Tome III. Cinquième Partie. t
27^ MON SÉJOUR AUPRES [Août
^M'on n*était d'une trempe à part: je suis une ^^ parcelle de rocher lancée dans Tespace ! Vous ** me croirez peut-être difficilement ; «mais je ne " regrette point mes grandeurs : vous me voyez ^* faiblement sensible à ce que j*ai perdu. — Et *^ pourquoi ne vous croirais-je pas. Sire,** répondaisje, •* que regretteriez-vous ? . • • . La vie de rhom- ** me n*est qu*un atome dans la durée de Thistoire. ** Or, chez Votre Majesté, Tune est déjà si pleine, " que vous ne devez plus guère prendre d*intérêt ** qu'à l'autre : s'il en coûte ici à votre corps» ^^ votre mémoire y gagne au centuple : si vous '^ eussiez dû finir au sein d*une prospérité non interrompue, que de grandes et belles choses eussent passé ignorées ! Votre Majesté me ** Ta déjà dit elle-même, et je suis demeuré frappé " d'une telle vérité. Il n'est pas de jour, en effet, '* que ceux qui furent vos ennemis ne répètent " avec nous, qui sommes vos fidèles, que vous ** êtes bien certainement plus grand ici qu'aux *' Tuileries. Et même sur ce roc, où vous ont " déporté la violence et la mauvaise foi, n'y com- " mandez-vous pas encore ? , Vos geôliers, vos " maîtres sont à vos pieds; votre ame soumet *' tout ce qui l'approche : vous vous montrez ici " ce que l'histoire dit de Saint-Louis sous les ^* chaînes des Sarrazins: le vrai tnaitre de ses vain^ queurs. Votre irrésistible ascendant Vous accompagne ici. Nous le pensons tous autour ^^ de vous, Sire ; le commissaire R usse le disait
1816.;] DE L EMPEREUR NaPOILEON. 275
" Fautre jour, nous assure-t-on, et ceux qui vous *• gardent l'éprouvent . . . Que regretter iez-vous ? ^^ etc. etc, ,
En rentrant, PEmpereur a demandé son déjeûner sous la tente, en dépit de Touragan, et m'a gardé. L'eau ne perçait pas ; nous en étions quitte pour une forte humidité, mais les rafales de pluie et de vent tourbillonnaient autour de nous, et se précipitaient, au loin devant nous, vers le fond des vallées ; ce spectacle n'était pas sans quelque beauté.
L'Empereur s'est retiré vers les deux heures ; il m'a fait revenir à quelque temps de là dans soh cabinet. "Je viens de lire le Général S — n, " disait-il, en posant le livre : c'est un fou, un *• écervelé, il dit des bêtises. Après tout, cepeti- " dant, il se laisse lire, il amuse ; il coupe, tranché, ^^ j^c et prononce sur les hommes et sur lès ^^ choses. U n'hésite point à donner maints congeÙs '^ à Wellington, et dit qu'il eût dû faire quelques
compagnes sous Kléber, etc. Il fait de Soult
le premier général du monde. Kléber était '' sans doute un grand général ; mais dans Soult, " ce n^est pas précisément la partie la plus forte; ^ il est bien plus encore un excellent ordonnateur, *^ un bon ministre de la guerre.
^^ Ce S^^n, a-t-il continué, a déserté du camp " de Boulogne, portant tous mes secrets aux An- '^ glais ; cela pouvait avoir des suites fort graves. <( S— *-n était Général, son acte fut hideux, irré-
S76 MON SJBJOUR AUPRES [Août
^ missible. Mais pourtant regardez comme en ^* révolution un homme peut-être mauvais sujet, ** dévergondé, éhonté. Je l'ai trouvé à mon re- " tour de Pile d'Elbe, il m*attendait de pied ferme; ^' il m'écrivait une longue lettre dans laquelle il *^ pactisait avec moi. Les Anglais étaient des misérables, écrivait-il, il avait été long-temps au milieu d'eux, il en avait été maltraité, il oon- ^^ naissait leurs ressources, leurs moyens ; il allait m'être fort utile. Il savait que j*étais trop magnanime, trop grand pour me souvenir encore des torts qu'il avait pu avoir, etc. Je le fis arrêter ; et, comme il avait été déjà jugé et con- ** damné, je suis encore à savpir pourquoi on ne " Ta pas fusillé ; il faut qu'on n'en ait ^as eu le " temps, ou qu'il ait été oublié ; c'était l^n châtî- *^ ment que réclamait là patrie : il ne saurait y avoir " ni transaction, ni indulgence pour le général qui " a l'infamie de se prostituer à l'étranger."
Le Grand-Maréchail est arrivé; l'£mpereur ^rès avoir continué la conversation quelque temps, l'a emmené jouer aux échecs. Il souôrait beaucoup du mauvais temps.
Après dîner, il nous a lu le Tartufe; 'mais il n'a pu l'achever, il se sentait trop fatigué: il a posé le livre, et après le juste tribut d'éloges donné à Molière, il a terminé d'une manière à laquelle nous ne nous attendions pas. *^ Certainement, *^ a-t-il dit, l'ensemble du Tartufe est de main de " maître, c'est un des chefs-d'oeuvre d'un homme
1816.;] DE l'empereur NAPOLÉON. 277
^* inimitable. Toutefois cette pièce porte un tel " caractère, que je ne suis nullement étonne que •• son apparition ait été Tobjet de fortes négocia- ** tions à Versailles, et de beaucoup d*hésitiation " dans Louis XIV. Si j'ai le droit de m'étonner " de quelque chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer ; *' elle présente, à mon avis, la dévotion sous des " couleurs si odieuses ; une certaine scène offre " une situation si décisive, si complètement indé- " cente, que, pour mon pfopre compte, je n'hésite " pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon ** temps, je n'en aurais pas permis la représen- '* tation.'^
La Baronne ^S. • • • , etc.
20. — Sur les 4 heures, j'ai été joindre l'Empereur, par ses ordres, dans la salle du billard. Le temps était toujours aussi affreux ; il ne lui avait pas permis, disait-il, de mettre le pied dehors, et pourtant il s'était vu chassé de la chambre et du salon par la fumée. Il m'a trouvé, disait^l, la figure toute renversée : c'était de l'indignation la plus vive, et il a voulu en connaître la cause.
Il y a deux ou trois ans, ai-je dit, qu'un commis au bureau de la guerre, très-brave homme, " pour ce que j'en connais, venait chez moi don- ^' ner des leçons d'écriture et de latin à mon fils. ^^ Il avait une fille dont il comptait faire une gou- " vernante, et nous priait de la recommander, si •* nous en trouvions l'occasion. M™« de Las Cases
278 MON SEJOUR AUPRÈS QAoùt
'* se la fit amener : elle était charmante» et de i'en- ^^ semble le plus séduisant. A compter de cet " instant^ M™ de Las Cases Knvitait parfois chez *^ elle» cherchant à lui faire faire quelques connais- ^^ sances dans le monde^ qui pusaent lui être utiles. " Or, voilà que cette jeune personne, notre con- *' naissance, notre amie, notre obligée, se trouve '^ être précisément aujourd'hui la Baronne de *' 5. • . . , la femme d'un des commissaires des " puissances près de Votre Majesté, arrivés dans " File il y a près d'un mois,
** Que Votre Majesté juge de mon étonnement *' et de toute ma joie, à cette précieuse bizarrerie *^ du hasard! Je vais donc, me disais-je, en dépit " de tant d'obstacles, avoir des nouvelles positives, ^^ détaillées, secrètes même de tout ce qui m'in- *' téresse. J'ai vu passer 8 ou 10 jours de silence '^ sai^s inquiétude, même pas sans quelque con- " tentement. Car, pénsais-je, plus on met de cir- ^^ conspection, plus on doit avoir à me dire. £n- *^ fin, il y a trois ou quatre jours, qu'entraîné par *^ mon impatience, j'ai dépêché mon domestique ** vers M"*® de S .... ; je Tavais bien stylé, et son *^ titre d^habitant de l'île lui facilitait l'accès, et ^^ sans nul inconvénient. Il m'est revenu tout à ^* l'heure, M"*« S . . . . ayant répondu qu'elle ne ** savait ce dont on voulait lui parler. A toute ** rigueur je pouvais croire encore que c'était un " excès de prudence, et qu'elle n'avait pas voulu *' s'en fier à un inconnu. Mais voilà qu'aujourd'hui
ce
te u
1816.] DE L^fiMPEREUU NAPOLEON. ^79
'* je reçois du Gouverneur Favertissetnent de ne point chercher à lier aucun rapport secret dans Hle, que je dois savoir à quoi je m'exposerais, que la tentative qu'il me reproche n'est point douteuse, car il la tient de la source même à laquelle je me suis addressé. Votre Majesté voit à présent ce qui m'a bouleversé. Trouver une ^* si vilaine délation où je devais supposer de l'in- *^ térêt, de la reconnaissance même, m'a indigné au ** dernier degré ; j'en suis hors de moi."
L'Empereur m'a ri au nez : " Que vous connais- " sez peu le cœur humain, m'a-t-il-dit ! quoi ! son *^ père a été précepteur de votre fils ; ou quelque ^' chose de semblable ; votre femme l'a protégée '* dans sa nullité, et elle est devenue baronne Alle- ^^ mande ! Mais, mon cher, vous êtes celui qu'elle ^^ redoute le plus ici, qui la gênez davantage ; elle '^ n'aura pas même vu votre femme à Paris ; et ** puis encore ce méchant Sir Hudson Lowe se ^^ sera plu peut-être à donner à la chose une tour- ^* nure odieuse : il est si astucieux, si méchant !...." Et il a recommencé à se moquer de moi et de ma colère.
Après dîner, l'Empereur a continué le Tartufe, qu'il n'avait pu achever hier, et cela a été encore assez pour aujourd'hui. L'Empereur était accablé ; Id mauvais temps prend visiblement sur lui.
MON 6SJOUR AUPRES
[Aoûe
Corvisard, etc. — Anecdotes des salons de Paris*
21. — Le temps toujours aussi afireux; Thumîdité est au dernier point dans nos chambres; la pluie y pénètre de toute part.
Le secrétaire du Gouverneur m'a apporté une lettre d'Europe ; elle m'a procuré quelques instàns de vrai bonheur ; elle m'apportait les souvenirs et les vœux de mes amis les plus chers. J'ai été la lire à P Empereur.
L'Empereur souffrait beaucoup de ce mauvais temps* Il a gagné son salon vers les quatre heures ; il croyait avoir eu de la fièvre, il se trouvait abattu, il a demandé du punch, et a fait quelque parties d'échecs avec le Grand Maréchal. Le docteur est venu de la ville. Les deux bâtimens arrivés venaient du Cap; l'un d'eux était le Pcdargus, parti d'Europe 10 jours avant le Griffon ; l'autre était une petite frégate venant de l'Inde et retournant en Europe. Il y avait, nous a-t-on dit, une lettre pour V Empereur Napoléon ; mafs elle n'a pas été remise, et nous ignorons ce que ce pouvait être.
Après dîner, on a dit que les médicamens étaient épuisés dans l'île, et l'on observait que l'Empereur ne serait pas accusé d'y avoir contribué. Cela l'a conduit à dire qu'il ne se rappelait pas d'avoir jamais pris une médecine aux Tuileries ; ayant eu jusqu'à trois vésicatoires à la fois, il les avait supprimés sans vouloir prendre de médecine. li avait
eu à Toulon une blessure grave, comme celle d'Ulysse, disait-il >; celle à laquelle sa vieille nourrice Pavait reconnu, il en avait guéri, tout en échappant de même aux médicamens. L'un de nous s'est permis de lui demander : *' Si Votre " Majesté avait la dyssenterie demain, se refuse- " r ait-elle encore aux médicamens. — A présent " que je me porte bien, je réponds oui sans hési- '* ter, disait l'Empereur ; mais si je devenais bien " malade, peut-être changerais-je, et ce serait ^* alors en moi la conversion qu'amène la peur du " diable dans l'homme qui va mourir." Et alors il répétait son incrédulité à la médecine; mais il n*en était pas ainsi, observait-il, de la chirurgie ; il avait commencé trois fois des cours d'auatomie : les afiaires et le dégoût les avaient toujours interrompus. ^^ Dans une certaine occasion, disait-il, " et à la suite d'une longue discussion, Corvisard, *^ désireux de me parler pièce en main, eut Tabo- " mination, la scélératesse, de m'apporter à Saint *• Cloud, dans son mouchoir de poche, un estomac, ' * et cette horrible vue me fit rendre à l'instant " même tout ce que j'avais dans le mien.'' •
L'Empereur après le dîner, a essayé d'une comédie ; mais il était si fatigué, si souffrant qu'il a été contraint d'interrompre et de se retirer avant neuf heures : il m'a fait le suivre ; et comme il ne se sentait aucune envie de dormir, *' Allons, mon cher, m'a-t-il dit, voyons ; uil conte sur votre faubourg Saint-Germain : comme dans les Mille
S8S MO^ sirOUR AUFRBS [Août
" et une Nuits, essayons de rire. — Eh bien ! Sire : " il était autrefois un chambellan de Votre Ma- ^^ jesté, qui avait un grand-oncle, bien vieux, bien " vieux • • • ' , et je me souviens que Votre Majesté " nous a raconté Thistoire d'un gros -officier AUe- ^^ matid, qui, prisonnier au début de la campagne «* d'Italie, se plaignait qu'on eût envoyé pour les ^* combattre un jeune étoumeau qui détruisait le " métier et le rendait insupportable. Or, nous ^^ avions parmi nous précisément son pareil : c'était " le vieux grand-oncle, encore presque avec le ** costume de Louis XIV. Il donnait la comédie " toutes les fois que vous nous faisiez parvenir "quelques merveilles d'au-delà du Rhin; vos bul- " letins d'Ulm et d'Iéna étaient pour lui autant de " révolutions de bile. Il était loin de vous ad- " mirer ; vous gâtiez là aussi le métier. Il avait •* fait, répétait-il souvent, les campagnes du Ma- *^ réchal de Saxe, et voilà, disait-il, qui étaient ** vraiment des prodiges de guerre, et qu'on n'avait ** pas asse2 appréciés. Alors la guerre était sans " doute un art ; mais aujourd'hui, observait-il en ** haillssant les épaules!!!- • • -De notre temps nous ^' la faisions en toute décence ; nous avions nos *^ mulets, nous étions suivis de nos cantines, nous avions notre tente, nou^i faisions bonne chère, nous avions même la comédie au quartier-général ; les armées s'approchaient, on prenait de " belles positions, on donnait une bataille, quel- " quefois on faisait un siège, et puis on prenait ses
ce
iBie.'i DE l'bmpekeur napolbon. S83
".quartiers d'hiver pour recommencer au prin-' " temps. Voilà ce qui s^appelle^ disait-il avec sa-' ^* tisfaction, faire la guerre. Mais aujourd'hui " une armée toute entière disparaît devant une " autre dans une seule bataille, et une monarchie ' " est renversée ; on parcourt cent lieues de pays << en dix jours; dort qui peut, mange qui en trouve. *^ Ma foi, si vous appelez cela du génie, moi je suis forcé alors d'avouer que je n'y entends plus rien ; aussi vous me faites pitié quand je vous vois le prendre pour un grand homme." DEmpereur riait aux éclats, surtout des cantines et des mulets. Puis, il ajoutait : " Vous disiez donc bien des bêtises à mon sujet ? — Oh ! oui. Sire, et en grande abondance. — £h bien ! nous sommes^ seuls ; il n'y a pas d'intrus ici, dites encore. — ^* £h bien ! Sire, un jour dans ime société choisie, ^* entre un Bedu^ bien content de lui, ancien capi-* " taine de cavalerie, ne doutant de rien. — J'arrive, ^* nous dit-iU de la plaine des Sablons, je viens de " voir manœuvrer notre Ostrogoth.--^C était Votre ^* Majesté, Sire. — Il avait deux ou trois régimens '' qu'il a culbutés les uns sur les autres, et le tout " a été se perdre dans des buissons. J'aurais voulu << avec 50 maitres (cavaliers dans le temps passé) ^* seulement, le faire prisonnier lui et tous les ^^ siens. Réputation usurpée ! répétait^il. Aussi '* Moreau n'a cessé de dire que c'était à l'AUe- " magne qu'il l'attendait. On parle de guerre
284 MON SÉJOUR AUPR£S [AoOt
^' avec rAutriche, si elle a lieu nous verrons corn- " ment il s'en tirera. On nous en fera justice."
** La guerre eut lieu, et Votre Majesté en très- " peu de jours nous envoya le bulletin d'Ulm; " celui d'Austerlitz, etc. ; notre monsieur reparut ** dans notre cercle, et pour le coup, malgré toute '^ notre malveillance nous nous écriâmes tous à la "fois : — Et vos 50 maîtres? — Oh ! ma foi, dit-il, " on n'y entend plus rien ; cet Jiomme déroute '* tout, la fortune le mène par la main ; et puis " ces Autrichiens sont si lourds, si bêtes !.••."
L'Empereur riait beaucoup, et me demandait quelque chose de plus fort encore. — " Sire, cela " devient bien difficile ; cependant il me revient ^^ encore une vieille douairière qui est morte avec ^< l'obstination de n'avoir pas voulu croire à aucun ^^ de vos succès en Allemagne. Quand on parlait •* devant elle d*Ulm, d'Austerlitz, de votre entrée ^^ à Vienne, — ^Et vous croyez cela, . vous autres, ^^ disait-elle, haussant les ^ajules. Tout cela est *' &briqué par lui. U n'oserait pas mettre le pied " en Allemagne ; croyez qu'il est encore derrière ^^ le Rhin, où il se meurt de peur, et nous envoyé *^ des contes. Le temps vous apprendra si on «* m'en impose à -moi ! . . ."
Et les histoires épuisées, l'Empereur me renvoya, disant : " Que font-ils, que doivent-ils dire
à présent? Certes aujourd'hui je leur donne
beau jeu."
1816.] D£ l'eMPERBUR NAPOLEON. 285
82. — Aujourd'hui a été un véritable jour de deuil pour moi, c'est le premier depuis notre départ dé France où je n*ai pas vu TEmpereur. Des circonstances heureuses faisaient que j'étais le seul qui eusse jusques-là joui de ce bonheur. Il a été fort souffri^nt ; sa réclusion a été complète ; il n'a demandé absolument personne.
U Empereur cojdinue cPétre souffrant. — Pièce officieUe remarquable adressée à Sir Hudson Lowe.
SS.' — Le temps a continué d'être humide et pluvieux, Sur les 3 heures et demie^ PEmpereur m'a fait demander dans sa chambre ; il faisait sa toilette ; il avait été fortement incommodé ; mais grâce à sa manière de se traiter, disait41, grâce à son hermétique rédusipn de la veille, c'était fini, il était bien.
J'ai osé lui témoigner ma véritable douleur ; j'avais inscrit, lui disais-je, un jour malheureux dans mon journal ; j'eusse dû le marquer à l'encre rouge. Et quand il appris ce que c'était. ^^ Comment, " vraiment, a-t-il dit, c'est le seul jour depuis ^^ France où vous ne m'avez pas vu !.. . Et vous " êtes le seul !...." Et après quelques secondes de silence, il a ajouté avec un ton bien propre à me dédommager si cela eût été possible : ** Mais, ^^ mon cher, si cela vous était d'un si grand prix, si vous y teniez tant, que n'êtes vous venu frapper à ma porte. Je ne suis point inabordable
pour vous
2d6 MON SÉJOUR AUPRàs [Août
Le Docteur a été introduit; il a dit que le Gouverneur avait promis de ne. plus mettre les pieds à Longwood» Un méchant qui était là^ a fait observer qu'il commençait à vouloir se rendre agréable.
L'Empereur a passé de là dans sa bibliothèque ; ils s'est fait lire par mon fils une longue lettre que j'écrivais à Rome*. L'humidité l'a chassé^ il a gagné le salon, la salle de billard; arrivé au perron, il n'a pu résister au désir de marcher un peu. " Ce que je fais n'est pas sage, a-t-il dit." Heureusement l'extrême humidité l'a forcé de rentrer presqu'aussitôt. Il s'est fixé dans le salon oii il y avait un bon feu, il a demandé de la tisane de feuilles d'or^iger, et a fait quelques parties d'échecs.
Plus tard, après dîner, l'Empereur a parcouru les contes de Marmontel, s'est arrêté sur le Philosophe soi-disant. Il toussait encore beaucoup ; il a redemandé de la feuille d'oranger. Il a disseit'é long-temps, et de la manière la plus intéressante sur Jean-Jaques, son talent, son Influence, sa bizarrerie, ses turpitudes privées, etc. Il s'est retiré à 10 heures» Je suis bien fâché de ne pouvoir aujourd'hui me rappeler les détails de tous ces ol:gets.
' Dans la journée, M. de Montholon a adressé la
réponse officielle suivante au Gouverneur, qui
* Cest ma lettre au Prince Lucien, si fameuse depuis dans rhistôire de meè persécutions^ et qu*on trouvera plus bas en son lieu.
1816] DE l'£MP£REUR NAPOLEON. 267
avait écrit touchant les commissaire des puis^ sances, et les embarras de son budjet : c'est la lettre que j'ai déjà mentionnée plus haut, le 18 de ce mois ; la voici :
Pièce officielle.
'* M. le Général. J'ai reçu le traité du 2 Août ^^ 1815, conclu entre Sa Majesté Britannique, " l'Empereur d'Autriche, l'Empereur de Russie, " et le Roi de Prusse, qui était joint a votre lettre *' du 23 Juillet.
L'Empereur Napoléon proteste contre le contenu de ce traité ; il n'est point prisonnier de de l'Angleterre* Après avoir abdiqué entre les ^* mains des représentans de la nation, au profit de la constitution adoptée par le peuple Française, et en faveur de son fils, il s'est rendu vo- ^^ lontairement et librement en Angleterre^ pour ^-y vivre en particulier, dans la retraite, sous la <* protection des lois Britanniques. La Violation ^^ de toutes les lois ne peut pas constituer un droit ** de fait. La personne de l'Empereur Napoléon *• se trouve au pouvoir de l'Angleterre ; mais de '^ fait, ni de droit, il n'a été, ni n'est au pouvoir de " l'Autriche, de la Russie, et de la Prusse ; même ^' selon les lois et coutumes de l'Angleterre, qui *' n'a jamais fait entrer dans la balance des prison- " niers, les Russes, les Autrichiens, les Prussiens, les Espagnols, les Portugais, quoiqu'unie à ces puissances par des traités d'alliance, et faisant
ce ce
988 MON SHJOUR AUPRES [Ao*t.
^^ kr guerre conjointement avec elles* La coiwiin^ ^^ tion do 2 Août, faite 15 jours après, que TËmpe- *^ reiir Napoléon était en Angleterre, ne peut avoir ^^ en droit aucun effet ; elle n'offre que le ^ec* *' tacle de la coalition des quatre plus grandes <^ puissances de l'Europe, pour l'oppression d'un *^ seul homme ; coalition que désavoue l'opinion <« de tous les peuples, comme tous les principes ^^ de la saine morale. Les Empereurs, d* Autriche *< et de Russie, le Roi de Prusse. n*ayant^ de fait <^ ni de droit, aucune action sur la personne de ^* l'Empereur Napoléon, ils n'ont pu rien stajtuer ** relativement à lui, — Si l'Empereur Napoléon eût été au pouvoir de l'Empereur d'Autriche, ce prince se fût ressouvenu des rapports que la religion et la nature ont mis entre un père et ^* un fils, rapports qu'on ne viole jamais impu né- ^* ment. Il se fût ressouvenu que <)uatre iki > ^ Napoléon lui a restitué son trône : k Léoben ^ »•' ^* 1797i et à Luneville, en 1801, lorsque ses armces ^' étaient sous les murs de Vienne, à Presbourg, *• en 1806, et à Vienne, en 1809> lorsque ses armées '< étaient maîtresses de la capitale et des trois ^^ quarts de la monarchie. Ce prince se fût res- ^^ souvenu des protestations .qu'il lui fit au bivouac " de Moravie, en WîOÔ; et à l'entrevue de Dresde, " en 1812.— Si U personne de l'Empereur Napo- " léon eût été au pouvoir de l'Empereur Alex- **andre,il se fût ressouvenu des liens d'amitié " contractés à Tilsit, à Erfurt, et pendant 12 ans
DE LSMPKREUR >fAPOL£ON.
em
te
et
" df un commerce journalier ; il se fût ressouvenu ** de la conduite de TEmpereur Napoléon, lelende- ^ main de la bataille d'Âusterlitz, où, pouvant le " faire prisonnier avec les débris de son armée, il '^ se contenta de sa parole, et lui laissa opérer sa "retraite; il se fût ressouvenu des dangers que personnellement l'Empereur Napoléon a bravés pour éteindre l'incendie de Moscow, et lui conserver cette capitale ; certes ce Prince n'eût pas ^* violé les devoirs de l'amitié et de la reconnais-
'^ sauce envers un ami dans le malheur* — Si la personne de l'Empereur Napoléon eût été même au pouvoir du Roi de Prusse, ce Souverain n'eût " pas oublié qu'il a dépendu de l'Empereur, après ** Friedland, de placer un autre Prince sur le trône ^' de Berlin ; il n'eût point oublié, devant un. en- '^ nemi désarmé, les protestations de dévouement ^f ç^ les sentimens qu'il lui témoigna en 1812, aux 'l^ntrevues de Dresde, Aussi, voit-on, par les " articles 2 et 5 du dit traité, que ne pouvant in- ** jfluer en rien sur le sort et la personne de l'Empereur Napoléon^ qui n'est pas en leur pouvoir, ces Princes s'en rapportent à ce que fera là*dessus Sa Majesté Britannique, qui se chargé de rem* ** plir toutes les obligations. Ces Princes ont re- " proche à l'Empereur Napoléan d'avoir préféré ^ la protection des lois Anglaises à la leur. — rLes ^^ fausses idées que l'Empereur Napoléon avait de *^ la libéralité des lois Anglaises, et de Tinfluence d'un peuple grand, généreux et libre, sur son