MONTHOLON
" P. S. J'avais signé cette lettre. Monsieur, " lorsque j'ai reçu la vôtre du 17, vous y joignez le ^' compte par aperçu d'une somme annuelle de 20 mille livres sterlings que vous jugez indispensable pour subvenir aux dépenses de l'établisse- ^* ment de Longwood, après avoir fait toutes les '^ réductions que vous avez crues possibles. La '^ discussion de cet aperçu ne peut nous regarder '^ en aucune manière ; la table de l'Empereur est ^^à peine le strict nécessaire; tous les approvî- ^'sionnemens sont de mauvaise qualité, et quatre " fois plus chers qu'à Paris. — Vous demandez à ** l'Empereur un fonds de 12 mille livres sterlings, " votre gouvernement ne vous allouant que 8 mille "livres sterlings pour toutes ces dépenses. J'ai " eu l'honneur de vous dire que l'Empereur n'avait '* pas de fonds, que depuis un an on n'avait reçu " ni écrit aucuhe lettre, et qu'il ignorait compléte- ^* ment tout ce qui se passe, ou a pu se passer en " Europe. Transporté violemment sur ce rocher, " à 2 mille lieues, sans pouvoir recevoir ou écrire ** aucune lettre, il se trouve aujourd'hui entière- " ment à la discrétion des agens Anglais. L'Em- ** pereur a toujours désiré et désire pourvoir lui- " même à toutes ses dépenses quelconques, et il le *^ fera aussitôt que vous le lui rendrez possible, en ** levant, l'interdiction faite aux négocians de l'île.
*^ de servir sa correspondance, et qu'elle ne sera ^* soumise à aucune inquisition de votre part ou ^^ d'aucun de vos agens. Dès que l'on connaîtra *^ en Europe les besoins de rEaipereur^ les per- *^ sonnes qui s'intéressent à lui, enverront lesfond^ " nécessaires pour y pourvoir.
"La lettre de Lord Bathurst que vous m'ave:p " communiquée, fait naître d'étranges idées ! Vos ministres ignoreraient-ils donc que le spectacle d'un grand homme aux prises avec l'adversité " est le spectacle le plus sublime i Ignoreraient- " ils que Napoléon, à Sie-Hélène, au milieu des '^persécutions de toute espèce, aux-quelles il n'op- '^pose que de la sérénité, est plus grand, plus ^ sacré, plus vénérable que sur le premier trône du *' monde, où si long-temps il fut l'arbitre des Rois! *^ Ceux qui dans cette position manquent à Napo- "léon, n'avilissent que leur propre caractère et la " nation qu'ils représentent !" n
Ma famUk Anglaise; Juste dette de reconnaissance ^ la • part de rémigration enroers les Anglais, etc.'^Gémral
Joubert. — Pétersbourg. — Moscow; son incendie. Projets
de Napoléon, s'il fût revenu vainqueur.
24»— J'ai été sur les 2 heures joindre l'Empereur dans. sa chambre. Il m'avait dès le matin fait demander mon Atlas. Je l'ai trouvé achevant de parcourir la carte de Russie, et la partie de l'Amérique avoisinant les établissemens Russes.
Il avait beaucoup souffert durant la nuit, beau-
800 MON 9SUOVR AUPABS f [A^tt
coup toussé. Cependant le temps était rederisenu tout : à' fait doux. Il s'eist habiUé pour Mxrtîr : Dorant sa toilette, il revenait souvent sur Theu* rewe idée de T Atlas, le mérite de son exécution^ l'immensité des choses qu'il contenait, et Animant comme de coutume, par dire: qud recueil! .quels détails! quel ensemble! etc.
L'Empereur a gagné le jardin. Je lui ai dit que j'avais écrit le matin en Angleterre, et répondu à une lettre que je lui avais lue' il y a â.ou 3' jours. ^^ Votre famille Anglaise, m'art^ili dit '^ alors, semble faite de bien braves gens ; ik vous ^' aiment beaucoup et vous leur êtes bien attaché. *f -^Sire, ai-je r^ondu, je les ai soignés en France << durant leurs 10 années de captivité, et Ils avaient *^ prie soin de moi en Angleterre durant mes 10 '^ années d'émigration. C'est désormais entre ** nous tout à fait l'hospitalité des Anciens. Je *' compte sur eux en toute chose, et ils pourraient " disposer de tout ce que je possède. — Voilà" une '^ liaison bien heureuse, a-t-il dit. Qui est-ce qui •^vous l'a procurée? Comment est-elle venue ?*^ Je lui ai fait alors l'histoire de ma connaissance avec cette famille.
^' Jamais, lui disais-je, la planche de laquelle la *'' malheureux naufragé reçut son salut, ne lui «ftre ^< phis chère que ne me l'est cette famille. Sire, <^ il n'est point de faveurs, il n'est point de trésors *' qui pussent acquitter les soins que j'en ai toçus; ** ni le bonheur qu'elle ma donné.
ce
tai6} DE K/fiMPSIl&tlt MAPaLfiON. SOI
• '^ Quand lès* hideifx excès -de Botre lévolatioti BOUS forcèreBt d'aller chercher refuge en Angle* terre, notre émigration y causa la plus vive seri- *^8atîon; l'arrivée de tant d'illustrés eicilés» leur fortune passée, leur aflteuse condition présente, occupèrent tous les esprits, remplirent tous les , *^ sentimens. Il en fut question dans les assemblées '^ potitiques, dans les églises, dans les cercles, dans ** les ménages. Cette catastrophe remua toutes les ^* classes, excita toutes les sympathies. Une foule *^ généi>euse et sensible s'empressa autour de nous. '* Noud fûmes l'objet des soins les plus délicats et ** des bienfaits les plus réels. Tel fut, il faut *«' l'avouer, le spectacle attendrissant que présenta *• la grande portion de la société d'Angleterre, en ^^ dépit' même du dissentiment d*opinioQs. C'est " un témoignage que notre reconnaissance doit à "la vérité de l'histoire.
*' Or, je me trouvais à Londres avec une cou- ** sine de mon nom, que sa place à la Cour de Ver- ^^ sailles avait mise à même d'être agréable à tout ** ce qu'il y avait de distingué en Europe, lors- *^ qu'elle était dame d'honneur de la Princesse ^' Lamballe, laquelle était elle-même sur^injten'** ^ &nte de la maison* de la Reine. Cette circon- ^«âtant^e fse trouva heureuse pour notre famille. '^ La plus grande bienveillance entoura ma cou-^ ^ eine ; un grand nombre de personnes accourut ^ auprès d'elle ; entre autres un jeune ménage : ^' la femme était charmante^ pleine de manières
SOS MON SEJOUR AUPRES [;;Ao4t
^^ nobles ^t ^andes : elle était Française ; le mari ^^ dçux, facile^ plein d'honneur. Ils avaient une grande fortune^ un bon cœur; leur maison devint presqu 'aussitôt celle de ma cousine et de '' tous les siens^ qui durent s'y croire dans leur ** propre famille.
** Ce digne ménage fut sans cesse plein de pré- " venances et de soins pour nos réfugiés. On voy- " ait constamment chez eux ce que l'émigration ^^ avait de plus distingué. Nous sommes un grand " nombre qui contractâmes alors envers eux une '^ dette de reconnaissance^ qui, malgré toute son *^ étendue, ne saurait effrayer mon cœur ; dussé-je " l'acquitter à moi seul. Je la léguerai à mes en- ^^ fans qui, s'ils me ressemblent^ la tiendront pour " sacrée et seront heureux de pouvoir l'acquitter " jamais envers les leurs.
^^ L'élévation d'ame et le cœur Français, étaient " caractéristiques chez Lady ***. Lorsque le ." Prince de Condé, arrivé à Londres, cherchait '* une demeure à la campagne, elle me dépêcha >^ pour lui offrir la superbe maison qu elle possé- <^ dait dans le comté de Durbam. Le Prince " après s'en être fait donner les détails, m'ayant ^^ observé que cela lui coûterait sans doute la rai^ ^^ çon d'un roi, fut agréablement ému d'entendre *^ qu elle lui était offerte par une Française qui croirait, disait-elle, en avoir reçu un prix inesti^ mable si un Condé daignait l'habiter ; çt il vou-* " lut aussitôt l'aller remercier en personne.
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kSi62 I>S L*UCP£RSUR NAPOLEON. SOS
*' Cette famille vint à Paris^ après la paix ** d'Amiens, et ce fut en contrebai^e au milieu ^^ d'elle, à la faveur de son intimité, que je res- ^ ^ pirai qudques jours plus tôt Tair de la patrie. Je sauvai par elle les longues et pénibles formalités que l'acte d'amnistie exigeait de moi à la frontière, et je dus à ces amis de pouvoir les remplir à Paris, avec beaucoup plus de facilité et moins de désagrément ; mais aussi lors de la *• mesure d'arrestation contre les Anglais voyag- ^^ eurs, qui mit cette famille au nombre des déte- ^' nus, j'eus le bonheur inestimable d'adoucir à ^* mon tour sa situation, et de devenir son répon- " dant.
^^ Le temps, les événemens nous ont enfin sépa- *^ rés ; mais ils n'ont rien pu sur mes souvenirs, et ^' l'aiguille aimantée est moins constante, moins *' fidèle dans sa direction, que ne le sont mes pen- '* sées et ma reconnaissance envers ses bons et ** cbers amis ; telle est. Sire, ce que Votre Majesté '' appelle ma famille Anglaise.'*
Cependant, durant mon histoire, nous avions marché vers l'écurie et demandé la calèche.
L'Empereur a voulu qu'elle vînt nous joindre au fond du bois ; elle s'est fait long-temps attendre, parce que M"** de Montholon s'était trouvée indisposée. Son mari est arrivé pour excuser ce retard, et l'Empereur a voulu qu'il montât.
La conversation a été, durant toute la course,
SOé MOK ft&JOUR AUFSttI [A0ÉI
uir le Général Jouberty dont M* de Montbolcm avait été le beau-frère et raide-de-oamp. '
^' Jottbert avait une haute vénération pour mm, ^^ a dît l'Esi^>ereur ; à chaque revers éprouvé par '' la République, durant l'expédition d'Egypte, il ^^ dépU»rait mon absence. Se trouvant en cet in- ^* stant chef de l'année d'Italie, il m'avait prii ** pour modèle, aspirait à me recommencer, et ne «' prétendait à rien moins qu'à tenter ce que j'ai '^ exécuté depuis en Brumaire, seulemait il eût ^^ agi avec les jacobins. Les mesures et les in- ^* trigues de ce parti, pour le mettre sur la voie <« de cette grande entreprise, l'avaiest porté au *^ commandement en Italie, après les désastres de ** Scherer ; de ce Scherer, dilapidateur ignorant, ^^ digne de tous les blâmes. Mais Joubert fut tué "à Novi dans son premier choc contre Suwarow ; <' il n'eût exécuté à Paris qu'une échaufFourée ; il ^* n'avait point encore assez de gloire, de eonsis- ^^ tance ni de maturité ; il était de nature à ac- <^ quérir tout cela ; mais en cet instant il n'était ^^ pas. assez fait, il était trop jeune encore ; et *^ cette entreprise était pour le moment au-deams " de ses forces."
Du reste, voici le portrait de ce général, dicté par l'Empereur, pour ses campagnes d'Italie, at dont je retrouve le brouillon. /
Jaubertf né, au département de F Ain, dans Kat»» cîenne Bresse, avait étudié pouc le barreaiu La
laif.) DE 3^'bMF£REUR NAlH)OéON, 909»
révolution lui fit prendre le parti des ann«iB; il servit à l'armée d'Italie, et y fut fait général dé brigiule. Il était grand, maigre, séntbiait tiatiirelloment d*une faible . complexion ; mais il favait «lise à répreuve des grandes fatigues, dans les Alpes, et s'y était endurci. Il était intrépide, vigiWit, fort actif, marchant à la tête des colonnes. Il fat fait général de division pour reihplacer Vaubois, dont il prit le corps d'armée. Il se fit beaucai^p d'homieur dans la campagne de Léoben, commandant Paile gauche qu'il amena au gros de' l'armée, des montagnes du Tyrol, par les défilés du Futherstal. Il était fort attaché à Napoléon, qui le diargea de porter au Directoire les derniers drapeaux enlevés par l'armée d'Italie. Resté à Paris pendant la campagne d'Egypte, il y épousa la ^Ue du sénateur Semonville, mariée depuis au Maréchal Macdonald. Ce mariage le jeta dans les intrigues du Manège, et le fit nommer général en chef de l'armée d'Italie, après la défaite de Scherer. Il fut tué à la bataille de Novi. Il éjait jeune encore, et n'avait pas acquis toute l'expérience nécessaire. Il eût pu arriver à une grande renommée.
L/£mpereur n'a pu faire qu'un tour, il se trouvait trop fatigué ; il était loin d'être bien.
A 8 heures et demie l'Empereur ma fait âp^ ptleri iltavaît été obligé de se mettre aii bain, m^t-il dit, et croyait savoir un peu de fièvre. H s'était senti. subitement enrhumé ; mais il ne tous-
ToMK III. Cinquième Partie, x
306 MON SÉJOUR AUPRKS [AoAt
sait plus depuis qu'il était dans Peau : il y était depuis long-tetnps. Il y a dîné ; on a dressé pour moi une petite table à côté. L'Empereur est revenu sur l'histoire de Russie. '^ Pierre-le-Grand, '' disait- il» avait-il bien fait de fonder une capitale à Fétersbourg à si grands frais? N'eût-il pas obtenu de bien plus grands résultats» s'il eût ** dépensé tout son argent à Moscow ? Quel avait " été son but ? L'avaît-il atteint ? — ^Je répondais : ^* Si Pierre fût resté à Moscow, sa nation fût demeurée Moscovite ; un peuple tout à fait Asiatique ; il avait fallu la déplacer pour la réformer ** et la changer. Alors il s'était transporté sur les '* frontières mêmes enlevées à^ l'ennemi, et en y *' asseyant sa capitale en y accumulant toutes ses " forces, il la rendait plus invulnérable ; il s'affi- ^ liait à la société Européenne ; il s'établissait ^* dans la mer Baltique-, d'où il tournait facilement *^ ses ennemis naturels, les Polonais et les Suédois, *' pour venir s'allier, au besoin, avec les nations *' placées derrière eux, etc. etc.'*
L'Erppereur disait n'être pas tout à fait satisfait de ces raisons. ^^ Quoiqu'il en soit, disait*il. Mes- ^^ çow a disparu, et qui peut assigner les richesses " qui y ont été dévorées ? Qu'on se figure, disait- ** il, Paris avec l'accumulation des siècles, des tra* vaux, et de l'industrie. Son capital, depuis 14 cents ans qu'il existe, ne se fût-il accru que d*ua ** million par an, quelles sommes ! Qu'on joigne '* à cela les magasins, le mobilier, la réunion des
^* sciences, dès arts, les correspondances dafikires ** et de commerce toutes établies, etc. etc. et voilà *^ pourtant Moscow, et tout cela a disparu en un <^ instant ! Quelle catastrophe ! La seule idée ** n'en fait-elle pas frémir !.. Je ne pense pas que '^ pour 2 milliards on pût le rétablir."
n s'est étendu longuement sur tous ces événemens, et a laissé échapper une parole trop caractérisque, pour que je ne Taie pas notée. Le nom de Rostopchin ayant été prononcé, j'ai osé observer que la couleur donnée dans le temps à son acte patriotique m'avait fort surpris, car il m'avait ému loin de ra'indîgner ; bien plus je l'avais envié ! . . . A quoi l'Empereur a répondu avec une vivacité singulière, et dans une espèce de contraction qui trahissait le dépit : •'Si beaucoup à Paris eussent " pu le lire et sentir de la sorte, croyez que je le " leur aurais vanté ; mais je n'avais pas le choix." Et revenant à Moscow, il a dit :
Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égalèrent la réalité de celle de Moscow. La ville était de bois, le vent était violent; toutes les pompes avaient " été enlevées. C'était littéralement un océan de ** feu. Rien n'en . avait été soustrait, tant notre " marche avait été rapide et notre entrée sbu- ^^ daine. Nous trouvâmes jusqu'à des diatnans ** sur la toilette des femmes, tant elles avaient fui " avec précipitation. Elles nous écrivirent à quel- " que temps de là, qu'elles avaient cherché à
ce
308 MON SÉJOUR AUPRÈS [Août
'^ échapper aux premiers niomens d'une soldâtes-
ce
fi
que dangereuse ; qu'elles recommandaient letirs biens à la royauté des vainqueurs^ et ne manquerailL*nt pas de reparaître en peu de jours, ** pour solliciter leurs bienfaits et leur apporter '* leur reconnaissance.
" La population, observait TEmpereur, était " loin d'avoir comploté cet attentat. C'est même " elle qui nous livra les 3 ou 4 cents malfaiteurs échappés des prisons, qui l'avaient exécuté. — Mais, ai-je osé demander. Sire, si Moscow n'eût " pas été livré aux flammes. Votre M^esfé comp- " tait-elle y prendre ses quartiers? — Sans doute, " a répondu l'Empereur, et j'aurais alors donné le *^ spectacle singulier d'une armée hivernant pai- *^ siblement au milieu d une nation ennemie, qui la presse de toutes parts : c'eût été le vaisseau pris par les glaces. Vous vous seriez trouvé en •^ France plusieurs mois privés de mes nouvelles ; " mais vous fussiez demeurés tranquilles, vous *^ eussiez été sages ; Cambacérès, comme de cou- " tume, eût mené les aflÈiires en mon nom, et tout " eût été son train comme si j'eusse été présent. " L'hiver, en Russie, eût pesé sur tout le monde ; ^* l'engourdissement eût été général. Le prin- " temps eût revenu aussi pour tout le monde.
" Chacun se fût réveillé à la fois, et l'on sait que " les Français sont aussi lestes qu'aucuns.
^^ Au premier retour de la belle saison, j'eusse *' donc marché aux ennemis ; je les eusse battus ; "j'eusse été maître de leur Empire. Mais Alex-
is
1816J2 ^^ t.'£MP£R£UR NAPOLBON. SOQ
*^ andre, croyez le bien, ne m'eût pas amené jus- ^^ que-là. Il eût passé avant par toutes les con- ** ditions que j'eusse dictées ; et alors la France •* eût enfin commencé à pouvoir jouir. Et vrai- *' ment^ cela à tenu à bien peu de chose ! car ** j'avais été pour combattre des hommes en armes, '^ et non la nature en courroux : j'ai défait des " armées ; mais je n'ai pu vaincre les flammes, la '• gelée, l'engourdissement, la mort ! ... Le destin " a dû être plus fort que moi. Et pourtant quel •* malheur pour la France, pour l'Europe !
La paix dans Moscow accomplissait et terminait mes expéditions de guerre. C'était, pour la grande cause, la fin des hasards et le commen- ^* cément de la sécurité. Un nouvel horizon» de *^ nouveaux travaux allaient se dérouler, tout •* pleins du bien-être et de la prospérité de tous. ** Le système Européen se trouvait fondé ; il n'était plus question que de l'organiser.
Satisfait sur ces grands points, et tranquille partout, j'aurais eu aussi mon congrès et ma *^ sainte-alliance. Ce sont des idées qu'on m'a *^ volées. Dans cette réunion de tous les souve- '^ rains, nous eussions traité de nos intérêts en ** famille, et compté de clerc à maître avec les ** peuples.
^' La cause du siècle était gagnée, la révolution '^ accomplie; il ne s'agissait plus que de la ra- '* commoder avec ce qu'elle n'avait pas détruit. " Or, cet ouvrage m'appartenait ; je l'avais pré-
310 MON 8£JOUa AUPRES [Aoftt
^^ paré de longue main aux dépens de ma popu* " larité peut-être. N'importe. Je devenais l'arche •* de l'ancienne et de la nouvelle alliance, le médi- '* ateur naturel entre l'ancien et le nouvel ordre ^^ de choses. J avais les principes et la confiance ** de l'un ; je m'étais indentifié avec l'autre ; j'ap- '^ partenais à tous deux; j'aurais fait en conscience " la part ide chacun.
^^ Ma gloire eût été dans mon équité*'
Et après avoir énuméré ce qu'il eût proposé de souverain à souverain, et de souverains à peuple. '* Forts comme nous Pétions, continuait-il, tout ce *^ que nous eussions concédé eût semblé grand. ^* Il nous eût mérité la reconnaissance des peuples. ^ Aujourd'hui, ce qu*ils arracheront ne leur sem- ^^ blera jamais assez, et ils ne cesseront de se défier, " ni d'être mécontens."
Il pâBsait ensuite en revue ce qu'il eût proposé pour la prospérité, les intérêts, la jouissance, et le bien-être de l'association Européenne. Il eût voulu les mêmes principes, le même système partout. Un Code Eiuopéen ; une Cour de Cassation Européenne, redressant, pour tous, les erreurs, comme la nôtre redresse chez nous celles de nos tribunaux. Une même monnaie sous des coins difiérens ; les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois, etc. etc.
L'Europe, disait-il, n'eût bientôt fait de la
sorte véritablement qu'up même peuple, et cha-
ce
1816.^ D£ L£MP£R£UR NAPOLliON. 311
'^ cuQ en voyageant, partout se fût trouvé toujours ^ dans la patrie commltne.'*
11 eût demandé toutes les rivières navigables pour tous; la communauté des mers; que les grandes armées permanentes fussent réduites désormais à la seule garde des souverains, etc. etc.
Enfin, c'était une foule d'idées, la plupart nouvelles ; les unes des plus simples, d'autres tout à fait sublimes, sur les diverses branches politiques, civiles, législatives; sur la religion, les arts, le commerce : elles embrassaient tout.
Il a conclu : ^^ De retour en France, au sein de la patrie, grande, forte, magnifique^ tranquUle, glorieuse, j'eusse proclamé ses limites immuables; ^^ toute guerre future, purement défensive ; tout '^ agrandissement nouveau, anti^national. J'eusse '* associé mon fils à TEmpire ; ma dictature eût *^ fini, et son règne constitutionnel eût commencé... ^'^aris eût été la capitale du monde, et les '* Français l'envie des nations ! . • . •
^* Mes loisirs ensuite et mes vieux jours eussent été consacrés, en compagnie de P Impératrice, et durant l'apprentissage royal de mon fils, à visiter ^' lentement et en vrai couple campagnard, avec ** nos propres chevaux, tous les recoins de TEm- ^ * pire; recevant les plaintes, redressant les torts, ^* semant de toutes parts, et partout, les monu- *^ mens et les bienfaits ! . . . Mon cher, voilà encore •• de mes rêves ! ! 1"
'^ L'Empereur avait beaucoup parlé de l'inté-
S12 MON SÉJOUR AUPRES [Août
rieur de la Russie, de la prospérité de laquelle nous n*avions nul soupçon, disait-il ; il s'était arrêté beaucoup sur Moscow, qui Tavait fort étonné sous tous les rapports, et pouvait supporter sans embarras le parallèle avec toutes les capitales de l'Europe, dont il surpassait le plus grand nombre. Malheureusement je ne trouve ici que des indications, et je ne saurais plus aujourd'hui reproduire aucun des développemens.
Les clochers dorés de Mpscow avaient surtout frappé ses regards, et c'est ce qui le porta, lors de son retour^ faire redorer le dôme des Invalides ; il se proposait d'appliquer cet embellissement à beaucoup d'autres édifices de Paris.
N. B. Comme la ville de Moscow semble avoir été si différente de l'idée que nous nous en formions en général, dans notre occident, je pense qu'il sera agréable d'en trouver ici la description fournie par un témoin oculaire, personnage important de l'expédition : le Baron Larrey, chirurgien en chef de la grande armée. Je tire cette description d'un ouvrage de ce savant célèbre (les Mémoires de la Chirurgie Militaire), peu répandu, peut-être, à cause de sa nature particulièrement scientifique.
C'est au moment de se mettre en route pour Moscow, après la bataille de Mozaïsk ou de la Moskowa.
" A peine étions-nous, y est-il dit, éloignés de quelques milles de Mozaïsk, que nous fûmes tous
161^.;] DE l'bmpbrbur napoljbon. sis
étonnés de nous trouver, malgré le vœsinage où Ton était d*une des plus grandes capitales du monde, sur une plaine sablonneuse, aride et corn* plétement déserte. L*aspect lugubre de cette soli-' tude qui jetait tous les soldats dans le découragement, semblait nous présager la désertion entière de Moscow, et les malheurs qui nous attendaient dans cette cité, dont la richesse devait nous promettre un autre sort.
** Uarroée traversa cet espace avec peine. Les chevaux étaient harassés, épuisés par la faim et la soif; car Teau était aussi rare que les fourrages. Les hommes eureot aussi beaucoup à souffrir.
On était en e0êt acca(blé de fatigues et privé de subsistances. La troupe n'avait reçu depuis longtemps aucune distribution, et le peu de i*essources que l*on trouva dans Mozaîsk, ne servit qu'à la jeune et à la vieille garde. Un assez grand nombre de conscrits de ce premier corps furent victimes de l'abus qu'ils firent du chenaps (eau-de-vie du pays). On les voyait s'éloigner à quelques pas de leurs compagnons, chanceler, tourner sur euxmêmes, puis tomber sur leurs genoux ou s'asseoir involontairement ; ils restaient immobiles dans cette attitude, et expiraient bientôt après, sans proférer une seule plainte. Ces jeunes sujets étaient prédisposés aux effets pernicieux de cette liqueur, par l'ennui, les privations et les fatigues excessives.
'^ Cependant . nous arrivâmes, le 14 Septembre
314 MON »£JOUB AUFBÈa £AoÙt
au soir» dans Tun des faubourgs de Moscow ; nous y apprîmes que Tarmée Russe^ à son passage dans la ville, avait entraîné avec elle tous les citoyens et les fonctionnaires publics; il n'était resté que quelques gens du bas- peuple et de la domesticité : en sorte qu'en parcourant les principales rues de cette grande cité, où nous entrâmes le lenden^ain au matin, nous ne rencontrâmes presque personne ; toutes les maisons étaient entièrement abandonnées. Mais ce qui nous surprit beaucoup, ce fut de voir le feu se manifester dans plusieurs quartiers éloignés^ où aucun de nos soldats n'avait encore paru, et particulièrement dans le bazar du Kremlin, bâtiment très-vaste, garni de portiques qui ont quelque ressemblance avec ceux du Palais- Eoyal à Paris.
" D'après ce que nous avions vu sur notre passage en traversant la petite Russie, nous restâ|nes étonnés de la grandeur de JVfoscow, du grand nombre d'églises et de palais qu'il renfermait, de la belle architecture de ces édifices, de la distribution commode des maisons principales, de la richesse de l'ameublement et de tous les objets de }uxq que l'on trouvait dans la plupart. Les rues sont généralement spacieuses, régulières et bien percées* Rien ne semblait être en discordance dans cette cité. Tout annonçait son opulence et le commerce immense qu'elle faisait des produits des quatre parties du mopde.
^ La constrifbtion variée des palais, des mai-
i8i€.;] DS l'£MP£KXUR napûléon. 315
sons et des églises, ajoutait infiniment à la beauté de la ville. Il y avait des quartiers qui, par le genre d'architecture des différens édifices, indiquaient par quelles nations en général ils étaient habités: ainsi, on distinguait facilement le quartier des Francs, celui des Chinois ou Indiens, celui des Allemands. Le Kremlin pouvait être considéré comme la citadelle de Moskow ; 41 est au centre de la ville, sur un promontoire assez élève, entouré d'une muraille à créneaux, et flanqué, de distance en distance, par des tours armées de canons. Le bazar, dont nous avons parlé, ordinairement rempU de. marchandises de Tlnde et de fourrures précieuses, était dévenu la proie des flammes, et Ton ne put profiter que des objets qui avaient été emmagasinés dans les caves où les soldats pénétrèrent après Tincendie qui consuma presque tout l'extérieur de ce bel édifice. I^ palais des Empereurs, celui du Sénat, les archives, Tarsenal et deux temples fort anciens, occupent le reste du Kremlin. Ces divers monumens, d*une riche architecture, se présentent majesteusement tout autour de la place d'armes. On s'imagine être transporté ^ur la place publique de l'antique Athènes, où l'on admirait, d'un côté, l'aréopage et le temple de Minerve ; de l'autre, l'académie, et l'arsenal. Entre les deux temples s'élève une tour cylindrique, en forme de colonne^ désignée sous le nom de la tour d'Yvan ; c'est plutôt un minaret Égyptien, dans l'intérieur duquel on a suspendu
816 MON SEJOUR AUPRES [Août
plusieurs cloches de diverses grandeurs. Au pied de cette tour, on en voit une d'une grosseur prodigieuse^ dont il est parlé par tous les historiens» Du haut de la tour on découvre toute la ville et ses environs : elle se dessine sous la forme d'une étoile à quatre branches bifurquées. Les couleurs variées des toits des maisons ; Por et l'argent qui recouvrent les dômes et les chapitaux des clochers, dont le nombre est considérable^ donnent à cette cité Taspect le plus pittoresque. Rien n'égale la richesse de l'un des temples ou églises du Kremlin (c'était le tombeau des Empereurs) : ses parois sont recouverts de plaques de vermeil de 5 à 6 lignes d'épaisseur, sur lesquels est représentée, en relief, Phistoire de l'Ancien et du Nouveau Testament: les lustres et candélabres d'argent massif étaient surtout remarquables par leurs proportions extraordinaires.
" Les hôpitaux, qui fixèrent particulièrement mon attention, sont dignes de la nation la plus civilisée du monde ; je les distingue en hôpitaux militaires et en hospices civils. Le grand hôpital militaire est divisé en trois parties présentant ensemble un parallélogramme. La principale partie a été construite sur le bord d'un grande route, en face d'une caserne immense, qu'on peut comparer à l'Ecole Militaire de Paris. Deux bâtimens latéraux, en coupant à angles droits le premier, forment l'enceinte de la cour, d'où l'on communique dans un beau et vaste jardin qui sert de promenade
18160 ^^ l'empereur napoléon. 817
aux malades. Un portique» à colonnes d'ordre composite^ forme la façade de ce bâtiment, élevé de deux étages. On entre d*âbord dans un vestibule spacieux, où correspondent les portes d'entrées des. salles du rez-de-chaussée, et où est placé un grand et magnifique escalier qui conduit aux étages supérieurs. Les salles occupent toute la longueur du bâtiment : elles sont percées, de chaque côté, de fenêtres qui vont du plancher jusqu'au plafond: elles sont à double châssis de vitres, comme dans toute la Russie, et parfaitement closes en hiver: des poêles sculptés sont places dans l'iur térîeur aux distances convenables. Il règne dans les salles quatre ^rangs de lits uniformes, séparés par les espaces que commande la salubrité ; chaque rang est composé de 50 lits, dont le nombre total pouvait se monter à plus de 3 mille : les trois corps-de-logis de Phôpital renferment 14 salles principales, à peu près de la même étendue. Les usines, la pharmacie, la cuisine, et tous les accessoires sont établis trèscomniodément dans autant d'endroits isolés, à portée des salles. Cet hôpitl^ est un des mieux construits, des plus vastes et dea plus beaux que j'aie jamais vu.
^' Les hospices civils sont également dignes d'attention. Les quatre principaux sont l'hôpital de Cheremetow, celui de Galitzin, l'hôpital d'Alexandre, et celui des Enfans trouvés.
"Le preniier, remarquable par sa forme, sa construction et ses distributions intérieures, fut
81B MON SEJOUR AUPRES [Août
destiné à recevoir les blessés et malades de la garde.
^< Cet hospice, élevé de trois étages» a la forme d'un croissant : derrière cet édifice se trouvent les accessoires. Un beau portique, qui fait saillie au centre de cette demi-lune^ forme Tentrée d'une chapelle qui occupe le milieu du bâtiment ; cette chapelle^ surmontée d'un dôme, autour de laquelle correspondent les principales salles destinées aux malades, renferme le mausolée du Prince fonda» teur : elle est ornée de colonnes de stuc, de sta^ tues et de beaux tableaux. La pharmacie est une des plus belles et des plus riches que je connaisse.
" L'hôpital des Enfans trouvés, situé sur le bord de la Moskowa, protégé par le canon du Kremlin^ est sans contredit le plus vaste et le plus bel établissement de ce genre qu'il y ait en Europe. Il se compose de deux portions d'édifices: la première^ où est la porté d'entrée, est destinée au logement du Gouverneur, pris parmi les anciens généraux d'armée ; à celui de l'administration, des ofiiciers de santé, des bureaux et de toutes les personnes attachées au service de l'hospice; la deuxième forme un carré^ parfait. Au milieu de la cour, qui est très-grande, est une fontaine à réservoir, qui distribue l'eau de la rivière dans tout l'hôpital. Chacun des côtés se compose de quatre grands étages, autour desquels règne un corridor régulier, peu large, assez spacieux cependant pour que l'air et les iiKlividus y circulent
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librement. Les salles occupent le reste de lu largeur et toute la longueur de chaque aile du bâtiment. Dans chaque salle sont placés deux rangs de lits à rideaux ; leur grandeur est relative à celle des enfans ; le quartier des garçons est séparé de celui des filles; la plus grande propreté et le plus grand ordre régnent partout.
^^ A peine avions nous pris possession de la ville, et étions-nous parvenus par nos efforts' à éteindre le feu que les Russes avaient allumé dans les plus beaux quartiers^ que, par suite de deux causes majeures^ Fincendie se renouvela d^une manière plus vive, se propagea rapidement d'une section de la ville à l'autre, et embrasa toute là cité. La premièi^e de ces causes est justement rapportée à la volonté, bien prononcée, d'une certaine classe de Russes que Ton dit être les indi-^ vidus détenus dans les prisons, dont les pentes avaient été ouvertes au départ de Tarmée : ces misérables, excités soit par un ordre supérieur, soit par un mouvement spontané, dans la vue sans doute d'excercer lepillage, se portaient aux yéux de tout le monde, d'un palais à l'autre, ou d'une maison à une autre, pour y mettre le feu. Les patrouilles Françaises, quoique nombreuses et fréquentes, n'avaient pu les en empêcher. J'ai vu prendre i^usieurs de ces misérables sur le fait ; on avait saisi dans leurs mains des mèches allumées et des matières copibustibles. La peine de mort, appliquée à ceux qu'on prenait en flagrant délit.
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oe faisait Biille impression sua: les aAitres ; et Ti»cf^dièi .continua trois jours et trois nuits sans in^ tei^rUptiûD. En vain nos soldats coupèrent les l^ai^ows pour J^arrêter ; la flamme franchissait bient$t les espaces, et en un clin*d*ceil les bâtimens ainsi isolés étaient embrasés. La deuxième cause devait être attribuée aux vents impétueux de réquinoxe, toujours très-forts dans ces contrées, et , à la faveur desquels le feu croissait et se déplQyait avec une activité extraordinaire* .
^' Il serait difficile, dans quelque circonstance que ce soit, d'avoir un tableau plus horrible que celui qui affligeait nos regards. Ce fut surtout pendant la nuit du 18 au 19 Septembre, époque QÎi Tincendie était au plus haut degré, que. ces effets offraient un spectacle étonpant:: le temps était beau et sec, les vents n'ayant cessé de régner de rJBst au Nord, ou du Nord à TËst. Pendanjt cette nuit^ dont i'image effrayante restera toujours gravée dans mon souvenir, toute la cité était emr bradée; des gerbes épaisses de flammes de couleua^s variées s*é}evaient de. toutes parts^ jusqu'aux nueSj couvraient en entier Thorizon^ portant au loin une lumière éclatatite et une chaleur brûlante. Ces gerbes de feu^ projetées dans tous les sens, et eptr^îqées par la violence des vents, étaient: aq-* oompagnées dans leur ascension et dans leur marche rapide, par un sifflement épouvantable et par des détonnations foudroyantes, résultat de ift combustion des poudres, du salpêtre, des • huiles»
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résines et eaux-de-vie, dont la plupart des maisons et des boutiques étaient remplies. Les plaques de tôle vernissées, qui recouvraient lès bâtimens, se détachaient brusquement par Teffet de la chaleur^ et allaient jaillir au' loin. Des portions trèsconsidérables de poutres ou de solives de sapins enflammées, lancées à de très-grandes distances, servaient à propager Tincendie jusqu'aux maisons que l'on croyait les moins exposées, à cause de leur éloignement. L'épouvante et la terreur avaient frappé tout le monde. La garde^ le quartier-général et le chef de l'armée quittèrent le Kremlin et la cité, et allèrent établir un camp à Pétrowski, château de Pierre-le-Grand, sur la route de Pétersbourg. Je restai avec un trèspetit nombre de mes camarades dans une maison bâtie en pierre, isolée, et située au sommet du quartier franc, près du Kremlin : je pus facile- Ynent observer de-là tous les phénomènes de cet épouvantable embrasement. Nous avions envoyé nos équipages au camp, étant toujours sur le quivive, pour parer aux événemens ou pour les prévenir.
'* Les hommes du bas-peuple, qui étaient restés dans Moscow, pourchassés d'une maison à l'autre par l'autre par l'incendie, jetaient des cris lamentables ; très-jaloux de sauver ce qu'ils avaient de plus précieux, ils se chargeaient de balots qu'ils avaient peine à porter, et que souvent on les voyait abandonner pour se soustraire aux flammes.
ToMi IIL Cinquième Partie. y
928 MON SÉJOUR AUPRÈS [Ao«|
Les femmes, conduites par un sentiment d'huma^-r nité bien naturel» emportaient un ou deux enfans sur leurs épaules, traînaient les autres par la main ; et» pour échapper à la mort qui les menaçaient de toutes parts, couraient, les jupes retrpu^^s, se réfugier dans les recoins des rues et dea pl^e^ { mais l'activité du feu les forçait bientôt d'abandonner cet asile et de fuir précipitamment de tous côtés sans pouvoir quelquefois sortir de cette espèce de labyrinthe, où plusieurs d'entr*elles trouvèrent une fin malheureuse. J'ai vu des vieillard/»^ dont la longue barbe avait été atteinte par le^ flammes» traînés sur de petits chariots par iQurs propres enfans, qui s'empressaient de les enlever de ce véritable Tartare.
^' Quant à nos soldats, tourmentés par la faim, et la soif, ils bravaient tous les dangers pour ravir du fond des caves et boutiques embrasées» les comestibles» les vins, les liqueurs ou autres objets plus ou moins utiles. On les voyait courir dans les rues^ pêle-mêle avec les habitans désespérés» emportant tout ce qu'ils avaient pu arracher aliJ^ ravages de cet affreux incendie* Enfin, en 8 oi^ 10 jours» cette immense et superbe cité fut réduite en cendres, à l'exception du palais Kretplinn de quelques grandes maisons et de toutes Içs é^ses j çep édifices sont bâtis en pierre.
^^ Cette calamité jeta l'armée dans une grande consternation» et nous présagea de plus gran<k malheurs. Nous crûmes tous ne pouvoir plus
16160 I>S L*£MP£R£UR NAPOLÉON. dâS
trouver ni subsistance, ni étoffes, ni les autres objets nécessaires à l'habillement des troupes, et dont on avait le plus pressant besoin* Quelle idée plus ilinistre pouvait se présenter à notre imagination ! Cependant le quartier-général vint, après Tincendie, s'établir de nouveau au Kremlin, et la 'garde se logea dans quelques maisons du quartier franc, qui avaient été épargnées. Chacun reprit Texer. cice de ses fonctions.. ;
" On découvrit, à force de recherches, des magasins de farine, de viande, de poissons salés, d*huile, d'eau*de-vie, de vins et de liqueurs. On en fit quelques 'distributions aux soldats ; mais on voulut beaucoup trop épargner ou emmagasiner ; et cet excès de prévoyance, qui n'est quelquefois qu'un prétexte, conduisit à brûler par la suite ou à laisser dans ces magasins des denrées de tout genre, dont on aurait pu tirer les plus grands avantages, et qui auraient même suffi aux besoins de l'armée pendant plus de six mois, si l'on fût resté à Moscow. Il en fut ainsi, principalement pour les étoffes et les fourrures qu'on aiuait du s'empresser de faire confectionner, de manière à fouinir à nos troupes tous les vêtemens capables de les préserver, le plus possible, de la riguetu* du froid auquel il fallait s'attendre. De leur côté, les soldats, qui ne songent jamais à l'avenir, loin de supi^éer, pour leur intérêt, à ce défaut de préoautioBi ne s'occupaient qu'à recueillir les vins,
324 MON SÉJOUR AUPRES [[Août
les liqueurs, les matières d'or et d'argent, et méprisaient tout le reste.
*^ Cette abondance inattendue, qu'ils devaient à leurs infatigables recherches, altéra la discipline de Tarmée et la santé des hommes intempérans. Ce seul motif aurait dû nous faire presser notre départ pour la Pologne. Moscow devint pour nous troupes une nouvelle Capoue. Les chefs de Parmée ennemie entretenaient les nôtres dans des espérances de paix : les préliminaires devaient être signés d'un jour à l'autre. Cependant, des nuées de Cosaques couvraient nos cantonnemens, et nous enlevaient tous le jours un grand nombre de four rageurs. Le Général Kutusoff rassemblait les débris de son armée, et la fortifiait des recrues qu'il recevait de toutes parts. Insensiblement et sous divers prétextes de pacification, ses avantgardes se rapprochèrent des nôtres. Eniki, le terme des négociations était arrivé et c'eët au moment où l'Ambassadeur Français devait obtenir une première décision, que le corps d'armée du Prince Joachim fut enveloppé. Notre général ambassadeur put à peine franchir les obstacles qu'il rencontra pour se rendre à Moscow. D^à plusieurs portions de nos troupes et quelques.piècea de canons avaient été enlevées. Néanmoins, lea divers corps de cette avant-garde, d'aboitl> dispersés, se rallient, rompent la colonne Russe qui les cernait, prennent une position favorable, et
^'élancent tour à tour sur la cavalerie nombreuse de Pennemi, qu'ils repoussent avec force en re« prenant une partie des pièces d'artillerie et des soldats faits prisonniers dans la première attaque. Enfin, l'arrivée du Général Lauriston et des blessés nous confirma, au quartier-général, la reprise des hostilités. Des ordres sont aussitôt donnés pour le départ subit de Tarmée ; la générale se fait entendre : tous le corps se disposent à .exécuter ce mouvement précipité. On se hâte de faire quelques provisions, et Ton se met en marche dans la journée du 19 Octobre."
Sut U couronnement^ etc. — Décrets de Berlin et de Milan. Grande cause de la haine des Anglais.
25.— Le temps s'est remis tout à fait -au beau. I/Empereur a déjeûné sous la tente ; il nous y a tous fait appeler. La conversation a conduit à parler des cérémonies du couronnement. Il demiuidait des renseignemens à l'un de nous qiïi y avait assisté, et qui n'a pu les donner. ^ Il les a demandés à un autre ; mais celui-ci n'y avait pas été. •' Où étiea-vous donc alors, lui a dit TEm- •**pereor? — Sire, à Paris, — Et comment! vous ** n'avez pas vu le couronnement? — Non, Sire." L'Empereur alors le regardant de travers et saisissant son oreille, lui a dit : ^^ Vous seriez-vous •** avisé de faire l'aristocrate à ce point? — Mais, •* Sire, mon heure n'était pas venue. — Mais vous « avez du moins vu le cortège ? — Ah ! Sire, si ma
ce
dâ6 MON sÀiauR AUpmita [Août
^' curiosité Teût emporté, j'aurais couru du moins à ce qu'il y avait de plus dignei de plus pré-* deux à voir, et je ne dois rien diminuer ici de ** mon mérite ou de mes torts* J'avais pourtant un billet, et j'aimai mieux en faire hommage à la dame Anglaise dont je parlai dernièrement \^ à Votre Majesté, laquelle, par parenthèse, y at- *^ trappa un rhume, dont elle manqua mourir.
<^Moi, je restai tranquillement chez moi« — Ah! '^ C'est trop fort, dit l'Empereur, le vilain aristo- ^^ crate ! Comment ? Vraiment, vous en étiez à ce point ? — Hélas ! oui. Sire, a repris l'accusé, et pourtant me voici près de vous, et à Ste-Hélène." Et l'Empereur, lâchant l'oreille, a souri. A^rès déjeûner, il m'est venu un capitaine de l'artillerie Anglaise, ayant été six ans à llle de France. Il devait partir le lendemain pour l'Europe. Il m'a supplié, sous mille formes et. mille manières, de lui obtenir le bonheur de voir l'Empereur. Il eût, disait-il, donné tout au monde pour une telle faveur; sa reconnaissance serait sans bornes, etc.
Nous avons causé fort long-temps : l'Empereur faisait son tour en calèche. A sa rentrée, j'ai été assez beiureux pour remplir les vœux de l'officier Anglais. Il a été reçu plus d'un quart d'heure par l'Empereur; il en était ivre de satisfaction, n'ignorant pas que cette faveur devenait chaque jour plus rare. Tout l'avait frappé, disait-il, au dernier degré dans l'Empereur: ses traits, son
lèlé.] DE iJ&APERZVn NAPOLéoN. 387
afikbîlité^ le son de sa voix, ses expressioM, les questions qu'il avait faites; c'était, me disait-îl, an héros, un dieu ! • . . .
Le temps était délicieux. L'Empereur a continué de se promener dans le jardin, entouré de nouSi II discutait sur le non succès de la négo^ dation de l'un de nous ; chose que FËmpereur avait jugée des plus simples^ et qui s'était trouvée des plus délicates pour le négociateur* Il s'était agi de proposer un papier à des officiers Anglais, pour qn'ils le publiassent en Angleterre.
'L*Empereur s'acquittait de sa censure avec sa logique ordinaire, avec Fesprit et le sel qui lui sont familiers ; toutefois, il en était fort contrarié ; sa conversation est devenue forte, il l'a poussée jusqu'à l'humeur, et c'était pour la première fois peut-être que le patient en éprouvait les marques. Enfin, a t^il conclu, ce que vous proposiez là à d'autres, Monsieur, après tout, vous l'eussiez " accepté vous même à leur place ? — Non, Sire.— • •* Comment non ? Eh bien ! a-t-il ajouté d'une manière réprobative, vous ne seriez pas mon ministre de la police. — Et Votre Majesté aurait " raison, a répliqué vivement celui-là, qui s'était ** énni à son tour ; je ne me sens aucune dispost* *• tion pow un tel poste." Un instant avant le dtner, l'Empereur, le voyant etitrer au salon, a dit 2 ** Ah ! voilà notre petit officier de police. Venez, *« approchez mon petit officier de police ;" et il a pincé son oreille. BJen que des heures se fuient
S26 MON SEJOUR AUPRM [Afièt
écoulées d^uis k conTersation vW^, rEmpaeur de* *la rappelait ; il savait celui qui en avait été Pobjet, très-sensible ; et il était visible qu'il voulait en effiicer Fimpression. Voilà des nuances caractéristiques» et celles qui ressortent des objets les plus petits sont les plus naturelles, les plus sûres.
Après le dîner, la conversation a conduit TËmpereur à parcourir le sujet spécial de sa querelle maritime avec l' Angleterre; " La prétention du '^ blocus sur le papier, disait-il, lui valut mon fa- " meux décret de Berlin. Le conseil Britannique, *' dans sa colère, lance ses arrêts ; il étaUissait un ^^ octroi sur les mers. Riposté aussitôt par les '* célèbres décrets de Milan, qui dénationalisent ^* tout pavillon qui se soumettrait aux actes An- '^glais; et c est alors que la guerre devint, en " Angleterre, vraiment personnelle. La rage *5 contre moi saisit tous ceux qui tenaient au corn- " merce. L'Angleterre s'indigna d'une lutte et ^^ d'une énergie qu'elle ne connaissait pas. Elle " avait toujours trouvé ceux qui m'avaient devancé " plus complaisans."
L'Empereur, plus tard, a développé les mesures par lesquelles il avait forcé les Américains à se battre contre les Anglais. 11 avait trouvé le moven. disait-il, d'attacher leurs intérêts à leurs droits ; car c'est pour les premiers qu'on se bat, disait**il, beaucoup plus que pour les seconds.
Aujourd'hui l'Empereur s'attendait, disait-il, à quelques tentatives prochaines des Anglais siu* la
laitf.] DE l'empereur KAPOi^ÉON. Sfi9
soaveraiDeté des mera, à quelque octroi .uiûversel, etc. etc. '' C'est pour eux, disait-il, uia des girands <^ moyens d'acquitter leurs dettes, de sortir de *^ rabime où ils se trouvent plongés $ en un mot, ^' de se tirer d'affaire. S'Us ont parmi eux un ' " génie hardi, une tête forte, ils doivent entre- *' prendre quelque chose de la sorte. Personne *' ne saurait s'y opposer, et ils peuvent présenter ^' la chose avec une espèce de justice. Ils ont à ^' faire valoir que c'est pour le salut de l'Europe '' qu'ils en sont arrivés là ; qu'ils ont réussi ; qu'on «< leur en doit quelque récompense. Et puis, il n'est plus en Europe de vaisseaux de guerre que les leurs. Ils régnent aujourd'hui de fait sur ^S les mers. Il n'existe plus de droits publics quand >* l'équilibre est rompu, etc. etc.
. ^' Les Anglais peuvent être tout aujourd'hui s'ils M veulent se réduire à rentrer dans leurs vaisseaux. ** Mais ils exposeront leur supériorité, complique- '' ront leurs affidres^ et perdront insensiblement << jusqu'à la considération, s'ils s'obstinent à con- '^ server des soldats sur le continent."
Relation de la Campagne de Waterloo, dictée par Napoléon.
S6. — ^L'Empereur est sorti de très-grand matin, même avant 7 heures ; il n a voulu faire lever ^ucun de nous. Le temps était fort beau ; il s'est mis à travailler seul dans le jardin, sous la tente^ où il nous a fait appeler tous pour .déjeuner. Il est demeuré jusqu'à 2 heures.
SflO MON S&IOUR AUPRÈS [Aoitt
A dîner» il a beaucoup parlé de notre situation dans Tiie. Il ne voulait pas, disait-il, bouger de Longwood; ne se souciait d'aucune visite ; mais il désirait que nous prissions quelque diversion ; que nous cherchassions à nous égayer. Il nous aurait vu avec plaisir, ' disait^il, noiis mouvoir et nous produire davantage, etc.
L'Empereur fait lire ce qu'il avait dicté de la bataille de Waterloo au Général Gourgaud. QueUes pages ! . . • Elles font mal. . • Les destinées de la France ont tenu à si peu de chose !!!...
' Cette production a été publiée en Europe, en 18^0. On était venu à bout de la âûre sortir furtivement de Ste-Hélène, en dépit de toute vigi- ' lance* Dès que cette relation de Waterloo parut dans le monde, personne ne se trompa sur son auteur. On s'est écrié : Napoléon seul pouvait la décrire de la sorte ; et l'on assure que c'est précisément ainsi que s'est exprimé son antagoniste lui-même. Quels beaux chapitres! Il serait impossible d'en essayer une analyse, ou de piretendre à les faire juger dignement. Toutefois nous transcrivons littéralement ici, les dernières pages, contenant, en forme de résumé, neuf observations de Napoléon, sur les fautes qu'on lui a reprochées dans cette campagne.
Ce sont des points qui demeureront classiques, et nous avons pensé qu'on ne serait pas fi&ohé de retrouver ici des objets qui deviennent, toutes les
1«10.] D£ l'sMPARSUR NAPOLk>lf. SSt
fois que Toccasion s'en présente^ le sujet de vives et importantes discussions.
Nous ferons précéder ces observations, et tou* jours de la dictée de Napoléon, du tableau des ressources qui restaient encore à la France, après la perte de la bataille.
^^ La position de la France était critique après la bataille de Waterloo, mais non désespérée. Tout avait été préparé dans Thypothèse qu'on échouât dans l'attaque de la Belgique. 70 mille hommes étaient ralliés le ^, ^ntre Paris et Laon ; 25 kSO mille hommes, y compris les dépôts de la garde, étaient en marche de Paris et des dépôts ; le Général Rapp, avec 25 mille hommes de troupes d'élite devait être arrivé dans les premiers jours de Juillet, sur la Marne ; toutes les pertes du matériel de l'artillerie étaient réparées. Paris seul ccmtenait 5 cents pièces de canon de campagne, et im n'en avait perdu que 17O. Ainsi, une armée d.e ISO mille hommes, égale à celle qui avait passé la Sambre le 15, ayant un train d'artillerie de S50 bouches à feu, couvrirait Paris au l*"^ Juillet. Cette capitale avait, indépendamment de cela, pour sa défisse, S6 mille hommes de garde nationale, âO mille tirailleurs, 6 mille canonniers, 6 cents bouches . à feu en batterie, des retranchemens formidables sur la rive dîoite de la Seine, et en peu de jours, ceux de la rive gauche eussent été entièrement terminés. Cependant les armées Anglo-Hollandaises et PrussO'Saxonnes affîiiblies de plus de 80
SSS MON SEJOUR ilUFRJBS [Août
mUle hommes, n'étant plus que de 140 mille^ ne pouvaient dépasser la Somme, avec plus de 90 mille hommes ; elles y attendraient la coopération des armées Autrichiennes et RussTes, qui ne pouvaient être avant le 15 Juillet, sur la Marne. Paris avait donc 25 jours pour préparer sa défense, achever son armement, ses fortifications, ses approvi3ionneniens, et attirer des troupes de tous les points de la France. Au 15 Juillet tnême, il n'y aurait que 30 ou 40 mille hommes arrivés sur le Rhin. La masse des armées Russes et Autrichiennes ne pouvait entrer en action que plus tard. Ni les armes, ni les munitions, ni les officiers ne manquaient dans la capitale ; dn pouvait porter facilement les tirailleurs à 80 mille hoftimes^ et augmenter l'artillerie de campagne, jusqu'à 6 cents bouches à feu.
^ Le Maréchal Suchet, réuni au Général Lecourbe, aurait, à la même époque, plus de $0 mille hommes devant Lyon, {indépendamment de la garnison de cette ville, qui serait bien armée, bien approvisionnée et bien retranchée. Là défense de toutes les places fortes était assurée ; elles étaient commandées par des officiers de choi^, et gardées par des troupes fidèles. Tout pouvait se réparer, mais il fallait du caractère ; de l'énergie^ de' la fermeté de la part des officiers, du gouverne* ment, des Chambres, de la nation toute entière ! ! ! Il Êdlait qu'elle fût animée par le sentiment de l'honneur, de la gloire, de l'ind^endance na-
1816.] DE L*£MP£R£UR NAPOLÉON. âSB
tionale ; qu'elle fixât les yeux sur Rome après 1â bataille de Cannes, et non sur Carthage, après Zama ! ! ! Si la France s'élevait à eette hauteur, elle était invincible. Son peuple contenait plus d'élémens militaires qu'aucun autre peuple du monde* Le matériel de la guerre était en abondance^ et pouvait suffire à tous les besoins.
^ Le 21 Juin, le Maréchal Blucher et le Duc de Wellington entrèrent, sur deux colonnes, sur le territoire Français. Le 22, le feu prit au magasin à poudre d'Avesnes; la place se rendit Le 24, les Prussiens entrèrent dans Guîse, et le Duc de Wellington à Cambray. Le 26, il était à Péronne. Pendant tout ce temps, l^s places de l**, 2® et S« ligne de la Flandre étaient investies. Cependant, ces deux généraux apprirent le 25, l'abdication de l'Empereur qui avait eu lieu le -22; l'insurrection des Chambres, le découragement que ces circonstances jetèrent dans l'armée; et les espérances qu'en concevaient les ennemis intérieurs. Dès-lors, ils ne songèrent plus qu'à marcher sur la capitale, sous les murs de laquelle ils arrivèrent les derniers jours de Juin, avec moins de 90 mille hommes ; démarche qui leur aurait été funeste et eût entraîné leur ruine totale, s'ils l'eussent hasardée devant Napoléon ; mais ce Prince avait abdiqué ! ! ! Les troupes de ligne qui se trouvaient à Paris, plus de 6 mille hommes des dépôts de la garde, les tirailleurs de la garde nationale, choisis dans le peuple de cette grande capi**
S9i ^ MON sijOUR AUPRBS [Aoftt
t«le» lui étaient tous dévoués ; ils pouvaient foudroyer les ennemis intérieurs ! ! ! Mais pour développer les motifs qui ont réglé sa conduite dans cette occasion si importante» et qui a eu de si funestes conséquences pour lui et pour la France^ il faut reprendre le récit de plus loin, etc, etc.
Première observation. — " On a reproché à TEm^ pereur : 1^ de s^être démis de la dictature au moment où la France avait le plus grand besoin d'un dictateur ; 2® d*avoir changé les constitutions de l'Empire dans un moment où il ne fallait songer qu'à le préserver de l'invasion ; S^ d'avoir souflfert que Ton alarmât les Vendéens^ qui d'abord avaient refusé de prendre les armes contre le régime impérial ; 4® d'avoir réuni les Chambres lorsquHl suffisait de réunir les armées; Ô^ d'avoir abdiqué et laissé la France à la merci d'une Assemblée divisée et sans expérience ; car enfin, s'il est vrai qu'il fût impossible au Prince de sauver la patrie, sans la confiance de la nation, il ne Test pas moins que la nation, dans ces circonstances critiques, ne pouvait sauver ni son honneur ni son indépen* dance, sans Napoléon.
^* Nous ne ferons aucune réflexion sur des matières qui sont approfondies, et longuement traitées dans le livre X."
Deuxième observation. — '* L'art avec lequel les mouvemens des divers corps d'armée ont été dérobés à la connaissance de l'ennemi, au début de la campagne, ne saurait être trop remarqué.
lâlG.] DE l'empereur NAPOLSON. SSS
Le Maréchal Blucher et le Duc de Wellingtcm ont été, surpris ; ils n*ont rien vu, rien su de tous les mouvemens qui s'opéraient près de leurs avantpostes.
** Pour attaquer les deux années ennemies, les Français pouvaient déborder leur droite, leur gauche et percer leur centre. Dans le premier cas ils déboucheraient par Lille, et rencontre* raient Tarmée Anglo-Hollandaise ; dans le second, ils déboucheraient par Givet et Charlemont, et rencontreraient l'armée Prusso-Saxonne. Ces deux armées restaient réunies puisqu'elles seraient pressées Tune sur Tautre, de la droite sur la gauche, et de la gauche sur la droite. L'Empereur adopta le parti de couvrir ses mouvemens par la Sambre, et de percer la ligne des deux armées à Charleroi, point de leur jonction, manœuvrant avec rapidité et habileté. Il trouva ainsi dans les secrets de l'art, des moyens sup* plémentaires qui lui tinrent lieu de 100 mille hommes qui lui manquaient. Ce plan fut conçu et exécuté avec audace et sagesse."
Troisième observation. — '^Le caractère de plusieurs généraux avait été détrempé par les évé* nemens de 1814 ; ils avaient perdu quelque chose de cette audace, dé cette résolution, et de cette confiance qui leur avaient valu tant de gloire, et avaient tant contribué au succès des campagnes passées*
1^ le 15 Juin, le 3« corps devait prendre les
336 MON S»£JOUR AUFRëS [Août
armes à trois heures du matin, et arriver devant Charleroi à dix heures; il n'arriva qu'à trois heures après midi.
'^^ le même jour, Tattaque des bois en avant de Reurus, qui avait été ordonnée pour quatre heures après midi, n'eût lieu qu'à sept heures. La nuit survint avant qu'on pût entrer à Fleuru$, oit le projet du chef avait été de placer son quartier-général ce même jour. Cette perte de sept heures était bien fâcheuse au début d'une cam* pagne.
" S° Ney reçut l'ordre de se porter, le 16, avec 43 mille hommes, qui composaient la gauche qu'il commandait, en avant des Quatre-Bras, d'y prendre position à la pointe du jour, et même de s'y retrancher; il hésita, perdit huit heures. Le Prince d'Orange, avec 9 mille hommes seulement, conserva le 16, jusqu'à trois heures aprèâ-midi> cette importante position. Lorsqu'enfin, le maréchal reçut à midi l'ordre daté de Fleurus et qu'il .vit que l'Empereur allait en venir aux mains avec les Prussiens, il se porta sur lea Quatre-Bras, mais seulement avec la moitié de son monde, et laissa l'autre moitié pour appuyer sa retraite à deux lieues derrière; il loublia jusqu'à 6 heures du spir, où il sentit le besoin pour sa propre défense. Dans les autres campagnes, ce général eût occupé à six heures du matin la position en avant des Quatre-Bras, eût défait et pris toute la divitîoil Belge ; et eût, ou tourné l'armée Prussienne en
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faisHilt, par la chaussée de Namur, un détachement qui fut tombé sur les derrières de la ligne de bataille; ou, en se portant avec rapidité sur la chaussée de Genxiapes, il eût surpris en marche et détruit la division de Brunswick, et la 5* division Anglaise, qui venaient de Bruxelles, et de là marché à la rencontre des 4** et S« divisions Anglaises, qui arrivaient par la chaussée de Nivelles, Futie et fautre sans cavalerie ni artillerie et harassées de fatigue. Toujours le premier dans le feu, Ney oubliait les troupes qui n'étaient pas sous ses yeux. La bravoure que doit montrer un général en chef est différente de celle que doit avoir un gënéifal de division, comme celle-ci ne doit pas être celle d'un capitaine de grenadiers.
** 4*^ L*avant-garde de Tarmée Française n'arriva le 17 devant Waterloo, qu'à six heures du soir: saiis de fâcheuses hésitations, elle y fût arrivée à trois heures. L'Empereur en parut fort contrarié, il dit, en montrant le soleil : ^ Que ne donnerais* ^^je pas pour avoir aujourd'hui le pouvoir de ** Josué, et retarder sa marche de deux heures. '
ihmtrtëme observation. — ** Jamais le soldat^ Ffltoçais n'a montré plus de courage, de bonne volonté et d'enthousiasme ; il était plein du sen* timeïit de sa supériorité sur tous les soldats de TEurdpe. Sa confiance dans l'Empereur était toute entière, et peut-être encore accrue; mais il était ombrageux et méfiant envers ses autres chefs. Les trahisons de 1814 étaient toujours