CHAPITRE X
Kleber, général en chef. — Haute-Égypte : poursuite de Mourad- Bey. — Débarquement des Turcs près de Lesbeh. — Prise d’El- Arich par les Turcs. — Négociations avec le grand-vizir et les Anglais. — Départ pour Salheyeh. — Description de Salheyeh. — Convention d’El-Arich. — Départ de Salheyeh. — Retour au Caire. — Préparatifs pour l’évacuation de l’Égypte.
Quelques jours après arriva le général Kleber. Il ne tarda pas .à laisser voir que son intention était de traiter et de reconduire l’armée en France. Bonaparte, avant son départ, avait envoyé un efTendi 1 au grand-vizir, qui rassemblait alors son armée à Damas; il fut de retour quelques jours après que le général Kleber eut pris le commandement de l’armée. Les propositions qu’il rapporta étaient fort dures; mais cela achemina à une négociation plus suivie et l’on proposa dès lors des lieux de conférences.
1. Méhémet-Effendi, qui avait été fait prisonnier à Aboukir. Bonaparte le chargea de porter au grand-vizir une lettre destinée à entamer des négociations [Le Caire, 30 thermidor (17 août)]. Cette lettre figure, sous le numéro 4364, dans la Correspondance de Napoléon.
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Mourad-Bey battait toujours la campagne dans la Haute-Egypte. Il fut rencontré dans le commencement de fructidor1 par l’adjudant général Morand, qui le surprit dans son camp et lui prit tentes, chevaux et bagages. Il se sauva dans le désert.
Le général Desaix, qui cherchait à se débarrasser de cet infatigable ennemi, organisa deux colonnes mobiles composées d’infanterie montée à dromadaires, de cavalerie et d’artillerie ; ces colonnes partirent de Siout dans les premiers jours de vendémiaire, commandées l'une par le général Desaix lui-même, et l’autre parl’adjudantgénéral Boyer. Le 17 du même mois (9 octobre) 2, cet adjudant général, après trois journées de marche forcée, joignitMourad-Bey dans le désert de Sediman. A peine notre infanterie eut-elle le temps de mettre pied à terre et de réunir ses dromadaires qu’elle reçut la charge des Mameluks et des Arabes réunis; elle la repoussa avec vigueur par
1. Ce fut le 25 thermidor (12 août) que Morand (alors chef de brigade) surprit Mourad-Bey dans le désert de Samhoud. Mourad réussit à se sauver à la faveur de l’obscurité.
2. Boyer arriva, de bon matin, en vue du camp de l’ennemi, entre Sëdiman et Garah. Mourad-Bey réussit à se mettre hors de la portée du canon français et « contemplait l’affaire en fumant sa pipe». (Lettre de Boyer à Kleber, du 18 vendémiaire-10 octobre).
DÉBARQUEMENT DES TURCS
la baïonnette et par un feu de mousqueterie à bout portant. Les dromadaires devinrent l’objet de la convoitise des ennemis; trois fois ils tentèrent de s’en rendre maîtres; mais nos troupes ne s’ébranlèrent point et ripostèrent avec la même valeur à ces attaques réitérées. Enfin les Mameluks et les Arabes prirent la fuite, et notre infanterie, remontée sur ses chameaux, se mit à les poursuivre aussitôt. Nous eûmes dans cette affaire 1 homme tué et 17 blessés. L’ennemi abandonna dans les sables plus de 40 cadavres.
Le général Desaix reçut alors l’ordre de remettre le commandement de la Haute-Egypte au général Friant et de venir prendre celui d’une division de l’armée destinée à marcher contre le grand-vizir, qui continuait à faire des dispositions pour venir nous attaquer quoiqu'on négociât toujours. Souvent il venait des Tartares de son camp à notre quartier général. Le sien s’était avancé à Gaza et son avant-garde était à Khan- Younès. On estimait la totalité de ses forces à CO. 000 hommes, dont la majorité de cavalerie. De notre côté on renforça les postes d'El-Arich. et de Katieh. La division Reynier fut portée à Belbeiset àSalheyeh.
L’ennemi nous menaçait aussi d’un débarquement du côté de Damiette. M. Smith pressait
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beaucoup les Turcs, qui arrivèrent en partie près de Lesbé au commencement de vendémiaire. Ils augmentèrent successivement; on comptait 53 bâtiments le 8 brumaire (30 octobre). La côte fut sondée depuis Tineh jusqu’au Boghaz, et la passe fut marquée par des bouées ; des chaloupes canonnières furent établies sur cette ligne.
Le 7 brumaire (29 octobre), à la faveur de ces chaloupes, l’ennemi s’empara d’une tour située à un quart de lieue en mer, à l’embouchure du Nil1 ; il y établit un poste et une pièce d’artillerie.
Aussitôt que le général Kleber fut prévenu de ces dispositions d’attaque, il fit partir, le 12, (3 novembre), pour Damiette le général Desaix avec 2 bataillons et environ 150 dragons ; mais il arriva lorsque tout était terminé.
En effet, le 10 brumaire (1er novembre), à la pointe du jour, l’ennemi exécuta son débarquement et jeta à terre du premier transport environ 4.000 hommes, qui s’occupèrent aussitôt à se retrancher; le point qu’ils choisirent est celui situé entre la rive droite du Nil, la mer et le lac Menzaleh.
Le général Verdier, qui était campé entre Lesbé et la côte, intruit de cette descente, marcha sans délibérer, attaqua et passa au fil de l'épée
1. C'est la tour du Boghaz, vieille fortification presque eu ruines.
DÉBARQUEMENT DES TURCS
près de 3.000 Turcs, n’accordant la vie qu’à environ 800 d’entre eux, qui implorèrent sa clémence. On prit à l’ennemi 32 drapeaux, une pièce de 24 et 4 pièces de campagne avec leur approvisionnement. Parmi les prisonniers on trouva Ismaël-Bev, kaimakan de Seïd-Ali-Bey, commandant la division turque, ainsi qu’un commandant de caravelle et plusieurs officiers.
Le kaimakan assura que les troupes de débarquement destinées à cette expédition étaient au nombre de 8.000 hommes, tous janissaires d’élite sortis de Constantinople, il y a à peu près trois mois, et dont environ la moitié avait été mise à terre.
Nous perdîmes dans cette journée 22 hommes tués et 07 blessés ; parmi les premiers se trouvait le brave chef de la 2e, Desnoyers1.
Le 18(9 novembre), un coup de vent força les bâtiments ennemis de s’éloigner delacôte; ils ne reparurent plus.
L’espérance que nous avions de retourner en France s’accroissait de jour en jour; les négociations continuaient, et il y avait lieu de croire que
■1. La 2° demi-brigade d'infanterie légère.
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l’échec que venait d’éprouver l’ennemi le rendrait moins lier et plus traitable. Le général Kleber avait envoyé un adjudant général1 à Jaffa pour quelques ouvertures plus particulières; il l’avait chargé de proposer des plénipotentiaires et un lieu de conférences. On parlait du général Desaix et de l’administrateur général des finances2. Sur la fin de frimaire, on sut définitivement qu’ils devaient se rendre à bord du vaisseau le Thésée et qu’ils traiteraient de l’évacuation de l’Egypte.
Cependant, dans le commencement de nivôse, nous apprîmes que le grand-vizir faisait des dispositions pour passer le désert ; l’armée eut ordre de se tenir prête à partir.
Quelques jours plus tard, on apprit qu’El-Arich était bloqué, et bientôt on sut qu’après neuf jours de siège ce fort avait été pris et que la plupart des troupes qui y étaient avaient été massacrées3.
Peu de jours après, le grand-vizir annonça au général Kleber, par un Tartare, qu’il n’avait
1. Morand; il avait été nommé adjudant général le 21 fructidor (7 septembre) et attaché à l’état-major général.
2. Poussielgue. Kleber leur donna, le 16 frimaire (7 décembre), les pouvoirs pour négocier.
3. C’est le 22 décembre que les Turcs investirent El-Arich. Le fort était défendu par moins de oOO hommes, sous les ordres du chef de bataillon du génie Cazals. Le 29 décembre, la rébellion d’une partie de la garnison permit aux Turcs de prendre pied dans le fort; ils en massacrèrent les défenseurs. L’intervention du colonel anglais Douglas sauva Cazals et la poignée de soldats qui étaient restés fidèles au devoir.
PRISE ü’eL-ARICH PAR LES TURCS 297
point été le maître d'empêcher le carnage qui avait eu lieu à El-Arich; que les troupes, fatiguées d’errer dans les déserts, manquant de tout, voulaient venir en Egypte et se battre, et qu'il était instant de terminer.
Il y avait déjà longtemps quele général Desaix et le citoyen Poussielgue étaient en mer ; et l’on ne savait où ils étaient. Lorsqu'ils étaient partis, c’était moins dansl’intentionde négocier sérieusement que pour gagner du temps ; ils étaient chargés de faire des propositions qu’on savait bien ne pas devoirêtre acceptées par l’ennemi. La prise d'El- Arich et le mécontentement qui éclata sur plusieurs points de l’armée1 déterminèrent le général en chef à envoyer un de ses aides de camp2 porter des instructions précises aux plénipotentiaires.
De son côté il résolut de se porter sur Salheyeh pour y attendre l’ennemi s’il voulait nous attaquer, ou pour être plus près du grand vizir si les négociations avaient lieu.
Le 15 nivôse (5 janvier), le quartier général partit avec une partie de l’armée; nous arrivâmes le soir au fort de Birket-el-fladji, où nous campâmes3.
1. Ce mécontentement se manifesta par des actes collectifs d'indiscipline, notamment à Damiette et à Alexandrie.