‹ Journal de la vie privée et des conversations de l'Empereur Napoléon à Saint Hélène (volume 2)Chapitre 6 sur 27 · Tome lil. Cinquième Partie, d · texte numérisé non relu

Tome lil. Cinquième Partie, d

34 MON SÉJOUR AUPRES [[Juillet

'^ mUIions m'eussent béni alors et dans la posté- *' rite ! Mais, il faut en convenir, que de fatalités '* se sont accumulées contre moi sur la fin de ma *• carrière. Mon malheureux mariage, les perfidies qui en ont été la suite ; ce chancre de TËspagne, sur lequel il n'y avait pas à revenir ; cette ** funeste guerre de Russie, qui m'est arrivée par " mal-entendu ; cette effroyable rigueiu: des élé- " mens qui a dévoré toute une armée . . . . , et puis " l'univers entier contre moi ! . . . . N'est-ce pas ** encore une merveille que j'aie pu y résister aussi " long-temps, et que j'aye été plus d'une fois à " lînstant de tout surmonter et de sortir de ce ^^ chaos plus puissant que jamais . . • , ô destinée

" des hommes ! , ô sagesse ! ô prévoyance

" humaine !...." Et puis revenant brusquement mon rapport, il m*a dit : - ** J'ai vu que vous ** aviez parcouru un grand nombre de départemens ; votre mission a-t-elle été longue ? La course a-t-elle été agréable ? Y avez vous bien **^ profité? Avez-vous beaucoup recueilli? Jugeâtes-vous bien de l'état du pays, de celui de l'opinion, etc. etc.

Je me rappelle à présent que je vous choisis précisément parce que vous reveniez de votre mission d'IUyrie, et que j'avais trouvé dans vos rapports des choses qui m'avaient frappé ; car ** c'est étonnant comme il me revient chaque jour à présent des choses qui, dans le temps, m'ont " frappé en vous, et qui, par une fatalité singulière.

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1dl6.] DE l'£MP£REUR NAPOLÉON. 3<5

" se sont entièrement effacées dès le lendemain, " Pour ces missions spéciales et de confiance, je " me faisais présenter le décret avec les noms en *' blanc, que je remplissais de mon choix privé ; ** c'est moi qui vous aurai inscrit de ma main."

" Sire, ai-je répondu, il n'exista peut-être jamais ^^ mission plus agréable et plus satisfaisante sous . " tous les rapports.. Je la commençai avec les " premiers jours du printemps j je fus de Paris à ^* Toulon, et de Toulon à Anvers en bordant les " côtes et serpentant dans l'intérieur. Je fis près •* de treize cents lieues. Malheureusement le temps fut bien court ; le ministre, dans ses instructions, avait rigoureusement prescrit le terme de trois mois, de quatre au plus. Il me serait difficile de rendre dignement tout le, charme, les jouissances, les avantages que ipe •* présentèrent un tel voyage. J'étais membre de ** votre conseil, officier de votre maison; je portais ** vos couleurs ; partout on ne vit en moi qu'un de " vos misd dominici; partout je fus reçu, traité à " l'avenant. Plus j'employai de circonspection, " plus j'usai de modestie et de simplicité, me ren- " dant moi-même auprès des hauts fonctionnaires, ** qu'on m'avait donné le droit de mander près ** de moi, et plus je trouvai de déférence et d'obséquiosité. Pour un qui montrait de la défiance ou laissait percer quelque dépit ou jalousie j car ** j'ai appris depuis, d'eux-mêmes, que mes titres *• de noble, d'émigré et de,chambçllan étaient trois

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se

36 MON SÉJOUR AUI»RE8 CJuillet

" réprobations pour certain ; pour un, dis-je, qui " me regardait de travers, il en était beaucoup " d'autres qui n'hésitaient pas à courir au-devant " d'objets sur lesquels j'eusse été loin de me per- " mettre de les interroger. Ils aimaient à s'ouvrir " à moi sans réserve, assurâient-ils, disant 'que le " poste que j['occupais auprès du souverain leur ** offrait un intermédiaire favorable ; que j'étais " pour eux le confesseur auquel ils se fiaient pour " transmettre leurs pensées les plus secrètes au " Trèsi'Haut, etc. etc. Plus je les assurais qu'ils " se méprenaient beaucoup sur ma situation et la " nature de ma mission, plus ils se confirmaient " dans la pensée contraire. En si peu de temps " quelle leçon pour moi sur les hommes ! Il n'était ** pas de ces hauts fonctionnaires qui ne diffëras- " sent, sur presque tous les objets, de vues, de *' moyens, d'intention ; et ils étaient tous pourtant " des hommes d'élite, éprouvés, et généralement " de beaucoup de mérite. Les particuliers aussi', me prenant pour un rayon de la Providence, s'adressaient à moi publiquement ou ^vec mys- " tère. Que de choses j'appris ! Que de dénon- " ciations ou de délations me furent faites ! Que ** d'abus locaux, que d'intrigues subalternes me " parvinrent !

" Tout-à-fait neuf aux aflFaires, et jusque-là ab- " solument étranger à l'administration, je mis à *^ profit cette occasion unique de m'instruire. Je ^* ne manquai pas de m'informer, ayec chacun, de

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1816.] DE l'empereur NAPOLEON. 37

** tous les objets et de tous les détails de sa partie. *• Je ne craignis pas de me montrer novice aux ^^ premiers, afin de pouvoir discuter avec les der- '^ niers en connaissance de cause,

'* Ma mission spéciale, Sire, n'avait eu, il est " vrai, d'autre objet que les dépôts de mendicité ^^ et les maisons de correction ; mais, sentant tout ^* le besoin de données propres à me rendre utile '^ au Conseil d'Ëtat, et profitant des avantages de ^' ma situation, j'y adjoignis, de mon chef, d'in- ^^ specter minutieusement les prisons, les hôpitaux, ^' les bureaux, et établissemens de bienfaisance, '' etc. comme aussi de parcourir tous nos ports et '^ de visiter toutes nos escadres.

Quel magnifique ensemble me présenta le tableau que cette heureuse circonstance déroulait à mes yeux ! Partout la tranquillité la plus parfaite et une confiance entière dans le gou- "vernement; tous les bras, toutes les facultés, ** toutes les industries en mouvement ; le sol res^ '^ plendissant d'agriculture ; c'était le plus beau " moment de l'année j les routes admirables! ; des '* travaux publics presque partout: le canal d'Arles, " le beau pont de Bordeaux, les travaux de Roche- " fort ; les canaux de Nantes à Brest, à Rennes, ** à Saint- Malo ; la fondation de Napoléon- Vil le, *' calculée pour être la clef de toute la Péninsule '^ Bretonne ; les magnifiques travaux de Cherbourg, ** ceux d'A'i^v^^î d®s écluses, des jetées ou autres

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88 ' MON SÉJOUR AUPRES [Juillet

** améliorations dans la plupart des villes de la " Manche : voilà l'esquisse de ce que je rencontrai. " D'un autre côté, les ports de Toulon, Roche- *^ fort, L'orient, Brest, Saint-Malo, le Havre, An- ** vers, présentaient une activité extraordinaire ; ** nos rades se couvraient de vaisseaux dont le " nombre s'accroissait chaque jour ; nos équipages ** se formaient en dépit de tout obstacle ; de nos ** jeunes conscrits on obtenait désormais de bons " matelots. J'étais émerveillé, moi de l'ancienne marine, de tout ce que je voyais à chaque bord, tant étaient grands les progrès que l'art avait ** faits, et tant ils laissaient en arrière, sous tous ^* les rapports et en toutes choses, ce que j'avais '* connu.

" Dans chaque rade, chaque escadre avait jourr ** nellement son appareillage et ses exercices ré- '* guliers, comme les garnisons ont leur parade, et ** le tout se passait à la vue et sous le canon des Anglais qui s'en moquaient sans prévoir le péril qui les menaçait ; car jamais^ à aucune époque, notre marine n'avait été plus formidable, ni nos vaisseaux plus nombreux ; nous en comptions déjà à flot ou en construction au-delà de 100, et nous les augmentions journellement. Les " officiers étaient pleins d'instruction, de zèle, ** d'ardeur, pt d'impatience. Avant d'avoir vu tout " cela je ne m'en doutais assurément pas ; je ne " l'eusse même pas cru, si l'on ne mé l'eût pas " raconté.

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" Quant aux dépôts de mendicité, Tobjet spécial " de ma mission, vos intentions, Sire, avaient été " mal comprises, le but tout à fait manqué. Non " seulement la mendicité, dans la plupart d^s dé- ** p£u*temens, n'avait point été détruite, elle n'avait " pas même été entamée : c'est que plusieurs pré- *• fets, loin de faire des dépôts un épouvan^ail pour ** les mendianSy n'y avaieiit vu qu'un refuge pour les pauvres; au lieu de présenter la réclusion comme un châtiment, ils la faisaient solliciter ^' comme un asile : aussi le sort des reclus pouvaitil être envié par les paysans laborieux du voisinage. On eût de la sorte couvert la France de pareils établissemens, qu'on eût trouvé à les remplir, et qu'on n'en eût pas eu moins de mendians, qui d'ordinaire s'en font une profession, et ** rexercéïît par goût. Toutefois, je pus voir que *• l'extirpation de cette lèpre était très-possible, '^ et il suffisait de quelques départemens, où les préfets avaient mieux vu la chose, pour s'en con- • vaincre. II en était où elle avait prèsqu'entièrement disparu.

" Une observation qui frappe tout d'abord, c'est " que, toutes choses d'ailleurs égales, la mendicité '^ est beaucoup plus rare dans les parties pauvres '^ et stériles, beaucoup plus commune dans les '^ provinces fertiles et abondantes ; comme aussi ** elle est infiniment plus difficile à extirper dans les endroits où le clergé a été plus riche et plus puissant. Dans la Belgique, par exemple, on

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40 lilON aSJOUR AUPRBS [^Juillet

voyait des meodians se faire hoDQeur de leur profession, $e vanter de Texercer depuis plusieurs générations; c'étaient là leurs titres à ** eu?, là aussi la mendicité avait ses quartiers. — " Mais je n'en suis pas étonné, a repris l'Enopereur, " le nqeud de cette grande affaire est tout entier ^^ dans la stricte séparation du pauvre qui commande le respect, d'avec le* mendiant qui doit exciter la colère ; or nos travers religieux mê- *' lent si bien ces deux classes, qu*ils semblent faire " de la mendicité un mérite, une espèce de vertu ; " qu'ils la provoquent en lui présentant des ré- ^^ compenses célestes : au fait, les mendians sont*- ^^ ils plus ni moins que des moines au petit pied; " tellement que dans la nomenclature se trouvent *^ les moines mendians. Comment de telles idées ^^ ne porteraient-elles pas la confusion dans l'esprit, ^^ et le désordre dans la société ? On a canonisé grapd nombre de saints dont le grand mérite apparent était la mendicité. On semble les avoir placés dans le Ciel pour ce qui, en bonne police, " n'eût dû leur valoir sur la terre que le châtiment *^ et la réclusion } ce qui n'eût pas empêché, du " reste, qu'ils ne méritassent le Ciel. Mais con- " tinuez.

*' — Sire, ce ne fut pas sans émotion que je '^ suivis les détails des établissemens de bienfai- •* sance. En contemplant toute la sollicitude^ les " soins, l'ardente charité de tant de belles âmes, "je pjus voir que nous étiçns loin de le céder en

ltA6.'2 ^^ L'&MP£REUR NAPOljiEON. 41

'< quoi que ce fût à aucun peuple ; que sieulement <' nous y inèttkms moins d'ostentation, moins d'art «< peut-être à nous faire valoir r le midi surtout, le ^^ Languedoc particulièrement, faisait remarquer " un surcroît de zèle et de ferveur dont on aurait *^ peine à se faire une juste idée : partout les <^ hôpitaux, les hospices, étaient nombreux , et ** généralement bien tenus. Les enfans trouvés " avaient décuplé depuis la révolution ; je ne man- '^ quai pas de prononcer aussitôt que c'était l'effet <« de la démoralisation du temps, mais on me fit ^* observer, et une attention» soutenue me convain- " quit, qu'on devait ce résultat, au contraire^ à des ^^ causes très-consolantes. Jadis, me dit-on, les ^' en&ns trouvés étaient si mal soignés, si mal •* nourris, si mal tenus^ que toute leur population «^ était chétive, malingre, expirante ; sur dix, il en " périssait toujours sept à neuf; tandis qu'aujour- ^ d'hùi la nourriture, la propreté ; les soins de toute espèce, sont tels qu'on les sauve presque tous, et qu'ils montrent une enfance magnifique : ^* ainsi ils ne se sont multipliés que de leur propre *• conservation. La vaccine aussi y a contribué •^ dans un rapport immense. On prend aujour- *« d'hui un tel soin de ces enfans, qu'ii en est pro- *' vetiu un abus singulier ; il arrive à des mères, ^' même aisées, d'exposer leurs enfans ; puis elles '^ se présentent à l'hospice, s'offrant charitablé- *< ment de prendre un nourrisson che^ elles : c'est *' le leur qu'elles reprennent, mais avec un petit

tJuiUet

" salaire. Le tout se fait par compérage des agens " mêmes^ et souvent pour procurer une légère *^ pension à Tuns des siens. Un autre abus de ce " genre, non moins singulier encore, que je ren- " contrai en Belgique, était des inscriptions prises *^ long-temps à Pavance, pour être reçu à l'hôpi- *^ tal. Un jeune couple, tout en se mariant, ob- " tenait de se faire inscrire pour des places^ qui " lui écherraient de droit à quelques années de là : " c'était une portion de la dot. — ^Jésus! Jésus! " s'est écrié ici l'Empereur, levant les épaules et " riant, et puis faites des réglemens et des lois ! . . — Mais quant aux prisons^ Sire, c'était presque ** universellement un tableau d'horreur et de véri- *^ table misère, la partie honteuse de nos départemens ; de vrais cloaques infects, des réduits abominables, qu'il m'a fallu parfois traverser en * courant, ou dont j'étais repoussé, en dépit de tous mes efforts. Autrefois en Angleterre j'avais visité certaines prisons, et je m'étais permis de " rire de l'espèce de luxe qu'elle!s présentaient ; ** mais ici c'était bien autre chose, et je me sentais '* indigné de l'excès contraire. Il n'est pas de " fautes, on pourrait même dire dé crimes, qui ne ^* se trouvent déjà assez punis par un tel séjour ; *^ et en sortant, il ne doit certainement plus de- " meurer, en toute justice^ que peu ou point à '^ expiei^, et pourtant, ce n'est là encore que la de- " meure de simple prévenus ; car pour les c)^n- ^' damnés> les vrais coupables, les grands scélérats^

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i8ie.] DB l'empereur napoléon. 43

'^ ils avaient leurs prisons spéciales ; les maisons de correction, où ils étaient peut-être trop bien ; car là encore, le journalier vertueux pouvait *^ trouver à envier et faire une comparaison inju- " rieuse à la Providence et à la société. Toutefois " un inconvénient frappant se faisait remarquer en- " core dans ce maisons de correction, c'était Tamalgame, la fréquentation habituelle de toutes les classes de condamnés, dont les uns n*y devant rester qu'une année, pour des fautes moins graves, tandis que d'autres y étant pour quinze, *^ vingt ans, pour toute leur vie, à cause d'horribles ^* forfaits, il devait nécessairement en résulter bientôt une espèce de niveau moral, non par l'amélioration des scélérats, mais bien plutôt par l'ag'gravation des moins coupables.

*• Ce qui me frappa fort encore, dans la Vendée ** et ses alentours, fut que les fous y étaient en nombre décuple peut-être, que dans les' autres parties de TEmpire; comme aussi les dépôts de " mendicité et autres lieux de réclusion présen- " taient des individus retenus comme vagabonds, ou qui pouvaient le devenir, n'ayant point de parens, ignorant leur origine, ayant été recueillis *• dès leur enfance, sans qu'on sût d'où ils venaient. ** Quelques-uns avaient sur leurs personnes des " blessures dont ils ignoraient le principe, les ayant << reçues sans doute au berceau. On a laissé passer. ** le temps de tirer partie de ces individus, qui ^* n'ont jamais reçu aucune idée sociale. On ne

4€ Cf

44 MON SÀJ0UA ÀUPi),£a CJviUet

** sait plus aujourd'hui ^u^en foire.— Ah î s'est ** écrié l'Empereur, voilà bien la guerre civile» et '^ soi;! effroyable cortège } voilà ses inévitables ** résultats^ ses fruits assurés ! Si quelques chefs y ** font fortune^ et se tirent d'affaire, la poussière de <^ la population est toujours foulée aux pieds ^ au* *^ Dun des maux ne lui échappe !"

^-^^^ Au demeurant je trouvai dans l'ensemble ^^ de ces établissemens, un bon nombre d'individus " qu'on me dit, à tort ou à raison, être des prison* ^^ niers d'état, des détenus - de la haute, moyenne '* et basse police.

"J'écoutai tous ces prisonniers, reçus leurs '^plaintesi acceptai toutes leurs pétitions, sans " néanmoins rien promettre ; je n'en avais pas le " droit ; et puis je sentais fort bien que, n'en- ** tendant que leur propre témoignage, je ne "^devais trouver aucun coupable. Toutefois à " l'exception de quelques . scélérats réconnus, la " masse ^véritablement, ne méritait au plus que les jugemens de police correctionnelle/ ** Dans les prisons de Rennes» je troqvai parmi eux un enfant de 12 à 14 ans, qui y avait été '^ amené à l'âge de quelques mpis seulement, avec / une compagnie de chatfffmr^ ; ceux-^ci furent tous exécutés dans le tewps, et P enfant était ^^ toujours demeuré depuis, faute de d^ision à son égard. Qp'on juge de ion mprali il n'a jamais v^5 connu^. entendu que des scéléi:atsl

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^^ c'est la seule facô, dont il ait le droit de^oup^ ** çonner Texisteiiee;

^ Au Mont Saint-Michel^ une femme, dont j'ai ^ oublié le nom, attira particulièrement m0ii atten- ^^ tion» D'assez bonne mine, d*iin extérieur dout, •' d*un maintien modeste, elle «e trouvait détenue *^ depuis quatorze anfi, ayant pris^ dans le temps une part très-active aux troubles d^e la Vendée, y ayant constamment accompagné wh mari, •* chef d'un bataillon d'insurgés^ en ayant môme pris ]e commandement après sa mort. La misère et les pleurs Pavaient flétrie. Elle dut me trouver un air bien sévère durant son récit : je Tafifectais pour cacher l'émotion qu'elle me causait. Ses *^ mœurs douces et ses autres mérites lui avaient " créé une espèce d'empire sur lei* femmes gros- ^^ sîères et dépravées dont elle se trouvait entourée. ^* Elle s'était vouée au soin des malades de la *^ prison : on lui avait confié l'infirmerie, ^ tous " la chérissaient.

^* A cette femme près, à quelques prêtres et à " deux ou trois anciens espions chouans, le reste n'était plus que de la turpitude, et ne montrait qu€ des saletés dégoûtantes ou grotesques.

C'était un mari jouissant de 15 mille livres •* de rente> évidemment enfermé par les seules ^* intrigues de sa femme, à la façon des anciennes •Mettres de cachet; c'étaient des filles pvbiiques, ^' me éisânt être renferinées, non en puinti0n de " leur facilité pour tous, mais bien par le dépit de

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46 MOK SÉJOUR AUPRES [Juillet

^Meor manque de complaisance pour un seuL '* Elles me mentaient ou non ; mais devaient-elles ^^ être honorées pourtant du titre de prisonnières •* d'Ëtat, coûter 2 francs par jour, et concourir à ^rendre le gouvernement odieux et ridicule.

*^ Enfin, dans une ville de la Belgique^ c'était un '* malheureux qui avait épousé ime de ces rosières '^ que les municipalités dotaient dans les grandes *' occasions: il était enfermé pour avoir volé, ^^ disait-on, la dot, parce qu'il avait négligé de la gagner : on s'obstinait à exiger qu'il acquittât cette dette importante ; lui s'obstinait à s*y re* fuser. Peut-être lui demandait-on Timposssible^ " etc. etc.

*^ Aussitôt de retour à Paris, je fus trouver M. ^' Real, Préfet de Police de l'arrondissement que je venais de parcourir. Je me faisais un devoir^ lui disais-je, de venir lui communiquer officieuse-ment ce que j'avais recueilli. Je dois lui rendre justice, soit qu'il fût bien loin d^être méchant, *' soit que ma bonne foi le touchât, soit peut-être '^ encore. Sire, la magie toujours influente de vos " couleurs, il me remercia, m'observant que je lui " rendais un vrai service, et m'assurant qu'il allait •^ immédiatement adoucir et redresser ; ce furent ^^ ses expressions. Mais à quelques jours de là, ^^ me rencontrant dans une assemblée^ il me dit *^ avec une peine apparente : — Eh bien ! voilà une ''malheureuse affaire bien défavorable à votre " amazone (c'était l'événement et l'échauffourée

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1816.] I>E l'empereur NAPOLEON. 47

" du général Mallet.) Ce que j'aurais cru pouvoir '* faire de mon chef il y a quelques jours, je ne ^^ puis désormais me le permettre sans une décision " supérieure. — Et je ne sais pas ce qui en arriva.*' L'Empereur s'est arrêté quelque temps sur les abus que je venais d'exprimer, puis il a conclu : " D'abord, mon cher, pour procéder régulière- " ment, il faudrait savoir si l'on vous a dit vrai, il "faudrait entendre contradictoirement ceux qui "sont accusés; ensuite, il est vrai de confesser tout bonnement que les abus sont inhérens à toute société humaine. Voyez que presque tout ce dont vous vous plaignez se trouve commis précisément par eeux^-là mêmes qui avaient charge expresse de l'empêcher. ^ Le moyen de remédier à cela, quand on ne peut pas voir partout ? car il existe comme une espèce de réseau " étendu sur les lieux abaissés, qui enveloppe la " petite multitude. Il faut qu'une maille se rompe, *^ un hasard comme vous, pour qu'il en remonte " quelque chose à la haute région. Aussi un de mes rêves, nos grands événemens de guerre accomplis et soldés, de retour à l'intérieur^ en re- " pos et respirant, eût été de chercher une demidouzaine ou une douzaine de vrais bons philantropes, de ces braves gens ne vivant que pour le •* bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse disséminés dans l'Empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me rendre compte : ils eussent été les esjnons de la vertu ! Ils seraient

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48 MON dJBJOUR AUPRÈS Q Juillet

'* venus me trouver directement» ils eussent été *' mes confesseurs, mes directeurs spirituels, et mes *^ décisions avec eux eussent été mes bonnes œuvres '^ secrètes. Ma grande occupation, lors de mon '* entier repos, eût été, du sommet de ma puissance, <' de m'occuper à fond d'améliorer la condition de ^^ toute la société, j'eusse prétendu descendre jus- ^* qu'aux jouissances individuelles, et s'il n'eût pas suffi de mon naturel pour m'y porter, le calcul encore serait venu m'y décider ; car après tant " de gloire acquise, quel autre moyen me restait *• d*en acquérir encore ? et c'est parce que je savais '' très-bien que toute cette fourmillière d'abus ^* devait exister, parce que je voulais sauver ou ** Tendre plus difficile les tyrannies subalternes ** et intermédiaires, que j'avais imaginé, pour '^ notre- temps de crise, mon organisation des " prisons d' É tat. — Oui, Sire ; mais elle fut ^< loin de faire fortune dans nos salons, et ne ^^ contribua pas peu à vous rendre impopulaire. ^' Nous criâmes de tous côtés aux nouvelles Bas^ *^ tilles^ au renouvellement des lettres de cachet. —Je le sais bien, a dit l'Empereur, cela fut répété par toute l'Europe, et me rendit odieux. " Et pourtant, voyez quel peut être l'empire des mots, envenimés encore par la mauvaise foi ! Le tout vint principalement de la gaucherie dn titre de mon décret, qui me passa, par distraction ou autrement ; car au fond je maintiens que cette loi était un grand bienfait, et rendait en France la liberté individuelle plus complette.

Cf

1816.;] Dfi L EMPEREUR NAPOLEON. 49

^^ plus assurée qu'en aucun autre pays de Tëu- ** rope.

Après ies crises dont nous sortions^ a-t-il dit, avec les factions qui nous avaient . divisés^ les complots qui avaient été tramés, ceux qu'on tramait encore, des emprisonnemens étaient in- ^^ dispensables, et ils n'étaient qu'un bienfait ; car ils remplaçaient Téchafaud. Or, je voulus rendre ces emprisonnemens légaux, je voulus les enlever au caprice, à l'arbitraire, à la haine, aux ^^ vengeances. Nul, par ma loi, ne pouvait plus ^^ être emprisonné, détenu comme « prisonnier ^^ d'État, sans la décision de mon ConseilrPrivé. ^^ Seize personnes le composaient : les premières, les plus indépendantes, les plus distinguées de r£tat« Quelle petite passion eût osé se compromettre avec un tel tribunal ? Moi-même ne m'étais-je pas là interdit de la sorte -la faculté d'une arrestation capricieuse? Nul ne pouvait *^ être détenu que pour une année^ sans une nou- *' velle décision du Conseil-Privé ; il sufl^ait de ^^ quatre voix sur seize pour amener sa libération. ^^ Deux Conseillers d'État allaient entendre ces ^^ prisonniers^ et se trouvaient dès-lors leurs avocats " zélés, au Conseil-Privé. Ces prisonniers avaient ^^ de plus pour eux la commission de liberté indi- ^^ viduelle du Sénat, dont on n'a ri dans le public '^ que parce qu'elle ne faisait point d'étalage de ^ siçs efforts ni de ses résultats ; mais elle, a rendu ^ di9t grand», services;! cai; ce serait bien peu con-

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