Tome IIL Cinquième Partie* c
ce
50 MOK SÉJOUR AUPRES [\TiiUlet
*< naître les hommes que d'imaginer que des Sénateurs qui n'avaient rien à attendre des ministres, et qui rivalisaient de rang, n'eussent pas fait usage de leurs prérogatives pour les importuner ou leur rompre en visière vis-à-vis de moi, s'ils en eussent trouvé une occasion flagrante* De ^' plus, j'avais donné la surveillance des prison- " niers et la police des prisons 'aux tribunaux, ce ^^ qui paralysait dès l'instant tout l'arbitraire des '* autres branches de l'administration et de ses '^ nombreux agens subalternes. Après de telles *' précautions, je n'hésite pas à prononcer que, " par la signature de ce décret, la liberté civile se *' trouvait assurée en France autant que possible; ^^ On méconnut ou l'on feignit de méconnaître '^ cette vérité ; car nous autres Françg.îs il faut '* que nous murmurions de tout et toujours.
^' Le VDai est que, lors de ma chute, les prisons d'état ne renfermaient guère que 250 individus, et que j'en avais trouvé neuf mille en arrivant au Consulat. Qu'on parcoure la liste de «ce '* qu'on a dû y trouver, que l'on cherche les causes " et le motif de leur détention, on verra qu'il n'en ** est presque aucun qui n'eût mérité la moft, qui " ne Peut trouvée par un jugement, pour qui conséquemment la détention ne ait de ma part qu'un bienfait. Pourquoi ne publie-t-on rien •* contre moi aujourd'hui à ce sujet ? Qù ^ont *'. donc les grands griefs qu'on me reproche ? C'est '' qu'en effet il ne se trouve rien. Si que)q[i;^s^]Qns
te
** des prisonniers sont venus depuis se vanter, ^^ auprès du Roi, des souffrances qu'ils avaient ** éprouvées à cause de .leurs efforts en sa faveur, ** ne prononcent-ils pas là eux-mêmes leur arrêt ^* et ma justification ? car ce qui peut être une *-* vertu aujourd'hui aux yeux du Roi, était alors •'incontestablement un crime sous moi, et ce ^* n'est que parce que je répugnais à du sang, pour *^ des crimes politiques ; que de tels procès n'eus- ** sent fait que maintenir l'agitation, l'incertitude ^^ au sein de la patrie, que je commuai la peine ^^ en simple détention.
" Je le répète, les Français, à mon époque,, ont •* été les plus libres de toute l'Europe, sans en •^ excepter même les Anglais ; car eu Angleterre ** si une crise vient à faire suspendre Vhaheas ** corpus^ tout individu est passible de la prison *' par la seule volonté des ministres; sans qu'ils ** aient à en justifier les motifs ou à en donner la ** raison. Ma loi était bien autrement limitée, ** Et puis enfin, a-t-il terminé, si en dépit de mes ** bonnes intentions, si, malgré tous mes soins, il *' existait encore tout ce que vous venez de dire, ** çt beaucoup d'autres choses sans doute, c'est *** qu'il n'est pas si aisé que l'on pense d'établir le ** bien. Ce qu'il y a de bien remarquable, eest '^ que tous les pays qu'on a séparés de nous, ont *' regretté les lois avec lesquelles je les ai gou- .*^ vetnés : c'est là un hommage rendu à leur supé- ;*• riôrîtë. Le vrai, le seul moyen de me condam-
52 MON SÉJOUR AUPRÈS {Juillet
** ner victorieusement sur le mal qu'elles ont pre- " sente, serait de pouvoir montrer autre part quel- " que chose de meilleur ! De nouveaux temps ** succèdent, on verra, etc. etc.
Sur les cinq heures, le Grand-Maréchal, qui sortait de chez l'Empereur, m'a dit qu'il me demandait. L'Empereur n'était pas sorti de la journée. Je Tai trouvé considérant le nouveau billard. Il a craint qu'il ne fît trop humide pour sortir ; il s'est mis à faire quelques parties d'échecs en attendant le dîner. Dans la soirée, il nous a lu Atrée et Thyeste^ de Crébillon. Cette pièce nous a paru horrible ; nous l'avons trouvée dégoûtante et nullement tragique. L'Empereur n'a pu l'achever.
Sur r Egypte. — Saint- Jean-d* Acre. — Le désert. — Anec^
dotes, etc.
21. — Vers les 3 heures, l'Empereur a demandé sa calèche, m'a fait appeler, et nous avons marché ensemble jusqu'au fond du bois, où il avait ordonné à la calèche de venir le joindre. J'avais à lui communiquer de petits détails qui lui étaient personnels
Dans le cours de la promenade, nous avons aperçu deux bâtimens qui arrivaient.
Au dîner, l'Empereur s'est trouvé fort causant. Il venait de travailler à sa Campagne d'Egypte,
1816.;] D£ L^£MPfiR£Ua NAPOLEON. ^3
qu'il avait laissée quelque temps, et qu*il nous a dit devoir être, aussi intéressante qu'une épisode ^ de roman. Au sujet de sa pointe sur Saint-Jeand'Acre, il disait : " Cétait pourtant bien auda- " cieux que d*avoir osé se placer ainsi au milieu ." de la Syrie, avec seulement 12 mille hommes. •* J'étais, continuait-il, à 500 lieues de Desaix, qui ** formait l'autre extrémité de mon armée. Sidney " Smith a raconté que j'avais perdu 18 mille hommes devant Saint-Jean-d'Acre ; or, mon armée n'était que de lH mille liommes. Un petit *' M . . , échappé du collège, à ce qu'il paraît, ^* n'entendant rien à ce qu'il décrit, ne sachant '* que faire quelques phrases, et voulant sans doute gagner quel qu'argent ; frère pourtant de quelqu'un que j'ai comblé, qui faisait partie de mon " Conseil d'État, vient de publier sur cet événe- ^' ment quelque cho^e qui m'a passé aujourd'hui '' sous les yeux, et qui m'irrite par sa niaiserie et ^< la mauvaise teinte qu'il essaye de répandre sur ♦' la gloire et les travaux de cette armée, etc. etc.
"Si j'avais été maître de la mer, j'eusse été " maître de l'Orient, et la chose était si possible, que cela n'a tenu qu'à la stupidité ou à la mauvais conduite de quelques marins.
Volney, voyageant en Egypte, avant la révo- ** lution, avait écrit qu'on ne pourrait occuper ce *' pays sans trois grandes guerres : contre l'Angle- *• terre, le Grand-Seigneur, et les habitans. La ^^ dernière surtout lui paraissait difficile et terrible.
64 MON SEJOUR AUPRES I [Juillet
*^ Il s'est trompé tout à fait à régaixi de Cfelïe-c*, •* car elle n'a été rien pour nous* Nous étions ** même venus à bout d'avoir, en peu de temps, *^ les habitans pour amis, et d'avoir mêlé leur ** cause à la nôtre.
** Une poignée de Français avait donc suffi
** pour conquérir ce beau pays, qu'ils n'eussent
•'jamais dû perdre! Nous avions vraiment ac-
" compli des prodiges de guerre et de politique î
" Notre affaire n'avait rien de commun avec les
*• croisades : les croisés étaient innombrables et
•^ mus par le fanatisme ; mon armée^ au contraire,
** était fort petite, et les soldatà sli peu passioiinés
" pour leur entreprise, qu'ils furent tentés souvent,
^* dans le principe, d'enlever leurs drapeaux et de
" revenir. ' Toutefois, j'étais venu à bout de les
** réconcilier avec le pays, où il y avait abondance
" de toutes choses, et à si bon marché, que je fù%
^^ un moment tenté de les mettre à la demi^olde,
^^ pour leur conserver l'autre moitié en réserve.
" Je m'étais acquis un tel empire sur eux, qu'il
^* m'eût suffi d'un simple ordre du jour pour les
" rendre Mahométans. Ils n'eussent fait qu'en
" rire ; la population eût été satisfaite, et les chré-
*^ tiens de l'Orient eux-mêmes eussent cru leur
^* cause gagnée, ils nous eussent approuvés^ pen-
** sant que nous ne pouvions pas faire mieux pour
^* eux et pour nous.
^* Les Anglais ont frémi de* nous voir occuper
l'Egypte. Nous montrions à l'Europe le vrai
ldl«.] D£ L MMFEBXOK K APOLLON. $^
^f'mo^en de le» priver de Flnde. ïh »e ^sôot ipas ** encore bien rass^^és ; et ils ont raiiBOA« Si .4éi ** ou ÔO mille familles Européennes £xent janmis *^ leur industrie, leurs lois, et leur adœiijii^tratioii " en Egypte, l'Inde sera aussitôt perdue pj^yr.le$ ** Anglais, bien plus encore par la force des choses <* qu« par celle des armes." . Dsms le cours de la soirée, le Grand-Màréchal E rappelé à l'Empereur une de ses convjersatipHs avec le mathématicien Monge à Cut^kié, a.U milieu du désert. " Que vous semble de tout ceci, ** citoyen Monge, disait Napoléon ?— Mais, citoyea ^ Gn^éral, répondait Monge, je peuse que si ja- ** mais on voit ici autant de voitures qu'à l'opéra^ ^* il faudra qu'il se soit passé de fameuses révolu- ** sions sur le globe.*^ L'Empereur riait beaucoup à ce ressouvenir. Il avait pourtant alors sur les lieux, disait-il, une voiture à 6 chevaux. C'était assurément la première qui eût traversé le désert de la sorte ; aussi elle étonnait fort les Arabes.
L'Empereur disait que le désert avait troujours eu pour lui un attrait particulier. Il ne l'avait jamais traversé sans une certaine émotion. C'était pour lui l'image de l'immensité, disait-il; il ne montrait point de bornes, n'avait ni commence^» ment ni fin ; c'était un océan de pied feropie. Ce spectacle plaisait à son imaginaticm.. l^t il se complaisait à faire observer que jJSTapçléan v^ut dire lion eu désert / « . « .
6é MON SBjaiJR AUFRÊa I {Juillet
*^ D s'est trompé tout à fait à Tëgard de Cfelïe-ci, ** car elle n'a été rien pour nous. Nous étions ** même venus à bout d'avoir, en peu 4e temps, *^ les habitans pour amis, et d'avoir mêlé leur ** cause à la nôtre.
** Une poignée de Français avait donc suffi ** pour conquérir ce beau pays, qu'ils n'eussent •* jamais dû perdre! Nous avions vraiment ac- " compli des prodiges de guerre et de politique î ** Notre affaire n*avait rien de commun avec les ** croisades : les croisés étaient innombrables et *^ mus par le fanatisme ; mon armée^ au contraire, ^ était fort petite, et les Boldaté si peu passionnés ** pour leur entreprise, qu'ils furent tentés souvent, ^•^ dans le principe, d'enlever leurs drapeaux et de " revenir. ' Toutefois, j'étais venu à bout de les " réconcilier avec le pays, où il y avait abondance " de toutes choses, et à si bon marché, que je fdîs " un moment tenté de les mettre à la demi-solde, ^ pour leur conserver l'autre moitié en réserve. " Je m'étais acquis un tel empire sur eux, qu'il '* m'eût suffi d'un simple ordre du jour pour les " rendre Mahométans. Ils n'eussent fait qu'en " rire ; la population eût été satisfaite, et les chré- *^ tiens de l'Orient eux-mêmes eussent cru leur •* cause gagnée, ils nous eussent approuvés^ pen- " sant que nous ne pouvions pas faire mieux pour ^* eux et pour nous.
** Les Anglais ont frémi de* nous voir occuper l'Egypte. Nous montrions à l'Europe le vrai
tS16.] DE JLiSHFfiltEUR KAFOLSON. |^2(
*f nio^en de le» priver de l'Inde. Jb Be jsônt tpas encore bien ras&urés; et ils ont raison* Si .40 ou 50 mille familles Européennes fixent j^Ofmis *^ leur industrie, leurs lois, et leur adojiqiçitratioiîi ** en Egypte, l'Inde sera aussitôt perdue pour les Anglais, bien plus encore par la force des Qhû3e6 qu^ par celle des armes." . Dans le cours de la soirée, le Grand-Maréchal a rappelé à l'Empereur une de ses convjersatipns ftvec le mathématicien Monge à Cutçfcié, a.u milieu du désert. " Que vous semble de tout ceci, citoyen Monge, disait Napoléon ?— Mais, citoyen Général, répondait Monge, je pense que si ja*. mais on voit ici autant de voitures qu'à l'opéra^ ** il faudra qu'il se soit passé de fameuses révolu- " sious sur le globe." L'Empereur riait beaucoup à ce ressouvenir. Il avait pourtant alors %ux les lieux, disait-il, une voiture à 6 chevaux. C'était assurément la première qui eût traversé le diésert de la sorte ; aussi elle étonnait fort les Arabes.
L'Empereur disait que le désert avait tr^oujours eu pour lui im attrait particulier. Il ne Pavait jamais traversé sans une certaine émotion. C'était pour lui l'image de l'immensité, disait-il; il ne montrait point de bornes, n'avait ni commence^ ment ni fin ; c'était un océan de pied feropie. Ce spectacle plaisait à son imaginatioi;!.. %t îl se complaisait à faire observer que Napoléon v^ut dise lion à» diésert / « . « .
fS .. J^iJP!^ SBJ0t7R AUPKBS [[isUlet
d^ux de nou^étaient avec lui; le troisième^ à cheval, suivait à côté ; le Grand-Maréchal n'avait pu venir, L'Empereur est revenu sur quelques bouderies qui avaient eu lieu il y avait quelques jours* Il a analysé notre position, nos besoins naturels : '^ Vous êtes destinés, nous disait-il, en rentrant dans le grand monde un jour^ à vous y trouver frères à cause de moi. Ma mémoire vous le commandera. Soyez-le donc dès aujourdTiuf !" Il peignait alors le bien que nous pourrions nous créer, les peines que nous pourrions tromper, etc. etc. C'était tout-à-la^fois ime leçon de famille, de morale, de sentiment, et de conduite. Elle eût dû être écrite en lettres d'or. Il a parlé près de cinq quarts d'heure je ne pense pas qu'elle soit jamais oubliée par aucun de nous. Pour moi, j'aurai toujoinrs présent, non-seulement les principes et les paroles, mais encore le son de VDÎx, l'expression, le geste et par-dessus tout le cœur qui les exprimait.
Vers les 5 heures, l'Empereur est entré dans ma chambre, où je travaillais, avec mon £ls, le chapitre d'Arcole. U avait quelque chose à me dire. Je l'ai suivi dans le jardin, où il est revenu par la suite longuement sur sa conversation de la
calèche
Le dîner se passe désormais .dans l'ancien cabinet topographique, contigu avec le cabinet de l'Empereur, et à l'ancien logement du ménagé' Montholpn, dont on a iait une bibliothèque assez
propre^ à Faide des livres et de quelques boiseries venu£a dernièrement d'Angleterre.
. Lés traces de Tincendie dans le salon sa r^a* ra/a% lentement, nous sommes contraints lie de« meurei^ à table da^is notre nouvelle ^Ue à manger, jusqu'à ce que l'Empereur se retii'e. C'est, du reste» au grâa:id profit de la conversation. '
L'Empereur aujourd'hui était fort causant On parlait de rêves, de pressentîniens ; de prévisions^, ce que les Anglais appellent doubit MgH (double vue). Nous avons débité tous les lieux communs qu'amènent d'ordinaire ces objets; jusqu'à parler de sorciers et de revenans. L'Empereur a conclu: " Toutes ces chadiataneries et tant d'autres, telles ** que celles de Caglipstro^ Mesmer, Gall, Lavater, ^^ etc« etc. se détruisent par ce seul raisonneaientn *^ bien simple pourtant : T^mt cela peut étrt^ mais ^ cela rCest pas.
" L'homme aime le merveilleux, disait-il ; il a ** pour lui un charme irrésistible ; il est toujours *f prêt à quitter celui dont il est entouré pour " courir après celui qu'on lui forge. Il se pffête *^ lui-même à ce qu'on le trompe. Le vrai cest ^ ique tout est merveille autour de nous. Il n'est ** point de phénomène proprement dit; tout est " phénomène dans la nature : mon existence ert un phénomène ; le bojs qu'on met dans la cbe^ mkiée et qui me chaufie^ est un phénomène ; la lumière que voilà, et qui m'éclaire, est un phé»nomènc} toutes les causes premières» mon intel'^
60 MON SÉJOUR AUPRES [Juillet
^' ligence, mes facultés, sont des phénomènes ; car ^^ tout cela est, et nous ne savons le définir. Je *^ vous quitte ici, continuait-il^ me voilà à Paris^ ^^ entrant à l'Opéra ; je salue les spectateurs, j'en- *^ tends les acclamations, je vois les acteurs, j'en- ** tends la musique. Or^ si je puis franchir la distance de Sainte-Hélène, pourquoi ne franchiraisje pas la distance des siècles? Pourquoi ne * verrais-je pas l'avenir comme le passé ? l'un serait-il plus extraordinaire, plus merveilleux que ^* l'autre? Non, mais seulement, cela n'est pas. *' Voilà le raisonnement qui détruira toujours^ sans ** réplique, toutes les merveilles imaginaires. Tous ^^ ces charlatans disent des choses fort spirituelles ; *^ leurs raisonhemens peuvent être justes, ils sé- ^' duisent ; seulement la conclusion est fausse^ <' parce que les faits manquent.
** Mesmer et le mesmérisme ne se sont jamais ^* relevés du rapport de Bailly, au nom de l'Aca- " demie des Sciences. Mesmer produisait des *^ effets sur une personne, en la magnétisant en " face. Cette même personne magnétisée, par ** derrière, à son insu, n'éprouvait plus rien. ** X^était donc de sa part une erreur de son ima- ^* gination, une faiblesse des sens ; c'était le som- << nambule qui, la nuit^ court sur les toits sans " danger, parce qu'il ne craint pas; le jour, il •* se casserait le cou, parce que ses sens le trou- ** bleraient.
** J'entrepris un jour, disait-il, à une de mes
1816*3 I)K L*£iMP£RBUR NAPOLéoN. 6l
^' audiences publiques, le charlatan Puységur^ *^ sur sa somnambule. 11 voulut le prendre très- **haut; je le terrassai par ces seuls mots: Si ^' elle est si savante, qu'elle nous dise quelque ^^ chose de neuf. Dans 200 ans, les hommes au- <* ront fait bien des progrès ; qu'elle en spécifie ^* un seul. Qu*elle.dise ce que je ferai dans huit ^' jours. Qu'elle fasse connaître les numéros qui ^^ sortiront demain à la loterie, etc. etc.
*'J'en fis de même pour Gall; j'ai beaucoup *' contribué à le perdre. Corvisart était son grand '* sectateur : lui et ses semblables ont un grand '^•penchant pour le matérialisme: il accroîtrait '^leur science et leur domaine. Mais la nature " n'est point si pauvre. Si elle était si grosssière " que de s'annoncer par des formes extérieure^,
nous irions plus vite en besogne, et nous serions
plus savans. Ses secrets sont plus fins et plus '^ délicats, plus fugitifs ; jusqu'ici ils échappent à
tout. Un petit bossu se trouve un grand génie ;
un grand bel homme n'est qu'un sot. Une large ** tête à grosse cervelle n'a parfois pas une idée,
tandis qu'un petit cerveau se trouvera d'une
vaste intelligence. £t voyez l'imbécillité de ^^ Gall: il attribue à certaines bosses, des pen- ^^ chans et des crimes qui ne sont pas dans la na- ^' ture, qui ne viennent que de la société et de la " convention des hommes : que devient la bosse «< du vol s'il n'y avait point de propriétés? la bosse " de l'ivrognerie, s'il n'existait point de liqueurs
ce
0d ' MON SAJOUR AUPRES [Juilîet
V fermentées ? celle de Fambition, s'il n'existait point de société ?
Il en est de même de cet insigne charlatan <* LavateVj avec ses rapports du physique et du Immoral. Notre crédulité est dans le vice de f* notre nature ; il est en nous de vouloir aussitôt ^^Aoua parer d'idées positives, lorsque 'nous de- *^ vrions, au contraire, nous en garantir soigneuse- ^* ment. A peine voyons-nous les traits d*uri ^^ homme, que nous voulons prétendre connaître ** son caractère. La sagesse serait d'en repousser *^ ridée, de neutraliser ces circonstances menson- *^ gères. Un tel ma volé ; il avait les yeux gris ; depuis, je ne verrai plus d'yeux gris, sans l'idée de la crainte du vol; c'est une arme qui m'a f* blessé, et que je redoute partout où je la vois ; ** mais sont-ce bien les yeux gris qui m'ont volé? " La raison, l'expérience, et j'ai été dans le cas ^* d'ea faire une grande pratique, montrent que tous ces signes extérieurs sont autant de mensonges, qu'on ne saurait trop s'en garantir, et qu'il n'est réellement d'autre moyen de juger et *^de connaître sûrement les hommes, que de les voir, de les essayer, de les^ pratiquer. Après i tout cela, il se rencontre des figures tellement •^f hideuses, il f^ut l'avouer (et il en a cité une qtii " nous a tous fait rire, celle du Gouverneur), que '^ la raison la plus forte est mise* d'abord en fbitêi, ^^ et que la condamnation se prononce ètfi dépit *f.d'elle-»êmc." ' •
te ce
lâK.]. ^^ l'ëmpëiueur napoléon. êd
Accumulation singulière de contrariétés, etc.
25- — Sur les 3 heures, TEmpereur est entré dans ma chambre. Il voulait se promener. Je l'ai suivi : il avait la figure sombre ; il souffrait depuis la veille. La grande chaleur, dans son tour de calèche, lui avait fait mal. Il a vu de dehors une nouvelle porte que l'an pratiquait ; elle eût changé tout l'intérieur du cabinet topographîque et de Fancien logement de M"*® de Montholon. On ne lui en avait pas parlé ; il en a été vivement contrarié, et faisant appeler sur-le-champ celui qui Tavait ordonné ; les mauvaises raisons que celui-ci a données n'ont fait que le contrarier davantage ; il lui a commandé vivement d'aller la faire refermer à Pinstant même. Nous avons voulu marcher ; mais il était dit que ce soir il serait poussé à bout, que tout concourrait à lui donner de l'humeur. Des Anglais se sont trouvés sur son passage ; il les a évités presque avec de la colère, m'observant que bientôt il ne lui serait pas possible de mettre le pied dehors. A deux pas de là, le docteur Ta joint' pour lui faire part, assez gauchement, de quelques arrangemens qu'on projetait pour lui, V-flmpereur, et il lui demandait son avis. Or^ on lui padait là d'une des choses qui lui répugnaient pei^t-être davantage. Il a évité de répondre, chose qui lui était ordinaire, contre les inconvenances ; wm c^tte fois c'était avec une* humeur marquée ; il à gagné la calèche et y est monté*; -msûë sur
64 MON SEJOUR AUPRES [Juillet
notre route ^ se sont trouvés encore . des officiers Anglais, et alors il a commandé subitement une autre direction, et au galop.
Cependant la nouvelle ouverture faite à la maison, sans qull lui en eût été rien dit, et qu'il, trouvait si gauche, lui pesait encore sur le cœur : il allait l'aUéger en s'en prenant gaîment à la femme de celui qui Tavait dirigée ; laquelle se trouvait dans la calèche. " Ah ! vous voilà, a-t-il dit ; ^^ vous êtes sous ma main, c'est vous qui porterez ^'la peine : le mari a fait la faute ; c'est la femme ^' qui sera bourrée : heureux cette fois l'absent !" Mais au lieu d'abonder dans ce sens, qui n'avait que de la grâce, sans le moindre inconvénient, et dont le résultat eût été certain, la femme s'en est tenue toujours à vouloir pesamment excuser son mari, à reproduire des raisons qui ne faisaient que ramener l'humeur. Enfin, pour combler la mes.ure, l'un de nous, en découvrant les tentes du <:amp, lui a appris que les évolutions et les manœuvres de la veille étaient en réjouissance d'une des grandes victoires Anglaises en Espagne, et que cela allait d'autant moins à ce régiment, qu'il y avi^t à peu près péri. Il était facile de lire dans les yeux de l'Empereur tout ce qu'il éprouvait d'un tel sujet de conversation. Toutefois ^^Un régiment ne *^ périt jamais devant l'ennemi, Monsieur, il a'im- '^ mortalise !" a été toute sa réponse ; il est vrai qu'elle était faite sèchement.
Moi, je méditais en silence sur cette cùmulation
1816.J DE L*£MP£R£UR NÀÏ^OLÉON. 65
de contrarîétiés, frappant ainsi à coups redoublés dans aussi peu de temps. Je trouvais Tinstant précieux pour un observateur, j'évaluais le àuppliçe qu'elles devaient créer, 'et j'admirais le peu qu'il en laissait échapper. Je me disais : Voilà pourtant Vhomme intraitable lé tyran. L'on eût dit qu'il m'avait deviné ; car en descendant de la calèche, et nous trouvant deux pas en avant, il m'a dit à mi-voix : "Si vous aimez à étudier les *' hommes^ apprenez jusqu'où peut aller la patience, ^* et tout ce qu'on peut dévorer !. . . ."
En arrivant, il a demandé du thé ; je ne lui en avais jamais vu prendre. M™« de Montholou occupait, pour la première fois, son nouveau salon : il a voulu le voir, a observé qu'elle serait bien mieux que nous tous ; il a fait apporter les échecs, a demandé du feu, et a joué successivement avec plusieurs de nous. Peu à peu il est revenue à sa situation naturelle. Nous avons atteint l'heure du cSiner, où il a mangé un peu, ce qui l'a remis tout à fait. 11 s'est livré à la conversation ; est revenu encore à repasser ses premières années, qui ont toujours un nouveau charme pour lui. Il a beaucoup parlé de ses anciennes connaissances, de la difficulté, qu'après son élévation, quelques-unes ont eu à pénétrer jusqu'à lui, et il a observé que si on, ne pouvait franchir le seuil de son palais j c'était assurément bien en dépit de lui-même, et que devait-çe donc être, disait-il, avec les autres Souverains ? etc. etc.