‹ Journal de l'expédition d'EgypteChapitre 37 sur 171 · EL-MENA1R · texte numérisé non relu

EL-MENA1R

Menaïr des troupes qui avaient dû s’y rendre le matin2. Nous étions, y compris les domestiques, 8 personnes, dont 2 canonniers d’ordonnance avaient seuls des fusils. Nous n’avions pas fait une lieue que nous vîmes venir des Arabes; nous fûmes longtemps inquiets; ils passèrent assez près de nous sans s’arrêter; ils avaient été attaqués par Bonaparte. Encore saisis de crainte, ils crurent probablement, comme nous étions derrière une digue, que nous étions beaucoup et placés là pour les attendre. Quand nous vîmes qu’ils s’éloignaient, nous continuâmes sans rien voir jusqu’à El-Menaïr; nous déjeunâmes sous des palmiers; on nous dit que les troupes arrivées le matin étaient allées sur la droite.

Les habitants furent très honnêtes à notre égard, et ce n’étaient pas les procédés ordinaires de ces messieurs envers ies hommes égarés. Les équipages arrivèrent au moment oû nous montions à cheval. Mais nous préférâmes continuer notre route; nous fussions arrivés trop tard en attendant qu’ils eussent fait halte et en suivant leur marche lente.

En sortant du village nous aperçûmes des Arabes sur la crête d’un petit rideau, à notre droite. Ils nous escortèrent pendant une lieue, en gardant toujours la même distance. Ils n’osèrent nous attaquer; ils étaient en petit

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nombre et savaient qu’il y avait des troupes à El-Menaïr.

Nous arrivâmes avant la nuit à Birket-el-Hadji ; nous y fîmes rafraîchir nos chevaux. Le commandant du fort nous donna une escorte de 10 hommes d’infanterie; et, après une heure de halte, nous partîmes. Il faisait nuit; nous rencontrâmes près de la mosquée un détachement de dragons à pied qui allaient en remonte. Nous arrivâmes à huit heures au Caire, bien fatigués; le général en chef n’arriva que deux heures après nous; il avait attaqué plusieurs tribus d’Arabes et enlevé beaucoup de chameaux.

Nous couchâmes pour la première fois dans notre nouvelle maison sur la place Esbekieh ; nous nous trouvâmes tous mieux logés.

Déjâl’on faisait des préparatifspourl’expédition de Syrie. Bonaparte avait envoyé, le 5 fructidor [22 août), à Djezzar, paclm d’Acre, un officier qui fut mal accueilli et qui revint sans réponse1. Ce

1. C’était le chef d’escadron Calmet Beauvoisins, employé à l’état-major général. Bonaparte lui ayant donné l’ordre, le 22 août, de se rendre en mission auprès de Djezzar-Pacha, il quitta le Caire le 24, s'embarqua à Damiette pour la Syrie, mais ne put obtenir d’être reçu par le pacha. L’échec subi dans cette mission valut à cet officier la disgrâce de Bonaparte (Voir l 'Expédition d'Egypte, t. II, p. 533 à 539, ett. 111, p. 189).

AHMED-EL-DJEZZAIl

cruel despote comprit très mal ses intérêts; ses ports eussent été l’entrepôt de toutes les marchandises et productions de l’Egypte; nous en eussions tiré tout ce qui nous eut été nécessaire. On devait croire qu’il ne manquerait pas une si belle occasion de satisfaire ses désirs d’amasser de l’or; il était d’ailleurs ennemi des Mameluks, et pacha rebelle à la Porte. Son alliance nous eût aussi été très utile, en nous permettant de tirer de la Syrie beaucoup d’objets dont nous manquions en Egypte. Bonaparte lui ayant écrit une autre lettre le 29 brumaire Djezzar fit couper la tète au porteur ; la vie de cet homme est remplie de pareils traits.

Son nom est Ahmed; Djezzar, qui signilieen arabe « boucher », est le surnom que lui méritèrent les nombreux assassinats qu’il a commis; c’est un titre dont il se glorifie. Né Arnaute1 2, un crime l’obligea de s’expatrier. 11 vint en Egypte prendre service chez un bey. Son caractère féroce et entreprenant le fit bientôt distinguer; son maître le chargeait des coups de main ou des assassinats, qu’on voyait souvent se

1. Il s’agit probablement de la lettre, qui figure dans la Correspondance de Napoléon , sous le numéro 364-4, à la date du 29 brumaire an Vil (19 novembre 1198).

2. Ou Albanais : les deux dénominations sont également employées dans les documents de l'époque.

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renouveler sous le gouvernement des Mameluks. Sa férocité finit par le faire craindre de son maître même; il s’en aperçut, et craignant le sort de tant d’autres de ses victimes, il s'enfuit à Constantinople. 11 y prit du service et fut employé en qualité de porte-drapeau dans la guerre contre le cheik Daher, chef arabe, qui gouvernait une partie de la Syrie. Fait prisonnier par ce prince, il fut traité avec beaucoup degénérosité ; sa réputation de bravoure détermina Daher aie prendre à son service et à lui confier le commandement d’une place. Ahmed récompensa son bienfaiteur par une trahison; il remit la place aux Turcs qui l’employèrent dans un grade supérieur. Quelques affaires avantageuses lui firent donner le commandement. Bientôt il battit Daher, le fit prisonnier et prit sa place. La Porte le nomma pacha gouverneur de Seïd ; mais, dansla suite, il leva l’étendard de la révolte ; plusieurs fois il sut éviter adroitement le fatal cordon, et fit mettre amortie porteur des ordres du sultan.

Après la déclaration de guerre de la Porte ottomane à la France, il fut nommé général en chef de l’armée qui devait venir nous attaquer en Égypte.

Instruit des rassemblements qui se formaient en Syrie, des préparatifs qu’on y faisait pour venir nous attaquer, Bonaparte résolut de pré-

OCCUPATION DE KATIEH

venir Djezzar, et, sans lui laisser le temps de former son armée, d’aller lui-même l’attaquer, détruire ses magasins et disperser ses troupes1. On savait qu’il était arrivé de Constantinople une cinquantaine de pièces de canon, et qu’on levait des hommes dans l’Archipel ; il y en avait beaucoup à Rhodes. La division du général Reynier partit pour la province de Charkieh ; on pressa les fortifications de la cole et particulièrement celles d’Alexandrie; on fil des réquisitions de chevaux et de chameaux pour achever l’organisation de l’artillerie et des transports militaires. Les dispositions étaient si évidentes que personne ne doutait plus qu’on ne dût marcher à l’ennemi et passer le désert.

Déjà, avantlafin de nivôse, le général Lagrange s’était établi à Katieh, à deux journées dans le désert. On y construisit à la hâte une espèce de fort dans lequel on établit des magasins. On avait embarqué à Alexandrie, sur l’aviso la Torride et

1. On a prêté à Bonaparte, quand il entreprit la campagne de Syrie, l'arrière-pensée de gigantesques opérations ultérieures : conquête de l’Inde ou marche contre Constantinople. Ce sont des hypothèses que contredit formellement l’étude approfondie des documents. Dans le tome IV de V Expédition d'Egypte , nous croyons avoir démontré que Bonaparte a voulu simplement, par une vigoureuse offensive, prévenir une attaque prochaine contre l'Egypte. Au lieu d’attendre passivement son adversaire, il a voulu bénéficier des avantages de l’initiative; en cela, il a suivi le principe qui inspira toujours ses combinaisons statégiques. Cette appréciation est corroborée par le témoignage de Doguereau.

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2 autres bâtiments, 2 mortiers de 12 pouces, 4 de 8 pouces, 4 pièces de 24, des forges, des sacs à terre et différents attirails de siège qui devaient être conduits en Syrie, mais qui ne parvinrent point L

L’artillerie des divisions fut augmentée, et l’on forma une réserve composée de 4 pièces de 12 de campagne (quoiqu’elles fussent destinées à des opérations de siège), 4 obusiers de 6 pouces,

3 pièces de 8 et 2 mortiers de 5 pouces 6 lignes. Les cartouches d’infanterie, les rechanges, et d’autres attirails d’artillerie y furent joints. On eut beaucoup de peine à réunir les chameaux et les chevaux qui furent employés à ces transports. On forma des magasins d’approvisionnement de cartouches d’infanterie à Damiette, à Belbeis et à Katieh.

De son côté, Djezzar avait fait arrêter les Français à Acre ; ils furent cruellement traités. Les provinces de l’Egypte étaient inondées de firmans dans lesquels il proclamait ses inten-

1. Le capitaine de frégate Stendelet était parti de Damiette, le 15 mars, avec 5 petits bâtiments chargés de vivres et de munitions. Deux jours plus tard, il atteignit la côte de Syrie; il avait rallié quatre autres bâtiments venus d’Alexandrie avec du matériel d’artillerie. Il réussit d’abord à reprendre l’aviso la Torride , que les Anglais avaient capturé quelques mois auparavant en rade d'Aboukir. Mais il se trouva alors en présence d’un vaisseau anglais qui lui donna la chasse. Toute la flottille tomba au pouvoir des Anglais à l’exception de trois avisos.

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