Gô

gcnt. D’après l’étendue , la quantité , la grandeur et la magnificence de ces ruines , on doit conclure que Macri fut jadis une ville trèsconsidérable et d’une grande importance.

A juger du nombre des habitans qu'elle dut autrefois contenir , par celui des spectateurs que l’amphithé&tre pouvait recevoir , on peut , sans exagération , l’évaluer à vingt ou vingtcinq mille âmes. La grande quantité d’inscriptions grecques encore visibles , les dimensions des pierres et la construction des édifices prouvent clairement l’antiquité de cette ville. On voit, dans les anciennes géographies, que la ville de Telmessus fut placée dans cet endroit ; et les habitans de Macri , bien que plongés dans l’ignorance la plus grossière , conservent encore le souvenir de ce nom.

Nous visitâmes aussi les restes d’un ancien fort placé sur le sommet d’un rocher presque inaccessible et situé à l’est de la ville. Ce fort n’est pas d’une aussi haute antiquité que celle

des autres ruines. Il offre des traces incontes-

tables d’une construction beaucoup plus moderne, et a probablement été l’ouvrage des Génois.

Le i" février nous descendîmes encore une foisà terre, afin de comparer arec les monumens les esquisses que nous en avions tracées. Nous

fîmes ensuite le tour de l'amphithéâtre, dont % je .dessinai une vue.

Depuis notre arrivée à Maori , j’eus de fréquentes occasions de confirmer l’observation - •

que j’avais faite relativement à la scrupuleuse

exactitude des Turcs dans leurs devoirs reli-

gieux. Rien ne pourrait leur faire enfreindre le jeûne rigoureux qu’ils s’imposent dans cette saison , qu’ils nomment le Rhamadan et qui correspond à notre carême. Ils ne peuvent prendre une goutte d’eau, ni même une seule prise de tabac, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil , et ils sont obligés de se rendre à la prière cinq fois par jour.

A l’est de la ville se trouve une vaste plaine, presque inhabitée , dont le terrain, très-fertile, est mal cultivé.

Dans la soirée nous voguâmes vers une petite île sablonneuse , située vers la gauche de l’entrée de la baie. Elle est entièrement couverte des débris d’une ville qui fut jadis très-peuplée ; on n’y voit plus maintenant un seul habitant. Nous n’y trouvâmes rien de remarquable , mais nous acquîmes la conviction que la ville avait été construite par les Génois.

Dans la soirée du 5 février , nous montâmes de nouveau à bord du vaisseau du capitan-bey, pour prier Son Excellence de nous procurer

en" ÉGYPTE. 65

les moyens de retourner à Marmorlce , car nous . .

craignîmes de prolonger davantage notre séjour^ à Macri , et que pendant ce temps l’armée ne marchât vers sa destination. Nous arrivâmes au bâtiment turc précisément au moment du coucher du soleil, et en montant sur le tillac nous aperçûmes de toutes parts les matelots agenouillés sur de petits tapis , la figure tournée vers l’occident , et absorbés dans de fêrvéntes ' ’ prières. Le jeûne finissait à cet instant , et en descendant dans l’entrepont , nous les vîmes occupés à manger avec autant d’ardeur qu’ils venaient de letre à prier. Ils étaient divisés en bandes de trois ou quatre , rangés autour d’un *

même plat, dans lequel ils puisaient avec leurs doigts. Ce repas ne dura que le temps nécessaire poijr apaiser leur faim ; ils s’accroupirent ensuite d’un air satisfait, et chaque homme prit sa tasêe de café et fuma sa pipe.

Le vaisseau était très-propTement tenu. Les canons des batteries basses étaient du Calibre de 4a. Au centre du bâtiment était une salle très-propre , servant de café. Des hommes y étaient très-occupés à faire du café , qu’ils vendaient aux marins. Après avoir parcouru toutes les parties du Vaisseau , nous entrâmes dans 1 la grande chambïe , où le capitaine et tous les ’• . . 5

licutcnans vivent ensemble. Ils étaient égale- \nent occupés à manger; ce qu’ils faisaient de la même manière et au moins avec autant de voracité que les matelots. C’était pour nous un spectacle dégoûtant que de voir quelquefois cinq ou six mains pleines de graisse se porter au même instant dans le même plat. Aussitôt qu’ils eurent terminé leur repas , ce qui ne fut pas len£ , car on n’y perdit aucun instant à boire ni à causer , tous les convives s’assirent les jambes croisées sur leurs tapis , et on apporta alors les pipeset le café, dont les Turcs ne s’abstiennent jamais. Nous ne pûmes nous dispenser de prendre part à cette partie de leur collation.

Le capitan-bey , qui jusqu’alors avait été occupé à son repas , nous fit avertir qu’il était prêt à nous recevoir ; en conséquence nous entrâmes dans la chambre de Son Excellence, que nous trouvâmes assise sur un tapis et livrée A tout le charme de l’indolence. On nous présenta des pipes , et nous exposâmes ensuite notre demande, qui fut reçue avec affabilité. Nous reçûmes la promesse d’une polacre ou d’un autre bâtiment de transport pour le lendemain. Nous restâmes près d’une demi-heure avec le capitan-bey , qui s’efforça de prononcer quelques mots eu italien ; et après avoir bu le

Diçfitized by Qoogle

café et le sorbet ( i ) , nous prîmes congé de Son Excellence. . * *

Le capitan bey est un homme d’environ soixante ans , et quoique d’un visage rébarbatif, il est néanmoins très- affable , surtout envers les Anglais, pour lesquels il a une grande estime.

Il ne parle point d’autre langage que celui dé sa nation et le grec moderne. Il s’est élevé -de lui-même, du rang de simple matelot , à celui qu’il occupe actuellement. • ■

Le 5 février, le drogman du capitan-bey,

Grec qui parlait très-bien le français , vint nous inforriïer qu’une felouque avait ordre de nous transporter à Marmorice, lorsque nous jugerions à-propos d’y retourner. Pressés de rejoindre l’armée , que nous supposions devoir être sur le point de partir , nous ne perdîmes pas un seul instant , et avant le coucher du soleil nous étions embarqués dans notre petit bâtiment , qui n’était qu’une simple chaloupe sans pont et sans aucune espèce d’abri. Nous

(i) Le sorbet est un breuvage semblable à la limonade , mais renfermant moins d’acide, plus de sucre, et parfumé

avec une grande quantité de musc. On en fait aussi avec du jus d’orange de Séville et’du sirop de tamarin trës«épais. Cette dernière méthode est particulièrement en usage chez les grands personnages. ,

déployâmes notre voile , et poussés par un bon *! vent , nous quittâmes la baie.

Nous passâmes une nuit très-désagréable ; à peine avions-nous assez de place pour étendre nos jambes. La felouque était montée par douze Turcs, du voisinage desquels nous nous serions volontiers passés , car ils étaient extrêmement sales et couverts de vermine. Après une journée d’une chaleur excessive , pendant laquelle les çayons d’un soleil brûlant tombaient verticalement sur nos tètes , nous arrivâmes, vers quatre heures du soir, dans la baie de Marmorice.

Après notre retour , le temps devint excessivement humide et insalubre ; nos soldats tombaient malades , et le nombre des hommes hors de service augmentait de vingt à trente par semaine dans presque toutes les brigades. Notre départ était donc ce qu’il y avait de plus désirable , et la prolongation de notre séjour dans une semblable situation ne pouvait être que préjudiciable au succès de l’entreprise.

Le 9 février , le temps fut sombre et orageux dans toute la matinée. D’épais nuages s’accumulaient sans cesse sur les montagnes environnantes , dont les sommets disparurent bientôt à nos yeux. Vers onze heures , le tonnerre gronda avec un bruit effroyable , et fut accompagné d’une grêle d’une grosseur extraordi-

nairc. Les morceaux en étaient beaucoup plus forts que des œufs de pigeon , et ils étaient chassés avec une telle force , que plusieurs de nos tentes furent renversées ; la pluie tombait en même temps par torrens , et le vent du sudest soufflait avec fureur.

Notre situation pendant cet orage n’était rien moins qu’agréable: nos tentes étaient étendues sur la terre; nous étions trempés jusqu’aux os , et nous avions de l’eau jusqu’au-dessus des chc- # villes , car le rivage était entièrement inondd % par les ruisseaux qui se précipitaient du haut des montagnes voisines. La pluie dura avec la même violence pendant toute la journée , et la nuit qui suivit fut la plus orageuse de toutes celles que j’aie passées sur la terre. Les éclairs se succédaient sans interruption au milieu des épaisses ténèbres qui nous enveloppaient , et leurs flammes éblouissantes ne faisaient que redoubler les horreurs de cette épouvantable tempête.

Au point du jour , le ciel commença à s’éclaircir ; les nuages se dissipèrent lentement , et ^ous pûmes alors reconnaître les ravages que la tempête avait exercés parmi nos vaisseaux.

. Plusieurs bâtimens avaient été enlevés de leurs’

( ancres , et s’étaient considérablement endommagés en s’cntre-choqüant les uns contre les

*f© . EXPÉDITION ANGLAISE

autres. Le long du camp , le rivage était couvert de chaloupes de toutes les grandeurs i dont les amarrages avaient été rompus ; heureusement personne n’avait péri. Combien cet orage nous eût été funeste en pleine mer, puisque scs résultats furent si désastreux dans une baie aussi bien abritée que celle de Marmorice !

Avant le mauvais temps , deux régimens étaient chaque jour employés à couper du bois •pour faire des gabions et des fascines , dont un grand nombre furent confectionnés par des artificiers choisis dans dilférens corps. Les soldats et les marins abattaient aussi une grande quantité de bois de chaulfage pour approvisionner la flotte.

Un cliouisch bacbi ou grand officier de la Porte, arriva à Marmorice pour y accélérer l’arrivée des secours accordés par le Grand-Seigneur , et ordonner le départ des canonnières turques qui se trouvaient à Rhodes ; mais sa présence ne produisit pas un grand effet: cependant les canonnières finirent par nous rejoindre! . ■>' ' #

Ce bachi était accompagné d’un général au service de la Turquie , nommé Campbell. C’était un Ecossais de naissance ; il prétendait avoir été contraint d’abandonner sa patrie à l’âge de dix-

EN EGYPTE. i 7.1

huit ans , par suite d’un duel dans lequel il avait tué son adversaire. Réfugié en Turquie, il y devint renégat , prit du service dans l’armée du Grand-Seigneur , et , de grade en grade , parvint à celui dont il était revêtu. 11 avait été autrefois maître général de l’artillerie et un des grands favoris du sultan ; mais il ne nous expliqua pas par quel motif il n’était plus en faveur. Envoyé à Marmorice , à cause de sa connaissance de la langue anglaise , il espérait que cette mission pourrait lui faire regagner la confiance de Sa Hautesse. Quelques jours après, il s’embarqua sur un sloop de guerre anglais , et fit voile vers Jaffa , où il devait rejoindre le grand visir.

Le 1 7 février , il y eut réunion de tous les officiers -généraux de l’armée à bord du Kent. Sir Ralph Abercromby leur fit connaître scs projets et leur donna ses dernières instructions.

On présuma dès-lors qu’Aboukir serait notre point de débarquement , et que nous marcherions d’abord sur Alexandrie. On donna les

ordres les plus positifs pour économiser l’eau ,

dont on craignait de manquer dans le pays que nous allions occuper (i).

(r) Voj e^ à l’AppentlîCe, u». III , les instructions données à ccl égard à tous les chefs de corps.

Nous reçûmes la fâcheuse nouvelle de l’entrée

à Alexandrie de deux frégates françaises, l’ Égyptienne et lu Justice. Ou ajoutait qu’elles étaient chargées d’une grande quantité de munitions, dont l’armée française éprouvait une extrême pénurie, et qu’elles portaient, en outre, un secours de huit cents artilleurs. Il était trèsfâcheux pour nous que ces bâlimens eussent pu trpmper la vigilance de nos croiseurs et arriver ainsi malgré eux à leur destination.

Dans la matinée du 20 février , tout fut embarqué , et on n’aperçut plus une seule tente sur le rivage. Notre départ de la baie n’était plus retardé que par les vents , qui nous étaient absolument contraires. Les chevaux furent placés à bord des bâtimens venus dernièrement de Smyrne , et que la frégate In Greyhound avait escortés. La baie de Marmorice offrait dans ce moment un assemblage curieux de vaisseaux , de polacres , de chebecs , de felpuques , etc.

fùiyi,

amè’o

S- vn -

J ' Navigation vers 1‘ Égypte.

Le 22 février à six heures du malin 3 le

signal de lever l’ancre fut donné à frord du vais-

EN ÉGïPTE. " ^3

seau du lord Keith, et il fut bientôt suivi de celui de se mettre en marche. En conséquence,

les bâtimens de la flotte commencèrent à sortir

successivement de la baie , et bientôt le contreamiral sir Richard Bickerton , qui était resté en arrière pour voir défiler tous les navires , informa , également par un signal , que la baie était entièrement évacuée. La flotte, poussée par un bon vent du nord , déploya aussitôt ses voiles. C’était un imposant spectacle que celui d’une réunion aussi nombreuse et aussi redoutable de vaisseaux voguant ensemble et paraissant vouloir se dépasser les uns les autres pour atteindre, le premier, les rivages où nous devions combattre.

Le 25 , à-peu-près vers le milieu de notre traversée, le vent changea subitement et devint très-violent ; il continua à augmenter jusqu’au 27 , et ce soir-là il souffla avec fureur. Les vagues se soulevaient comme de hautes montagnes et faisaient éprouver à nos vaisseaux des ' secousses qui les fatiguaient beaucoup. Le roulis était trop fort pour de petits bâtimens tels que les canonnières , les .felouques , etc. ; de sorte que cette partie de notre flotte fut forcée de nous abandonner et de se réfugier, comme elle le put , vers l’ile de Chypre.

Nous avions été remarquablement malheu-

reux , sous le rapport du temps , depuis notre départ de la baie de Marmorice ; cette contrariété nous paraissait d’autant plus désagréable, que nous touchions au terme de notre voyage.

Cependant le vent se calma beaucoup le lendemain matin ; mais toute la journée fut employée à rassembler les bâtimens de la flotte , que la tempête , qui s’était élevée , avait , ainsi qu’on doit naturellement l’imaginer , séparés et dispersés de tous côtés.

Dans la soirée du i ". mars , on distingua à peu de distance un rivage dont la surface s’élevait à peine au-dessus du niveau de la mer; ce qui nous fit présumer que c’était celui d'Alexandrie ou d’Aboukir. Craignant de dépasser le point de notre destination , nous restâmes toute la nuit en panne. Le lendemain matin , nous voguâmes de nouveau vers la terre, . et à dix heures environ , nous jetâmes l’ancre dans la célèbre baie d’Aboukir. Le temps était superbe , et on donna aussitôt le signal de se préparer à descendre à terre. Les troupes étaient remplies d’ardeur et montraient la plus vive impatience pour se jeter dans les cha- \ loupes ; mais tout-à-coup le vent augmenta , et , poussant droit au rivage , occasionna un tel ressac , qu’il était absolument irnpossible d’y aborder. .11 fallut donc contremandcr le débar-

EN A GY PTE. < 7$

quement. On ne pouvait éprouver un contretemps plus fâcheux > et le dépit vint remplacer dans le cœur du soldat ' l’enthousiasme qui l’avait animé. v

La frégate française la Régénérée arriva le i" mars dans le port d’Alexandrie avec deux cents hommes de la 55° demi-brigade, six cents canonniers et une grande quantité de mu- * •

nitions. Le brick le Lodi entra aussi le même jour dans ce port, en annonçant un renfort de cinq mille hommes porté par la flotte de l’amiral Gantheaume.

La baie d’Aboukir, sans remonter plus loin qu’au temps des croisades , fut souvent le rendez-vous d’un grand nombre d’armcmens formidables; mais la destruction de la flotte française par l’amiral Nelson l’a sur-tout rendue célèbre.

Cette baie est très-spacieuse , mais en même temps si peu profonde, que même les transports n’osent pas approcher à plus de quatre ou cinq milles des côtes. Et dans le moment dont nous parlons ici , nos vaisseaux de ligne en étaient éloignés de neuf ou dix milles. C’est néanmoins une très-bonne rade. Après notre arrivée nos marins y trouvèrent une desancres de i’Orieht , une autre beaucoup plus ancienne , et trais autres pattes d’ancre.

Le Foudroyant , commandé par lord Keith, donna sur un débris de vaisseau, qu’on supposa être Y-Orient, coulé àTond dans la batailledu Nil.

Le rivage qui entoure la baie est très-peu élevé au-dessus du niveau de la mer ; il n’offre que quelques monticules sablonneuses, et cà et là quelques dattiers. A l’extrémité de la péninsule d’Aboukir est un fort bien bâti , ayant au centre une tour, sur le sommet de laquelle la garnison paraissait très -occupée à faire des signaux. A un demi mille de cet endroit, se trouve une petite île où les Français avaient établi une batterie de mortiers lors de la mémorable affaire du 1" août 1798. Cette île est inaintenapt connue, sous le nom d’île Nelson.

Immédiatement après notre arrivée dans ces j • parages, nous reçûmes la nouvelle bien triste et bien inattendue de la mort du major M. Kerras , chef des ingénieurs attachés à l’expédition. Venu quelques jours avant la flotte , il avait voulu descendre sur la péninsule pour examiner et rectifier les plans qu’il en avait apportés ; il revenait sur le sloop de guerre le Peterel, lorsqu’il fut poursuivi par une djerme française; une balle perdue l’atteignit au front et le renversa sans vie. Le major Fletcher , qui était avec lui , fut fait ^prisonnier. Quels que fussent nos regrets pour le major M. Kerras , considéré comme

ÇN ÉGYPTE. * 77

homme estimable , ils furent encore augmentés en réfléchissant combien scs talcns eussent été utiles à l’expédition. C’était un ingénieur excellent , actif, entreprenant et infatigable lorsqu’il s’agissait du bien du service, de sorte que sa mort n’était pas moins affligeante pour l’armée que pour ses amis.

Le vent était toujours violent et contraire ; la mer tellement houleuse , que*plusieurs de nos bâtimens furent enlevés de leurs ancres.

Notre position était extrêmement fâcheuse ; placés en face du point où nous devions débarquer , nous ne pouvions y parvenir à cause du mauvais temps. Dans cet intervalle , les Français, instruits de nos desseins,, pouvaient aisément rassembler leurs troupes dispersées et faire toutes les dispositions nécessaires pour nous repousser; chaque instant de délai de notre part ajoutait ainsi à leurs moyens de défense (t).

(i) La côte était dégarnie de troupes et les forts mal approvisionnés. Plusieurs -avis avaient été donnés au général Menou sur les préparatifs que faisaient les Anglais; il les avait tous repoussés et vivait dans la plus grande sécurité , lorsque, le 4 mars 1801 , un courrier du général Friant arriva au Caire avec la nouvelle de l'apparition de la flotte anglaise.

Dans de semblables circonstances , Bonaparte et Kléber avaient tracé à leur successeur la marche à suivre.. Réunissant -> , + •

Trois compagnies du second bataillon du vingt-septième régiment , qui avaient été laissées

toutes leurs forces, ils s’étaient rapidement portéssur l’ennemi. Aussi l’armée , qui s'attendait à marcher sur Aboukir» fut. elle très-étonnée des dispositions que prit le général Menou.

Il ordonna au général Reynier de partir sur-le-champ pour Belbeis, avec deux demi-brigades et l’artillerie de sa division; au général Morand d’aller promptement à Damiette avec cinq cents (tommes de la division Rampon qui , précé- > déminent , avaient été appelés au Caire ; et au général Bron de conduire à Aboukir le 22° régiment de chasseurs, fort seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut attendre des ordres à Boulac. La division du général Lanusse ne partit que le 14 ; et même la 88° , la plus forte demi -brigade de cette division, fut rappelée au Caire le jour de son départ.

Toutes ces mesures étonnèrent les officiers-généraux , qui représentèrent au général Menou la nécessité de rassembler 'promptement l’armée vers Aboukir. Ils lui observèrent que le vrsir ne marcherait pas avant d’être certain du succès des Anglais; qu’on aurait le temps de les battre et de se porter ensuite vers Salahieh avant qu’il pût y paraître ; que dans le cas même où le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait obtenu de légers succès , ses troupes seraient aisément dissipées, lorsqu'elles apprendraient la défaite de leurs alliés; qu’enfin , en divisant l’armée on l’exposait à. des revers, etc. Le général Menou fut sourd à tous ces avis , et ne recevant le lendemain et les jours suivans aucune nouvelle du débarquement , il se persuada qu’il avait fait d’excellentes dispositions.

( Note du traducteur, extraite des ouvrages du général Reyuier et de Martin. )

en Egypte.

à Malte, arrivèrent à bord du liomulus , conduites par le lieutenant-colonel II. Sinith.

Enfin , le 6, le temps devint calme ; cependant la mer était encore tellement agitée , qu’on nepouvait espérer d’effectuer le débarquement Sir Sidney Smith , toujours empressé de déployer son courage, s’approcha de terre avec deux chaloupes armées pour attaquer une canonnière française qui était venue s’embosser devant l’entrée du lac de Maadie ou d’Aboukir. Cette canonnière fut promptement abandonnée , et sir Sidney ayant fait jeter les canons à la mer et démanteler le bâtiment , revint avec un Français , caporal d’artillerie, et un Arabe , qu’il avait fait prisonniers. Le caporal dit à sir Ralph Abercromby que les forces françaises rassemblées pour s’opposer à notre débarquement, pouvaient s’élever à deux ou trois mille hommes. Le 7, le temps continua à s’améliorer et la mer à se calmer. En conséquence, il fut décidé qu’on tenterait le débarquement le lendemain de bonne heure , et on donna tous les ordres relatifs à cette opération. La première division qui devait descendre à terre se composait, i°dc la réserve commandée par le major-général Moore et le général Oakes; 2 0 de la brigade des gardes du major-général Ludlow ; 3° d’une partie de la première brigade formée du second

EXPÉDITION AMILA I S K

bataillon du Royal, et des premier et second bataillons du 54* régiment , sous les ordreft du major-général Coote; et de dix pièces de canon avec le nombre nécessaire de canonniers.

Page 1