EXPÉDITION DE SYRIE
Le 22(10 février), nous partîmes de très bonne heure; nous nous arrêtâmes pour déjeuner à El- Menaïr et, après une heure de halte, nous nous remîmes en route. Nous campâmes à Belbeis près de la cavalerie. C’est la seule fois que le général Dommartin fit dresser toutes ses tentes; notre salle à manger était superbe. Deux heures après notre arrivée, Bonaparte nous rejoignit; les coups de canon que nous avions entendu tirer du Caire nous avaient prévenus de son départ. Il ordonna qu’on partirait le lendemain ; nous nous étions attendus à avoir séjour ; c’est pourquoi l’on avait si bien organisé le campement.
Le 23 (11 février), au matin, Bonaparte passa en revue la cavalerie et la fit manœuvrer; à neuf heures, nous nous mîmes en route. Je marchai avec la cavalerie; les terres n’étaient pas encore bien sèches et l’artillerie passa avec peine dans plusieurs endroits. Je fus fort surpris de voir, le soir en arrivant, que le quartier général ne couchait pas dans le même endroit que la cavalerie ; je fus, de compagnie avec plusieurs autres qui étaient dans le même cas, le rejoindre au village de Koraïm. Les bagages n’étaient pas encore arrivés, nous les attendîmes jusqu’à la nuit ; ces retards sont fort désagréables, car, dans ce cas, on campe mal et sans ordre; les Arabes, dont on doit toujours se méfier, ne manquent pas
d'en profiter. Ils prirent, ce soir-là, le portemanteau et l'argent d’un payeur. Nous ne pûmes nous procurer de la paille pour la provision de nos chevaux, parce que nos domestiques craignirent de s’enfoncer la nuit dans le village, où cependant il y en avait une grande quantité.
Le 24 (15 février), à quatre heures du matin, le général Dommartin fit partir mon frère en avant pour aller faire tenir prêt le parc, qui était à Salheyeh. J’en étais très inquiet, car, pour aller plus vite, il ne prit que 4 ordonnances. Comme mon cheval était échappé au moment où le général en chef partit, je restai en arrière avec les bagages, ce qui fut cause que je ne rejoignis plus le général qu’après la reddition d’El-Arich. Nous marchâmes jusqu’à midi sans nous arrêter; nous fîmes halte près d’une mare. J’y voulus faire boire mon cheval, qui s’y coucha sous moi; fort heureusement il faisait chaud, mes habits furent bientôt secs. Après déjeuner, nous conlinuâmes notre route, nous arrivâmes presque à la nuit à Salheyeh. Nous y apprîmes que les nouvelles qu’avait reçues le général Bonaparte de la division du général Reynier l’avaient décidé à ne pas s’arrêter et à entrer de suite dans le désert1.
1. Parti de Koraïm à sept heures du matin, Bonaparte arriva à Salheyeh ci midi. Dès trois heures, il se remit en marche pour Katieh, qu’il atteignit le lendemain (13 février), à la même heure.
SALHEYEH
Le général Reynier était parti de lvatieh le 18 pluviôse (6 février), avait marché plusieurs jours à travers le désert sans trouver de l’eau et, après avoir vaincu les difficultés de toute espèce, était arrivé à El-Arich. L’ennemi fut attaqué, forcé dans le village ; mais il s’était retiré dans le fort et paraissait décidé à soutenir un siège. Bonaparte crut que sa présence était nécessaire pour hâter la reddition. L’ennemi avait, dans cette affaire, perdu beaucoup de monde ; nous avions eu près de 300 hommes tués ou blessés1.
Nous fûmes quelque temps indécis, ne sachant si nous camperions à Salheyeh ; on nous dit que nous devions seulement faire une halte ; mais, l’ordre de départ ayant été donné pour une heure du matin, nous dressâmes une tente pour tout le monde. Nous nous couchâmes de bonne heure, et, à l’heure prescrite, nous fîmes charger nos chameaux. Nous fûmes très embarrassés pour les provisions de nos chevaux; les magasins étaient absolument vides, nous ne pûmes rien avoir. Heureusement nos domestiques, à force d’argent, trouvèrent de la paille et de l’orge dans un des villages qui sont dans les bois de Salheyeh; nous leur donnâmes une escorte et
1. Bonaparte reprocha à Reynier d’avoir engagé, d'une façon un peu imprudente, cette attaque très meurtrière.
140 JOURNAL DE L’EXPÉDITION d’ÉGYPTE
nos domestiques turcs se firent ouvrir les maisons, malgré qu’il fût nuit. Nous attendîmes longtemps l’heure du départ, qui fut retardée; nous ne nous mîmes en route qu’après le jour.
Le 25 (13 février), nous entrâmes dans le désert; il faisait très chaud; nous allions fort lentement, marchant avec de l’artillerie dans des sahles d’où elle se tirait bien difficilement. Nous nous arrêtâmes vers les trois heures, près d’un lac où il y avait de l’eau assez bonne, provenant des inondations. Ilcommençaitàfaire nuit quand nous nous remîmes en marche; vers six heures, nous passâmes sur un pont qui est environ à cinq lieues de Salheyeh1. Nous fatiguions beaucoup ; à chaque instant nous attendions les chameaux qui allaient très lentement et dont quelques-uns se déchargeaient de temps à autre. Nous fûmes encore obligés d’attendre bien longtemps aux passages de plusieurs ravins assez larges, où nos chevaux avaient de l’eau jusqu’au ventre et où l’artillerie eut beaucoup de peine â passer.
Nous trouvâmes le parc campé entre deux de ces ravins ; nous aperçûmes les feux de la division du général Lannes, près de laquelle nous devions aller; elle était derrière le ravin ; l’artille-