‹ Journal de l'expédition d'EgypteChapitre 66 sur 171 · LE MOIS' T CARMEL · texte numérisé non relu

LE MOIS' T CARMEL

et Haïfa, un petit golfe où pouvaient aborder les bâtiments.

Aussitôt que la division nous eut rejoints, nous remontâmes à cheval et nous marchâmes dans un très mauvais chemin, rempli de grosses pierres, ayant à gauche le Carmel et à droite un ruisseau dont les bords étaient marécageux 1 ; le chemin se rétrécit toujours en allant vers Haïfa, parce que le ruisseau se rapproche de la montagne; l’artillerie eut beaucoup de peine à passer; dans plusieurs endroits, on ne pouvait marcher deux de front. Le mont était très escarpé sur notre gauche. Nous vîmes beaucoup de paysans placés sur les rochers bien audessus de nous ; après beaucoup de peine et les avoir bien assurés qu’ils n’avaient rien à craindre, les plus hardis descendirent; on ne put avoir d’eux que peu de renseignements ; Bonaparte leur lit la harangue ordinaire.

Nous arrivâmes, vers les quatre heures, à l’entrée de la plaine et nous nous arrêtâmes dans une espèce de carré, ou fort ruiné qui se trouvait là; nous aperçûmes les bâtiments anglais dans le golfe qui est au pied du Carmel entre Haïfa et Acre; nous aperçûmes aussi Haïfa très indistinctement. Quelque temps après, nous

1. La rivière de Keisoun, qui vient des montagnes de Naplouse et arrose la plaine d'Esdrelon.

entendîmes tirer le canon sur les vaisseaux et à Saint-Jean d’Acre ; ce fut probablement le signal qu’on nous apercevait.

Le général en chef resta là et ordonna une reconnaissance sur Haïfa, qu’on croyait près et qui était encore à plus de 2 lieues. J’y fus envoyé avec le chef de brigade du génie Lazowski. Nous avions une escorte de cavalerie; mais, après avoir fait une lieue et demie, nous trouvâmes des chemins si boueux que nous la laissâmes ; nous prîmes six hommes qui vinrent à pied avec nous.

Nous passâmes dans deux villages situés au bas de la montagne ; notre arrivée y causa la plus grande frayeur. Les femmes et les enfants criaient, tous fuyaient en gravissant la montagne, chassant leurs bestiaux dans de petites gorges. Nous les rassurions tant que nous pouvions ; nous continuâmes de marcher vers eux sans nous arrêter, pour leur persuader que nous ne leur voulions faire aucun mal. Ils nous dirent que les soldats de Djezzar venaient de quitter Haïfa et allaient à Acre. Comprenant peu l’arabe, nous n’entendions pas beaucoup ce qu’ils nous disaient; c’est pourquoi nous continuâmes à aller avec précaution.

Quand nous fumes bien avancés, nous gravîmes sur les rochers, faisant garder les avenues

ARRIVÉE A HAÏFA

par nos hou/ards, et nous découvrîmes parfaitement Haïfa. Nous vîmes quelques cavaliers dans la plaine et des soldats sur le bord de la mer, allant à Saint-Jean d’Acre; ils paraissaient être sortis de Haïfa. Nous avions de la peine à nous persuader qu’ils eussent quitté cette petite place, qui nous paraissait assez bonne; les murailles, flanquées de tours, étaient presque neuves et s’appuyaient des deux côtés à la mer; et, comme la montagne dominait beaucoup la ville, un fort placé sur une hauteur en défendait les approches de ce côté. On apercevait le commencement de travaux entrepris pour faire une espèce de chemin couvert.

Cependant, comme nous étions assez près et qu’on ne tirait pas sur nous, nous approchâmes davantage; alors les habitants parurent sur les murailles et nous dirent que les Turcs venaient d’en partir; (pie, quand le général en chef arriverait, on lui donnerait les clefs; qu’en attendant, ils ne voulaient pas ouvrir, de crainte d’être pillés. On envoya de suite prévenir Bonaparte, qui était en route pour venir ; et, dès qu’il fut près de la place, les principaux habitants et un Français qui demeurait là depuis longtemps vinrent apporter les clefs et promettre soumission. Ils nous apprirent qu’il y avait des magasins dans la ville et qu’à notre approche une

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terreur panique avait fait abandonner par les Turcs la place qu’on approvisionnait encore la veille. Ils nous dirent que Djezzar était décidé à s’ensevelir sous les ruines d’Acre, que les Anglais y avaient des troupes et que nous trouverions beaucoup de résistance. Après qu’on eut débarricadé les portes, le quartier général entra seul, et l’on mit une garde pour empêcher les soldats d’entrer. Tous les habitants étaientà leurs portes; plusieurs avaient leur boutique ouverte. On trouvait à acheter des poules, des œufs, des figues, du raisin et d’assez mauvais pain ; quelques-uns trouvèrent de l’eau-de-vie et du vin. On s’empara de suite des magasins, qui étaient assez considérables.

Après être resté une heure à Haïfa, le général Bonaparte remonta à cheval, pour retourner cam per à l’endroit où il s’était arrêté au commencement de la plaine près du fort ruiné. Nous trouvâmes beaucoup de bestiaux, et la troupe eut de la viande fraîche, dont elle n’avait pas mangé depuis son départ d’Egypte, excepté celle des chevaux, mulets ou chameaux. Nous arrivâmes assez avant dans la nuit au lieu désigné pour le campement; nous fûmes très mal dans un terrain pierreux. Mes chevaux m’inquiétaient, ils avaient beaucoup fatigué et je n’eus absolument rien à leur donner; depuis deux jours, ils avaient eu de

ARRIVÉE A HAÏFA

bien faibles rations et étaient déjà en mauvais état. Mon domestique très-paresseux eût pu, en se donnant de la peine, avoir un peu d’herbe ; sachant le besoin que j’avais de lui dans les circonstances où nous nous trouvions, il ne se gênait guère; la crainte qu’il ne me quittât m’empêchait d'employer les moyens violents pour le faire mieux servir. Nous eûmes encore toute la nuit une très forte pluie, qui m’empêcha de dormir; ma tente, mal tendue, tamisait beaucoup ; je fus mouillé comme je l’eusse été dehors.

Le 28 ventôse (18 mars), on partit au jour; le quartier général avec les divisions, laissant Haïfa sur la gauche, marcha directement vers Acre. Le général Dommartin me donna ordre de retournera Haïfa, pour voir les objets d’artillerie qui s’y trouvaient et reconnaître le rivage jusqu’à Acre. Je trouvai à Haïfa la 2e demi-brigade légère et, après y avoir déjeuné, je partis avec ce corps et le général Junot, qui le commandait. Nous suivîmes le bord de la mer. A trois quarts de lieue de Haïfa, nous passâmes un ruisseau à son embouchure dans la mer ; nos chevaux avaient de l’eau jusqu’au ventre. Quelques volées de canons des vaisseaux anglais nous forcèrent à marcher derrière de petits monticules de sable qui étaient près du rivage. Nous traversâmes un camp d’Arabes. Les cabanes étaient en nattes et arran-

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gées régulièrement, de manière que le village était percé par des rues directes. x4ux environs de ce village de nattes, surles monticules, il y avait quelques maisons qui formaient les avant-postes des Arabes. Il n’y avait personne dedans, et nous y mimes le feu.

Quand nous fûmes à moitié chemin de Haïfa à Saint-Jean d’Acre, nous aperçûmes des troupes qui paraissaient à cheval et semblaient venir vers nous ; nous crûmes que c’était l’ennemi. Nous prîmes position sur une petite éminence, nous formant en carré. Comme on apercevait sur notre gauche une assez longue colonne, qu’on soupçonna faire partie de notre armée, on envoya demander du secours ; car nous étions bien peu et nous croyions avoir affaire à toutes les forces de l’ennemi, qui paraissait s’approcher de plus en plus. On ne manqua pas d’ordonnances pour aller annoncer notre situation; on vit partir à toutes brides tous les employés et domestiques, se dirigeant vers la colonne qu’on soupçonnait de notre armée; ils ne se souciaient pas du tout d’être de notre parti. Des reconnaissances, qu’on avait envoyées vers le corps qu’on supposait ennemi, rapportèrent bientôt que c’était une colonne d’artillerie et des troupes de notre avant-garde qu’un marais forçait à faire un long détour et à revenir vers nous. Nous continuâmes notre route et nous

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