‹ Journal de l'expédition d'EgypteChapitre 72 sur 171 · PREMIER ASSAUT · texte numérisé non relu

PREMIER ASSAUT

l’ennemi et que son tir avait à peu près cessé, on jugea qu’il fallait profiter de la terreur qui paraissait être dans la place; on espéra pouvoir y pénétrer avec des échelles. On ne comptait pas sur les difficultés que présenterait une contrescarpe; la reconnaissance avait été mal faite1 et on avait rapporté qu’il n’y en avait pas. L’officier d’état-major2, chargé démonter avec les 15 premiers carabiniers, examina la brèche, demanda à monter; l’ordre en fut donné. Notre batterie de brèche ne tirait d’ailleurs presque plus, elle était bouleversée, 60 canonniers y avaient été tués ou blessés. Au signal convenu, le feu cessa et le premier détachement s’élança. La difficulté que leur offrit la rencontre d’une contrescarpe ne les arrêta point; ils sautèrent dans le fosséàplus

1. Le chef de brigade du génie Sanson avait fait, dans la nuit du 20 au 21 mars, la reconnaissance du fossé ; blessé au cours de cette opération, il avait cru que la contrescarpe n’était pas revêtue. Ce renseignement inexact eut de funestes conséquences pour nos troupes, qui se virent arrêtées par un obstacle inattendu.

2. Minerve Mailly, capitaine adjoint àl’état-maj or général. Son frère aîné, Eugène Mailly de Chàteaurenaud, avait, le 12 septembre 1798, reçu de Bonaparte ordre de se rendre à Latakieli, puis à Alcp, pour remettre des lettres aux consuls de France et tenter de faire parvenir à la Porte des propositions amicales. Mais il fut arrêté à Latakieli, puis enfermé à Acre, par ordre de Djezzar; celui-ci le fit étrangler dans la nuit du 28 au 29 mars, avec de nombreux prisonniers chrétiens. Lavallette rapporte dans ses Mémoires (t. I, p. 207) que, le lendemain, « des soldats de tranchée avertirent le général Vial, qui était de service, que l’on voyait sur le bord de la mer beaucoup de cadavres enfermés dans des coutfes de riz ou de café ». Le général, étant aile les voir, reconnut Mailly. Les deux frères périrent ainsi presque en même temps.

de 12 pieds de profondeur ; ceux qui ne furent pas tués dressèrent leurs échelles pour atteindre le trou qui conduisait à la tour. L’obstacle qu’avaient surmonté quelques hommes, les premiers élancés, devait nécessairement arrêter les compagnies de carabiniers ; ceux-ci purent examiner les difficultés et eurent sous les yeux les premiers partis, qui périrent sans pouvoir arriver au trou fait dans la tour, parce qu’il était encore élevé et que la brèche n’était réellement pas praticable ; ils restèrent eux-mêmes arrêtés sur le bord du fossé, sans pouvoir agir et exposés aux feux de la place qui éclaircissaient leurs rangs. Les officiers d’état-major qui étaient destinés à monter à l’assaut se rendirent compte de l’impossibilité d’espérer le succès ; jugeant que l'obstination ne servirait qu’à faire perdre des hommes, ils vinrent en faire le rapport au général, et l’ordre de se retirer fut donné. L’officier d’état-major, qui était parti avec les 15 premiers avait été blessé en montant à la brèche; il fut tué dans le fossé en se faisant rapporter; presque tous ses compagnons essuyèrent le même sort.

Cependant, comme il apparaissait que la plus grande difficulté consistait à descendre dans le fossé, on songea à essayer de renverse)1, dans la journée même, cette contrescarpe qui arrêtait

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les troupes dans le moment critique, quand leur mouvement devrait avoir la rapidité de l’éclair. Ce résultat acquis, on aurait recommencé de suite un assaut. Mais on comprit le ridicule de cette entreprise, et les troupes furent renvoyées au camp.

On sentit quelles funestes conséquences pouvait avoir cet insuccès, qui donnait beaucoup de hardiesse à l’ennemi en le délivrant de la terreur que lui avaient inspirée le premier assaut de Jaffa et la persuasion qu’il avait eue jusqu’alors de l’impuissance de sa résistance. Dans le moment de l’assaut, on avait déjà aperçu des bâtiments sortir du port, les postes dégarnis et une affluence de monde se sauvant vers la mer. Les bonnes dispositions dans lesquelles étaient nos soldats, la bravoure avec laquelle s’élancèrent les premiers grenadiers faisaient présager la réussite; il a fallu l’impossibilité dans l’exécution pour les arrêter, et la faute doit certainement en être attribuée à une reconnaissance mal faite. Je crois aussi qu’on eût dû établir deux batteries de brèche dirigées sur le même point, en tirant quelques bouches à feu des autres batteries. Le but principal était de se faire une bonne entrée dans la place; le feu de quelques pièces n’aurait point arrêté nos troupes, si la brèche eût été praticable.

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Beaucoup de personnes jugèrent dès ce moment que nous n’aurions pas la place. 11 nous restaitpeu de moyens; nos troupes commençaient à être découragées. Les ennemis au contraire se persuadèrent que nous ne les vaincrions pas ; et les Anglaisées voyant dans de meilleures dispositions, augmentèrent leur artillerie, leur donnèrent des hommes et des munitions. Connaissant le mauvais état de la place, sachant la disposition oii étaient les Turcs de quitter les remparts au moment de l'assaut, ayant encore présent à la mémoire l’exemple de Jaffa, le commodore anglais s’était peu soucié, tout d’abord, d’augmenter leurs moyens; il n’avait pas voulu risquer de faire égorger des hommes de ses vaisseaux en les chargeant du service de batteries, qu’il était bien persuadé que les Turcs abandonneraient au moment de l’action. Tout changea dès lors; il résolut de défendre la place jusqu’à la dernière extrémité et d’y employer toutes ses ressources.

On ordonna le 8 germinal (28 mars), au soir, le rétablissement de la batterie de brèche pour la pièce de 32, une pièce de 12, une de 8 et une de 4, qu’on voulait avoir en état de tirer le

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