CHAPITRE XII
Départ de Salheyeh. — Campement à Belbeis et à El-Merg. — Retour au Caire. — Révolte de Roulak. — Nassif-Pacha arrive au Caire avec les Mameluks. — Mustapha-Aga est empalé. — Insurrection générale du Caire. — Négociations avec Mourad-Bey. — Affaire de Choarah, près Damiette. — Arrivée de renforts devant le Caire. — Attaque et prise de Boulak. — Attaque du Caire. — Négociations avec les chefs de l’insurrection. — Le Caire capitule. — Reprise de Suez sur les Anglais. — Rentrée de l’armée au Caire. — Arrivée du capitan pacha avec une escadre. — Assassinat du général Ivleber.
Après avoir donné ordre au général Reynier de rester à Salheyeh avec une partie de sa division, pour prévenir le retour des troupes qui avaient pris la route du désert et dissiper celles qui s’étaient jetées dans la province de Charkieh, Ivleber se disposa à reprendre la route du Caire. Nous partîmes de Salheyeh à trois heures après midi avec la 88e demi-brigade, deux compagnies de grenadiers de la 61e, le 7e de hussards et les 3e et 14e de dragons. Nous marchâmes jusqu’à huit heures et demie et nous nous arrêtâmes près d’une enceinte renfermant une vingtaine de cabanes. L’obscurité lit que nous ne reconnûmes pas trop l’endroit où nous étions et, pour nous
DÉPART DE SALHEYEH
réunir tous, on fut obligé de faire longtemps de très grands feux de paille. Il y avait heureusement abondance de paille dans cet endroit; elle servit à nous coucher et à nous chauffer.
Le 4 (25 mars), au matin, nous reconnûmes cet endroit pour le même où nous avions bivouaqué la veille dans les environs du lac; nous partîmes au jour et nous arrivâmes de bonne heure à Koraïm. Le quartier général fit balte près du Santon où nous avions essuyé la charge de l’ennemi, tandis que les troupes firent une expédition dans le village, et le pillèrent après avoir tué 150 à 200 hommes. La veille, on était assez occupé des troupes du vizir et l’on avait différé la punition que méritaient ces coquins, qui étaient tombés sur nous avec les autres quand ils avaient vu que nous étions les plus faibles. Un cheik, qui s’était toujours bien conduit à notre égard, vint demander grâce au général en chef pour sa famille et quelques-uns de ses amis; il lui donna une sauvegarde pour le temps de l’exécution.
Quand cette correction fut achevée, nous nous mimes en marche et bientôt nous arrivâmes au village de Senikah, où nous rencontrâmes un convoi de vivres venant du Caire, dont partie fut distribuée de suite et le reste envoyé à Salheyeh. Les habitants nous apportèrent des poules et des œufs, et nous commençâmes à faire
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meilleure chair. Un baril d’eau-de-vie qu'on nous envoyait du Caire nous fut aussi d’une grande ressource.
En arrivant à Belbeis, nous eûmes un temps affreux ; la pluie tombait et un vent brûlant roulait des tourbillons de poussière qui nous ôtaient la respiration. Nous eussions beaucoup souffert cette nuit si nous eussions été obligés de bivouaquer; heureusement il nous arriva une tente qu’on nous envoyait du Caire et nous reposâmes dessous assez à notre aise.
Nous eûmes quelques détails sur les événements qui s'étaient passés au Caire; et comme nous entendîmes le canon toute la nuit, nous présumâmes que la révolte durait encore.
Le 5 germinal (26 mars), nous partîmes de Belbeis au lever du soleil. Nous fîmes halte à El-Menaïr. Nous eûmes mauvais temps toute la journée. Le soir, à la nuit, nous campâmes près du village d’El-Merg, à gauche du bois de dattiers. Les habitants furent pillés toute la nuit; les soldats qui n’avaient pas de vivres leur prirent leurs moutons; ils vinrent le matin reconnaître leurs baudets, et on les leur fit restituer. Dans tous les pillages, les Turcs, domestiques des Français, étaient à la tète et volaient encore plus que les autres ; ilsbat taient ceux qui se plaignaien t.
Le 6 (27 mars), nous partîmes de bon ma-
CAMPEMENT A EL-MERG
tin ; on entendait la canonnade et le feu de la mousqueterie. Arrivés à la Coubbeh, nous nous arrêtâmes un peu pour nous réunir et former les carrés; ensuite nous appuyâmes sur notre droite, nous dirigeant sur Boulak, où nous jetâmes quelques obus qui firent peu d’effet. Nous entrâmes dans la maison du quartier général, par le jardin, où nous dressâmes nos tentes1.
L’ennemi avait ses batteries dans les maisons qui se trouvent au fond de la place Esbekieh; les principales étaient celles de la maison du Milanais, du cheik El-Bekri et une troisième entre les deux premières, assez près d’un gros arbre, près de la salle de spectacle. Les maisons depuis celle du payeur, en faisant le tour de la place jusqu’à la nôtre, qui était déjà brûlée, étaient occupées par les Turcs, qui faisaient feu par les fenêtres et des créneaux.
De notre côté, nous avions fait un boyau traversant la place depuis la maison du quartier général jusque près de celle du payeur. Une batterie de quelques pièces était placée au milieu de cette ligne, sous des arbres et contrebattait celles de l’ennemi qui étaient en face. Une redoute élevée à la porte du quartier général et qui
1. Le quartier général était établi sur la place Esbekieh, dans l'ancien palais de Mohammed-bey-el-Elli. Les jardins communiquaient avec la campagne ; on pouvait donc y pénétrer, en contournant le Caire par le nord-ouest.
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flanquait notre ligne, était armée de plusieurs pièces qui battaient directement la batterie de la maison du Milanais. Une troisième batterie était placée près du café Marcelin.
Nous occupions les différents forts autour du Caire, ainsi que la citadelle. Les communications avec le fort d’ibrahim-bey et Gizeli étaient rétablies depuis l’arrivée du général Friant.
Nous eûmes alors les détails suivants sur les événements qui s’étaient passés depuis notre départ du Caire.
Quelques heures après le commencement de la bataille d’Héliopolis, la rébellion avait éclaté dans la ville de Boulak. Les habitants, dirigés par un petit nombre d’Osmanlis, élevèrent des drapeaux blancs et s’armèrent de fusils et de sabres qu’ils avaient tenus cachés. Ils sortirent des murs et se portèrent avec fureur contre le fort Camin, dont la garnison n’était que de 10 hommes. Le commandant les fit canonner à mitraille, et ils ne tardèrent pas à se disperser. Les plus fanatiques s’obstinèrent à l’attaque jusqu’au moment où le général Verdier, qui commandait alors, envoya contre eux des tirailleurs ; secondé par une sortie du quartier général, le feu de ces troupes obligea les insurgés à se retirer après avoir perdu beaucoup de monde. Dès