SIÈGE DU FOUT D ABOUKIR
400 toises derrière la seconde ligne. Le général Lan usse l’investit.
Le rivage où l’année dernière, après le combat naval d’Aboukir, les courants avaient porté les cadavres anglais et français, fut couvert de ceux des Turcs.
Hussein-Mustapha, pacha de Homélie, général en chef de l’expédition, et cousin germain de l’ambassadeur turc à Paris, fut blessé et fait prisonnier avec tous ses officiers; son fils était dans le fort. Nous perdîmes à cette affaire i.000 hommes. Le chef de brigade de dragons I)u vivier, le chef de brigade du génie Crétin, l’adjudant général Leturcq et l’aide de camp du général Bonaparte, Guibert, furent tués.
Nous prîmes à l’ennemi son camp tendu, 24 pièces de canon et beaucoup de caissons.
Le citoyen Faultrier, directeur d’artillerie à Alexandrie, vint prendre le commandement de l’artillerie du siège, et je continuai sous lui les fonctions de chef d’état-major d’artillerie.
L’après-midi dans le moment où nos troupes étaient occupées à rôder dans le camp ennemi, plusieurs Turcs, qui étaient restés enfermés dans des maisons en avant de la redoute, sortirent avec une intrépidité étonnante et traversèrent, le sabre à la main, nos bivouacs; l’un d’eux était monté sur le cheval d’un de nos cavaliers qu’il
282 JOURNAL DE L’EXPÉDITION d’ÉGYPTE
trouva sur sou passage ; ils arrivèrent ainsi jusqu'au bord de la mer. La distance qu’ils avaient eu à parcourir avait donné le temps à quelques troupes de prendre les armes et de se porter entre le fort et eux; ils furent fusillés; ils couraient avec une espèce de frénésie, le sabre à la main, sur des troupes armées beaucoup supérieures en nombre et qui faisaient contre eux des décharges de mousqueterie
Vers les quatre heures, l’ennemi fit une sortie du fort et gagna du terrain; il s’empara de nouveau des maisons qui se trouvent en avant du fort d’Aboukir. Il lit feu de son canon; les chaloupes canonnières continuèrent aussi leur feu et nous tuèrent quelques hommes.
Le parc fut établi hors de la portée du canon de l’ennemi, et j’y campai, avec le directeur Ruty, sous une tente que nous prîmes dans le camp ennemi. Avant la nuit, nous fîmes tourner contre le fort et les chaloupes, les pièces que l’ennemi avait laissées dans la redoute; nous y joignîmes les pièces de 12 que nous avions amenées avec nous.
Le 8 (26 juillet), on somma le commandant du fort, il y eut beaucoup de parlementaires qui
1. On peut rapprocher de la relation de Doguereau le Journal du siège d'Aboukir , œuvre du chef de bataillon du génie Bertrand, classée aux Archives de la Guerre au 1" août 1799 (armée d’Orient).
SIÈGE DU FORT d’aBOUKIR
vinrent au camp et qui allèrent au quartier général consulter le pacha; son fils, son kiaya et la plupart des chefs voulaient se rendre; mais les soldats ne voulaient pas les écouter; ils avaient la persuasion qu’on les ferait périr.
On demanda à Alexandrie tous les objets nécessaires pour pousser vigoureusement le siège; on avait choisi, pour lieu de débarquement, une petite baie à une lieue et demie du fort; on fut fort étonné que, pendant toute la durée du siège, les Anglais n’aient pas gêné cette navigation, qui nous était indispensablement nécessaire pour nos approvisionnements, qu’il nous eût été impossible de faire par terre. On commença les travaux pour l’établissement des batteries.
Le 9 (27 juillet), on commença le bombardement; l’ennemi fit une sortie, nous eûmes beaucoup de blessés dans le village.
Le 10 (28 juillet), plusieurs batteries furent établies sur la droite et la gauche de l’isthme. Plusieurs chaloupes canonnières furent coulées bas; une frégate fut démâtée et prit le large. L’ennemi sortit encore, le général Lannes fut blessé et remplacé par le général Menou1.
Le 11 (29 juillet), nous eûmes en batteries
U Par un ordre du 10 thermidor (28 juillet), Bonaparte prescrit à Menou de se rendre sur-le-champ à Aboukir, pour remplacer le général Lannes, qui vient d'étre blessé.
284 JOURNAL DE L’EXPÉDITION ü’ÉGYPTE
beaucoup plus d’artillerie. !1 arriva des pièces de 24 et des mortiers de gros calibre ; on commença quelques tranchées pour s’approcher du fort.
Le 12 (30 juillet), on continua la canonnade et le bombardement. On avait la plus grande peine à assurer l’app rovisionnement des pièces de gros calibre et des mortiers. 11 y avait encore une bonne lieue de l’embarcadère au parc et beaucoup de sables. Quoiqu’on eût réuni les chevaux et les chameaux de toutes les divisions, ces moyens de transports ne suffisaient pas pour un approvisionnement aussi conséquent ; on avait beaucoup d’artillerie.
On s’empara de toutes les maisons oii était logé l’ennemi et on le rejeta dans le fort, après lui avoir égorgé beaucoup de monde. La 22e légère montra à celte attaque une valeur extraordinaire ; son chef y fut blessé.
Le 13 (31 juillet), on poussa une tranchée jusqu’à la maison qui se trouve à 25 toises du fossé; l’on y établit un poste. On fit un boyau de celte maison à la mer, et l'on plaça quelques batteries plus près du fort.
Le 14 (1er août), on plaça quelques pièces dans la maison pour enfoncer la porte du fort; mais l'explosion fit écrouler un mur sur la batterie ; elle ne put parconséquent remplir son but. Après avoir établi une batterie sur le bord de la mer,
SIÈGE DU FORT d’aBOUKIR 585
on battit la muraille et l’escarpe qu’on découvrait sur la di'oite. Comme on vit le soir que la brèche avançait peu, on ordonna d’augmenter pendant la nuit cette batterie de 2 pièces de 24. On continua le bombardement.
Le 15 (2 août), on recommença le matin à battre en brèche. Le canon produisait le meilleur effet ; nos bombes avaient culbuté l’intérieur du château ; nos mortiers faisaient un feu très vif. L’ennemi n’avait que peu de communications avec l’escadre; il mourait de soif et de faim. Depuis le commencement du siège, on voyait à chaque instant des hommes qui, cherchant à rejoindre les vaisseaux, périssaient dans les Ilots. On fit encore sommer l’ennemi de se rendre ; il refusa. Mais, un instant après avoir refusé une capitulation honorable, ils vinrent en foule par la brèche, jetant leurs armes dans le fossé, se mettre aux genoux de nos premiers postes et demander de l’eau et la vie; ils étaient mourants de soif. Le fils du pacha, son kiaya, beaucoup d’officiers et 2.000 hommes furent faits prisonniers. On trouva dans le château 300 blessés et 1.800 cadavres. Rien de plus affreux que le spectacle de l’intérieur du château ; des hommes mourants de soif étaient ensevelis sous des monceaux de cadavres. On conduisit les prisonniers près d’une citerne, il en mourut un grand nombre après avoir bu et mangé avec trop
286 JOURNAL DE L’EXPÉDITION ü’ÉGYPTE
d’avidité. Nous prîmes dans le fort un petit Turc mourant de soif et sans connaissance, nous espérions le rappeler à la vie et en faire un domestique, mais il mourut la nuit près de nous sous notre tente.
Presque tout le temps de mon séjour à Aboukir, nous et nos chevaux fîmes fort maigre chair. On ne faisait point de distributions et nous ne vécûmes que de ce que nous pouvions trouver de côté et d’autre; fort heureusement nous avions du café et de l’eau-de-vie dont nous faisions grand usage. Sur la fin du siège, nous trouvâmes, cachés sous terre, du blé et de l’orge ; nos chevaux et nos chameaux s’en trouvèrent fort bien. Aussitôt que le siège fut fini, nous profilâmes de l’occasion du départ de quelques troupes pour partir. Ruty et moi craignions bien de rester employés à l’armement de cette partie de la côte qu’on voulait disposer différemment.
Le 17 (4 août), nous partîmes après midi et nous fûmes coucher près de Beïdah. 11 faisait beaucoup de vent; les sables nous aveuglaient.
Le 18 (5 août), nous partîmes de bon matin. Nous suivîmes longtemps le canal1 et nous arrivâmes avant la nuit près d’un village ruiné, où