ENTRÉE AU CAIRE
putations des habitants du Caire, qui annonçaient leur soumission et la fuite d’Ibrahim-Bey avec ses Mameluks dans la province de Charkiéh ; les habitants de Boulak amenèrent des barques.
Le 5 (23 juillet), on passa le Nil et l’on entra au Caire. Le quartier général arriva le soir. Bonaparte s’établit dans la maison de Mohammed-Bey-el-Elfî sur la place Esbekieh. Les habitants avaient pillé une partie des maisons des beys; nous trouvâmes en feu celle d’ibrahim.
Je quittai la division Bon et repris mes fonctions d’aide de camp près du général Dommartin. Nous fûmes d’abord logés dans la maison de Manfouc-Bey; mais, la trouvant pillée, nous la quittâmes le lendemain pour aller dans celle de Mourad-Bey le jeune, où nous trouvâmes des meubles et beaucoup de ressources.
Les principaux habitants de la ville, les cheiks, les ulémas, les agas et le kiaya du pacha (lequel était parti avec Ibrahim), vinrent saluer le général Bonaparte, qui les reçut avec beaucoup d’amitié et leur promit sûreté et protection.
Mourad-Bey s’était retiré vers la Haute- Egypte; la division du général Desaix fut destinée aie poursuivre. Ibrahim était à El-Khanqah, réuni à beaucoup d’Arabes. La cavalerie et la division du général Bon marchèrentà sa rencontre; Bonaparte se prépara lui-même à le poursuivre.
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Le 20 thermidor (7 août), le quartier général partit du Caire1; nous fûmes déjeuner à El- Ivhanqah; on en avait déjà déposté l’ennemi, qui s’était retiré sur Belbeis ; nous continuâmes notre route l’après-midi et nous bivouaquâmes près d’El-Menaïr, où nous arrivâmes fort tard.
Le 21 (8 août), de grand matin, on se mit en route pour Belbeis, où nous arrivâmes à midi ; Ibrahim était parti.
Le 22 (9 août), nous fûmes coucher à Koraïm, village habité par des Arabes très voleurs, quoiqu'ils soient cultivateurs. Nous étions bivouaqués sous des orangers; comme les nuits étaient alors très douces et que nous étions encore très mal outillés pour les campements, nous ne dressions pas nos tentes.
Le 23 (10 août), on partit de grand matin pour Salheyeh, où l’on apprit qu’était campé Ibrahim. La troupe marchait lentement; le quartier général était toujours très en avant. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée des bois de Salheyeh, on envoya reconnaître; on trouva les Mameluks campés fort tranquillement; on leur donna
1. Doguereau commet une erreur initiale d'un jour qui se continue jusqu’au retour de Bonaparte au Caire. Ce fut le 8 août seulement (21 thermidor) que Bonaparte se mit en marche pour chasser lbrahim-Bey de l’Egypte. Les divisions Reynier, Lannes et Dugua avaient été mises en mouvement les jours précédents.
Le combat de Salheyeh fut livré le 24 thermidor (11 août).
COMBAT DE SALHEYEH
l’éveil, ils chargèrent leurs chameaux. Le général Bonaparte était indécis; nous étions très peu nombreux, tous à cheval et mal montés, l’infanterie à plus de deux lieues en arrière.
Cependant la précipitation avec laquelle Ibrahim et ses Mameluks partirent pour traverser le désert, la tranquillité avec laquelle nos tirailleurs les harcelaient, firent juger qu’ils ne voulaient pas se battre et qu’ils nous craignaient. Chacun pressait de les charger; notre cavalerie, un peu animée par l’espoir de piller une si riche caravane1, brûlait du désir d’attaquer.
L’ordre de charger fut donné au 22e de chasseurs et au 3e de dragons ; les officiers d’étatmajor qui se trouvaient là se joignirent à eux; nous étions à peu près deux cents hommes.
Avant d’arriver à l’ennemi, nous fîmes dans les sables au moins une lieue et demie. Le premier peloton formé par les chasseurs fut environné dans un instant par les Mameluks; on se sabra, ou plutôt nous fûmes sabrés; le second peloton n’eut que le temps de se mettre en bataille et d’en imposer à l’ennemi par une contenance ferme; ceux du premier peloton qui se sauvèrent de la mêlée se retirèrent derrière le
1. Ibrahim-Bey s’était emparé d'une importante caravane revenant de la Mecque au Caire. Après la défaite des Mameluks, la plus grande partie de ces richesses tomba entre les mains des soldats français.
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second, sur lequel caracolaient déjà quelques Mameluks, qui vinrent tuer des serre-files avec une ardeur étonnante. On allait recevoir une charge de leur part, lorsqu’une décharge des carabines des dragons, qui leur hlessa beaucoup de monde, les fit reculer et tourner bride. On fut pendant dix minutes pêle-mêle; la bonne contenance de nos troupes a seule pu nous sauver. Ils étaient plus de huit cents hommes, bien montés, bien armés, excellents cavaliers. Nous eûmes à cette affaire quatorze hommes tués et vingt-huit blessés. L’ennemi ne laissa que quelques morts sur le champ de bataille ; mais la cavalerie qui les suivit en trouva beaucoup sur la route; enchâssés dans leurs selles, les chevaux peuvent emporter souvent les cavaliers morts. Ils nous abandonnèrent quelques mauvaises pièces de canon, tirées par des chameaux1.
Nous revînmes coucher à Salheyeh où l'on apporta les blessés; nous campâmes sous les palmiers.
Le 24 (11 août), nous restâmes à Salheyeh; le général fut reconnaître les environs de ces bois de palmiers qui enferment les différentes habita-
1. Les détails fournis par Doguereau confirment l’appréciation que les Journaux de Damas, de Detroye et de Laugier, permettent de porter sur le combat de Salheyeh : mal engagé, il coûta cher aux Français, et n'eut pas les résultats décisifs que l’on était en droit d’espérer. Voir Expédition d'Egtjpte , t. 11, p. 314 à 377.
RETOUR AU CAIRE
lions d’Arabes qu’on appelle Salheyeh ; nous ne bûmes que de très mauvaise eau ; le Nil était à cette époque très bas, les mares épuisées.
Le 25 (12 août), nous partîmes à onze heures de Salheyeh avec la cavalerie . A quatre heures nous étions à Koraïm; nous y apprîmes la perle de notre escadrcà Aboukir; un aide de camp du général Kleber en apportait la nouvelle; il était également porteur de gazettes arrivées par un bâtiment venu de France. Après deux heures de halte, pendant lesquelles nous les lûmes, nous nous mîmes en route. Nous étions très fatigués en arrivant fort tard à Belbeis, où nous couchâmes sur le sable jusqu’à quatre heures du malin.
Le 26 (13août), nous fûmes déjeuner à El-Khanqah et nous continuâmes notre route sur le Caire, où nous arrivâmes très tard. Nous revîmes notre logement avec beaucoup de plaisir; bien fatigué, je fus très satisfait de trouver un bon lit.
La vie que nous menâmes nous ennuyait beaucoup, quoique nous fussions plusieurs jeunes gens réunis; elle était si différente de celle que nous avions menée en Europe que nous eûmes beaucoup de peine à nous y accoutumer. La chaleur était considérable ; on ne pouvait sortir ; d’ail-
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leurs où aller se promener? au milieu dessables, des décombres, encore eût-il fallu des escortes; aux portes de la ville on était assailli par les Arabes. Nous avions peu de livres; nous désirions ardemment retourner en France.
Un sérail, où deux de nos camarades surent s’introduire et d’où ils amenèrent des négresses, fit dans les premiers jours passer quelques moments ; on en fut bientôt las. Les promenades à âne formaient quelquefois nos parties de plaisir; nous allions, chacun de nous sur ces montures, courir la poste dans les rues de la ville où le soleil ne darde point; ces animaux sont excellents en Égypte; ils courent toujours au galop avec une ardeur incroyable; il est plus difficile de les arrêter que de les faire marcher. On trouve de ces montures dans toutes les rues; Lanier court derrière et on fait beaucoup de chemin en peu de temps. Nous passions les soirées à faire des bouillottes 1 ; quelquefois nous allions chez le général en chef où l’on se réunissait le soir. Nous allions à Gizeh assez souvent accompagner le général
I. Il est souvent question du jeu dans les mémoires relatifs à la campagne d’Egypte, ainsi que dans les correspondances. Cette passion sévissait non seulement parmi les officiers, mais encore parmi les gradés inférieurs; elle avait provoqué des mesures de répression, au cours de la traversée de Toulon en Egypte; elle se perpétua pendant toute la durée de l’occupation française. La bouillotte était particulièrement en faveur. Sa vogue lut très générale à l’époque du Directoire et du Consulat.
DESCRIPTION DU CAIRE
Dommartin, qui y formait des établissements d’artillerie; le chef de brigade Songis en était directeur.
Le Caire, ville capitale de l’Eygpte, est situé au pied du mont Mokattam, à une demi-lieue du Nil, à peu près à 40 lieues de ses bouches. Elle est sur la lisière du désert. Célèbre parmi les Turcs à cause de sa grandeur et particulièrement de sa sainteté, elle n’offre aux Européens que le tableau dégoûtant de la réunion de 400.000 âmes du peuple le plus hideux et le plus malpropre. Les maisons, mal bâties, et les unes sur les autres, ne sont séparées que par des rues très étroites, où l’on respire la fumée et l’odeur des sales cuisines turques; il en est où deux hommes de front ne pourraient marcher.
Les bazars où l’on vend le sucre et celui des cordonniers sont assez propres; ils sont bâtis sur le modèle de ceux de Constantinople.
Cette ville renferme une très grande quantité de mosquées; les plus célèbres sont celles de Gama-el-Azhar et du sultan Hassan; ces édifices, en Europe, exciteraient peu la curiosité. Elles sont très révérées des Turcs.
Les principales places du Caire sont celles de Birket-el-Fil et Esbekieli ; elles forment, pendant l’inondation, des lacs sur lesquels on se pro-
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mèneren^barque, et des jardins lorsque les eaux se sont retirées. Il n’y a pas de bazars sur ces places; les maisons qui les environnent sont celles des gens riches ; celles de la place Birketel-Fil étaient presque toutes aux Mameluks.
Les maisons de bains sont en très grand nombre; la loi de Mahomet ordonne aux Turcs de se baigner. Les mêmes servent pour les hommes et pour les femmes, mais à des jours différents. La malpropreté y règne généralement; les mêmes linges servent à différentes personnes. On entre d’abord dans un appartement dont le milieu est à ciel ouvert, et où se trouve un réservoir ; autour sont des lits, mauvais grabats destinés à recevoir ceux qui sortent du bain, et qui viennent ordinairement y dormir quelques heures; c’est là qu’on se déshabille.
Un garçon de bain, après vous avoir enveloppé la tête et le corps de serviettes, vous conduit dans des bains de vapeur, qu’on a peine à supporter quand on y entre pour la première fois et où l’on transpire beaucoup. Après vous avoir rompu les membres et vous avoir frotté le corps avec une espèce d’étoffe de serge, on vous conduit dans un grand bassin où l’eau est presque bouillante; on vous savonne en sortant de l’eau et, après avoir apporté d’autres linges, on vous
DESCRIPTION DU CAIRE
conduit au lit de repos; là on est encore une heure à vous manipuler le corps et à tirer les doigts des mains et des pieds ; c’est la jouissance divine dont parle Savary, auteur de Mémoires sur l’ Ég y pte 1 .
Tous les gens riches ont leurs bains dans leurs maisons.
La ville est dominée par la citadelle, qui l’est elle-même par le Mokattam. Les rues et les maisons de la citadelle sont comme celles du Caire; c’est là que demeurait le pacha. Elle a trois enceintes; la partie de celle comprise entre les tombeaux et la porte où aboutit l’aqueduc est encore très solide ; elle donne une idée de la solidité qu’elle dut avoir autrefois. Ony remarque une citerne de toute beauté, les restes du palais et du temple de Saladin, ainsi qu’un puits très profond où l’on descend par un très bel escalier.
Autour de la ville sont les tombeaux; c’est la réunion d’une infinité de petites maisons où sont i-enfermés les morts de chaque famille ; elles sont bâties en pierre, et l’on peut dire que les maisons des morts sont beaucoup plus habitables que celles des vivants; elles sont infiniment plus jolies
1. Dans son Journal, conservé aux Archives de la Guerre, le chef d'état-major du génie Detroye décrit également les bains d'Egypte et conclut : « Je n'ai rien trouvé de voluptueux dans toutes ces cérémonies et j’avoue même que j’ai plutôt souffert que joui dans l’opération. Un bain de cette espèce coûte 30 ou 40 sols. »
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à l’extérieur. Des décombres environnent la ville ; ils la séparent de Boulak et du Vieux-Caire. Ce sont les deux ports de l’intérieur de l’Egypte ; là sont les magasins.
Les habitants mâles et femelles, dans la classe du peuple, sont extrêmement laids; les enfants sont hideux; on aperçoit à peine leurs yeux qui sont toujours couverts de mouches. L’habillement des hommes consiste en une espèce de chemise bleue ou blanche l’été; l’hiver, elle est en laine ou en poil de chèvres; quelques-uns portent des caleçons. Ceux qui ne vont pas nupieds portent des sandales rouges ou jaunes. Leur tête est couverte d’une calotte rouge autour de laquelle est un turban. L’habillement des femmes est à peu près le même ; leurs chemises sont plus longues; leur tête est couverte d’un voile, leur figure cachée par un linge toujours saie nommé barco; celles qui ne vont pas nu-pieds ont des bottes rouges ou jaunes1.
1. La description du costume des femmes peut être complétée par ces notes (inédites) du général Dugua: « ... Les femmes se couvrent le visage avec une espèce de masque de toile de couleur qui leur descend depuis le dessous des yeux jusqu’aux genoux. Couvertes de ce ridicule accoutrement, elles relèvent leur chemise de manière à montrer souvent plus que le haut de la cuisse. Elles laissent leur poitrine à découvert, de manière à laisser voir des tétons qui tombent jusqu’au bas du ventre. Dans cet état, elles se trouvent au milieu de vingt hommes, tout nus, sans que les uns ni les autres paraissent s’occuper de l’indécence de leur ajustement. » ( Archives historiques de la Guerre.)
DESCRIPTION DU CAIRE
Les gens riches ont de belles figures ; ils sont très bien habillés. Leurs femmes sortent peu, elles vivent dans les sérails avec leurs esclaves ; leur parure fait leur principale jouissance, et elles l’étalent souvent aux bains où elles se réunissent.
La plus grande partie des habitants sont Turcs ; les Coptes, les Grecs, les Juifs et les catholiques forment le reste de la population ; chacunede ces religions a ses ministresetses temples. Il y a plusieurs couvents au Caire dans le quartier des Francs, nommé Mouski.
11 arrive au Caire tous les ans des caravanes venant des côtes d’Afrique, et particulièrement une du Maroc, pour se rendre à la Mecque; elle seréunità celle du Caire, d’où part le tapis qu’on envoie tous les ans au Prophète et dont le départ est l’objet d’une cérémonie brillante.
11 arrive, tous les ans, et quelquefois plusieurs fois dans l’année, des caravanes d’esclaves noirs venant de Darfour, Sennaar, Dongola et Borgou. On les réunit dans un bazar destiné à les recevoir etoù l’on va les acheter ; les marchands sont abyssins. On fait le marché de ces malheureux, comme en Europe celui des chevaux ; mâles et femelles sont nus, à l’exception d’un linge à la ceinture ; ils paraissent indifférents sur leur sort. L’esclavage des noirs est un état très heureux en
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Egypte. Les femmes sont achetées pour tenir compagnie aux femmes, ou être occupées aux travaux du ménage ; les mâles sont les garçons de boutiques et souvent deviennent les enfants adoptifs de leurs maîtres ; ils ne sont achetés que par les gens riches ; leur sort est beaucoup plus heureux que celui des pauvres Egyptiens.
Leur figure est marquée de cicatrices qu’on leur fait pour les embellir; les femmes ont des anneaux aux pieds, aux mains, aux oreilles et souvent au nez dont une des narines est percée; elles ont leurs cheveux noués par tresses et remplis de graisse.
Les Abyssins qui les vendent sont moins noirs qu’eux, ils ont le nez moins écrasé ; ils portent une très longue chemise bleue ou blanche; ils ont les cheveux longs et ne portent rien sur la tête.
La plupart de ces esclaves sont des noirs de l’intérieur de l’Afrique enlevés par les Arabes, ou faits prisonniers dans des batailles. On les vend au Caire, depuis 40 jusqu’à 150 piastres, selon leur âge, leur beauté ou leur force ; les plus jeunes ont huit, ou neuf ans; ceux qui n’ont pas eu la petite vérole, maladie très dangereuse pour eux, se vendent moins cher1.
L Au moment de l’arrivée des Français, les caravanes venant du centre de l’Afrique amenaient environ 1.200 esclaves. Elles en