Mots laissés en blanc sur le manuscrit
406 JOURNAL DE L’EXPÉDITION d’ÉGYPTE
Nous nous y arrêtâmes pour manger et faire rafraîchir nos chevaux et nos dromadaires. A dix heures nous continuâmes notre marche. Arrivés à Belbeis, nous trouvâmes la division du général Reynier campée ; elle était arrivée depuis deux jours. Comme le commandant du détachement ne put s’arrêter qu’une heure, et que mon cheval était déjà extrêmement fatigué, je lui demandai de me laisser seulement 4 soldats dromadaires pour rester en arrière avec moi et m’escorter jusqu’au Caire, parce que, ne pouvant le suivre, je différais mon départ jusqu’à la nuit, à la faveur de laquelle j’espérais ne faire aucune mauvaise rencontre. Je fus à la tente du chef de brigade Faure commandant l’artillerie de la division qui avait un campement fort bien organisé ; j’essayai de dormir, mais j’étais déjà si fatigué que je ne pus clore l’œil. Après dîner je fis mes dispositions pour partir et, à la nuit, je me mis en route. Tant que la lune nous éclaira et que les traces des voitures furent visibles, nous fîmes bonne route; mais, dès que l’obscurité nous les fit perdre, nous nous jetions sans cesse à droite ou à gauche. A El-Menaïr, nous trouvâmes un convoi de 300 chameaux qui y avait fait halte et qui nous donna bien quelques inquiétudes, lorsquede loin nous aperçûmes des feux de bivouac; nous fûmes rassurés, lorsque la sentinelle nous cria : Qui
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vive ! En sortant du village, les deux hommes qui marchaient en avant se jetèrent à droite dans le désert et nous égarèrent; fort heureusement je m’en aperçus avant que nous ayons été assez éloignés pour ne plus pouvoir retrouver les traces du chemin, que nous rejoignîmes après avoir cherché assez longtemps et non sans peine; dans cette partie, le terrain était sablonneux et les traces de notre artillerie nous firent retrouver le chemin ; s’il eût été dur, comme dans beaucoup d’endroits, nous eussions été fort embarrassés. Mes conducteurs avaient assez l’habitude de se régler sur les étoiles ; mais, comme le temps était couvert, ce qui est bien rare en ce pays, lorsqu’elles disparaissaient, ils nous dirigeaient mal. Fatigué d’être sur un cheval qui pouvait à peine se soutenir et dont les mouvements étaient bien durs, tant il était harassé, je montai sur mon dromadaire, dont le trot me secouait très rudement; nous atteignîmes enfin Birkel-el-Hadji. Jamais route ne m’avait paru si longue. Nous nous égarâmes encore à une lieue de là, parce que le terrain était pierreux et dur et que la route n’était pas tracée; nous fîmes au moins double chemin. Persuadé que nous étions dans une mauvaise direction, j’étais au moment de me décider à mettre pied à terre pour attendre le jour et dormir sur le sable, lorsque
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l’aboiement des chiens qui rôdent toutes les nuits autour de la \ille des morts, dont nous n’étions pas éloignés, nous fit connaître où nous étions; il nous donna, pour continuer, un courage dont j’avais bien besoin dans l’état de souffrance où je me trouvais, à cause de la fatigue excessive résultant d’une course de 25 lieues, au trot, sur un même cheval. A trois heures du matin, j’arrivai à mon logement et j’appris,, avant de me coucher, que le général Songis avait reçu un ordre pour m’envoyer en France1, nouvelle qui était bien faite pour me faire oublier mes fatigues, puisqu’elle satisfaisait mon désir le plus vif, celui de retourner en France.
A mon réveil, je fus trouver le général Songis; il m’annonça que le Ministre lui avait écrit de France pour mon retour en Europe; qu’il solliciterait du général en chef, après l’événement qui occupait alors et dont on espérait encore une issue favorable, les moyens d’embarquement et de passage sur un vaisseau français. Je lui répondis que, dans les circonstances où nous nous trouvions, je ne songeais point à quitter l’armée et que mon intention était de partager son sort
1. Il existe aux Archives administratives de la Guerre une lettre du ministre au commandant de l’artillerie de l'armée d’Orient [14 pluviôse an IX (3 février 1801)]. Elle dit que le Premier Consul approuve le retour du chef de bataillon d’artillerie Doguereau ; elle prescrit de lui en donner l’ordre et de lui en procurer les moyens-
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et de rester en Égypte, jusqu’à ce que l’ennemi eût été forcé de se rembarquer. Une longue suite de victoires, une grande confiance dans les troupes les plus aguerries et les plus éprouvées qu’ait eues l’armée française, donnait tout espoir de réussite, et, malgré que le général en chef en inspirât peu par lui-même, nous étions loin de prévoir la suite de désastres qui mit fin à cette grande expédition.
Le quartier général était prêt à partir, attendant, pour décider son mouvement, les nouvelles soit d’un débarquement de l’armée anglaise qui menaçait les côtes vers Alexandrie, soit de l'arrivée de l’armée ottomane par le désert.
Bientôt on apprit1 que l'armée anglaise avait effectué son débarquement le 17 (8 mars), près du fort d’Aboukir; que le général Friant, qui commandait à Alexandrie, avait vainement voulu s’y opposer et avait été obligé, après quelques pertes, de se retirer sur celte place 2. Aussitôt