CHAPITRE YII
L’armée arrive devant Saint-Jean d’Acre. — Investissement de la place. — Tentative des Anglais contre Haïfa. — Emplacement des premières batteries. — Premier assaut. — Suite du siège de Saint-Jean d’Acre. — Causes et conséquences de l’échec du 8 mai. — Occupation de Safed et de Nazareth. — Combats de Loubia et de Cana. — Bataille du mont Tabor. — Nouveaux assauts. — Sorties de la garnison. — Rappel de la division Ivleber. — Bombardement du palais de Djezzar. — Préparatifs de la levée du siège. — Evacuation des blessés et du matériel. — Levée du siège.
Le 29 ventôse (19 mars), nous décampâmes au jour et, après une heure et demie de marche, nous arrivâmes près des marais h Nous les traversâmes à des endroits reconnus; nos chevaux avaient de l’eau jusqu’au-dessus du ventre dans les endroits les plus profonds. Nous passâmes avec la cavalerie et les guides et nous nous arrêtâmes sur la hauteur qui domine la ville, à 700 ou 800 toises ; c’est là que Djezzar avait commencé un ouvrage de fortification de son génie, dont j’ai déjà parlé. 11 arriva bientôt un poste d’infanterie dans cet endroit, et les divisions passèrent aussi le marais. L’ennemi tira sur nous quelques
1. Ce sont les marais qui bordent les rives du Bélus (El-Rahmin).
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volées de canon, qui ne produisirent pas grand effet. Au premier aspect, on jugea la place mauvaise, sans fossé et ne devant pas tenir huit jours. On avait pris Jaffa avec tant de facilité qu’on crut qu’il n’y aurait qu’à se présenter devant Acre et que l’exemple de cette première place épouvanterait le pacha.
C’est peut-être à la fausse idée que l’on se forma en arrivant que sont dus les malheurs que nous éprouvâmes sur la fin de cette campagne commencée d’une manière si brillante, et qui eût toujours été bien belle si, après avoir pris El-Arich, Gaza et Jaffa, avoir ruiné les magasins de l’ennemi, emporté ses outres, égorgé une partie de son armée et dispersé l’autre, on eût repassé le désert et regagné l’Egypte. L’ennemi était dans l’épouvante et se serait bien gardé de nous menacer davantage ; d’ailleurs il lui eût fallu beaucoup de temps pour faire de nouvelles dispositions.
Lorsqu’on commença le siège d’Acre, Bonaparte paraissait vouloir, après la prise de cette ville, aller imposer Damas et peut-être pousser jusqu’à Alep, remettre l’autorité entre les mains de Daher1, qui eût insurgé le pays, puis laisser des troupes françaises à Saint-Jean d’Acreavec ses
1. Ce Daher est le fils du fameux cheik arabe qui gouverna la Syrie (Note de Doguereau).
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nouveaux alliés. L’armée lu t retournée en Égypte 1 .
Lorsqu’on vit les difficultés qu’offrait le siège d’Acre et le peu de moyens que nous avions (nos plus grandes ressources pour cet objet étant tombées au pouvoir de l’ennemi), on pouvait encore terminer d’une manière très brillante cette campagne; rien n’empêchait d’aller, avec la moitié de l’armée, lever des contributions à Damas et même plus loin, tandis que l’autre moitié serait restée en observation devant la ville, feignant toujours d’en vouloir à la place. La terreur se serait alors répandue dans tout l’Orient; rien n’aurait pu s’opposer à nos armes et, au retour de l’armée triomphante, l’Egypte eût été plus soumise que jamais.
Je fus reconnaître, dans les marais et sur un ruisseau qui se jette dans la mer assez près de la place, les endroits où il fallait établir des ponts et ceux qu’il fallait combler avec des fascines pour faciliter le passage de l’artillerie; les officiers de pontonniers commencèrent de suite les travaux. On trouva, dans des maisons qui étaient
1. Ce passage de Doguereau confirme la conclusion que l'on peut tirer de l’étude approfondie de tous les documents originaux : la campagne de Syrie n’a eu d’autre but que de protéger, par une offensive opportune, l'Egypte contre une attaque prochaine des Turcs et des Mameluks d'Ibrahim-Bey. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, rien ne permet d’attribuer à Bonaparte l’arrièrepensée d'entreprises telles que la conquête de l'Inde ou la marche sur Constantinople.