‹ Journal de la régenceChapitre 17 sur 32 · LISTE · texte numérisé non relu

LISTE

DES LIVRES NOUVEAUX QUE l'oN DISAIT SOUS PRESSE.

Uart de mener lés maris par le nez; par le marquis Scotti, dédié à la reine d'Espagne. (On prétendait que par les conseils de ce favori , cette princesse avait un grand ascendant sur l'esprit du roi.)

U art de diviser les hommes à l'infini, et le secret de profiter de leur division; par le duc d'Orléans. (Le gouvernement de Navarrens en Béarn , donné au comte d'Averne, afin que sa femme restât à Paris, en était une preuve.)

Les agréments du mariage; par le prince de Modène, dédié au prince des Asturies ' .

Traité de la patience chrétienne et politique; par le duc du Maine, dédié aux Français.

Le choix des justes dans la dispensation des biens ecclésiastiques; par le pape Innocent XIII, aux dépens du cardinal Dubois ^.

Le triomphe de Vesprnt sur la raison; par le duc de Richelieu, dédié au duc de La Feuillade.

Traité des infiniment petits; dédié aux grands de la cour de France, par un anonyme.

Traité du Jubilé et des indulgences plénières ; dédié à madame la présidente Fillion, par le cardinal Dubois ^ .

* On sait que le prince de Modène, qui avait rpousé l'une des filles du Régent, ne fut pas heureux en ménage; le prince des Asturies, qui, comme on l'a vu plus haut, avait aussi épousé une fille du duc d'Orléans, n'eut pas plus de bonheur que lui. (Voyez Lemoutey, les Filles du Régent.)

2 Allusion à la nomination tle Dubois au cardinalat, par Innocent XIII.

^ La Fillion était, comme on l'a déjà dit, une célèbre entremetteuse qui faisait de l'espionnage au profit de Dubois. Le sur-

Traité de la véritable grandeur^ avec une dissertation sur le commerce; dédié au maréchal d'Estrées , par le duc de La Force '.

Nouveau guidon des finances; par le sieur Law, revu et corrigé par le duc de Bourbon ^.

Du ridicide de la jalousie et des moyens de l'éviter; par M. le comte d'Averne, dédié au prince de Gonti^.

nom (le présidente qu'on Ini donnait a pour orig^ine l'anecdote snivante. Vers 1710, le président Fillioa, magistrat à Alençon, vint à Paris avec sa femme, cpie l'on appelait madame la présidente; la femme d'nn président an parlement de Paris ayant appris son arrivée et désirant la connaîtie, demanda à ses gfens son adresse, et ceux-ci l'envoyèrent chez l'entremettense, qni la reçut à merveille, croyant avoir affaire à une de ces femmes galantes du monde qui venaient chercher chez elle ce qu'on nommait alors des passades. On juge de la colère de la visitense, qui se retira au pins vite. L'histoire fut sne à la cour; le duc d'Orléans, qui se servait beaucoup de la Fillion, en fut ravi, Louis XIV et madame de Maintcnon s'en soucièrent fort peu ; mais les présidentes de Paris en furent indignées et se plaignirent an lieutenant de police d'Argenson ; celui-ci, à qui l'entremetteuse était utile par ses rapports, leur répondit : <i Ne troublez pas cette présidente dans ses fonctions, elle ne vous troublera jamais dans les vôtres; » et voici conunent le surnom resta accolé au nom de la Fillion. Quant au président Fillion, il crut devoir changer de nom et s'appeler désormais de Villemur. Il devint plus tard fermier général, et fut taxé par la chambre de justice à quarante et un mille livres, comme on peut le voir dans le Second vole des taxes de cette chambre qui a été donné plus haut.

' Allusion au procès subi par le duc de La Force comme accapareur.

^ Le duc de Bourbon passait pour avoir amplement profité de l'agio du temps de Law.

^ Allusion à l'aventure arrivée entre le prince de Conti et sa femme, que l'on a vue plus haut. Le comte d'Averne, dont la feuHiie était bien vue du Régent, n'avait pas à cet endroit la même rigueur de principes que celui à qui il est censé donner ici des conseils.

Des avantages que le roi d'Espagne tirera de son alliance avec le duc d'Orléans; par le docteur Fitz-Moris.

L'accord de la morale de l'Evangile avec celle d'Epicure; par le cardinal de Rolian '.

De retendue des vertus humaines ; par M. de La Houssaye, dédié à M. le Chancelier.

La religion du cardiiuil de Nouilles et du chancelier; par un hypocrite de leurs amis. (La conduite qu'ils ont tenue l'un et l'autre dans l'acceptation de la constitution Unigenitus, contre laquelle ils avaient montré tant de zèle, donnait assez à entendre la vue de l'auteur de cet ouvrage.)

— On vit un projet donné depuis peu aux sieurs Paris, par lequel on supposait qu'un particulier aurait hérité de son père de cinq terres de cent mille livres chacune, d'ancienne valeur; que ces fonds étaient chargés de vingt mille livres de rentes privilégiées , de sorte que l'héritier ne jouissait que du cinquième du revenu de cette succession; que le système ayant quintuplé le prix des terres, il en aurait vendu une cinq cent mille livres, dont quatre cent mille auraient servi à amortir les vingt mille livres de rentes, et le surplus à mettre les autres terres en honne valeur. Le Roi taxerait cet héritier, disait le projet, à vingt mille livres tous les ans au profit de l'Etat, et il lui serait permis d'en faire le remboursement sur le pied du denier dix, de sorte que ce particuUer gagnerait encore trois cent mille livres au système.

— Le 17, la princesse Ragotzi mourut à Paris, âgée de quarante-huit ans. Elle fut inhumée dans l'église des religieuses du Chasse-Midi, au faubourg Saint-Germain".

' Le cardinal de Rohan passait alors pour un prélat fort ami du beau sexe.

— Le ])rieiu'é de Notre-Dame de Consolation, appelé aussi quelquefois les religieuses du Chasse-Midi, était situé dans la rue de ce nom (aujourd'hui du Cherche-Midi), et avait été fondé en 1634.

Elle se nommait Charlotte de Hesse-Wanfried ' ; elle avait épouse François-Léopold , prince de Rapotzi, qui, en 1718, embrassa le parti du Grand Seigneur, et qui depuis ce temps faisait son séjour au voisinag^e de Constantinople ^.

— Le 23 , on enre[;istra au parlement de Paris un édit du Roi donné au mois de janvier précédent , par lequel Sa Majesté créait de nouveau un office de garde du Trésor royal, triennal et alternatif et héréditaire, dont la finance avait été réglée à la somme d'un million de livres, avec attribution dans l'année de l'exercice de cinquante mille livres de gages, de quinze cents livres du conseil et de seize mille livres pour les tares des espèces , frais de bureaux , ports de lettres et autres dépenses extraordinaires , et neuf mille livres pour son plat^. Et dans chacune des années hors d'exercice, attribution de cinquante mille livres de gages, de quinze cents du conseil et dix mille livres pour frais de bureaux et ports de lettres.

Ce fut le sieiu' Paris l'aîné qui fut pourvu de cette charge, comme on l'a dit ci-devant.

— Le 28, on résolut de ne plus délivrer aux notaires aucune liste imprimée des numéros des déclarations expédiées au visa, mais qu'ils allassent eux-mêmes à la Banque en prendre les notes , afin d'accélérer l'expédition et d'éviter les frais.

* Charlotte-Amélie; elle était née le 8 mars 1679, et n'avait par conséquent pas encoie quarante-trois ans; elle était fille de Charles de Hesse-Wanfried et de Alexandre -Julienne de Leinengen, sa seconde femme.

— François-Léopold de Ragotzki, prince de Transylvanie, avait épousé Charlotte de liesse le 25 septembre 1694. Il mourut à Constantinople le 8 avril 1735; avant son départ pour la Turquie, il avait séjourné quelque temps au couvent des Camaldules de Rranoy; par son testament, il ordonna que son cœur fût inhumé dans l'église de ce monastère; et ses vœux furent exaucés.

3 On appelait ainsi les appointements que l'on donnait à quelques officiers pour leur table.

— La première liste, cjui contenait trois mille quatrevin(>t-cleux numéros, ayant paru, les certificats de liquidation qui se né(jociaient publiquement perdirent d'abord soixante-quinze livres par cent.

— Le 22, M. le Gbancelier, ni aucun des ducs et pairs, ne se trouvèrent au conseil de la ré[jence *, qui se trouva seulement composé du Roi, de M. le Récent, de M. le duc de Chartres, de M. le duc de Bourbon , de M. le comte de Gharolais, de M. le prince de Gonti, du cardinal de Rolian, du cardinal Dubois, de l'ancien évêque de Troyes ^, du marquis de Ganillac, du marquis de Biron , de M. Lepeletier des Forts et de M. le marquis de la Vrillière.

On observa que M. le maréchal de Villeroy et M. le duc de Noailles, après y avoir accompagfné le Roi, s'étaient retirés.

On prétendait aussi que M. le Régent avait fait raver de la hste les noms des sei^jneurs qui s'étaient absentés de ce conseil.

— Le 28, M, le Glianceher étant retourné en son hôtel à la sortie du conseil des parties ^, y trouva M. le marquis de la Vrillière , qui lui redemanda les sceaux de la part du Roi, lequel les porta ensuite au Palais-Royal, où M. le Régent les donna à M. d'Armenonville, que Son Altesse Royale avait mandé pour ce sujet.

— Le lendemain, premier jour de mars, M. le Gbancelier partit à huit heures du matin avec toute sa famille pour aller se confiner en sa maison de F>esnes.

— Le même jour, M. le Régent, qui devait aller après dîner à Berny, tint le conseil de régence dans la matinée; le Roi s'y rendit accompagné de M. le maréchal de Villeroy, qui se retira proche la cheminée sans avoir assisté au con-

' Ils ne voulaient pas admettre la préséance des cardinaux au conseil.

— Bouthillier de Ghavigny. ^ Ou conseil privé.

seil; M. (rArnienonvilIe y prêta serment pour sa nouvelle di(>nite de (jarde des sceaux, et prit place après M. le cardinal Dubois.

— .M. le maréchal de Bezons reçut le même jour une lettre de cachet avec ordre de se retirer à une de ses terres , pour avoir pris le parti de M. le Chancelier.

— Il arriva des provinces du royaume au visa la quantité d'un million vingt-trois mille extraits des notaires, qu'on devait enregistrer sur les journaux des déclarations et sur le dictionnaire dressé par les sieurs Paris.

— M. de Saint-Contest, plénipotentiaire du Roi, partit pour aller au congrès de Cambrai.

— Le 2® de ce mois de mars, l'Infante-reine arriva à Paris sur les cinq heures du soir; on avait disposé cinq arcs de triomphe. Le premier était élevé à l'endroit de l'ancienne porte de Saint-Jacques; sur le fronton était une inscription avec ces mots latins : Felici adventui Lutetias : pour faire allusion à l'heureuse arrivée de cette princesse à Paris; aux deux côtés étaient les figures de Mercure et de Cérès, pour marquer la bonne nouvelle et l'abondance.

Le second était plaqué contre la face du Petit-Châtelet. C'était un obélisque avec un cartouche d'azur où l'on avait figuré l'étoile du matin dans une nuée, avec ces mots, faisant allusion aux prisonniers du Chàtelet : Venit expectata dies ', et sur le haut de la pyramide : Vota puhlica.

Le troisième était élevé au bout du pont Notre-Dame, attenant le quai neuf, qui représentait un rocher percé d'une voûte , avec la rivière de Seine et ses nymphes avec ces mots : Sequana cuni nyrnphis exhihet iindas.

Le quatrième, le plus beau et le mieux imaginé, était en la rue de la Ferronnerie. Comme cette rue est fort large, on avait eu lieu de le faire plus étendu. Il était orné de

* Allusion à un vieil usage de délivrer des prisonniers à l'entrée d'une reine dans Paris.

peintures, de tapisseries très-belles et d'étoffes de soie cramoisie en festons, avec une pyramide au haut fort élevée. On y avait dépeint une proue de vaisseau avec ces mots : Exultât Gallus , pariterqiic exultât Hihernus. Mercure à droite, avec ces mots : Miscerique juvat populos et fœdera jungi. Et à gauche était la déesse de la Nativité, avec ces mots : Nova spes Galloruni orditur ab austro. Sous une grenade qui n'était pas encore en maturité , on avait mis ces mots : Gestat nondum matura coronarn. Et sous les deux lys entrelacés : Jungit anior, firmahit hymen.

Le cinquième était à l'entrée de la rue du Chantre, qui conduit au Louvre, et représentait le mont Olympe avec un Mercure annonçant aux dieux l'heureuse arrivée de l'Infante-reine. Les deux termes qui soutenaient le lambris disaient ce qui suit : Dîis genita et genitura Deos , et ces mots : Firtnat Victoria pacem.

— Le 3, le Roi alla visiter l'Infante-reine ainsi que firent Madame la douairière et les princes et princesses du sang.

— Les ministres étrangers y furent le 4.

— Le même jour, un président et quatre conseillers du Parlement, autant de la chambre des comptes, autant de la cour des aides, un pareil nombre du grand conseil et l'Université de Paris, allèrent lui rendre visite, comme à une princesse étrangère, suivant ime lettre de jussion qui leur avait été envoyée le 3 au matin .

— La nuit du 3 au 4, le feu prit à une chambre près du pont aux Choux, où se préparaient les fusées pour le feu d'artifice des Tuileries, du Palais-Royal et de la Grève, ce qui causa tant de fracas qu'une partie de la maison en sauta, et que quinze artificiers en furent blessés ou estropiés.

— On rétablit les étapes et les fourrages, et les soldats furent remis sur le pied de cinq sols par jour, comme avant

Ja suppression qui avait été résolue sur l'avis ou le projet du comte de Broglio, lieutenant g^énéral.

— Le Parlement refusa d'enregistrer la bulle du Pape qui rendait la chapelle du Roi indépendante de la juridiction de l'ordinaire des lieux, adressée au cardinal de Rolian , auquel Sa Sainteté donnait le pouvoir de nommer tels confesseurs, prédicateurs et autres ecclésiastiques pour administrer les sacrements aux personnes de la cour qu'il jugerait à propos, comme grand aumônier de France, sans que l'archevêque de Paris pût le trouver mauvais, ni les changer, selon le droit qu'en ont tous les prélats chacun dans leurs diocèses, fondé sur les décrets des papes et des conciles.

— Le 7, on vit à la Banque des affiches qui avertissaient le public que les six premières listes avaient été délivrées aux notaires, et que chaque porteur d'effets déclarés au visa eût à les délivrer à son notaire avant le 20 de ce mois, faute de quoi il ne pourrait être reçu qu'à la fin de l'opération du visa.

— On ne s'étonna point, pour ainsi dire, de la seconde disgrâce de M. le chancelier d'Aguesseau, quand on apprit qu'elle avait été insérée dans un article du contrat de mariage du Roi avec l'infante d'Espagne, sur les instances et par le conseil du père Daubenton , jésuite, confesseur du Roi Catholique, pour punir ce magistrat de ce qu'il avait toujours paru contraire aux intérêts de la société.

Par le même contrat de mariage, il fut stipulé que le Roi d'Espagne cédait au Roi Très-Chrétien ses droits et ses prétentions sur le Brabant , pour faire partie de la dot de l'Infante.

— On assurait aussi que M. le duc d'Orléans ayant alors déclaré à M. le premier président du Parlement qu'il avait résolu de conférer les sceaux à M. le cardinal Dubois, ce magistrat lui avait représenté que ce cardinal n'ayant

pas les degrés (ni droit, ni le titre d'avocat, il serait inutile qu'il se cluuYjeât d'en faire la proposition au Parlement, qui ne manquerait pas de la rejeter et de se moquer de lui à la première ouverture qu'il en voudrait faire.

— Le 9, au soir, on tira dans le jardin des Tuileries un feu d'artifice extraordinaire qui fut admiré de tous les spectateurs aussi Lien que les illuminations , y ayant au fond du parterre des pyramides des deux côtés de la (grande allée ; et tout à l'entour du parterre on voyait des machines de charpente en forme de cascades, gaiiiies de petites terrines vernissées remplies chacune d'environ deux livres de suif ou d'huile; toutes les plates-bandes du parterre étaient garnies de pareils lampions disposés en forme de triangle. Il y avait encore de semblables lampions sur des bancs de bois hauts de deux pieds qu'on avait mis tout à l'entour du parterre comme pour servir de barrière pour empêcher les particuliers de pénétrer plus avant, avec des soldats postés de même. Le corps du feu d'artifice était construit sur le bassin et représentait le mont Parnasse et les Muses à l'entour, au haut duquel on avait placé le cheval Pt'gase. On voyait sortir de cette montagne des pyramides de feu en forme de jets d'eau, qui firent un effet admirable, fl en sortit aussi une très-grande quantité de liisées et d'autres feux d'artifice à droite et à gauche; au milieu et derrière le mont Parnasse on vit partir en l'air, à plusieurs reprises, une quantité prodigieuse de fusées tout à la fois. Les petits oiseaux qui étaient perchés sur les arbres en furent si effrayés qu'ils abandonnèrent leurs places pour se réfugier ailleurs, en s'envolant de tous côtés.

Le tout fut précédé par le bruit de deux cents boîtes qu'on avait disposées le long de la terrasse du côté de la rivière et par celui de vingt-quatre pièces de canon que l'on tira de suite sans interruption.

Le parterre était environné de soldats du régiment des gardes suisses, pour empêcher que qui que ce fût n'entrât

dans les plates-handes pour les gâter et pour éviter d'être blesse.

Les chaises étaient placées le long des terrasses à droite et à gauche du jardin , remplissaient entièrement les espaces qui sont fort vastes, et se trouvèrent toutes remplies de personnes, sans se soucier de cinquante sols et même de cent sols pour chaque place.

Un jeune étourdi voulant entrer dans le jardin des Tuileries par la porte du Carrousel, eut l'insolence de donner un soufflet à un garde du corps pour l'avoir repoussé avec le bout de son mousqueton ; puis étant passé malgré deux soldats en sentinelle , un autre garde du corps fut l'arrêter l'épée à la main et le fit mener en prison au For-l'Evêque.

— Le 5 de ce mois, M. le premier président, à la tête des députés du Parlement, dit à l'Infante ce qui suit : « La lettre du Roi, madame, nous apprend le sujet de votre arrivée; son exemple et son ordre nous déterminent à avancer les respects qui vous sont destinés. Vos premières années sont glorieuses. Vous êtes le sceau de la paix entre deux grands royaumes. Puissiez-vous conserver longtemps cet auguste caractère. Puisse l'innocence de vos jours attirer sur cet Etat les bénédictions du ciel ^ »

* Le Parlement, mécontent de ne pas avoir été appelé au traité du mariage du Roi, et prétendant qu'il ne devait complimenter qu'une reine et non pas une infante, avait tenu sa séance ordinaire le jour de l'entrée de la princesse à Paris.

Le Roi lui envoya alors une lettre de jussion ainsi conçue : " De par le Roi ,

» Nos amés et féaux, nous avons donné nos ordres pour que l'Infante d'Espagne soit reçue dans notre bonne ville de Paris avec la magnificence convenable à la dignité de sa personne et à la qualité de notre future épouse; le zèle que la France témoigne en cette occasion répond à nos désirs, mais nous serons bien aise qu'elle voie vos sentiments s'unir aux acclamations publiques; nous vous mandons, de l'avis de notre très-cher et très-

— Le 6, au matin, le grand conseil fut la complimenter.

— Le même jour, après dîner, le duc de Tresmes, le prévôt des marchands, les e'chevins et les autres officiers de l'hôtel de ville en firent de même.

— Le 7, après dîner, l'Académie française s'acquitta de ce devoir.

— ÎAprès toutes ces cérémonies, l'Infante alla au Palais- Royal rendre visite à Madame, à M. le Ré^jent, à madame la duchesse d'Orléans, à M. le duc de Chartres et aux deux princesses ses sœurs.

— On apprit alors que le chevalier d'Enneval, capitaine au régiment du Roi , étant en garnison , avec un fusil et suivi d'un soldat de sa compagnie, sous prétexte d'aller à la chasse , entra dans un bois qui est sur le chemin de Sois-

amé oncle le duc d'Orléans, régent, d'aller lui faire vos compliments le jour et à l'iieuro que le grand maître ou le maître des cérémonies vous dira de notre part. Si n'y faites faute, car tel est notre plaisir. Donné à Paris, le 2 mars 1722. »

Le Parlement obéit, et M. de Mesmes prononça le discours qu'on vient de lire, et dans lequel la Compagnie laissait à entendre qu'elle ne faisait pas volontairement cette démarche.

Nous empruntons à JVL Henri Lot, Essai sur Les Olini, p. 68, les détails de cette visite : « Ils (les membres du Parlement) sont reçus dans les appartements de la duchesse de Valentinois , gouvernante de la princesse. MM. de jMaurepas, secrétaire d'Etat; de Dreux, grand maître des cérémonies; des Granges, maître des cérémonies, vont au-devant de Messieurs pour les saluer. Mais le grand miaître des cérémonies soulève une difficulté d'étiquette; il ne veut pas laisser le greffier civil entrer le premier en tête de la cour. Le greffier répond que tel est son droit, entrant même ainsi chez le Roi; le grand maître reconnaît son erreur et introduit le greffier le premier. Le reste de la visite se passe fort bien. L'Infante salue d'une manière remplie de grâce. Le premier président lui adresse un discours pendant lequel elle donne toutes les démonstrations qu'on pouvait attendre. La cour se retire, accompagnée des maîtres des cérémonies, après une réponse de la duchesse de Valentinois, conçue en termes très-honorables. »

35i JOURNAL DE LA RÉGENCE.

sons , à l'entrée duquel ayant posté le soldat , il s'était enfoncé dans le taillis et s'était ensuite précipité dans la rivière d'Aisne où il s'était noyé de désespoir ; on n'en disait pas le sujet.

— Le 9, les commissaires du visa commencèrent à travailler à la liquidation suivant les noms des particuliers par la lettre A , et devaient continuer ainsi par ordre alphabétique, selon le projet d'un dictionnaire que les sieurs Paris avaient fait dresser six mois auparavant , lequel contenait cinquante gros volumes in-folio en grand papier.

— Le 10, on tira un feu d'artifice à la Grève, en la présence du Roi et de l'Infante , qui était toute brillante en pierreries , tous deux placés à une croisée de l'hôtel de ville, au-dessus de laquelle on avait mis un dais magnifique par dehors et un pareil par-dessus.

— Le 14, on tira celui de la place du Palais-Royal, au fond de laquelle était une grande draperie excellemment peinte en forme de velours bleu, avec une grande crépine d'or au bas, au milieu de laquelle étaient les deux écussons de France et d'Espagne , avec cette devise au-dessus : Nativo junguntur amore.

La place était fermée de quatre portes. A celle de la rue de la Ferronnerie était le portrait du Roi en médaille ; à celle de la rue Saint-Thomas du Louvre était le portrait de l'Infante aussi en médaille; à celle qui regardait les Quinze-Vingts il y avait un lustre de bois doré, et à celle du côté de Saint-Honoré un semblable lustre, suspendus par un cordon en forme de guirlande.

Autour de la place on avait construit des échafauds ou tribunes pour y placer une centaine de joueurs d'instruments et de musiciens , avec des pyramides et des girandoles de distance en distance, remphes de lampions ainsi que tout à l'entour de la place et du Palais-Royal. On avait aussi élevé une espèce de trône magnifique à un balcon de ce palais pour le Roi.

— Le 16, M. le Rëgent se trouvant incommodé d'une inflammation au bas-ventre, on le saif^na, ce qui se réitéra le 17 et le 18 ^

— Ce prince faisait alors travailler à douze portraits de la princesse des Asturies , pour en faire part à autant de princes étrangers.

— Le 17, le conseil résolut et adju^jea la gérie des fermes générales du Roi aux sieurs Paris, lesquels devaient d'abord donner douze millions d'avance, douze autres millions par mois , et à la fin de l'année quarante autres millions, et devaient rendre compte de la gérie à M. Fagon, qui devait en faire son rapport à M. le liégent.

— M. le duc d'Ossone, ambassadeur extraordinaire d'Espagne, fit préparer sur la rivière un feu d'artifice sur deux grands bateaux joints ensemble, vis-à-vis du balcon de l'appartement de l'Infante, en forme d'un temple de l'Hyménée, orné de plusieurs colonnes, à trois étages, de soixante pieds de hauteur. A chacune des quatre faces de ce temple était un grand tableau : le premier représentait l'Hyménée, le second la déesse Gérés, le troisième Bacchus ; et le quatrième représentait le dieu Mars , comme ayant rapport au mariage du Roi et de l'Infante-Reine. La figure de l'Amour tenant un flambeau à la main , dominait sur le temple , dont le haut était environné de lampions , et dont la voûte s'étant crevée , il en sortit une infinité de feux d'artifice que tous les spectateurs admirèrent. Quantité de fusées tombaient dans la rivière et semblaient se combattre l'une contre l'autre.

On admira encore un pont de bateaux qui traversait la Seine, sur lequel on avait disposé des pyramides et des girandoles remplies de lampions qui faisaient un effet merveilleux.

Il y avait de plus huit gondoles à la française et huit à

* 11 avait fait une débauche lui jour qu'il avait pris médecine.

l'espagnole, et huit autres ornées de girandoles garnies de lampions et de lanternes, et remplies de joueurs d'instruments de musique, ce qui formait une espèce d'armée navale. Les gondoles à la française et à l'espagnole étaient conduites par des rameurs, et d'autres gens étaient dedans et se jetaient les uns contre les autres quantité de feux d'artifice qui formaient sur l'eau des figures de dauphins et de serpenteaux.

Le Roi et l'Infante-Reine étaient sur le halcon.

Le duc d'Ossone donna ce spectacle pour la fête de l'Jnfante, qui est le 24 de ce mois, veille de l'Annonciation de la sainte Vierge, dont elle porte le nom.

— M. le cardinal de Noailles représenta à M. le duc d'Orléans que M. l'abbé Fleury l'avait chargé de faire ses excuses à Son Altesse Royale de ce que son grand âge et ses infirmités continuelles ne lui permettaient plus d'avoir l'honneur de confesser le Roi. Ensuite, Son Eminence pria M. le Régent de ne point destiner cet office à aucun jésuite; à quoi ce prince parut y donner les mains. Cependant le cardinal étant disparu, il dit à ses courtisans : « Comme je suis engagé de parole d'honneur avec le roi d'Espagne, je ne puis m'empécher d'y nommer un jésuite '. »

— Depuis le 10 de ce mois, plus de quatre cents agioteurs s'attroupèrent dans la rue Saint-Martin , vers la rue aux Ours, pour négocier les certificats de liquidation, donnèrent d'abord 20 pour cent, puis 25, 30, 32 et 35 livres. Le 20, ils les prirent à 25 pour cent; le 21 , à 27 livres 11 sols.

Les billets de banque non visés s'y négociaient à raison de 50 livres pour mille.

* Ce fut en effet sur un jésuite, le P. de Linières, confesseur de la mère du Régent, que s'arrêta le choix de ce prince. Le cardinal de Noailles refusa de lui accorder un pouvoir, et on fut obligé d'envoyer à Rome pour obtenir un bref du Pape.

Les billets de banque furent alors liquides à un quart et un tiers de perte, et ceux provenant de vente de marchandises furent liquidés à moitié de perte.

— Gomme on fut alors certain que la peste était entièrement cessée à Marseille et dans toute la Provence, M. le duc d'Orléans ordonna aux officiers des (jalères et des vaisseaux qui étaient à Paris de se rendre incessamment à Marseille et à Toulon.

— Les communautés et les corps des arts et métiers furent taxés à quinze cent mille livres, laquelle somme, jointe au produit des droits qui se lèvent sur chaque voie de bois de chauffage, fut destinée au remboursement de la dépense qui s'était faite à l'occasion de l'arrivée de l'Infante, soit pour les feux d'artifice, soit pour les festins, les bals, les décorations, etc., tant aux Tuileries qu'au Palais-Royal, à la Grève et ailleurs.

— La nuit du 18 au 19, on arrêta vingt-deux voleurs.

— Le 20 , on conduisit à la Grève un autre voleur qui se nommait La Salle, fils d'un chirurgien de Bordeaux, lequel ne fut pendu que le lendemain , à cinq heures du matin , pour avoir dénoncé à l'hôtel de ville diverses personnes qu'on envoya arrêter pendant la nuit, et entre autres un limonadier du pont au Change.

— Le 21, on en conduisit un autre en la même place, fils du sieur Guillain , libraire, sur le quai des Augustins, lequel ne fut aussi exécuté que le lendemain , à deux heures du matin, pour avoir de même dénoncé à l'hôtel de ville plusieurs de ses complices qu'on alla également arrêter la nuit.

— Le 24 , on pendit au même lieu le nommé Ferron , qui ne voulut rien avouer à la question, ni se confesser avant l'exécution.

— Le 19, jour de saint Joseph, dont le duc d'Ossone portait le nom, ce ministre servit trois pauvres à table, un homme, une femme et un enfant, comme représentant

la sainte famille de saint Joseph , de la sainte Vierge et de i'enfant Jésus; et après qu'ils eurent dîné, il leur donna à chacun une somme d'argent et un habit très-propre. Le lendemain il distribua lui-même une somme de trois mille livres à un grand nombre de pauvres dont il baisait la main en leur donnant l'aumône.

— On rétablit alors les quatre charges d'intendants des finances qui avaient été supprimées, en faveur de M. Fa-, gon, de M. d'Ormesson, de M. de Gaumont et de M. de Beaudry, qui était lieutenant général de poUce.

M. le comte d'Argenson, second fils de feu M. le Garde des sceaux , fut de nouveau revêtu de cette charge de lieutenant général de police qu'il avait été obligé de quitter deux ans auparavant; l'intendance de Tours qu'il avait fut donnée à M. Hérault, procureur général du grand conseil, lequel prononça le discours suivant lorsque le grand conseil fut complimenter l'Infante.

« Madame ,

» Vous ne vous êtes détachée du trône du roi votre père, que pour monter sur cehii de vos aïeux. Le ciel a prévenu vos désirs; il remplira nos espérances : destinée à régner avec le plus puissant et le plus aimable des rois sur le meilleur de tous les peuples du monde, déjà l'auguste sang des Bourbons vous en rend digne, et bientôt conduite par les mains mêmes de la sagesse en unissant leurs couronnes , vous rassemblerez leurs vertus. »

— Le 16, le duc d'Ossone donna splendidement à dîner au cardinal de Rohan et à un grand nombre de seigneurs de la cour, et à souper au cardinal Dubois et à tous les ministres étrangers, et le 24, après avoir donné un pareil repas, après son superbe feu d'artifice, à un grand nombre de seigneurs et de dames qu'il avait invités, il monta en chaise de poste avec son intendant pour s'en retourner à Madrid.

— M. le duc d'Orléans continuant d'être incommodé depuis quelques jours de la fièvre, accompa^jnée d'une hydropisie de poitrine , les médecins avaient résolu la sai- ^née du pied; son chirurgien s'étant présenté pour l'exécuter, ce prince dit : « Que veux-tu faire ? Va te faire f ,

toi et les médecins; je ne le veux pas, moi. »

— On arrêta un jeune homme superbement vêtu et qui avait une berline ma(^}nifique; il se disait marquis de Belancourt et était fils d'un hôtelier de Lyon. Il avait né^jocié deux lettres de change de trois mille livres chacune, dont l'une venait de Suisse.

— Le 24, après dîner, M. le contrôleur général fut à la Banque, de la part de M. le Régent, où il pria les commissaires du visa d'avancer les liquidations le plus promptement qu'ils pourraient, et ordonna ensuite à tous les commis de se rendre à leurs bureaux à sept heures et demie du matin au plus tard. *

— Le 27, le sieur Paris l'ainé fut au visa avant sept heures du matin, et ordonna aux directeurs des bureaux de prendre d'autres commis à la place de ceux qui ne s'y rendraient qu'à huit heures.

— On nomma encore vingt conseillers du grand conseil pour travailler avec les autres commissaires à la liquidation, afin d'accélérer cette affaire.

— On devait instruire le procès du sieur Dikby, accusé d'avoir diverti douze ou quinze miUions de la Compagnie des Indes, dont il était associé.

— ^- Le 27, on publia six arrêts du conseil d'État, rendus le 9, qui rétablirent pour six années les droits sur les denrées dont on ne levait qu'une partie depuis la suppression des officiers, comme mouleurs de bois, mesureurs de charbon, de grain, de farine, etc.

— M. l'abbé d'Asfeld, qui s'était rendu si célèbre par les conférences- judicieuses et savantes qu'il faisait dans une maison proche de Saint-Uoch, au sujet de la sainte

Ecriture qu'il expliquait avec zèle et pureté, mourut le 26 de ce mois, en la maison des Pères de l'Oratoire de la rue Saint-Honoré , où il avait obtenu de M. le duc d'Orléans la permission de se retirer, a])rès avoir été exilé près de Sens, pour avoir persisté à ne vouloir point accepter la constitution Unigenitus, Il fut regretté de tous ceux qui connaissaient son rare mérite , sa piété , sa candeur et ses autres vertus.

Requête des harangères de Paris au Roi.

Sire, les dames harangères,

Si chères à vos grands-pères ,

Se prosternent à vos genoux

Dans ce jour pour elles si doux.

Pour vous témoigner par leurs larmes

Dans quelles affreuses alarmes

Pendant trois jours j'avons été.

En sachant Votre Majesté

Entreprise de maladie

Au péril de sa chère vie.

Jamais ne fut un tel tourment

Quand j'apprîmes soudainement

Une si terrible nouvelle ;

Hélas ! notre pauvre cervelle

En fut revirée à l'envers.

Les quatre coins de l'univers

Ont retenti de nos complaintes.

J'avons invoqué saints et saintes

Et Notre-Dame de Paris ,

Ensuite monsieur saint Louis ,

La bonne sainte Geneviève,

Qui fut plus raisonnable qu'Eve,

En n'écoutant aucunement

Les discours du malin serpent

Qui, toujours furieux coutre elle,

Ne put éteindre sa chandelle;

Et, partant elle a mérité.

De secourir cette cité.

Dès qu'on eut découvert sa châsse,

Maudite fièvre en eut la chasse.

Et cinquante (gardes du corps,

Pénétrés d'un très-vif remords,

Y coururent en dilig^ence

Pour pouvoir (j^ag^uer l'indulgence

Et recevoir avec ferveur

Le corps de notre Rédempteur.

Ce qui parut tant exemplaire.

Que chacun ainsi voulut faire.

Afin que tous les gens de bien

Sauvassent le Roi Très-Chrétien.

Oh ! que votre convalescence

Ressuscite notre espérance !

Jamais le plus long avenir

N'effacera le souvenir

De votre âme vraiment royale

De ce qui se fait à la halle.

Dans la rue et dans les maisons.

Tant de dévotes oraisons

Par notre prélat ordonnées ,

Vous promettent longues années

Pendant lesquelles, Dieu aidant,

Votre peuple sera content.

Ce que je jugeons par vos livres.

Sur les fleuves qui portent vivres,

Et coulent si rapidement

Vers ce furieux élément

D'où je retirons les marées.

Tant les douces que les salées :

Ce qui nous annonce déjà

Que l'abondance régnera

Dans le royaume de la France, Qui fait (grande réjouissance, Criant partout : Vive le Roi !

Et son (gouverneur Yilleroy !

Avec nous, madame la Seine, De toutes les rivières la reine , Vient se présenter en son rang', Pour purifier votre san^j- Et vous offrir, par ces prémices , Cent trente grosses écrevisses Qui valent trente écus au moins.

Nous avons donné tous nos soins Pour qu'on porte sur votre table Vendredi, jour très-vénérable Et pour nous jour si précieux, Un estingeon très-monstrueux.

Nos poissonneurs , avec leurs harpes.

Nous font espérer une carpe Que tous nos gens nous ont avoué, Depuis le temps du bon Noé , N'avoir fait si belle fortune Sur l'empire du dieu Neptune.

Ainsi, vous aurez pour ce jour Cette carpe pour votre cour, Pour les princes et les princesses, Pour les ducs et pour les duchesses, Pour les abbés et les prélats , Pour les robins, pour les soldats.

Pour les gens de la pharmacie Qui vous ont prolongé la vie; Dont Molière, comédien.

Pour cette fois dirait du bien.

Sachez du moins, aimable Sire, Qu'aucune de nous ne désire, Pour si magnifique présent.

D'avoir de l'or ni de l'argent :

Seulement, à notre manière,

Je vous faisons une prière.

Et la faisons de tous nos cœurs :

Rendez-nous tous nos bons docteurs

Exilés en mainte province

Pour un sujet, dit-on, fort mince.

S'ils ont fait bien, s'ils ont fait mal,

Dieu le sait, et le cardinal,

J'entendons celui de Noailles,

Dont nous avons vu les entrailles

Toutes pleines d'anxiété.

Par rapport à votre santé.

Je ne savons pas l'efficace

Ni tous les do(j^mes de la grâce ;

Mais je savons certainement

Que ces prêtres, à tout moment.

Nous rendaient mille bons offices

Sans attendre des écrevisses.

Non pas môme un remerciement,

Pour l'amour de Dieu seulement.

D'Asfeld expliquait l'Ecriture

De façon si claire et si pure.

Que les plus simples Tentendaient,

Et les plus méchants s'amendaient.

Il faut bien vendre des coquilles,

Pour pouvoir marier nos filles.

N'ayant plus là le franc Rollin,

Ni le célèbre Tabourin,

Qui formait dans le séminaire

Tant de clercs pour le sanctuaire.

Et faisait asseoir nos enfants

De la Sorbonne sur les bancs.

Bégon, frondant contre l'usure.

Faisait souvent, par aventure.

Que les richards, gratuitement.

Nous prêtaient même largement.

Qui ne sait par expérience Combien les cas de conscience, Décidés par un bon docteur Tel que Lefèvre, ont de valeur?

Maillard, vicaire cbaritable.

Plus de cent fois quitta la table Pour venir calmer nos maris Quand par malheur ils étaient gris ; Ou , pour les empêcher de boire , Je les menions à l'Oratoire, Où Roger touchait tant leurs cœurs Que souvent ils versaient des pleurs.

Je ne parlons point de cent autres Qui vivent comme les apôtres , Qui nous confessaient à ravir Et nous aidaient à bien mourir.

Et je pouvons bien dire à vivre; Car leur morale, qu'il faut suivre.

Nous faisait vendre nos merlans, Nos goujons et nos éperlans; Disons hautement, d'un ton aigre.

Que tout chrétien doit faire maigre , A moins qu'il ne soit alité.

Ainsi que Votre Majesté, Pour laquelle notre tendresse A fait dire plus d'une messe, Et maint Te Deum laudamus , Et plusieurs autres Oremiis , En espérant de sa clémence , Pour fruit de sa convalescence , Pendant que je dirons Vivat, Qu'elle nous répondra : Flatl

Bouts rimes donnés à remplir^ sur la requête des filles de Paris , touchant le contrôle des actes de notaire nouvellement rétabli :

Sur riiymen, aujourd'hui, quelle avare. . . cabale, Grand Roi, donna l'avis d'un funeste. . . . tribut?

Satan , de qui la rage en malice s'exhale,

Inventa ce moyen contre notre salut.

En nous embarrassant dans ce nouveau . . . dédale, Tourmenter notre sexe est son unique. . . . but;

Tandis que l'on est fille, ennuyeux intervalle.

Peut-on toujours parer ces traits de Belzébuth?

L'hymen, dont le contrôle est un vrai. . . . paradoxe. Doit avoir son cours libre, ainsi que 1'. . . . équinoxe, Et jamais ne subir tarif ni numéro.

Soutiens contre Satan notre vertu qu'il. . . sape. Grand Roi; pour nous sauver, l'Eglise ni le. . Pape, Sans l'aide d'un mari ne sert pas d'un. . . . zéro.

— En conséquence de ce contrôle nouvellement rétabli , il se trouva que le contrôle du contrat de mariage de M. Angran, conseiller au Parlement, coûta près de quarante mille livres, à raison de vingt sols pour cent livres et de quatre sols pour livre.

— Le 28, les billets de banque visés et non liquidés se négociaient sur la place , à raison de quatorze livres pour cent, et les non visés à raison de sept livres.

— Le 27, on pendit à la Grève le nommé Marcon.

— Le 28, on y pendit aussi le nommé Bernier, exempt de la maréchaussée, ayant un justaucorps galonné d'argent, avec une veste de brocard d'or.

Ces deux voleurs étaient complices de Cartouche, et

dénoncèrent un grand nombre de jDarticuliers qui furent amenés, sortant de leur lit, pour leur être confrontés à l'hôtel de ville, entre autres la femme d'un orfèvre de la rue de l'Arbre-Sec, proche l'église Saint-Germain l'Auxerrois, âgée de soixante-quatorze ans, qui après avoir été confrontée audit Bernier fut conduite à la Conciergerie, où son mari était détenu depuis quelque temps ; ils étaient accusés d'avoir reçu chez eux deux cassettes fermées remplies de galons d'or, et d'argent qui provenaient de plusieurs habits enlevés par ces scélérats.

— Le 29, dame ^larie-Madeleine de Mornay, abbesse de l'abbaye royale de Saint- Antoine , mourut âgée de quatre-vingt-six ans.

— Le 31 , on augmenta le nombre des derniers commissaires du visa jusqu'à celui de quarante - trois , pour accélérer les liquidations.

— Enfin, le Père de Linières, jésuite de la maison professe, fut nommé confesseur du Roi.

— Le produit de tous les droits qui se lèvent sur les marchandises et sur les denrées, à Paris et par tout le royaume, aux entrées et sorties, devait être porté à la caisse générale , dont les sieurs Paris étaient chargés pendant dix ans, à compter du premier jour de ce mois, afin d'en acquitter les dettes de l'État.

— On apprit alors avec étonnement que M. l'évêque du Puy en Velay ^ , ayant eu de grosses paroles avec un officier de distinction , ce prélat , qui dans sa jeunesse avait été capitaine de cavalerie , sans avoir égard à son caractère, avait accepté le défi que l'officier lui avait fait de se battre en duel, dans lequel il eut le bonheur de tuer l'officier ; après laquelle action il dépêcha un exprès pour solliciter sa grâce auprès du Roi, qui lui fut accordée. Il dépêcha en même temps à Rome pour obtenir une pareille

' ]\L de Conflans.

absolution , afin d'être réinté^j^ré dans l'exercice de ses fonctions épiscopales, dont il se voyait suspendu ipso facto pour avoir porté les armes.

— La demoiselle de Saint-Hilaire obtint du Roi des lettres de (jrâce pour avoir tué d'un coup de pistolet un gentilliomme qui avait tué son frère , lequel frère avait appelé le (gentilhomme en duel ^ parce qu'il ne voulait pas épouser la sœur de la demoiselle de Saint-Hilaire après en avoir abusé.

— Le 6 du mois . d'avril , M. le cardinal de Noailles ayant persisté à ne vouloir point donner la permission au Père de Linières , le Roi se confessa , le lendemain du jour de Pâques , en l'église de Saint-Germain l'Auxerrois , au curé de cette paroisse , où la messe fut chantée solennellement par la musique de Sa Majesté.

On assurait que pour éluder cette permission, le Roi irait à Saint-Gyr faire sa première communion , et gagner en même temps les fruits du jubilé aux fêtes de la Pentecôte, cette abbaye étant du diocèse de Chartres, où le Père de Linières pourrait le confesser librement.

— La nuit du jour de Pâques au lundi, quelques voleurs entrèrent chez un orfèvre de la rue de l'Arbre-Sec, qui était alors à la campagne, et y enle^'èrent tous ses meilleurs effets.

— Le 5, M. Dumas, docteur en théologie et conseiller honoraire du Parlement, mourut âgé de quatre-vingthuit ans.

— La communauté des marchands épiciers gagna son procès contre celle des marchands faïenciers , au sujet de la saisie faite d'un magasin de porcelaines de la Chine, pour la valeur d'un million , que l'on disait appartenir à M. le duc de La Force.

' Marais, Revue rétrospective , 2*' série, t. VIII, p. 179, raconte le même fait, mais il appelle la demoiselle du Gliéron.

— Le 4, les liquidations se négociaient à raison de 27 livres 10 sols et de 28 livres pour cent. Les billets de banque non visés se prenaient à 9 livres 10 sols pour cent, et les visés non liquidés à 15 et IG livres pour cent.

— Le marquis de Magny, fils de M. de Foucault, conseiller d'État, obtint alors sa grâce de l'insulte qu'il avait faite au grand repas de l'eu madame la duchesse de Berry, pour laquelle affaire il fut exilé et obligé de sortir du royaume, et de se démettre de sa charge d'introducteur des ambassadeurs * .

' (i Le lundi 28 février, madame la duchesse de Berry donna, le soir, à M. le duc et à madame la duchesse de Lorraine la plus splendide et la plus comjilète fête qu'il fût possible en toute espèce de magnificence et de goût. Madame de Saint-Simon, qui l'ordonna toute et qui eu fit ;les honneurs, eut tout l'honneur que de telles bagatelles peuvent apporter, par le goût, le choix et l'ordre admirable avec lequel tout fut exécuté. 11 y eut une table de cent vingt-cinq couverts pour les dames conviées, toutes superbement parées, et pas une en deuil, et une autre de pareil nombre de couverts pour les hommes invités. Les ambassadeurs, qui le furent tous, ne s'y voulurent pas trouver, parce qu'ils prétendirent manger à la table où seraient les princes du sang, lesquels mangeaient avec le duc de Lorraine... Le souper fut précédé d'une musique et suivi d'un bal en masque, où il n'y eut de confusion que lorsque madame la duchesse de Berry et madame de Lorraine en voulurent faire partie. Tout Paris y entra masqué; mademoiselle de Valois ne se trouva point au souper, mais au bal seulement. Je n'en ai point su ni deviné la raison. Trois ou quatre personnes non invitées et non faites pour l'être se fourrèrent bardiment à la table des hommes. Saumery, premier maître d'hôtel de madame de Berry, leur en dit son avis, par son ordre, au sortir de table. Ils ne répondirent rien et s'écoulèrent, excepté Magny, qui dit tant d'insolences, que Saumery le prit par la cravate pour le conduire à madame la duchesse de Berry, et l'eût exécuté si Magny n'eût trouvé moyen de s'en dépêtrer et de se sauver hors du Luxembourg dans la ville, où le lendemain il continua à débiter force sottises. » Saint-Simon, t. XXIX, p. 229.

Ce Magny fut compromis dans la conspiration de Cellamare

— M. le contrôleur général allait souvent à la Banque, ou il faisait remarquer le nom des sieurs commissaires qui ne s'y trouvaient ])as.

— Le sieur Paris l'aîné y allait de même, et faisait congédier tous les commis qui ne se trouvaient pas à leur bureau à son arrivée.

— Madame la Régente se dispensa d'aller faire sa retraite ordinaire durant la semaine sainte à l'abbaye de Montmartre, indignée, disait-on, de ce que l'abbesse avait eu l'impudence de vouloir augmenter le prix du logement que Son x\ltesse Royale y occupait, et dont elle payait plus de vingt mille livres par an, sans compter les autres libéralités qu'elle avait la bonté de faire souvent à plusieurs religieuses de ce monastère , sans parler des grandes aumônes qu'elle faisait distribuer aux pauvres de la paroisse de Montmartre. Sur quoi elle donna ordre à ses officiers d'en rapporter les tapisseries et les autres meubles qui lui appartenaient. Voilà ce qui donna lieu à cette princesse de former le dessein de faire construire sa belle maison de Bagnolet.

— Le Père de Linières étant à l'archevêché, M. le cardinal de Noailles lui dit : « Eh bien. Père de Linières, vous voilà donc chargé d'un grand fardeau , étant nommé confesseur du Roi? — Il est vrai. Monseigneur, dit le jésuite, mais je tâcherai de m'en acquitter le mieux qu'il

et exilé; lorsque mademoiselle de Montpensier devint reine d'Espagne par l'abdication de son beau-père Philippe V, elle en fit son majordome. Cette princesse avait des goûts excentriques; elle était même un peu folle. Un jour qu'elle était montée sur une échelle, dans sa cliam]:>re, n'ayant, suivant son usage, ni bas ni jupes, et vêtue simplement d'une chemise et d'une robe, elle eut peur et appela à son secours; Foucault de Magnv accourut et l'aida à descendre de l'échelle; au lieu de le remercier, la reine s'écria partout qu'il l'avait outragée, et le majordome fut rappelé en France, où il mourut en 1772. (Voyez Lemontey, les Filles du Régent; Revue rétrospective , 1" partie, t. I, p. 203.) T. II. 24

me sera possible avec l'aide de Dieu. — Il faut l'espérer, rëplicpia Son Eminence , cependant je vous en décharge » • et quitta le jésuite après ces paroles.

— On assurait que, le 6 de ce mois, M. le duc d'Orléans avait proposé de rétablir la charge de lieutenant général du royaume en sa faveur, comme le duc de Guise, assassiné à Blois sous Henri IIÏ , l'avait exercée, mais que le conseil s'y était opposé, comme il était déjà arrivé en la présence de M. le chancelier d'Aguesseau, lorsque ce prince en fit une première fois la proposition. On prétendait que l'opposition que ce magistrat en fit alors en représentant les conséquences qui pourraient en résulter, avait été la principale cause de sa disgrâce.

— Le 9 et le 10, les liquidations se donnaient à raison de 28 livres pour cent.

— Le 13, la demoiselle Macé, danseuse de l'Opéra, étant sur le pont Royal, donna un très-beau mouchoir d'indienne à un aveugle qui demandait l'aumône, puis étant montée sur le parapet , elle se précipita du haut de ce pont dans la rivière ; on disait que c'était de désespoir d'avoir subi des pertes considérables sur la réduction des billets de banque qu'elle avait déclarés au visa^ laquelle réduction n'avait pas laissé que de lui produire encore deux mille livres de rente. Quelques bateliers qui l'avaient vue tomber, coururent avec leurs petits bateaux et la retirèrent à demi suffoquée ; on la reporta chez elle , où elle ne survécut pas longtemps.

— Le marquis de Noce et sa sœur furent exilés à Montpellier, pour avoir mal parlé du cardinal Dubois ^

* Noce et madame du Tort, sa sœur, furent d'ahord envoyés en Normandie, puis le lieu de l'exil fut changé, et ils eurent ordre de se rendre à Tours. Noce avait dit au Régent qu'il pourrait bien faire d'un cuistre un cardinal , mais non pas du cardinal Dubois un honnête homme.

— Le marquis de Broglio eut le même sort pour de parejls discours.

— Le voya^je de Versailles fut alors re'solu, pour épargner la dépense qu'il aurait fallu faire , en cas que le Roi fût resté à Paris, parce que dans un article du contrat de mariage il était stipulé qu'on monterait la garde chez FinFante également comme chez le Roi. Ainsi le Roi étant à Versailles la garde devait se monter également pour le Roi et pour cette princesse en même temps, puisqu'elle devait occuper l'appartement de feu madame la Dauphine.

— Par la visite que le sieur de Goste eut ordre de faire au château de Versailles, on assura qu'il y avait pour un million de dépenses à faire dans les appartements, et que les eaux ne pouvaient plus jouer si hien que ci-devant, parce que M. le duc d'Antin avait fait mettre des tuyaux de fonte à la place de ceux de plomb qu'il avait fait enlever pour une valeur de plusieurs millions, et qu'une partie de ces tuyaux de plomb avait été transportée à sa maison de Petit-Bourg, proche Fontainebleau.

— Le 10 et le 11 , les liquidations se donnaient sur la place à raison de 28 livres pour cent; le 15 et le 16, à raison de 23 et de 24 livres pour cent.

— Le 12 de ce mois, le sieur Ghuperel, chapelain de la chapelle de Saint-Roch en l'église paroissiale de ce saint, confessa le Roi , qui en fut si content qu'il protesta qu'il ne voulait pas d'autre confesseur.

Lorsqu'un officier fut le 1 1 au soir chez cet ecclésiastique , qui était couché , pour lui annoncer qu'il était nommé pour cette fonction , sa servante ayant ouï dire à cet officier que c'était de la part du Roi , et s'imaginant qu'on venait enlever son maître pour le conduire en prison, elle tomba évanouie en s'écriant : « Mon maître est honnête homme, il n'a jamais rien dit ni rien fait contre personne. » On fut quelque temps à la faire revenir de

372 JOURrvAL DE LA RÉGENCE.

son évanouissement à force de lui dire le sujet qui amenait cet officier.

Lorsque M. Ghuperel fut débarrassé de sa servante, il dit à l'officier : « Monsieur, permettez-moi de vous dire que comme je ne suis qu'un simple prêtre, je ne puis ajouter foi à ce que vous me faites l'honneur de me déclarer de la part de M. le maréchal de Villeroy, et que je ne le croirai pas que je ne voie un ordre écrit et signé de la main de ce seigneur » , ce qui obligea l'officier d'aller rendre compte de cet aveu au maréchal, qui le renvoya sur-le-champ avec cet ordre.

Le lendemain, qui était le jour de Quasimodo, suivant l'instruction que lui avait donnée le maréchal, M. Ghuperel se mit à genoux devant le Roi pour le saluer; le Roi le fit aussitôt relever, et M. Ghuperel lui dit : « Sire, je suis confus de l'honneur que vous me faites de vouloir que j'aie celui de vous confesser, quoique je ne sois qu'un simple prêtre et très-indigne. Permettez-moi de vous représenter qu'y allant également de votre conscience et de la mienne, je ne vous passerai rien, non plus qu'au dernier des sujets de Votre Majesté. »

Après ce discours, M. Ghuperel, revêtu d'un rocliet qu'on lui avait prêté, s'assit dans le confessionnal, où le Roi, à genoux, lui présenta sa confession écrite de sa main. Après avoir reçu l'absolution , le Roi dit au maréchal son gouverneur et à M. l'ancien évêque de Fréjus : « Je suis si content de M. Ghuperel que je ne veux point d'autre confesseur. » Et Sa Majesté lui assigna une pension de quinze cents livres sur le Trésor royal.

M. Ghuperel, comme chapelain honoraire de la musique du Roi, au lieu de se tenir en la place destinée au confesseur de Sa Majesté, monta à la tribune où il se mêla avec les musiciens en leur disant : « Je suis toujours des vôtres, je ne prétends pas vous abandonner quoique j'aie l'honneur d'être confesseur de Sa Majesté. »

Il n'en fnt pas de même du Père deLinières, qui, sous prétexte d'avoir été nommé confesseur du Roi, resta dans la chapelle durant la messe qui se chanta solennellement en musique, revêtu d'un rochet sous son manteau de jésuite.

M. l'abbé d'Ar^entré ayant été aussi nommé confesseur du Roi la veille de Quasimodo , se présenta à la chapelle , revêtu de son rochet, comme aumônier de Sa Majesté. M. le maréchal de Villeroy, étonné de le voir en cet état, lui demanda ce qu'il voulait ; l'abbé lui dit ingénument : « Je suis venu pour avoir l'honneur de confesser le Roi, sur ce qu'on m'a dit hier au soir. — Le maréchal répliqua : Monsieur, c'est M. Ghuperel que M. le cardinal de Rohan a nommé. » Ainsi l'abbé se retira avec quelque confusion de ce que les Jésuites l'avaient enga^jé à faire inutilement cette démarche.

M. Ghuperel est né à Paris; il a demeuré plus de vingt ans à Saint-Lazare, où sa voix forte et mélodieuse eut le malheur de déplaire, ce qui l'obligea de se retirer de la congrégation. Pour avoir le moyen de subsister, il se soumit à être précepteur des enfants d'un officier du Roi à Versailles, et comme il se faisait distinguer par sa voix en la chapelle du Roi à la messe et à vêpres , les missionnaires de Saint-Lazare, pour l'en éloigner, firent leurs efforts pour obliger l'officier de renvoyer le précepteur de ses enfants ; l'officier s'en plaignit au Roi , qui lui dit : « Puisque vous êtes content du précepteur de vos enflints , gardez-le, et j'imposerai silence aux missionnaires. »

Peu après, une charge de chapelain de la musique du Roi étant venue à vaquer, Sa Majesté la donna à M. Ghuperel, qui la vendit ensuite, et se réserva le titre d'honoraire qui lui donnait la faculté d'assister à la musique, et, comme chapelain, il portait la chape à la messe et à vêpres, où il chantait librement.

M. Ghuperel était un ecclésiastique fort estimé pour son

zèle et son désintéressement. Il s'était depuis longtemps attaché à confesser les soldats du régiment des gardes suisses en l'église de Saint-Rocli, et dans leurs chambrées quand ils étaient malades, soit sur la paroisse de Saint- Roch , soit aux Porclierons ou en d'autres quartiers de cette ville de Paris. Il entend très-bien l'allemand , le flamand, l'anglais, l'irlandais et le hollandais, auxquelles langues il s'était appliqué pendant plusieurs années, afin de pouvoir confesser ces différentes nations.

Gomme on était alors à la Gour fort embarrassé pour avoir un confesseur du Roi, M. le cardinal de Noailles fut pressé de dire les raisons qu'il avait de s'opposer à la nomination du Père de Linières , et les donna par écrit à M. le duc d'Orléans ; Son Eminence dit même : « Je consens que l'on prenne l'abbé Paulet, quoiqu'il ait été toujours fort opposé à mes sentiments, ou quelque autre que l'on voudra de mes ennemis les plus déclarés , pourvu que ce ne soit pas un jésuite, dont la société a des instituts contraires aux lois du rovaume et au gouvernement des rois. »

Le Père de Linières, lors de sa nomination, dit à M. le Régent : « Votre Altesse Royale ne doute pas des difficultés que M. le cardinal de Noailles ne manquera pas de faire pour y donner son consentement. » Sur quoi le Prince lui répliqua : « Faites comme vous pourrez; pour moi, je vous donne cette place pour me dégager de la parole que j'ai donnée là-dessus au roi d'Espagne. »

^I. Vittemant, sous-précepteur du Roi, se voyant à la veille de Quasimodo, et que le temps pressait pour la

confession pascale du Roi, demanda M , l'un des

vicaires de Saint-Roch, pour le consulter sur cet incident, et lui demanda s'il y avait d'honnêtes gens parmi les ecclésiastiques de cette église et quel parti ils tenaient. Le vicaire lui répondit : « Nous en avons de toute espèce; des appelants, des réappelants, des acceptants, et d'au-

très qui savent peu ce qui concerne la constitution Unigenitus. — Pour vous, repartit jM. Vittemant , quel parti tenez-vous? — Je suis, répliqua le vicaire, du nombre des premiers appelants et de ceux qui ont renouvelé leur appel. » A cet aveu, M. Vittemant parut interdit et fut quelque temj)S sans rien dire , ce qui fit conjecturer au vicaire qu'il avait quelque dessein sur lui, et qu'il était fâché de le savoir du nombre des appelants. Enfin M. Vittemant lui demanda s'il connaissait particulièrement M. Gliuperel : « Oui, dit le vicaire, c'est un trèshonnête homme, qui a rendu jusqu'à présent des services considérables à la paroisse de Saint-Rocli en confessant les Suisses, qui y sont logés en très-grand nombre. »

— Le 17, les liquidations se donnaient à 19 pour cent.

— On trouva dans les filets de Saint-Gloud un homme proprement vêtu , ayant la tête enveloppée d'un mouchoir, une montre d'or et des espèces d'or et d'argent et des papiers dans ses poches.

— Le 15 , M. le premier président de Mesmes étant au Palais-Royal, se voyant maltraité de paroles de la part de M. le duc d'Orléans qui l'avait traité de gros cochon , de vieux b..., avec d'autres injures atroces, parce que ce magistrat refusait d'adhérer à ses sentiments, lui répliqua ces mots : «Monsieur, quand le feu roi Louis XIV me faisait l'honneur de me mander à Versailles Dour savoir mon sentiment sur des affaires fort épineuses , il avait toujours la bonté de m'écouter avec sa modération ordinaire. Je suis gentilhomme et premier président du Parlement ; ces deux titres demandent de vous quelques égards. » Làdessus le prince lui repartit brusquement : « Le feu Roi faisait comme il voulait, et moi je fais comme il me plaît ; allez vous faire f , je vous saurai bien envoyer avec le Parlement hors de Paris» — Monsieur, lui répliqua le magistrat, vous ferez ce que vous voudrez, mais je puis vous assurer que nul officier du Parlement ne bougera de cette ville. «

— Le bruit courut alors que Je château de Compiègne était destiné pour y transférer le Parlement.

— On apprit de Rome que le Pape avait décliar^^é pour toujours l'Empereur de l'îiomma^^e qui s'est rendu depuis plus de quatre siècles au saint-siége, pour le royaume de Naples, et par conséquent de la cédule de vingt-quatre mille ducats et d'une liaquenée blanche que le prince titulaire de ce royaume était obligé de présenter ou de faire présenter de sa part au Saint-Père, la veille du jour de saint Pierre. On disait que c'était afin d'engager l'Empereur à ne se point opposer à la publication de la constitution Unigenitus dans l'Empire et même dans les Etats héréditaires de la maison d'Autriche, et afin que Sa Majesté Impériale accordât le titre de prince de l'Empire aux neveux de Sa Sainteté.

Ce fut aussi dans cette vue que le cardinal d'Altlian écrivit de Rome au cardinal de Rissy pour le désabuser et ceux de son parti, de l'opposition (jue l'on prétendait en France que l'Empereur avait résolu de former à la publication de la même Constitution.

— M. le comte d'Argenson, de nouveau lieutenant général de police * , alla chez le sieur Morant , notaire en l'île Saint-Louis , le fit monter dans son carrosse et le conduisit à la Rastille, accusé d'avoir voulu s'approprier plusieurs contrats de constitution de rentes sur l'hôtel de ville, qui avaient été ci-devant donnés en payement de taxes auxquelles la chambre de justice avait condamné (juelques particuliers^. On assurait que plusieurs autres notaires avaient fait une pareille supercherie.

^ Par lettres patentes du 26 avril.

^ « Un notaire noiiimé ^îorant, fils d'une fameuse marchande d'étoffes, a représenté au visa, comme dépositaire, six contrats de la ville, et cherchait à en faire la liquidation, qui se délivre au porteur; mais il s'est trouvé que ces six contrats avaient été donnés en payement d'une taxe de la chambre de justice par la

— Le corps du sieur Sanclrier, secrétaire-caissier de M. de la Jonchère, trésorier à l'extraordinaire des guerres, fut trouvé dans la rivière, proche de Marly, avec sa veste, mais sans culotte et sans bas, et perce de plusieurs coups de poignard.

— Le 20 de ce mois, la chambre royale, étabhe pour taxer les agioteurs, s'assembla pour la première séance à l'Arsenal. Elle avait pour président M. d'Auneuil , pour procureur général M. de Vatan , avec onze conseillers, qui étaient : MM. Rouillé, de la Vigerie, Pajot, Legras du Luart, d'Argenson, lieutenant général de police, Moreau de Séchelles, Tachont, Aubert de Tourny, Pinon d'Avoir, Gaïuuartin de Boissy, Mandat, et le sieur Passelègue pour greffier ^ .

— Le 19, M. Dodun, président au grand conseil, fut nommé contrôleur général des finances, à la place de M. Lepeletier de la Houssaye et au refus de M. Fagon , qui

veuve du sieur Chambelaiu, receveur général des finances de Poitou, et que ce Morant, qui était le notaire du receveur de la chambre de justice, les voulait faire valoir après avoir été éteints au profit du Roi, supprimant la quittance d'extinction. Morant a été arrêté, mis à la Bastille, scellés apposés, puis l'affaire s'est accommodée, et il a reparu, mais il n'en est pas moins un fripon...

» Le notaire Morant s'est tiré d'affaire parce qu'il avait prêté la main à plusieurs personnes en place pour s'approprier les contrats des partisans taxés à la chambre de justice; il faisait signer des transports ou des procurations au lieu de quittances de rachat, et on recevait les arrérages à la ville. On dit que le duc de Noailles ne s'y est pas épargné pendant qu'il était à la tête des affaires, et c'est ce qui a sauvé le notaire fripon, n (Mathieu Marais, Revue rétrospective , 2'^ série, t. VIII, p. 191.)

' Ce ne fut pas seulement pour taxer les agioteurs que cette commission fut créée, mais aussi, comme on le verra plus bas, pour instruire et faire le procès à des peintres, graveurs, imprimeurs et libraires qui avaient répandu dans le public des écrits anonymes et des estampes satiriques.

se contenta d'être directeur général des finances; on surnomma d'abord M. Dodun du quolibet de Fagot d'épines '.

— Gomme la division continuait depuis Noël entre M. le prince et madame la princesse de Gonti sans avoir pu se réconcilier, cette princesse fit signifier au prince son mari une requête qu'elle avait fait présenter au Parlement en séparation de corps et de biens, en quoi le prince acquiesça, en faisant contre elle de semblables procédures.

— Les députés de Marseille qui étaient depuis quelque temps à Paris, obtinrent un arrêt du conseil d'Etat qui permit le rétablissement du commerce de la ville de Marseille et de toute la Provence avec le reste du royaume et avec l'Italie.

— Le 17, les liquidations se donnaient à 19 pour cent, le 18 à 16, le 21 à 24, le 22 et le 23 à 23.

— Le 24 , on publia un arrêt du conseil d'Etat contre la lettre des sept évêques, savoir : de l'ancien évêque de Tournay, de l'évêque de Pamiers, de celui deSenez, de celui de Montpellier, de celui de Boulogne, de celui d'Auxerre et de l'évêque de Mâcon, écrite au pape Innocent XIII , à la fin du mois de juin 1721 . Lequel arrêt la déclarait téméraire, calomnieuse, injurieuse à la mémoire du feu pape Glément XI, au saint-siége, aux évêques et à l'Eglise de France, contraire à l'affermissement de la paix de l'Eglise et aux déclarations du Roi, rendues en 1714 et 1720, attentatoire à l'autorité royale, séditieuse et tendant à la révolte; et en conséquence ordonnait que ladite lettre et tous les exemplaires d'icelle seraient supprimés, avec défense à toute personne de garder, publier ou distribuer ladite lettre, à peine d'être traités et punis comme séditieux et perturbateurs du repos public, et à tous imprimeurs et libraires de la vendre et débiter à peine de punition

^ Dodon fut nommé contrôleur général par lettres patentes du 21 août 1722; on l'avait aussi surnommé Colloredo, parce qu'il avait le cou roide et qu'il faisait le glorieux, dit Marais.

exemplaire ; ordonnait en outre qu'il serait procédé extraordinairement, suivant les constitutions canoniques et selon les lois du royaume, contre ceux qui avaient composé, souscrit et si(>né ladite lettre, et contre ceux qui l'avaient imprimée et débitée.

M. le nonce du Pape reçut aussi un décret du saint office, du 10 mars dernier, qui condamnait la même lettre des sept évêques , au sujet de leur appel réitéré contre la constitution Unigenitus.

— Le 22, M. le cardinal de Noailles nomma M. Garneau, principal du collège de d'inville \ à la cure de Saint- Nicolas du Ghardonnet, vacante par la mort du sieur Ludron, qui était du nombre des acceptants de la Constitution et des plus zélés molinistes; on disait que le sieur Garneau avait toujours gardé la neutralité à cet égard.

— On donna pour lors à la chambre royale de l'Arsenal un mémoire qui contenait les noms de quatre cents millionnaires ou agioteurs dont les taxes auraient pu produire une somme de sept cents millions.

— Le même jour, M. le cardinal Dubois ayant prié madame la duchesse de Ventadour de lui céder le pavillon ou le logement qu'elle occupait au palais des Tuileries , cette dame lui déclara qu'elle en avait déjà disposé en faveur de M. le cardinal de Rohan.

— M. le comte de Dreux, grand maître des cérémonies, eut ordre d'aller à Reims pour y faire préparer toutes choses pour le sacre du Roi , qui devait se faire le 1 5® jour d'octobre suivant, afin de ne point troubler ni endommager les vendanges en Champagne.

— On assurait qu'on avait offert à M. le chancelier d'Aguesseau une somme de cinq cent mille livres, avec une

* Le collège de Dainvillo, fondé en 1^80 par Michel de Dainville, archidiacre de l'église d'Arras, était situé au coin de la rue des Corde] iers (actuellement de l'École de Médecine) et de la rue de la Harpe.

pension de cinquante mille livres, et la première charge de président à mortier, qui était vacante, pour M. son fds aîné , à condition qu'il donnerait sa démission de sa charge, ce qu'il avait absolument refusé d'accepter.

— Le 27, une lettre de cachet du Roi fut portée au Parlement, au sujet de laquelle toutes les chambres s'assemblèrent et résolurent de la déposer au greffe sans en faire l'ouverture.

— Le 29 et le 30 , les chambres du Parlement s'assemblèrent de nouveau.

— M. l'abbé de Saint-Albin, fils naturel de M. le duc d'Orléans, fut sacré évêque de Laon dans l'église du prieuré de Saint-Martin des Champs, dont il est titulaire, par M. le cardinal de Rohan, assisté des évêques de Nantes et d'Avranches, avec une pompe extraordinaire, que madame la douairière honora de sa présence, et où assistèrent les courtisans du Palais-Royal en très-grand nombre.

— Le parlement de Rennes en Bretagne rendit un arrêt par lequel il était fait défense à toute personne , sous peine de la vie, d'exiger les quatre sols pour livre qui avaient été depuis peu rétablis , outre les droits qui se levaient sur les marchandises et sur les denrées. Ce qui donna lieu aux habitants de la province d'assommer plusieurs commis préposés à la recette de ces droits; sur quoi M. le Régent donna ordre à seize régiments de cavalerie et d'infanterie de marcher en Bretagne, pour empêcher les mauvaises suites d'une pareille nouveauté.

— Le 1®% le 2 et le 4 de mai, toutes les chambres du parlement de Paris s'assemblèrent extraordinairement comme elles avaient fait le 27, le 29 et le 30 d'avril précédent, à l'occasion des quatre sols pour livre nouvellement rétablis, comme dans toutes les provinces du royaume.

— Le 30 d'avril, un exempt conduisit à la Bastille le sieur Denoux, procureur au Parlement, fils d'un libraire de Clîàlons en Champagne, pour avoir eu l'imprudence,

le jour précédent , de s'être trop récrié dans un café contre les auteurs des papiers de la Banque ' .

— On assurait que la chambre royale était aussi chargée d'examiner les personnes accusées de propos contre les papiers de la Banque, ainsi que les auteurs et les imprimeurs de libelles faits contre le gouvernement, et les graveurs d'estampes séditieuses et satiriques, et de travailler à la taxe des agioteurs et des gens d'affaires.

— Le même jour, 30 d'avril, le lloi étant à la chasse dans le bois de Boulogne, donna ordre à un de ses officiers d'aller en toute diligence à Versailles, pour voir si les réparations avançaient, et de lui en rendre compte avant que de s'en retourner aux Tuileries. Ce que cet officier ayant exécuté, le Roi parut content de son rapport. « Je compte partir le 21 mai pour Versailles, afin de me disposer à faire ma première communion le jour de la Pentecôte, en l'église de la paroisse de mon lieu natal, et ce sera M. Glîuperel qui me confessera. »

— Le marquis Gorsini , envoyé de Toscane, poursuivait alors avec chaleur, au nom du grand-duc son maître, un procès au Parlement au sujet de la succession de feu madame la grande-duchesse de Toscane, tant pour les effets mobiliers que pour les acquisitions qu'elle avait faites depuis son retour en France, et pour faire casser son testament en faveur de madame la princesse d'Espinoy. La première audience de cette affaire importante commença à la grand'chambre, le 22 d'avril, en présence d'un prand nombre de seigneurs et de dames de la cour et d'autres

* Le procureur Denonx fut arrêté pour avoir tenu des propos séditieux dans un café situé sur le quai Le Peletier. « Ou a découvert pourquoi M. Denoux a été mis à la Bastille, dont il n'est pas encore sorti; c'est au sujet de la Constitution. 11 est de la ville de Ghâlons, qui est une ville toute janséniste, et il parlait haut à ce sujet. 11 peut même avoir occupé contre quelques chanoines, curés ou évoques, à propos de la Constitution; il y a plusieurs procès de la sorte. » (Barbier, t. I, p. 142.)

personnes de distinction, pour entendre les plaidoyers des deux plus célèbres avocats du Parlement, char^jés des raisons de part et d'autre, dont l'un était le sieur Leroy, qui poursuivait la cassation du testament.

— Le 3, le 4 et le 5 de ce mois de mai, on réforma jusqu'à huit cents commis du visa. Pour les consoler, on les exhorta par un avis circulaire affiché à la Banque en plusieurs endroits, d'y laisser par écrit leurs nom et surnom , leur demeure , l'emploi qu'ils avaient auparavant et à quoi ils avaient été appliqués au visa ^ afin que MM. les ministres pussent savoir où les prendre , en cas qu'ils eussent besoin de gens de mérite pour travailler sous leur direction dans leur ministère, et pour leur faire savoir quand ils seraient payés de cpiatre mois qui leur étaient dus.

On était étonné de voir combien cette opération avait déjà coûté depuis qu'elle avait commencé, puisque la dépense allait à six cent mille livres par mois, y ayant près de deux mille commis , à raison de quatre cents livres par mois pour chacun des chefs de bureau, et de deux cents livres aussi par mois pour chacun des commis qui travaillaient sous leur direction , tant à l'bôtel de la Banque qu'à l'hôtel de Mazarin ou de la Compagnie des Indes , sans y comprendre les maîtres des requêtes et autres commissaires du conseil.

Il était de plus étonnant que l'on eût envoyé dans les provinces du royaume quantité de caisses remplies de certificats de liquidation, dont quelques-unes étaient si pesantes que six hommes robustes suffisaient à peine pour lever de terre une seule de ces caisses , et que huit menuisiers avaient été occupés longtemps à faire ces sortes de caisses.

— Le 4, M. le duc de Gesvres, fils aîné de M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris, prit séance au Parlement en qualité de duc et pair.

— Le même jour, M. le comte d'Argenson fut aussi

reçu au Parlement, eu qualité de lieutenant (jénéral de police de Paris pour la seconde fois, d'où il se rendit au Chàtelet pour y être installé, et le lendemain il prêta serment.

— M. de Beaudry, qui avait succédé à M. de Machault en l'exercice de cette cliar(je, et qui en fit sa démission en faveur du même comte d'Argenson , fut fait intendant des finances pour ce qui concerne les eaux et forêts.

— Le 30 d'avril , il y eut une assemblée de tous les prélats qui se trouvaient alors à Paris, au grand couvent des Augustins, au sujet des rentes sur le clergé du royaume nouvellement rétablies par un arrêt du conseil d'Etat.

— Le Roi donna à M. Lepeletier de la Houssaye, cidevant contrôleur général des finances, une pension de vingt mille livres dont quatre mille livres après sa mort furent réservés à la dame sa femme, quatre mille livres au sieur de la Houssaye son fils, et quatre mille livres à la demoiselle sa fille ^

— On apprit alors que la peste diminuait beaucoup à Avignon, n'y mourant plus que dix ou douze personnes par jour, mais qu'elle continuait de ravager la ville d'Orange.

— Le 5 , M. le marquis de Bullion fut reçu au Parlement en qualité de prévôt de Paris, qui est une charge héréditaire dans sa famille. Tous les actes de notaires doivent être intitulés au nom de ce marquis en qualité de prévôt de Paris.

— M. de Gaumont, intendant des finances, fut chargé delà régie des quatre sols pour livre nouvellement rétablis.

— M. Fagon fut chargé d'avoir la vue de l'inspection sur les fermes et sur les gabelles, et M. de Signv sur la ferme du tabac .

— Le 7, les chambres du Parlement étant de nouveau assemblées, il arriva une lettre de cachet qui leur fit

^ Par un brevet du 22 avril.

défense de s'assembler extraordinairement sans une permission expresse du Roi , ni de faire aucune remontrance à Sa Majesté, lesquelles remontrances étant déjà dressées, furent cependant enregistrées pour y avoir recours en temps et lieu.

— Un huissier de la chaîne étant arrivé à Rennes en Bretagne, de la part du Roi, le Parlement se soumit aussitôt aux ordres de Sa Majesté et annula son arrêt, qui faisait défense de payer les quatre sols pour livre.

— On assurait que les commissaires du visa avaient mis néant pour toute liquidation à la déclaration de deux marchands associés de la rue Saint-Denis, qui portait la valeur de cent quatre-vingt-quatre millions, tant en actions qu'en billets de banque et autres effets visés.

— Le nommé Pélissier, qu'on avait amené de Lyon quelques mois auparavant à la Conciergerie, comme complice de Cartouche, fut trouvé dans son cachot, perdant tout son sang, pour s'être donné à la gorge quelques coups de lancette, qu'il avait eu la précaution de cacher dans ses habits, dont on le pansa aussitôt.

— Par une affiche du visa, on avertit alors le public qu'on avait donné aux notaires la quinzième, la seizième et la dix-septième liste des effets visés, afin que ceux dont les déclarations se trouveraient parmi les numéros de l'une ou de l'autre de ces trois listes, eussent à les porter aux notaires pour en retirer leurs liquidations , et que celui qui n'y aurait pas satisfait dans le cours de ce mois serait remis à la fin de toute l'opération.

— Le 5, le 6, le 7, le 8 et le 9, les liquidations continuaient de se donner à raison de vingt livres pour cent.

— Il se répandit alors une satire intitulée la Fagonnadé, dont voici la copie ^ :

* Cette satire sur l'intendant des finances Fag^on , fds du premier médecin de Louis XIV, est attribuée par Marais à Guillaume Plantavit de la Pause, abbé de Margon.

LÀ FAGONNADE.

Connaissant par sa prescience,

Qu'nn jonr l'hérétique licence

Rejetterait avec orgueil

Un décret lancé du fauteuil

Du pape Clément, ce saint homme

S'il en fut au siège de Rome,

Et qu'on préférerait Quesnel

Au vicaire de l'Eternel ;

Dieu résolut, dans sa colère.

Par la peste et par la misère

De châtier cet attentat ;

Et, pour coiriger l'apostat

Par un châtiment plus sévère.

Voyant égarer dans Paris

Et les pasteurs et les l}rehis ,

Il fit élever par avance

Un monstre au milieu de la France,

Qui va devenir le fléau

De la colère du Très-ÏIaut.

Un vieux médecin cacochyme L'engendra par l'aide des cieux ; Il ne vivait que de régime.

Exténué, hossu, hideux, La démarche d'un quadrupède; Sa figure semhlait un Z.

Une forêt de noirs cheveux Entourait son crâne et sa face; Il effrayait la populace.

Chacun croyait, à son ahord , Voir le fantôme de la mort.

Son épouse, plus hypocondre.

Craignant toujours de se morfondre,

Jamais n'entr'ouvrit son châssis,

Même aux plus beaux jours de l'année;

Et, dans sa chambre confinée.

Inaccessible aux vents coulis,

Ne vivait que de l'eau de riz ,

De la rhubarbe et de la manne.

Son corps étique et diaphane

Ne digérait ses aliments

Qu'à Faide de médicaments.

Or Dieu permit qu'un certain jour,

Moins aiguillonnés de l'amour

Que du désir d'avoir lignée,

Ils jouirent de l'hyménée;

Et de ce beau couple amoureux

Naquit cet en font malheureux

Qu'à nos crimes, toujours funeste,

Forma la colère céleste.

Tous les sels les plus corrosifs,

Les plus acres, les plus actifs,

Sucs de toute plante et racine,

Élixirs de la médecine;

Et de ses infirmes parents

Les ordinaires aliments

Passant dans leur progéniture,

La substance qui l'engendra.

Mixte de toute humeur impure,

Est déjà le fatal augure

Des grands maux qu'elle répandra.

Au venin qui bout dans ses veines

Dieu joignit l'esprit d'Attila,

Et sur lui l'enfer exhala

Du souffle impur de ses haleines

Les sept fameux péchés mortels.

Les sentiments les plus cruels

Des âmes les plus inhumaines.

Nulle vertu de ses aieux.

Ses parents , dans un corps hideux , Portaient un cœur droit et sincère ; Tous leurs soins ont été trahis, Et les difformités du père Ont passé dans l'âme du fils ; Réprouvé, maudit dès l'enfance, Par les auteurs de sa naissance , L'âgée fit croître ses défauts ; Inhabile à toute science, On l'éleva dans les bureaux, Au (grimoire de la finance :

Car, si par un fatal destin Il fût devenu médecin , Pis que peste, famine et g^uerre.

On l'eût vu dépeupler la terre :

Mais , par le décret du Seig^neur, Qui ne veut la mort du pécheur. Il devait naître en cet empire Pour dépouiller, non pour détruire.

Pour les odieux tribunaux.

Sources de misère et de maux.

Chambres de taxe et de justice.

Aux sièges retrancher l'épice Et le salaire au serviteur; Rendre un créancier débiteur.

Mettre l'innocent dans les chaînes.

Favoriser les trahisons, De proscrits peupler les prisons, Innover tortures et gênes , Récompenser les tours subtils Des délateurs, des algiiazils; Donner des avis homicides Afin d'augmenter les subsides Sur tout état, sur tout labeur; Susciter collecteurs avides ,

Qu'on verra, sur nos cbaïups arides, Porter la faim et la terreur :

Dans les cabanes ruinées, Enlever les gerbes glanées, Prix de la sueur et du sang, A ces veuves abandonnées Qui nourrissent de leurs journées Les fruits malbeureux de leur flanc; Abusant du pouvoir suprême, Soutenir que par ce moyen.

Le Roi, rapportant à lui-même Le quint, la dime, le centième.

En prenant tout ne devra rien.

Que de maux fera-t-il encore !

Que de revers ! que de malheurs !

rson , de la boîte de Pandore On vit s'exhaler moins d'horreurs.

Pour voiler aux yeux du vulgaire L'âme rapace et mercenaire De ce monstre exterminateur, Dieu lui fit un front séducteur Où, sous le masque d'hypocrite De mine basse , hétéroclite , Moins un homme qu'un embryon , On voit l'esprit de faction, L'avidité, la fourberie.

Une orgueilleuse barbarie.

L'air dissimulé, patelin.

Le ris sardonique et malin.

Tout bonheur l'aigrit et le choque; Les jours qui passent sans époque De quelque désastre fameux Sont pour lui des jours malheureux.

Voit-on naître sur son visage

Certain air de sérénité,

Treml)lez, mortels, il vous présa(>e

La pn])liqne calamité.

Se croit-il déjà sur les traces

Des Golbert et des Desmarets ,

Arriver aux premières ]:)laces

Par les routes des lîourvalais?

Dissimulé dans ses projets ,

Il aspire au temps favorable

D'un gouvernement plus durable

Pour être, par autorité,

Mécbant avec sécurité ;

Et dans une éternelle attente,

Sa ra(je éclate mal(»ré lui;

Tout l'agite, tout le tourmente;

Se voyant réduit aujourd'hui

A faire le mal par autrui ,

Regardez ce front anatlième

De fiel et de bile pétri ;

N'est-ce pas l'envie elle-même,

Aux sombres regards, au teint blême

Qui dévore son cœur flétri?

Souvent , pour l'amener au piège ,

11 flatte, recherche, protège

Celui qui veut prêter les mains

Pour dépouiller tous les humains :

Mais, pour un dernier sacrifice,

Tous les fauteurs de maléfice.

Qui par lui semblent protégés,

Seront, pour prix de leur service.

De ses propres mains égorgés.

Enfin le ciel, par sa clémence.

Exauçant nos cris et nos vœux.

Un jour délivrera la France

De ce Myrmidon furieux ; Si cette ville, plus soumise, Sans faire schisme clans TÉglise, Accepte d'esprit et de cœur Le décret du premier pasteur, Le bras céleste qui nous frappe.

Ne répandant que des bienfaits , Tournera son arc et ses traits Contre l'avorton d'Esculape; Et pour que les noires vapeurs Des principes empoisonneurs Dont sa chair fut toujours empreinte Ne pesti furent l'univers S'il était mis en terre sainte, Qu'un démon sorti des enfers, Quand il rendra son âme au diable.

Emporte soudain dans les airs Cette charogne abominable, La jette au fond d'un lac croupi Aux déserts du Mississipi.

— Madame d'Orléans fut alors transférée à l'abbaye du Val-de-Grâce, à la place de l'ancienne abbesse, qui fut aussi transférée à l'abbaye de Ghelles avec vingt mille livres de pension.

— Un Anglais se récria beaucoup de ce que les commissaires du visa avaient mis néant pour toute liquidation à sa déclaration , qui contenait cent soixante actions sur la Compagnie des Indes.

— Le 7 de ce mois, les geôliers de la Conciergerie du palais surprirent, la nuit, sept prisonniers complices de Cartouche, dont était le nommé Pélissier, qui travaillaient avec une barre de fer à faire un trou pour s'évader; le trou était fort avancé : la barre de fer avait été arrachée aux lieux communs : les guichetiers les mirent aussitôt dans d'autres cachots sous la tour Montpomerv.

— On assurait alors que M. le Régent avait résolu de prolonger la minorité du lioi jusqu'à l'âge de dix-huit ans.

— Dans une audience à la grand'chambre, le sieur Leroy, avocat, soutint que feu madame la grandeduchesse n'avait pu tester au préjudice du prince de Toscane et de la princesse électrice palatine, ses enfants. Elle avait eu en dot la valeur de neuf cent mille livres ; le grand -duc lui faisait une pension de quarante mille livres par an depuis leur séparation de corps. Elle jouissait de quinze mille livres de rente sur les sels de Brouage ; de vingt mille livres de rente sur l'hôtel de ville de Paris ; elle avait touché une somme de quatre-vingt mille livres d'une succession qui lui était échue, et que le duc de Savoie lui avait fait remettre ; elle avait eu pour sa part les terres de Saint-Lô et de Tancarville , provenant de la succession de madame de Guise ^, sa sœur, et elle jouissait d'une grosse pension que le feu Roi lui avait assignée.

— Les dames du Val-de-Grâce parurent mortifiées de la translation de leur ancienne abbesse à Ghelles ; elles l'étaient encore de ce que Madame d'Orléans, leur nouvelle abbesse, qui avait son appartement séparé du dortoir des religieuses, faisait beaucoup d'éclat par la grande dépense qu'elle y faisait, et que même très -souvent elle envoyait fort tard dans la nuit commander des pièces de four chez un pâtissier voisin , qui les portait dans l'abbaye à des heures indues. Ce que ces religieuses avaient pu obtenir comme une grâce particulière de M. le duc d'Orléans, ce fut qu'il y entrerait seul, sans aucune suite, quand il irait voir madame l'abbesse sa fille.

— Le 15, on réforma encore huit cents commis du visa. '

' Elisabeth, dite mademoiselle d'Alençon, fdle de Gaston d'Orléans et de Marguerite de Lorraine, née le 26 décembre 1646, morte le 17 mars 1693, avait épousé, le 15 mai 1667, Louis- Joseph de Lorraine, duc de Guise.

— On afficha à la Banque et au voisina^j^e , par un avis au public, que la dix-huitième, dix-neuvième et vingtième liste avaient été délivrées aux notaires, et que les porteurs d'effets de la Banque qui n'y auraient pas satisfait dans le 10 de juin suivant, seraient remis à la fin de l'opération pour avoir leurs liquidations.

— Le même jour, M. le duc d'Antin posa la première pierre de la voûte de l'église paroissiale de Saint-Rocli , pour laquelle contribution un particulier inconnu consigna une somme de trente-cinq mille livres.

— Le même jour, dans la matinée, dans l'enclos du palais, plusieurs clercs d'avocats et de procureurs, ayant l'épée au côté , nonobstant les défenses , et pour cette contravention ils furent enfermés à la Conciergerie.

— Le même jour, les chambres du Parlement s'assemblèrent de nouveau pour délibérer si les nouveaux édits seraient enregistrés, sur quoi il fut résolu qu'on n'y aurait aucun égard.

— Le même jour à cinq heures du matin, un particulier superbement vêtu se précipita du haut du pont Neuf dans la rivière, tenant son épée d'argent d'une main et sa canne à pomme d'or de l'autre. H tomba sur le dos, et coula au fil de l'eau, en cet état, l'espace d'environ cent pas sans enfoncer dans l'eau. Ce qui donna le temps à quelques pêcheurs qui l'avaient vu tomber de se précipiter et de le retirer du naufrage ; ils le ramenèrent en son logis. On trouva dans ses poches des billets de banque non visés pour la valeur d'un million , ce que l'on soupçonna être la cause de son désespoir.

— La dame Chaumont, dont la déclaration portait la valeur de trente-sept millions d'effets de la Banque, consentait d'abandonner au profit du Roi la quantité de trois cent soixante-six actions qu'elle avait sur la Compagnie des Indes, pourvu qu'on la laissât jouir du reste de ses acquisitions.

— Lé bruit courut alors que l'Empereur fliisait avancer lin grand nombre de trou])es du côté de Landau, comme pour investir cette place. On disait que c'était pour tirer raison des deux mariages faits entre la France et l'Espagne au préjudice du traité de Rastadt, qui porte par un article particulier qu'aucune alliance ne se fera entre les deux couronnes pendant la vie du roi d'Espagne Philippe Y, et pour tirer en même temps raison d'un traité secret qui s'était fait en 1721 entre la France et la Porte Ottomane, lorsque l'ambassadeur du Grand Seigneur était à Paris, au préjudice de Sa Majesté Impériale.

Sur quoi M. le duc d'Orléans envoya ordre à plusieurs régiments de s'avancer en diligence du côté d'Alsace et de Flandre, et destina M. le maréchal de Berwick pour commander l'armée qui devait agir sur le Rhin.

— Le 18, on mit à la Bastille un clerc de notaire, pour avoir faussement déclaré n'avoir que pour quatre cent quatre-vingts livres de billets de banque pour tous effets de la Banque, j^endaut qu'il s'était trouvé au visa pour plus de trois millions de ces sortes d'effets sur la tète et sous le nom de ce même clerc, qui devait être examiné de quelle manière il les avait acquis.

— Le 1 G , le sieur de La Salle, marchand de chevaux, rue des Fossés Saint-Germain l'Auxerrois, mourut, et laissa à son fils unique une succession de quatre cent mille livres en deniers comptants, avec une argenterie pour la valeur de deux cent mille livres, et un ameublement estimé deux cent mille livres, avec des maisons et d'autres biens de campagne.

— M. le comte de Toulouse ayant fait assembler tous ses domestiques et tous les particuliers qui fournissaient des denrées ou des marchandises pour les provisions de sa maison ou qui entretenaient ses équipages , et leur dit qu'ayant été informé par les uns et les autres de la perte que chacun d'eux avait soufferte à l'occasion des billets de

banque qu'il leur avait fait donner en payement de leurs gages, de leurs fournitures ou entretien, il ordonnait à ses intendants de les rembourser chacun de cette perte en deniers comptants.

— Le 14, la chambre des comptes s'assembla pour délibérer sur la signification de l'arrêt du conseil d'Etat, faite au receveur des amendes de la même chambre , pour la perception des quatre sols pour livre, nouvellement rétablis.

— M. le baron de L'Espérance, qui descend de la maison des princes de Wurtemberg et de Montbéliard, fit abjuration du luthéranisme d'une manière fort édifiante dans l'église des Pères de la Doctrine chrétienne de la rue Saint-Martin, en présence d'un grand nombre de seigneurs, de dames et d'autres personnes de distinction.

— Le 8 , on commença à plaider à huis clos en la prejaiière chambre des requêtes du Palais, la cause intentée entre M. le prince et madame la princesse de Gonti ; et cette chambre réduisit à vingt mille livres la pension de cinquante mille livres par an que la princesse demandait.

Les avocats avaient eu la précaution de faire signer au prince et à la princesse tous les faits contenus dans leurs requêtes.

— Le 21 , cette princesse se retira dans le monastère de l'abbaye de Port-Roval au faubourg Saint-Jacques '.

— Le 18, le Parlement alla en corps faire ses remontrances au Roi , au sujet du rétablissement des quatre sols pour livre, et fut peu favorablement écouté.

— Le 19, il enregistra cet édit avec modification portant que c'était par ordre exprès de Sa Majesté.

— On obligeait alors en Sorbonne de signer l'ancien formulaire étahli au sujet des cinq propositions de Jansé-

' Voyez, pour plus de détails sur le procès du prince de Conti et de sa femme, Barbier et IMarais, qui en parlent en légistes.

nius , tous ceux qui se présentaient pour soutenir des thèses de théologie afin de parvenir au doctorat.

— Suivant les avis de Marseille du 3^ de ce mois , reçus à Paris le 15 , la maladie contagieuse s'y était de nouveau rallumée avec fureur de la manière qui suit :

Une bourgeoise ayant besoin de soie, entra dans une boutique dont la marchande fit apporter une caisse qui en était remplie, à l'ouverture de laquelle la marchande, le garçon de boutique et la bourgeoise tombèrent morts tous à la fois ; cette caisse , apparemment , n'avait pas été ouverte, ni visitée, ni parfumée au lazaret en arrivant des lieux suspects du Levant, non plus que les marchandises qui causèrent, en 1720, tant de ravages à cette ville infortunée et ailleurs.

' Le mauvais air de cette caisse se répandit aussitôt au dehors de la boutique, et enleva en très-peu d'heures tous les enfants des deux côtés de la rue. On ne s'étonna point de la mort de ces enfants, sur ce qu'on s'imagina que c'était la fusée, qui est une maladie qui se fait sentir de temps en temps à Marseille et dans la Provence, et qui cause la mort aux enfants en moins de vingt- quatre heures.

Mais la frayeur et la consternation se répandirent bientôt dans tous les quartiers de la ville , en voyant que les personnes les plus âgées de la même rue et de deux autres rues voisines se trouvaient presque en même temps attaquées de la peste , avec autant de fureur et avec les mêmes symptômes qu'en 1720 et 1721 , ce qui avait obligé plus de dix mille habitants de se retirer ailleurs.

On assurait aussi que la même maladie continuait de ravager Avignon, Orange, Aleth et autres lieux voisins de ces trois villes infortunées.

— M. le marquis de Langeron , lieutenant général des armées du Roi, qui s'était alors exposé avec tant de zèle et de cliarité pour secourir les habitants de Marseille, et pour

faire enlever un très-(jrand nombre de corps morts, si réduits en pourriture que le spectacle en faisait horreur, était depuis deux mois à Paris sans avoir pu obtenir audience de M. le duc d'Orléans.

— Le 28, un valet de chambre et un laquais de M. le comte de Mouron de Bretagne, qui avait épousé depuis huit jours une fdle de M. le marquis de la Vrillière, secrétaire d'Etat, logé en la rue de Richelieu chez M. le marquis de Valsemé, vis-à-vis de l'hôtel de Ménars, ayant eu dispute ensemble au sujet de quelques projets de noces, le laquais s'étant saisi de l'épée du valet de chambre, la lui passa au travers du corps, et le voyant mort de ce coup, se poignarda lui-même, se coupa la gorge avec un rasoir, et se donna un coup de pistolet pour achever de se tuer. Cela se passa à six heures du matin. Les autres domestiques s'éveillèrent au coup de pistolet et crièrent au guet. Un commissaire, et le sieur Duval, capitaine du guet, en dressèrent leur procès -verbal. Cependant le lieutenant criminel ' permit que les deux corps morts fussent portés au cimetière de Saint-Joseph de la rue Montmartre , pour y être enterrés à la requête du marquis de la Vrillière et du comte de Mouron.

— Ce magistrat avait aussi permis, quinze jours auparavant, que le corps d'un cabaretier qui logeait en la rue Montorgueil, à l'enseigne des Trois Bouteilles, proche la rue Thévenot, fût inhumé le soir à Saint-Sauveur, bien qu'il se fut égorgé lui-même de sang-froid avec un couteau, étant dans son comptoir, pendant que son garçon était à la cave et que deux particuliers s'amusaient à boire dans sa boutique; c'était, disait-on, de désespoir de ce qu'une fdle qu'il avait recherchée en mariage avec empressement l'avait méprisé et devait en épouser un autre le lundi suivant, ce qu'il avoua avant que de mourir, sur l'interroga-

' Leconite.

toire que lui eu fit le lieutenant criminel, qui s'y était transporté pour la décharge du (jarçon et des deux particuliers.

— Le 28, sur les dix heures du matin, un prêtre disant la messe dans une chapelle proche la (jrande sacristie de l'église de Saint-Eustache, fut étonné, après avoir dit l'évangile, de ne plus trouver son calice, qu'un filou avait enlevé subtilement sur l'autel avec ce qui l'enveloppait.

Epigramnie sur la déclaration du Roi, portée au Parlement pour r enregistrement des droits nouvellement rétablis.

Moïse disait autrefois :

« De par Dieu recevez mes lois ; »

Le Ré(jent en ce jour, de mesme, A dit au Parlement, criant à haute voix : « De par le Roi, signez, de Mesme. »

— Le V de juin, la Banque fit afficher que la 2P, 22® et 23® liste étaient délivrées aux notaires pour délivrer les certificats de liquidation jusqu'au 20 de ce mois à ceux qui porteraient chez eux leurs effets, et dont les numéros se trouveraient compris dans l'une ou l'autre de ces listes.

— Par une affiche séparée, la Banque déclarait au public que les lettres circulaires en forme d'avertissement, envoyées à divers porteurs d'effets , étaient levenues au bureau de la correspondance avec le nom et la demeure de ces particuliers, qui avaient été obligés de déclarer une seconde fois de quelle manière ces effets leur étaient venus.

— Par une lettre de cachet du Roi , adressée au doyen et au svndic de Sorbonne, il fut enjoint d'interdire de toutes fonctions et de priver de tous droits et émoluments tous les docteurs et bacheliers en théologie qui refuseraient de signer le formulaire , ainsi qu'il se pratiquait ci-devant au sujet des cinq propositions pour le fait et pour le droit.

M. de Sarthe, docteur et prieur de Sorbonne, qui voulait le signer seulement pour le droit , fut menacé d'être interdit et (ju'on en élirait un autre à sa place s'il ne le signait aussi pour le fait.

On obligeait aussi ceux qui se présentaient pour soutenir des thèses , de le signer auparavant. On obligea de même les Feuillants , les Gordeliers et les Chartreux pendant qu'ils tenaient leurs chapitres généraux.

— Le sieur de La Mothe, ingénieur du Roi, alla à Reims pour dresser le plan de l'église métropolitaine de la ville et des lieux voisins , à une lieue aux environs , afin de régler le logement des princes, des seigneurs, des officiers et des troupes qui devaient accompagner le Roi à la cérémonie de son sacre.

— Le président Bouhier ^ et deux conseillers du Parlement de Dijon furent exilés pour s'être opposés trop vivement à l'enregistrement de la déclaration du Roi concernant le rétablissement des quatre sols pour livre , afin de pouvoir acquitter les dettes de l'État, ce que le parlement de Paris avait consenti de faire pour quatre ans seulement sur les ordres exprès du Roi, au bout duquel temps il serait permis au Parlement de faire des remontrances à Sa Majesté afin de soulager les peuples.

— M. l'évéque de Saint-Malo^ rétracta son appel et accepta la constitution Unigenitus, ce que firent en même temps les chanoines de l'église cathédrale et les curés de ce diocèse.

— Les intendants des provinces eurent ordre d'obliger les sept évêques de désavouer ou de reconnaître leur signature au bas de la lettre qu'ils avaient écrite au Pape à ce sujet.

' Jean Bouliier, président à mortier au parlement de Dijon , l'un des quarante de l'Académie française, né le Ki mars 1673, mort le 17 mars 1746.

2 Vincent-François Desmarets.

— Il arriva trois brefs de Rome : par le premier, le Pape permettait au Roi de se choisir un confesseur; par le second, le cardinal de Rolian fut établi évéque ordinaire de la cour, avec pouvoir, en cette qualité , de nommer le confesseur et les prédicateurs du Roi ; et par le dernier, Sa Sainteté permettait de faire le procès aux sept évéques auteurs de la lettre dont on a ci-devant parlé.

— Le 30 mai , sur les conclusions de M. de Lamoignon, avocat général, que la feue grande-duchesse avait pu tester comme elle avait fait en faveur de la princesse d'Espinoy et au préjudice du grand-duc de Toscane et de ses enfants, le Parlement appointa cette grande affaire.

— Les avis de Marseille du 21 mai assurèrent qu'on y était beaucoup plus tranquille depuis que la maladie, qui avait paru se rallumer avec furie, avait eu peu de suite par les soins qu'on en avait pris.

— M. le Régent fit savoir aux sieurs commissaires du visa qu'il prétendait que les liquidations fussent finies pour le 15 de ce mois de juin.

— Par des lettres de Sisteron en Dauphiné, du 26 mai, on apprit que M. d'Argenson, brigadier des armées du Roi, qui commandait les troupes occupées à garder les lignes de ce côté-là , s'était retiré chez les Capucins de cette ville, pour avoir vu deux nuits de suite, en songe, un sien oncle chartreux , mort depuis peu , qui le pressait instamment de changer de vie et de penser sérieusement à l'affaire importante de son salut éternel.

— Le G juin, on pendit à la Grève deux complices de Cartouche, et la nuit précédente on fut enlever deux charrettes d'hommes , de femmes et de filles qu'ils avaient dénoncés.

— Le 9, un autre complice fut rompu vif au même lieu , auquel on amena deux orfèvres qui demeuraient proche la rue des Boucheries du faubourg Saint-Germain ,

avec leurs femmes et servantes, qui lui furent reconfrontés, et de là conduits en prison.

Ce même individu ayant aussi chargée le suisse ou portier de la Banque, arrêté depuis trois mois, on le resserra de plus près avec défense de parler à personne ; il dénonça encore cinquante-deux personnes, dont un orfèvre de la rue des Mauvais-Garçons, qui était de ce nombre, fut arrêté avec sa femme qui était (jrosse , son père , sa mère et sa tante, et conduits tous en prison, ainsi qu'un vendeur d'eau-de-vie de Ja Ville-Neuve.

— Le prince de Gbimay , au nom de l'Empereur, s'étant emparé de trois villa(]es voisins de Landau, où l'Empereur avait fait envoyer quelques commis pour y percevoir les droits , avec des troupes pour les appuyer, le gouverneur de Landau eut ordre de les observer et de s'y opposer sans en venir à aucune voie de fait, à moins que les Impériaux n'eussent commencé à faire des actes d'bostilité.

— Le 15, le Roi partit pour Versailles, à trois heures après midi , où il parut avoir une si grande impatience d'arriver, qu'étant au Cours de la Reine, il ordonna au cocher de fouetter ses chevaux pour les faire marcher à toutes jambes, au g^rand galop. Étant arrivé dans l'avenue de Versailles, le Roi trouva tous les jeunes gens du lieu proprement vêtus comme un jour de fête, avec des touffes de rubans bleus et blancs, qui entourèrent le carrosse et ne le quittèrent qu'après que Sa Majesté eut mis pied à terre pour monter dans son appartement, aux cris de Vive le Roi!

— La nuit du 15 au 16, M. le duc de Noailles prit la route de Bourges, où il fut exilé. On croyait que sa disgrâce provenait de ce que le jour où les ducs et pairs s'absentèrent du conseil, ce seigneur étant alors avec M. le maréchal de Villeroy, avait dit plaisamment au cardinal Dubois : « Monsieur le cardinal Dubois , vous pouvez compter que

c'est aujourd'hui le plus (jraud jour de votre vie de voir fuir devant vous les ducs et pairs et les maréchaux de France. » A quoi Son Imminence ne fit aucune réplique.

— Le bruit courut alors que M. le duc d'Antin avait été aussi exilé. On l'accusait d'avoir fait des dé(jradations extraordinaires depuis la Ré[;ence, à Versailles, à ^leudon, à Marly, à Trianon , à la Ménagerie et à Fontainebleau , en bois qu'il avait fait abattre; d'avoir fait enlever quantité de tuyaux de plomb pour quelques millions, plusieurs chambranles de marbre des appartements de Versailles qu'il fallut rétablir. On l'accusait aussi d'avoir fait briser en morceaux une pièce de l^ronze qui était un chef-d'œuvre de la façon du sieur Girardon', fameux sculpteur en marbre, dont le feu Roi était si charmé qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer cet ouvrage , qui représentait les quatre âges du monde ou les quatre saisons de l'année, et que le duc d'Antin avait fait vendre en morceaux à des chaudronniers, à raison de quatorze sols la livre. Lequel ouvrage toute l'Europe ne pouvait, disait-on, payer, pour l'excellence de cette ])ièce, qui surpassait tout ce que l'antiquité avait jamais fait en ce genre , ainsi que le feu Roi s'était expliqué plusieurs fois en parlant de cet ouvrage du sieur Girardon , qui l'avait d'abord fait en plomb et ensuite coulé en bronze.

— Le même jour, le maréchal de Villars, le maréchal d'Uxelles, le duc de Gramont, le marquis de Ganillac, commandant des mousquetaires noirs et membre dû conseil de régence '^, et cinq autres seigneurs furent exilés.

* François Girardon, né à Troyes vers 1630, mort le 1" septembre 1715, auteur du mausolée du cardinal de Richelieu, des quatre figures du bain d'Apollon à Versailles, de la statue équestre de Louis XIV (pii se trouvait sur la place Vendôme et qui fut détruite à l'époque du 10 août 1792, etc.

^ 11 y avait à cette époque deux Ganillac, qui étaient cousins; T. H. 26

402 JOURNAL DE LA RÉGEiNGE.

— Le 10, on mit à la Bastille trois commis ou secrétaires des commissaires du visa , accusés d'avoir falsifié plusieurs certificats de liquidation , pour favoriser ceux à qui ils appartenaient, moyennant rétribution.

Douze autres commis , accusés de pareille falsification , prirent le parti de s'évader ; l'un d'eux se nommait Ferrand, et logeait en la rue Montorgueil.

— Le 17, un nombre d'archers amenèrent de Versailles deux sergents et quatre soldats du régiment des gardes françaises, comme complices de Cartouche.

— Le 24, on se saisit d'un commis à la Banque, accusé d'avoir mis sur le registre cinq actions qu'une dame avait négligé de déposer, suivant l'arrêt du conseil d'Etat qui l'ordonnait, à la place de cinq autres actions d'un particulier à qui on avait délivré son certificat de réduction.

— On apprit alors que le 17 de ce mois, il avait fait en Champagne un orage de tonnerre et de grêle si violent et si extraordinaire que tous les grains , les fruits et les vignes en avaient été entièrement ravagés dans une étendue de trente lieues de pays en longueur et de cinq lieues en largeur. Le tonnerre brûla une partie du derrière du carrosse de Strasbourg qui allait à Paris.

— Le 25, on exécuta fort tard un complice de Cartouche qui dénonça quarante-cinq personnes, et entre autres un cabaretier de la rue Neuve de Cléry, qui lui fut reconfronté, pour avoir mis dans sa cave six bouteilles de vin comme ce criminel l'en avait prié , ne sachant pas alors que ce fût un scélérat. Sur quoi le cabaretier fut renvoyé en son logis avec des archers pour apporter ces bouteilles, et en rentrant il mourut tout à coup subitement, à cause de la frayeur dont il avait été saisi.

l'un était membre du conseil de régence, ami du duc d'Orléans et ennemi de Dubois; l'autre était capitaine des mousquetaires noirs ; ce fut le premier qui fut exilé.

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