Le chef de brigade d’artillerie Songis
DÉPART d’eL-ARICH
loi
qui j’avais écrit la veille de venir le lendemain de bonne heure, trouver le général, arriva, et nous restâmes en arrière avec nos ordonnances. Nous ne vîmes plus les guides quand nous nous mîmes en route, mais nous suivîmes les traces, qui étaient fort distinctes dans un chemin où le sable est très mouvant. Nous eûmes continuellement à monter et à descendre, et nous trouvâmes beaucoup de petites tortues. Celte partie du désert était déjà moins aride que celle que nous avions vue jusqu’à El-Arich ; il y avait çà et là quelques terres cultivées par les Arabes. Après quatre ou cinq heures de marche, nous arrivâmes dans un fond que nous jugeâmes bientôt être une habitation d’Arabes. Il y avait une maison de Santon; nous le trouvâmes mort dedans, probablement de vieillesse et de peur à l’approche des Français. Nous fîmes halte dans cet endroit1 pour déjeuner et faire manger nos chevaux; nous avions trouvé dans des trous, qui nous parurent être la demeure des Arabes, de la mauvaise paille. En cherchant bien, nous eussions fait faire un excellent repas à nos chevaux; car on déterra depuis beaucoup de blé et d’orge dans ce même endroit. A peu près une heure après notre arrivée, nous eûmes une alerte;
1. C'est le point marqué sur la carte des ingénieurs géographes : Cheik-Zavvi.
152 JOURNAL UE L’EXPÉDITION d’ÉGYPTE
nous aperçûmes des hommes dans le lointain; comme nous étions en très petit nombre, nous bridâmes nos chevaux et nous nous tînmes sur nos gardes. Mon frère s’avança pour reconnaître, avec quelques hommes. Les Arabes décampèrent et nous laissèrent de mauvais chameaux, sans licol, que nous abandonnâmes. A trois heures, nous continuâmes notre route. Après plusieurs heures de marche sans trouver personne, nous commençâmes à être inquiets; on ne voyait aucune trace des voitures; on avait la certitude que l’armée n’avait pas passé par là; la nuit approchait. Le général Dommartin fit prendre le grand trot. Quelques moments après, je m’aperçus que mon frère n’était plus avec nous ; on me dit qu’un quart d’heure avant il s’était écarté de la route pour chasser un gros oiseau qu’il avait vu sur un monticule; comme, au bout d’une demiheure, je ne l’apercevais pas et que nous allions très vite, j’étais dans la plus vive inquiétude. Il nous rejoignit enfin, et je fus bien content. Nous rencontrâmes un soldat, dont le dromadaire était mort, et qui longtemps nous suivit, malgré la rapidité de notre marche. Quand les forces lui manquèrent et qu’il vit qu’il allait être abandonné, il criait en nous suppliant de l’attendre. Le général, qui était, comme nous, très embarrassé, ne voulut point arrêter; le soldat de-
l’armée égarée dans le désert 153
meura en arrière. Deux canonniers restèrent quelque temps avec lui.
Nous aperçûmes tout à coup des cavaliers venant à nous à toute bride ; nous avions déjà armé nos pistolets, lorsque nous les reconnûmes pour des Français : c’étaient des officiers d’état-major portantdes manteaux arabes, llsnousapprirent la circonstance critique dans laquelle se trouvait le quartier général et nous dirent qu’ils nous avaient pris de loin pour des ennemis. Nous vîmes aussitôt tout le quartier général qui revenait vers nous; nous étions près de Khan-Younès. Bonaparte avait cru y rejoindre l’avant-garde, qui avait eu ordre de s’y rendre; il fut extrêmement surpris d'y trouver un camp ennemi. Nos reconnaissances s’étaient battues dans le village avec les Mameluks; le corps ennemi, qui était là en observation, était campé en dehors du village sur la hauteur. On avait beaucoup à craindre de leur part une attaque, qui n’eût probablement pas été à notre avantage; on se retira avec précaution jusqu’à un très beau puits qui se trouve près des colonnes qui séparent l’Afrique de l’Asie1.
La nuit nous fut très favorable, puisqu'elle laissait ignorer à l’ennemi combien nous étions