INSURRECTION GÉNÉRALE DU CAIRE
Le général Friant, parti de Belbeis, arriva sur ces entrefaites avec 5 bataillons. Il repoussa l’ennemi sur tous les points; mais les succès mêmes qu’il obtint lui firent juger combien il était diffîcile de pénétrer dans la ville. De quelque part qu’on se présentât, on trouva dans toutes les rues des barricades en maçonnerie de 12 pieds d’élévation et à deux rangs de créneaux ; il y avait en avant un fossé très profond et très large. Les terrasses et les appartements des maisons voisines étaient occupés par les Osmanlis, qui s’y défendaient avec le plus grand courage. Deux chefs de brigade furent blessés en attaquant ces retranchements; l’un d’eux, le citoyen Conroux1, jeune homme de grande espérance, mourut de ses blessures.
Les insurgés déployèrent une activité que la religion seule peut donner dans ce pays ; on déterra plus de 20 pièces de canon enfouies depuis longtemps; ils établirent des fabriques de poudre, parvinrent à forger des boulets avec le fer des mosquées, les marteaux et les outils des artisans qui s’empressaient de les offrir. On forma des magasins de subsistances au moyen des provisions des particuliers, qui sont toujours très considérables. Ceux qui portaientles armes ou travaillaient aux
1. Chef de brigade de la 61' de ligne. Le chef de brigade Maugras, de la 75", fut également blessé, mais peu dangereusement.
retranchements avaient seuls part aux distributions. Le peuple ramassait nos boulets et celles de nos bombes qui n’éclataient pas, à dessein de nous les renvoyer ; et comme ces projectiles ne convenaient point aux calibres de leurs bouches à feu, ils entreprirent de fondre des mortiers et des canons, industrie extraordinaire dans ce pays, et ils y réussirent1.
On arrêta les progrès de l’ennemi en mettant le feu à la file des maisons qui fermaient la place Esbekieh, à la droite du quartier général; une partie du quartier copte fut aussi incendiée, soit par nous, soit parles insurgés.
Telle était la position du Caire lorsque nous y arrivâmes le 6 (27 mars) au matin.
Le général en chef envoya l’ordre de venir au Caire à la division Reynier ainsi qu’au général Belliard après l’occupation de Damiette; il rappela également plusieurs détachements. Il fallait la réunion d’une grande partie de nos forces pour bloquer la ville; cette opération devait intimider les insurgés en leur ôtant la possibilité de se retirer du Caire quand ils le voudraient. On pressa l’envoi de Damiette des fers coulés dont on commençait à manquer et l’on entreprit des tra-
1. Les Archives du Comité d’artillerie possèdent un rapport du chef de bataillon Bert, directeur de l’artillerie du Caire [14 floréal (4 mai)], au sujet de la découverte de la fonderie de canons des Turcs et de l’arrestation du fondeur, nommé Girguès.