‹ Journal de l'expédition d'EgypteChapitre 105 sur 171 · MORT DU GÉNÉRAL DOMMARTIN · texte numérisé non relu

MORT DU GÉNÉRAL DOMMARTIN

hommes blessés dans les pays chauds et qui enlèvent ordinairement le malade.

Le 27 (15 juillet), un Arabe apporta au général en chef une lettre du général .lullien qui annonçait la mort du général Dommartin1 2. Cette nouvelle nous accabla ; elle me causa particulièrement les peines les plus vives, et le chagrin qu’elle me fit éprouver a rendu longtemps mon existence malheureuse; j’ai donné dans la suite bien des moments de ma vie au souvenir de ceux que j’avais passés avec mon général.

Le porteur de cette lettre annonça aussi l’apparition d’une flotte turque portant des troupes de débarquement et dont le nombre des bâtiments augmentait tous les jours. Bonaparte fit de suite ses dispositions pour marcher à l’ennemi, et tous les corps qui se trouvaientau Caire eurent ordre de partir -. A minuit je reçus une lettre du général Andréossy, qui m’ordonnait, de la part de Bonaparte, de partir avec tout l’état-major du général Dommartin, et de me rendre de suite à

1. Il mourut à Rosette, le 22 messidor (10 juillet), dix jours après le capitaine Cœurct.

2. Dans la matinée du 15 juillet (27 messidor), Bonaparte s'était rendu du Caire à Gizeh, pour chercher à atteindre Mourad-Bey, dont la présence avait été signalée vers les Pyramides. Après plusieurs heures de chasse infructueuse dans le désert, il se décida à prendre, dans la nuit du 15 au 10, la route du Bahireh, pour être en mesure de s'opposer au débarquement des Turcs, dont la Hotte venait de paraître en rade d'Aboukir.

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Gizeh poursuivre le quartier général. Je fus le seul qui pus l’exécuter ; mon frère n’était pas encore guéri de ses blessures et Digeon était malade.

Le 2S (16 juillet), je partis de grand matin; mais, retardé par le passage du Nil, j’arrivai à Gizeh lorsque tout le monde était parti. Cependant, commeje vis encore une colonne dans le lointain et qu’elle paraissait arrêtée, je me mis en route, bien décidé à abandonner mon chameau et mes effets si j’apercevais des Arabes. Après une heure de route, je trouvai le parc avec lequel je devais marcher jusqu’à la rencontre du quartier général, qui était déjà loin.

Vers midi, nous fumes arrêtés par un accident. Une roue d’un caisson se brisa ; on n’avait pas de rechange, et l’on futobligéd’en faire une neuve. Il faisait extrêmement chaud et nous étions fort mal organisés; partis avec précipitation presqu’au retour d’une campagne, où nous avions perdu nos chameaux et nos équipages de campement, nous n’avions pas même de tente, le directeur du parc ni moi. Dans l’après-midi, nous aperçûmes entre le désert et nous une longue colonne; nous crûmes longtemps que nous allions avoir affaire à des Arabes ; mais, ayant été reconnaître de près, nous reconnûmes des Français, c’étaient les équipagesdu quartier général. Nous

ARRIVÉE D’UNE FLOTTE TURQUE 27à

nous mimes en marche avant la nuit, mais nous fûmes bientôt arrêtés par un nouvel accident semblable au premier; on remit les ouvriers au travail, et nous vîmes qu’il fallait coucher là. Après avoir fait un repas très léger, nous bivouaquâmes.

Le 29 (17 juillet), de bon matin, la roue étant faite, nous nous mîmes en route. Nous eûmes à traverser des sables qui ralentirent beaucoup notre marche. Nous arrivâmes à midi à Wardan, où nous fîmes halte. Nous nous reposâmes quelques heures sous des arbres dans un jardin et nous repartîmes. Nous eûmes à traverser beaucoup de terres gercées, ce qui fut cause que notre train allait bien lentement. Le soir assez lard, nous arrivâmes près d’un village où étaient campés des Français : c’étaient les administrations. J’y trouvai l’ami Martinet et l’ordonnateur en chef, chez qui je soupai de fort bon appétit. Il y avait là beaucoup de paille ; je me fis faire un bon lit et je dormis bien.

Le 30 (18 juillet), nous nous mimes en roule au lever du soleil. Nous passâmes au travers d’un camp d’Arabes amis et, au bout de trois heures de marche, nous fîmes halte. Une heure après, nous partîmes; nous arrivâmes à onze heures à Terraneh, où nous reçûmes ordre de partir de suite pour rejoindre le quartier général à Rahmanieh.

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Nous n’avions point d’escorte et nous étions fort embarrassés sur le parti que nous devions prendre. Nous nous déterminâmes à partir sur ce qu’on nous dit que les dromadaires n’étaient partis que depuis une demi-heure et qu’en galopant nous pouvions les rejoindre. Nous prîmes le galop avec nos deux domestiques, et au bout d’une heure nous rejoignîmes un détachement de guides et de dromadaires avec lesquels nous marchâmes une partie de l’après-midi. Ayant trouvé de l’infanterie à la halte que nous fîmes, nous repartîmes avec elle, vers les quatre heures. Nous avions rejoint l’armée à cinq heures, et nous fîmes roule avec la 13e demi-brigade, dont nous connaissions le chef. Après avoir marché assez avant dans la nuit, nous nous arrêtâmes sur le bord du Nil, près d’un village. Nous n’avions pu prendre aucune espèce de provisions; nous acceptâmes les propositions du chef de brigade, qui nous offrit de partager son souper.

Le 1er thermidor (19 juillet), avant le lever du soleil, nous étions en marche. Nous traversâmes de fort beaux villages et nous arrivâmes dans un endroit où nous fîmes halte. Nous y trouvâmes de la volaille excellente et nous y fîmes un très bon dîner. Après avoir dormi quelques heures sous un arbre, nous repartîmes â la fraîcheur ; et comme on nous avait annoncé que le

DÉBARQUEMENT DES TURCS

général Bonaparte n’était pas éloigné, nous crûmes le trouver ce soir même. Nous arrivâmes assez tard près d’un village dont les habitants nous apportèrent des œufs et où nous trouvâmes beaucoup de paille pour coucher.

Le 2 (20 juillet), nous partîmes une heure avant le lever du soleil. A huit heures, nous fûmes près du Nil ; là, des gens du pays nous dirent que nous n’étions plus qu’à deux lieues de Rahmanieh. Nous fîmes halte sur le bord de l’eau et une heure après nous continuâmes notre route. Nous arrivâmes de très bonne heure à Rahmanieh et je reçus ordre du général en chef de rester avec le directeur du parc, à qui il donna le commandement de l’artillerie du corps d’armée qui marchait à l’ennemi, ,1e trouvai à Rahmanieh tous les domestiques du général Dommartin;jeme fis détailler toutes les circonstances qui avaient précédé sa mort; je versai bien des larmes ce jour-là, ce qui, depuis fort longtemps, ne m’était pas arrivé. Le général Bonaparte, après m’avoir demandé pourquoi mon frère n’était pas venu, me parladu général Dommartin : « 11 est bien malheureux, dit-il, après avoir « évité la mort dans cent batailles, de périr « aussi misérablement; au reste, il est heureux, « son âme vole dans les nuages. »

Je cherchai à me distraire toute la journée,

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j’étais bien triste. 11 me tardait qu’on se mît en route et d’avoir quelques occupations qui me fissent oublier le sujet de mes peines.

Nous apprîmes à Rahmanieh que les Turcs avaient fait un débarquement à Aboukir près de la bouche du lac Madieh ; qu’après plusieurs attaques vigoureuses, dans lesquelles ils avaient perdu beaucoup de monde, ils avaient pris d’assaut, avec une intrépidité singulière, la redoute palissadée, et que le peu de Français qui ne furent pas tués dans le moment de l’action eurent la tête coupée devant le pacha. Quelques Français avaient capitulé dans le fort; on y avait laissé peu de troupes, presque tout était dans la redoute1. Cette nouvelle avait produit un très mauvais etfet, les Français n’aimant pas celte manière cruelle de faire la guerre. On apprit aussi que l’ennemi se retranchait dans la presqu’île d’Aboukir, sans paraître vouloir aller de suite attaquer Alexandrie ou venir de notre côté.

1. Le chef de bataillon Godard, qui commandait à Aboukir, s'était placé avec 265 hommes dans une redoute construite au sudest du fort, pour tenir l’entrée de la presqu’île, dont le fort occupe la pointe. La défense de la redoute fut compromise par l'explosion d’une provision de poudre ; les Turcs réussirent à enlever d’assaut cet ouvrage (15 juillet). 11 n’était resté dans le fort que 35 hommes sous les ordres du chef de bataillon du génie Vinaehe, qui dut capituler au bout de quarante-huit heures (17 juillet).

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