ATTAQUE ET PRISE DE BELBEIS
forts où ils se défendirent le reste du jour. La nuit fut employée de noire côté à disposer l'attaque. On établit, dans la partie supérieure de la ville, une batterie à 15 toises du fort qu’occupait l’ennemi; elle battait parfaitement la gorge de cet ouvrage, qu’on eût facilement ouvert en quelques heures de canonnade. Les Turcs, qui mouraient de soif et qui prévirent l’effet de la nouvelle batterie, proposèrent de se rendre ; ils demandèrent qu’on leur permît de rejoindre l’armée ottomane et d’emporter leurs armes. Cette dernière condition leur étant refusée, ils continuèrent leur feu; mais, dominés par le nôtre, ils éprouvèrent une perte considérable. Ils recommencèrent à parlementer, envoyèrent deux chefs au général Kleber ; à la suite de nombreuses allées et venues, après avoir témoigné beaucoup de méfiance, ils se rendirent à discrétion, demandant qu’on leur permit de retourner auprès du vizir et de laisser à quelquesuns d’eux les armes nécessaires pour se défendre contre les Arabes.
Le 1er germinal (22 mars), ils sortirent de la place vers midi. La crainte d’être égorgés aussitôt qu’ils en seraient dehors leur fit faire les plus grandes difficultés; ces hommes, qui ne connaissent point la bonne foi dans l’exécution des traités, craignaient le sort qu’ils nous eussent
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réservé en pareille circonstance. Il fallut, pour les tirer du fort, que les principaux officiers en fissent sortir une douzaine à coups de bâton ; et tous suivirent, se serrant les uns contre les autres, tous les yeux dirigés sur les armes des soldats qui étaient postés pour les garder. On les conduisit près d’une citerne où ils purent se désaltérer : ils mouraient de soif. Pendant qu’on s’occupait de les désarmer, l’un d’entre eux, animé par le désespoir et par le fanatisme, s’écriait qu’il préférait la mort ; et, s’avançant contre le chef de brigade Latour-Maubourg, aide de camp du général en chef, il lui tira un coup de fusil à bout portant; la balle ne fit qu’enlever son épaulette. A l’instant tous ceux à qui on avait laissé des armes les jetèrent, disant qu’ils ne méritaient plus de les conserver et que leur vie était à nous. Le coupable fut puni de mort sur-le-champ par nos grenadiers, et l’on ne laissa des armes qu’aux chefs. On leur fit prendre aussitôt la route de Salheyeh ;le général Reynier, avec sa division, les suivit de près.
Nous trouvâmes 10 pièces de canon dans la ville et dans les environs, non compris celles qui étaient dans le fort el que nous avions laissées lors de l’évacuation. Parmi les premières étaient 2 pièces anglaises semblables à celles qu’on avait enlevées à l’ennemi à Aboukir et qui por-
BIVOUAC A SENIKAH
taient la devise Honni soit qui mal y pense ! Les
Turcs partirent de Belbeis au nombre de 800, laissant beaucoup de morts dans cette place ; les puits et les magasins du fort en étaient comblés.
Pendant que cela se passait, le général Leclerc battait l’estrade sur la route de Salheyeh et dans l’intérieur des terres, afin de reconnaître s’il ne s’y était point jeté quelque parti. Le 7e régiment de hussards ramena le Ie'' (22 mars), au matin, 45 chameaux avec leurs conducteurs; l’escorte était composée de Mameluks et d’Osmanlis. Ces gens déclarèrent qu’ils étaient chargés de porter au Caire, à Ibrahim-Bey et à Nassif- Paeha, une partie de leurs bagages ; ce lut alors que le général Kleber apprit avec certitude que le vizir avait chargé ces deux chefs de se mettre à la tête de la révolte du Caire ; et c’est ce qui l’engagea à faire marcher sur cette ville les généraux Friant et Donzelot avec 5 bataillons, quelques pièces d’artillerie et un détachement de cavalerie. Il leur donna pour instruction de maintenir les communications entre tous les forts jusqu’à son retour, et leur recommanda d’éviter des attaques qui pourraient nous causer des pertes très considérables. Le général Kleber avait cru pouvoir affaiblir son armée de ce corps, estimant que les forces du vizir devaient être bien diminuées, par suitedesdétachements qu’il avait
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envoyés au Caire et de la dispersion résultant de la défaite.
Le 1er germinal (22 mars), quatre heures après le départ de la division du général Reynier, le quartier général se mit en marche aveclabrigade du général Belliard et le 7e régiment de hussards. Au bout d’une heure de chemin, un Arabe escorté par un détachement de notre cavalerie apporta au général en chef une lettre du vizir et une autre du chef de brigade Baudot. Youssouf-Pacha proposait d’arrêter la marche des deux armées, d’établir des conférences à Belbeis (il croyait notre armée encore à El-Khanqah) et d’entrer dans de nouvelles explications pour l’exécution du traité. Kleber renvoya l’Arabe à la division Reynier et lui dit d’attendre là sa réponse.
Une heure avant la nuit, nous arrivâmes au village de Senikah, à deux lieues et demie ou trois lieues de Belbeis, et nous y bivouaquâmes. Nous bûmes avec délice d’excellente eau que nous y puisâmes dans une citerne; elle était beaucoup meilleure que celle que nous avions bue à Belbeis, et nous avions très chaud. Les prisonniers turcs, qui n’avaient pu suivre la division Reynier, couchèrent aussi dans ce village; notre voisinage paraissait les inquiéter beaucoup. Ils n’osaient cependant pas trop s’écarter de nous à cause des Arabes.
AFFAIRE DE KORAIM
il y avait beaucoup de paille dans cet endroit; j’en fis un bon lit et je dormis fort bien après avoir fort mal soupe, car nos provisions étaient bien minces ; pour avoir moins d’embarras, nous avions eu ordre de ne point emmener de chameaux ; deux dromadaires portaient, pour tout notre état-major, ce qui était le plus indispensable.
Le 2 (23 mars), nous partîmes au lever du soleil et bientôt nous devançâmes la brigade du général Belliard pour arriver de bonne heure à la division du général Reynier. A peine étionsnous à une demi-heure en avant de l’infanterie que nous venions de quitter, que nous entendîmes une canonnade. Il était facile de juger que la division Reynier était attaquée, et qu’aller la rejoindre avec un petit corps de cavalerie c’était courir le risque de se faire écraser par les forces supérieures de l’ennemi, qui ne devait pas manquer de nous apercevoir et de quitter les au très pour tomber sur nous. Nous continuâmes toujours, et ce fut seulement, lorsqu’en approchant on entendit plus distinctement la canonnade et la fusillade, que le général parut s’apercevoir qu’il allait s’enfourner dans un mauvais pas; il envoya ordre au général Belliard de presser sa marche, mais, au lieu de l’attendre, il continua fort mal à propos de se diriger sur Indivision Reynier, qu’on put juger
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être attaquée près de Koraïm. Un rideau, qui se trouve à la droite de ce village et derrière lequel étaient l'ennemi et notre division, nous permit d’approcher jusque sur ces hauteurs de sables sans que les Turcs aient pu nous apercevoir. Ce ne fut que là que nous-mêmes pûmes voir la position de la division Reynier et des Turcs, qui l’entouraient avec 3 ou 4.000 hommes de cavalerie, qu’une canonnade tenait à bonne distance.
Le général Kleber, jugeant que l’ennemi, dont quelques cavaliers vinrent nous reconnaître, allait sur-le-champ engager une charge dont nous nous retirerions difficilement (n’ayant, outre les officiers d’état-major, qu’environ 200 hommes de cavalerie), fit prendre le galop pour tacher de gagner la division ; notre cavalerie à droite et l’état-major à gauche appuyèrent vers le village, dont les habitants nous parurent d’abord tranquilles spectateurs. Le corps ennemi fit un mouvement subit et se jeta précipitamment sur nous, en poussant des cris horribles. Il fallut recevoir la charge; elle fut tellement impétueuse que l’artillerie des guides n’eut pas le temps de se mettre en batterie; elle fut prise et les conducteurs taillés en pièces. Dans cette mêlée, tout ce qu’on put faire fut de s’occuper chacun de sa défense. Les habitants de Koraïm et beaucoup d’Arabes qui s’étaient tenus dans le
ARRIVÉE A SALHEYER
village, nous voyant enveloppés de toutes parts, animés à la vue de quelques têtes des nôtres qu’on tenait déjà au bout des piques, nous crurent perdus; et toute cette multitude, armée de fourches et de lances, nous assaillit sur notre gauche. Le danger était extrême, lorsque le 1 Ie régiment de dragons accourut de la division pour nous secourir; nous reprîmes aussitôt l’offensive et repoussâmes vivement l’ennemi, qui laissa le champ de bataille jonché de ses morts*.
Le général en chef reçut un coup de lance, qui ne le toucha que de la hampe et ne le blessa pas; notre ami Paultre1 2, aide de camp du général, fut blessé d’un coup de sabre à l’épaule et d’un coup de pique dans les reins; il fut assez heureux pour ne pas tomber de cheval et se tirer de la mêlée. Nous eûmes deux domestiques de notre état-major qui furent tués, et les deux dromadaires qu’ils montaient furent pris. Presque tous les domestiques qui avaient de semblables montures eurent le même sort; dans le moment île la charge, ils ne purent nous suivre et restèrent en arrière.
Nous rejoignîmes le carré du général Reynier,
1. Dans ses Mémoires (p. 231 à 233), le général Desvernois (qui servait alors comme capitaine au 7“ bis de hussards) donne une description assez mouvementée de ce combat de Koraïm.
2. Lieutenant d’artillerie, auteur de la carte, dont un extrait accompagne le présent volume.
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auquel se réunit, une demi-heure après, celui du général Belliard; et l’ennemi disparut, se retirant vers Salheyeh.
Le général en chef renvoya alors l’Arabe avec une réponse aux propositions du vizir, dans une lettre écrite à son aide de camp Baudot. 11 lui laissait entrevoir la possibilité de renouer de nouvelles négociations, lorsque ceux dont la mauvaise foi avait occasionné la rupture donneraient des garanties suffisantes ; il lui rappelait qu’il n’avait tenu qu’à lui de continuer une suspension d’hostilités en attendant des nouvelles de l’amiral anglais et finissait en l’assurant de son amitié et de son estime, tout en le prévenant de son dessein de marcher sur Salheyeh.
Nous continuâmes bientôt notre route. La chaleur était très grande et, après deux heures de marche, nous fîmes halte près d’un village; nous mourions de soif, et un vent bridant du midi1 nous causa un abattement excessif ; les soldats se disputaient l’eau qu’on tirait d’abord avec peine des citernes, faute de cordes.
Nous n’eûmes absolument rien à manger, le peu qui nous restait avait été pris avec nos dromadaires ; et, comme tous les autres étaient dans le même cas, nous fûmes obligés de souffrir beaucoup de la faim. Après deux heures de halte nous repar-