‹ Journal de la vie privée et des conversations de l'Empereur Napoléon à Saint Hélène (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · Tome IIL Cinquième Partie, f · texte numérisé non relu

Tome IIL Cinquième Partie, f

66 MON SËJOUR AUPRES [[Juillet

En causant de la sorte, nous avons atteint onze heures, sans que l'Empereur, ni aucun de nous s'en fût aperçu.

M^ de B» .. . — Détails, etc. — Anecdotes de F émigration.

24. — Aujourd'hui l'Empereur a essayé le billard qui venait d'être placé ; puis il est sorti pendant quelques instans ; le temps était fort humide, il est rentré presque aussitôt. r

Avant dîner, l'Empereur me faisant causer dans sa chambre sur l'émigration, le nom de M™*' de B. • ., laquelle avait été dame d'atours de Madame, et fort en évidence au commencement de nos afiaires, a été prononcé. Sur quoi l'Empereur a dit : " Mais cette M™« de B. . . . n'était elle pas **une très-méchante femme? — Assurément non, ** ai-je répondu ; bien au contraire, c'est la meil- ** léure femme du monde, de beaucoup d'esprit, et *^ d'un excellent jugement. — Eh bien ! a ditPEm- " pereur, elle doit avoir beaucoup à se plaindre de ** moi. Voilà le malheur des faux rapports: on •• me Pà fait fort maltraiter. — Oui, Sire, vous l'avez ** rendue très-malheureuse. M™ de B. . . • n'exis- " tait que pour le charme de la société, et vous " l'avez bannie de Paris, et confinée dans la pro- *• vince, où je l'ai rencontre dans une de mes mis- '' sions, avalant sa langue d'ennui, et ne maudissant " pourtant pas trop Votre Majesté, sur laquelle je ^' la trouvais ttès-raisonnable. — Eh bien t pourqooi •' n'êtes vous pas Y^nu me tirer d'erreur ?-— Ah !

u ce

IS\6.J DE l'empereur NAPOLEON. 67

" oui, Sire, vous nous étiez si peu connu, pour ce ^* que je vous connais à présent, que je ne Teusse "pas osé pour moi-même. Mais voici un mot de " M""« de B. • . . à Londres, au fort de notre émigration, qui vous la fera plus connaître que tour ce que je pourrais dire. Au moment de votre " arrivée au consulat, quelqu'un venant de Paris, se " trouvait chez elle à une petite réunion ; il était l'homme de la fête, par tous les détails qu'il nous donnait d'un lieu qui nous intéressait si fort. On le questionnait sur le Consul.— Il ne peut vivre long-t^mps, disait-il : jaune à faire plaisir : c'était son mot. Et s'animant par degrés, il porta pour santé : A la mort du premier Consul ! — Oh ! " l'horreur, s'écria aussitôt M™« de B. . . •, à la mort " d'un homme ! fi donc i voici qui vaudra mieux: ^^ A la santé du Roi 1

-Eh bien ! je répète que je l'ai fort maltraitée, disait l'Empereur, et sur les rapports que ron m'en faisait. On me l'avait représentée comme intrigante, ^e mêlant de politique et sur- '* tout comme fort adonnée au sarcasme, et cela me rappelle un mot qu'on lui prête peut-être, et qui ne m'a frappé du reste que parce qu'il était trèsspirituel. Un personnage distingué, qui s'occupait fort d'elle, me disait-on, s'étant avisé de jalousie, dont elle se justifiait très-bien, ne se ^' tenant pas pour battu, lui répondit, qu'après tout, '^ elle devait bien savoir que la femme de César né *^ devait point être soupçonnée. A quoi M"« de

ce

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" B. . * trouva plaisant de riposter aussitôt, que les " deux petites lignes reçues renfermaient deux " graves erreurs ; car il était notoire à tous qu'elle "n'était pas sa femme, et que lui n'était pas *^ César."

Après le dîner l'Empereur nous a lu une partie du Dissipateur et du Glorieux : il les a interrompus par dégoût : ils ne lui présentaient pas assez d'intérêt. Il souffrait beaucoup de son côté droit ; c'était le résultat de l'humidité qui l'avait frappé le matin à sa promenade, et nous n'étions pas sans craintes que ce ne fût un symptôme de la maladie ordinaire dans ces climats brûlans.

En rentrant chez moi, j'ai trouvé une lettre de Londres, avec un paquet de quelques effets de toilette. Il venait d'arriver un bâtiment de guerre d'Angleterre : c'était le Griffon.

U Empereur reçoit des lettres des siens. — Conversation avec FAmiraL — Commissaires des Alliés, etc. etc.

25. — Sur les neuf heures, j'ai reçu du Grand- Maréchal, pour remettre à l'Empereur, trois lettres qui étaient pour lui. Elles venaient de Madame Mère, de la Princesse Pauline, et du Prince Lucien. Cette dernière était dans une à moi que le Prince Lucien m'addressait de Rome, le 6 Mars. J'en ai reçu aussi deux de mon agent d'afl&ires de Londres.

L'Empereur a passé toute la matinée à lire les papiers du 03 Avril au 13 Mai : ils contenaient la

1816.3 ^^ L'£MP£a£Ua NAPOLÉON. 69

mort de Tlmpératrice d'Autriche^ la prorogation des Chambres en France^ Tacquittement de Cambrone, la condamnation du Général Bertrand, etc. etc. Il a dit beaucoup de choses sur chacun de ces objets.

Sur les trois heures^ TAmiral Malcolm a fait demander à être présenté à T Empereur. Il lui apportait les journaux des Débats jusqu'au 13 Mai. L'Empereur m'a dit de le lui amener, et a causé avec lui près de trois heures. Il plaît fort à l'Empereur, qui l'a traité, du premier instant, avec beaucoup d'abandon et de bonhomie, tout à fait comme une ancienne connaissance. L'Amiral s'eeut trouvé entièrement dans son sens sur une foule d'objets : il avouait que l'évasion de Ste- Hélène était extrêmement difficile, et ne voyait aucun inconvénient à donner 111e entière; il trouvait absurde qu'on n'eût pas mis l'Empereiur à Plantation-house ; il sentait, mais depuis qu'il était ici seulement, avouait-il, que la qualification de Général pouvait être injurieuse: il trouvait que Lady Loudon avait été ridicule ici, qu'elle ferait rire d'elle à Londres: il pen^ sait que le Gouverneur avait de bonnes intentiona sans doute ; mais qu'il ne savait pas faire. Les ministres, disait-il, avaient eu de l'embarras avec l'Empereur, et non de la haine ; ils n'avaient su qu'en faire. En Angleterre, il eût été, et il demeurai^ encore un épouvantail pour le continuent ; il eut été une armée trop dangereuse et trop

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puissante entre les mains de l'opposition, etc- etc. Du reste il craignait, disait-il^ que toutes ces circonstances ne pussent nous retenir long-temps ici, et il assurait que l'intention des ministres était qu'à révasion près, on comblât Napoléon à Ste- Hélène, etc. etc. Tout cela était rendu d'une manière si convenable, que FEmpereur discutait la chose avec lui sans plus de chaleur que si elle lui avait été étrangère.

Un moment, TEmpereur l'a visiblement ému ; lorsqu'au sujet des commissaires alliés, il lui a exprimé l'impossibilité de les recevoir. " Enfin, ** Monsieur, lui a-t-il dit, vous et moi nous sommes hommes ; j'en appelle à vous. Se peut-il que l'Empereur d'Autriche, dont j'ai épousé la fille, " qui a sollicité ce mariage à genoux, auquel j'ai ^^ rendu deux fois sa capitale, qui retient ma " femme et mon fils, m'envoie son commissaire sans '^ une seule ligne pour moi, sans un petit bout de ^^ bulletin de la santé de mon fils ? Puis-je bien le recevoir ? avoir quelque chose à lui dire ? Il en est de même de celui d'Alexandre, qui a mis de la gloire à se dire mon ami, contre lequel je n'ai •^eu que des guerres politiques, et non des querelles personnelles. Ils ont beau être Souverains, nous n'en sommes pas moins hommes ; je ne réclame pas d'autre titre en ce moment ! Ne ** devraient-ils pas tous avoir un cœur ? Croyez, '^Monsieur, que quand je répugne au titre de *^ Général, il ne peut m'oflfenser : je ne le décline

et

18160 DE l'empereur NAPOlilON. 71

" que parce que ce serait convenir que je n'ai pas " été Empereur ; et' je défends ici plus l'honneur " des autres que le mien. Je défends l'honneur " de ceux avec qui j'ai été, à ce titre, en rapport, " en. traité, en alliance de sang et de politique. Le. •* seul de ces commissaires que je pusse recevoir " peut-être, serait celui de Louis X VIIL qui ne " me doit rien : ce commissaire a été long-temps " mon sujet ; il ne fait que marcher avec les circon- *' stances indépendantes de lui; aussi le recevrais-je *^ demain, si je ne craignais les mauvais contes "qu'on ferait sans doute, et les sottes couleurs ** dont on ne manquerait pas de peindre cette cir- " constance, etc. etc." '

Après dîner l'Empereur est revenu encore sur l'époque de son consulat, sur le^ nombreuses conspirations dont il avait été l'objet, sur les personnes -célèbres de cette époque, etc. J'ai déjà mentionné ces objets en grande partie plus haut. La conversation a diu^é jusqu'à une heure du matin, ce qui était pour nous un extraordinaire.

Cour de F Empereur. — Dépenses, économies, chasses, écuries,

pages, service d'honneur, etc. etc.

26, 28. — Notre vie accoutumée : sur le milieu du jour, notre tour en calèche ; le soir, la conversation.

Le 27» l'Empereur a reçu un moment, un colonel, parent des Walsh-Serrent, venant du Cap sûr le Haycomb, et repartant le lendemain pour l'Eu-

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rope. Il avait été gouverneur de Bourbon, dont il nous a fort entretenu, et sous des rapports agréables.

Après le dîner, la conversation a été sur l'ancienne et la nouvelle Cour, leurs arrangemehs^ leurs dépenses, leur étiquette, etc. etc. J'ai déjà parlé ailleurs de la plupart de ces choses, dont beaucoup n'ont été que renouvelées ici. J'en supprime ce qui ne serait qu'une stricte répétition.

La Cour de l'Empereur était bien plus magnifique, sous tous les rapports, que tout ce qu'on avait vu jusque-là ; et cependant, disait-il, elle coûtait infiniment moins. La suppression des abus, l'ordre et la régularité dans les comptes, faisaient cette grande difiërence. Sa chasse, a quelques particularités près, inutiles ou ridicules, observait-il, comme celle du faucon et autres, était aussi splendide, aussi nombreuse, aussi bruy-* ante que celle de Louis XVL et elle ne lui coûtait annuellement, assurait-il, que 400 mille francs, tandis qu'elle revenait au Roi à 7 millions. H en était de mêmç de la table : l'ordre et la sévérité de Duroc, disait l'Empereur, avaient accompli des prodiges sur ce point. Sous les Rois, les palais ne demeuraient point meublés, on transportait les mêmes meubles d'un palais à l'autre; on n'en fo\u:nissait point aux gens de la Cour j c'était à chacun à s'en pourvoir. Sous lui, au contraire, il n'y avait personne en service qui ne se trouvât dans la chambre qui lui était assignée, aussi bien

1816.] D£ L'£»iP£REUR NAPOLÉON. 73

OU mieux que chez lui, pour tout ce qui était nécessaire ou convenable.

L'écurie de l'Empereur lui coûtait 3 millions ; les chevaux revenaient, en somme, à 3 mille francs l'un dans l'autre par an. Un page de 6 à 8 mille francs : cette dernière dépense, observait-il, était la plus forte, peut-être, du palais, aussi pouvait-on vanter l'éducation qu*on leur donnait, les soûis qu'on en prenait. Toutes les premières familles de l'Empire sollicitaient d'y placer leurs enfans, et elles avaient raison, disait PEmpereur.

Quant à l'étiquette, PEmpereujr disait qu'il était le premier qui eût séparé le service (Thonneur (expression imaginée sous lui), du service des besoins. Il avait mis de côté tout ce qui était sale et réel, pour y substituer ce qui n'était que nominal et de pure décoration. ^^ Un Roi, disai1> *^ il, n'est pas dans la nature ; il n'est que dans la ** civilisation. Il n'en est point dfe nu; il n'en *^ saurait être que d'habillé, etc."

L'Empereur disait qu'on ne saurait être plus 8Ûr que lui de la nature et de la comparaison de tous ces objets, parce qu'ils avaient été tous arrêtés par lui, et sur les procès- verbaux des temps passés, où il n'avait fait qu'élaguer le ridicule, et conserver ce qui pouvait être bon, etc. etc.

La conversation s'était prolongée au-delà de 11 heures. Elle avait été assez gaie, et l'Empereur a encore observé, en nous quittant, qu'il fallait, après tout que nous fussions une bonne pâte de

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gens, pour pouvoir nous contenter ainsi à Sainte- Hélène.

Nouvelle méchanceté du Gouverneur^ etc. — Projet désespéré

du Corse Santinù

9Q. — Le temps s'était mis au mauvais depuis quelques jours ; TEmpereur à profité d'un instant, pour visiter une tente que l'Amiral lui a fait élever très-galamment, par les gens de sa frégate, depuis qu'il l'a entendu, dans la conversation, se plaindre de n'avoir pas d'ombrage ici, et de ne pouvoir demeurer hors de sa chambre. L'Empereur a parlé à l'officier et aux gens qui la terminaient en cet instant, et a commandé de faire donner un Napoléon à chacun des matelots.

Aujourd'hui nous avons appris que le dernier bâtiment avait apporté, à l'adresse de l'Empereur, ua ouvrage sur les affaires du temps, par un Membre du Parlement, nous a-t-on dit. Il était envoyé par Tauteur même, et sur la reliure était en lettres d'or : A Napoléon le Grand. Cette circonstance a porté le Gouverneur à retenir l'ouvrage, sévérité qui de sa part contraste étrangement avec son empressement à nous avoir prêté des libelles qui s'expriment si inconvenablement sur l'Empereur.

Pendant le dîner, l'Empereur, fixant d'un œil sévère un de ses gens, a dit, au grand étonnement de nous tous: *' Comment, brigand, tu voulais ** tuer le Gouverneur ! . . . Misérable ! . . . . Qu'il te

1816.] £>s l'£MPEreur napoléon. 75

** revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à *^ moi ; tu verras comme je te traiterai." Et, s*adressant à nous, il a dit : .** Messieurs, voilà " Santini qui voulait tuer le Gouverneur. Ce ** drôle allait nous faire là une belle affaire ! Il m*a •* fallu toute mon autorité, toute ma colère pour *^ le retenir.'*

Pour Fintelligence de ceci, je dois dire que Santini, jadis huissier du cabinet de l'Empereur, et que son extrême dévoûment avait porté à suivre son maître pour le servir, disait-il, sous quelque titre que Ton voulût, était un Corse qui sentait profondément, et s'exaltait avec facilité. Outré, depuis quelque temps, des mauvais traitemens du Gouverneur, ne pouvant tenir aux outrages qu'il voyait prodiguer à l'Empereur, aigri de voir sa santé en dépérir, gagné lui-même par une mélancolie nqire, il avait cessé, depuis quelque temps, tout service de l'intérieur, et, sous prétexte de procurer quelques oiseaux pour le déjeûner de l'Empereur, il semblait ne plus s'occuper que de chasser dans le voisinage. Dan^ un moment d'abandon il confia à Cypriani, son compatriote, qu'il avait le projet, à l'aide de son fusil à deux coups, de tuer le Gouverneur, et de s'expédier ensuite lui-même. Le tout, disait-il, pour délivrer la terre d'un monstre.

Cypriani, qui connaissait le caractère de son compatriote, effrayé de sa résolution, en fit part à plusieurs autres du service, et tous se réunirent

76 ifON SEJOUR AUPRÈS [JaOJet

pour prêcher Santini ; mais leur éloquence, loin de l'adoucir, ne semblait que rirriter. Us prirent alors le parti de tout découvrir à TËmpereur, qui le manda sur-le-champ en sa présence : '^ £t ce *^ n'est, me disait-il ' plus tard, que par autorité ^* impériale, pontificale, que j*ai pu venir à bout

de terrasser la résolution de ce gaillard là.

Voyez un peu l'esclandre qu'il allait causer.

J'aurais donc encore passé pour le meurtrier, ^' l'assaissin du Gouverneur. £t au fait il eût été *^ bien difficile d'ôter une telle pensée de la tête " de bien des gens ! etc.'*

^ L'Empereur nous a lu après dîner la mort de Pompée, que les journaux disaient occuper beau* coup Paris en ce moment par ses allusions. Et, h, ce sujet, on a répété encore qu'on y avait été obligé de défendre Richard, observant qu'assurément au 5 et 6 Octobre, Louis XVI eût été loin d'imaginer qu'on fût jamais dans le cas de le pros-~ crire pour le compte d'un autre. " C'est que les ^' choses ont bien changé ! a dit l'Empereur. ..."

30. — L'Empereur, après quelques tours dans le jardin, est entré chez le Général Gourgaud, où il s'ei^t occupé long-temps, le compas et le crayon à la main, à arrêter les dimensions de la côte de Syrie et du plan de Saint-Jean-d'Acre, dont il Ta chargé. En marquant quelques points autour de Saint-Jean-d'Acre^ il disait; ^^ J'ai passé là de «^ bien mauvais momens 1"

ISieS.} DE x'B¥PSRSUR NAPOLEON. 77

Le soir» le Mariage de Figaro, qui nous a amusés et intéressés beaucoup plus que nous ne nous y attendions. C'était la révolution déjà en action, disait l'Empereur en fermant le livre.

Mélanie de La Harpe* — Religieuses. — Cauvens, — Trafistes.

— Clergé Français.

31. — Le temps a été épouvantable; à peine rSoçereur a-t-il pu, sur les trois heures^ gagner le salon de M^° de Montholon. Il y a lu quelque temps les Mille et une Nuits, qu'il a trouvées sous sa main ; et jetant ensuite les yeux sur un volume du Moniteur que travaille en ce moment M. de Montholon, et qui se trouvait ouvert aux négociations pour un armistice maritime en 1800, il s'y est enseveli plus d'une heure.

Après diner^ l'Empereur a lu, d'abord la Mère Coupable^ à laquelle nous avons trouvé de l'intérêt, et puis Mélanie de la Harpe^ qu'il a trouvée méchan^Qient conçue et fort mal exécutée. '^ Une <^ déclamation boursoufHée, disait-il, tout à fait '^ dans l'esprit du terops^ bâtie sur des calomnies *^ à la mode, et des faussetés absurdes. Quand

La Harpe écrivait cette pièce, un père n'aurait

certainement pas eu le pouvoir de forcer sa fille " à être religieuse ; jamais l'autorité n'y eût donné ^f les mains.. Cette pièce, jouée au moment de la ^* révolution, n'a dû son succès qu'au travers ^^ d'esprit du moment. Aujonrd'hui que la pas- ^^ sion est tombée, elle ferait pitié. La Harpe n'a

te

78 MON SEJOUR AUPRES [Juillet

^^ fait que de fausses peintures: il ne fallait point "attaquer des institutions vicieuses avec des ins- " trumens vicieux.**

L'Empereur disait que La Harpe avait tellement manqué son but^ vis-à-vis de lui^ que tout son intérêt était pour le père, et sa mauvais humeur contre la fille. Il ne Pavait jamais vu jouer qu'il ne fût tenté de se lever de sa loge, et de crier à la fille : " Dites seulement non^ et nous vous soutenons tous ici ; chaque citoyen sera votre défenseur."

Il disait qu'étant au régiment^ il avait assisté à maintes prises d'habit. " C'était une cérémonie ^^ fort suivie par les officiers, et qui nous irritait " fort, disait-il, surtout si les demoiselles étaient " jolies. Nous accourions, et tendions nos oreilles ** longues d'une aune. Si elles eussent dit non^ " nous les eussions enlevées Pépée à la main. Il •* est donc faux qu'on employât la violence, mais, ** seulement on employait les séductions : on en- *• geolait peut-être ces religieuses à la manière des *' recrues. Le fait est qu'elles avaient à passer, *' avant de conclure, par les religieuses, la supé- ** rieure, le directeur, l'évêque, l'officier civil, çt *' enfin les spectateurs. Le moyen que tout cela ** se fût entendu pour concourir à un crime."

L'Empereur disait qu'il était contraire aux couvens en général, comme inutiles, et d'une oisiveté abrutissante. Pourtant, d'un autre côté, disait-il encore, il y avait certaines choses à dire en leur

faveur. Les tolérer, astreindre leurs membres à être utiles, ne reconnaître que de vœux annuels, étaient, selon lui, le meilleur mezzo termine^ et c^est ce qu'il avait fait.

L'Empereur se plaignait de n'avoir pas eu le temps de compléter aucune de ses institutions. Aux maisons de Saint-Denis et d'Ecouen, il s'était proposé de joindre un certain nombre de chambres pour servir d'asile et d'hospices à des veuves de militaires ou à des femmes âgées, etc. etc. '^ Et *• puis, il fallait convenir encore, ajoutait-il, qu'il ** était des Caractères, des imaginations de toutes *^ sortes ; qu'on ne devrait pas contraindre les '* travers mêmes, quand ils n'étaient pas nuisibles; '' qu'un Empire comme la France pouvait et devait ^' avoir quelques hospices de fous appelés tra- ** pistes J** Au sujet de ceux-ci, il observait qu'assurément s'il venait, dans la pensée d'un homme d'infliger les pratiques qu'ils observent, elles passeraient à juste titre pour la plus abominable des tyrannies, et que pourtant elles peuvent faire les délices de celui qui se les impose volontairement .. • Voilà l'homme, ses bizarreries, ou sa folie ! .... Il disait qu'il avait permis les moines du Mont-Cenis ; mais ceux-ci du moins, ajoutait-il, étaient utiles, très-utiles, on pourrait même dire héroïques.

L'Empereur avait dit dans son Conseil d'£tat, lors de l'organisation de l'université : '^ Ma pensée ^^ est que les moines seraient de beaucoup les ** meilleurs corps enseignans, s'il était possible de

^ ]e9 tDaïtriser, de les soustraire à un chef étranger. f J'ai du penchant pour eux; avait-il ajouté. J'aurais peut-être eu la puissance de les rétablir; ^^ mais ils me Tout rendu impossible. Je ne fais ^^ rien pour le clergé, qu'il ne me donne aussitôt '^ lieu de m'en repentir. Ce n'est pas que je me *• plaigne précisément du vieux clergé ; j'en suis ''même assez content; mais on élève les nouveaux prêtres dans une doctrine sombre, fanatique^ il n'y a rien de gallican dans le jeune clergé.

" Je n'ai rien à dire contre les anciens, les vieux évêques : ils se sont montrés reconnaissans de ce ** que j'avais fait pour la religion, ils ont répondu •* à mes espérances.

^' Le Cardinal de Boisgelin était un homme ** d'esprit, un homme de bien, qui m'avait loyale- '^ ment adopté.

*^ L'archevêque de Tours, Barrai, homme de ** beaucoup d'instruction, et qui nous a fort servis ** dans nos diiférens avec le Pape, m'est toujours ^' demeuré fort attaché.

. ^^Le digne Cardinal du Belloy, le bon arche- ** vêque Roquelaure, m'affectionnaient sincère- *.^ ment.

^^ Je n'avais fait nulle difficulté de mettre l'é- ^^ vêque Beausset au nombre des dignitaires de " l'université, et je ne doute pas qu'il ne fût un " de ceux qui s'y conduisaient le plus sincèrement '^ dans mes intenticms.

. " Tous ces anciens évêques eurent ma confiance,

U16.] DE L'smPERCyR HAPOUBON. 81

et nul ne la trompa. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ceux dont j'ai eu à me plaindre, sont 5 précisément ceux que j'avais faits mdi-même ; tant il n'est que trop vrai que l'onction sainte, en nous attachant /au domaine du Ciel, ne nous délivre pas des infirmités de la terre, de Ses travers, de ses vilenies, de ses turpitudes, etc. etc. La conversation s'est arrêtée ensuite sur le manque de. prêtres en France; sur rohHgation de les engager à 16 ans ; et la difficulté ou mànç l'impossibilité d'en trouver à SI, etc. etc.

L'Empereur voulait qu'on les ordonnât beçur coup plus tard. *' C'est fort bien, lui répondaient <• les évêques, le Pape même, vos raisonnemens sont trèa-justes; mais si vous attendez à cet âge, vous n'en trouverez plus, avouaientriU^ et vous admettez pourtant qu'il vous en faut* îi est hors, de doute, a observé l'Empereur, ^ ^ qu'après moi vien dron t d'autres principes. Peutêtre verra^t«on en France une conscription de prêtres et de religieuses \ comœ^ on y voyait, ^' de mon temps, une conscriplioii militaire. Peut- ^^ être mes. casernes deviendrootrelles des couveqs *^ et des séminaires ? Ain«â va le monde ! • , . Pau- ^^ vrea nations! en dépit de toutes vos lumières ^* de tonte votre sagesse, vous demeurez soumises ^^ aux caprices de la nuiile^ comme de simples ** individus."

Il était près d'une heure du matin quanil TSm-

ce

82 MON SÉJOUR AUPR^ [Août

pereur s'est retiré : c'était une véritable victoire sur l'ennui, a-t-il dit, et de grands avantages contre l'insomnie.

JEUDI l^"^ AOÔT 1816.

Marie - Antoinette. — Mœurs de Versailles. — Anecdote. Béverley. — Le Père de Famille de Diderot.

Le temps était épouvantable. Sur les 3 heures le Grand-Maréchal est venu me chercher ; j'avais précisément essayé de mettre le pied dehors, il ne m'a pas trouvé. C'étaient des Anglais qu'il avait à présenter à l'Empereur.

L'Empereur m'a fait appeler sur les 5 heures : il était de mauvaise humeur, et un peu contre moi, disait-il : la visite de ces Anglais, le mauvais temps, le manque du salon^ celui d'interprète, tout l'avait contrarié.

Il lisait les Veillées du Château, qui l'ennuyaient, m'observait-il, et il les. a quittées pour prendre les contes de la Reine Marguerite de Navarre.

Puis il est passé à causer de Versailles : la cour, la Reine, M"® Campan, le Roi, ont été les principaux objets, et il a dit beaucoup de choses dont j'ai déjà cité quelques-unes. Il a conclu, disant que Louis XVI eût été le plus exemplaire des particuliers, et qu'il : avait été un fort pauvre Roi. Il a dit que la Reine eût été sans doute, dans tous les temps, l'ornement de tous les salons ; mais sa légèreté, ses inconséquences, son peu de capacité, n'avaient pas peu contribué à provoquer, à préci-

ISiô.] DE L EMPEREUR NAPOLEON. S3

piter, la catastrophe: elle avait, disait-il, tout à fait changé les mœurs de Versailles ; l'antique gravité, la sévère étiquette, se trouvaient transformées en gentillesses aisées, en vrais caquetages de boudoir. Tout homme sensé, tout homme de poids ne pouvait échapper à la mystification de jeunes courtisafts, dont la disposition naturelle à la moquerie se trouvait aiguillonnée encore par les applaudissemens d'une jeune et belle souveraine.

Une anecdote des plus caractéristiques a été citée à Tappui : Un brave et digne général Allemand se rend à Paris avec une recommandation spéciale pour la Reine, de la part de l'Empereui Joseph, son frère. La Reine ne croit pas lui faire de plus grande faveur que de l'admettre dans sa petite société. Il s!y trouva, comme oh pense, un peu désorienté j mais on voulait le bien traiter, et Ton se fit une loi de le faire causer. U fut malheureux dans le choix de ses sujets et dans la nature de son débit ; il parla beaucoup de sa ju-ment blanche et de sa jument grise qu'il aimait par-dessus tout. Les jeunes courtisans de le questionner malicieusement à cet égard, sur. une foule de petits détails, auxquels il avait la bonhomie de répondre avec importance. Enfin, Tun d'eux, pour terminer, ^ lui demande à laquelle décidément il donnerait la préférence. "Ma •foi...., répond emphatiquement le général, je dois confesser que si, un jour de bataille, je me

84 MON sijOUR AUPRES^ [Août

« trouvais monté sur ma iument blanche. ie crois .. que je „'ea de^endr Jpas pour „oa J.ur .a ^'jument grise/' Il sortit, et Dieu sait quelles gorges chaudes on en fit. La conversation ayant pris une autre direction, on discuta longuement et spirituellement sur les blondes et les brunes, et la Reine ayant demandé à quelqu'un quelle serait sa préférence ; celui-ci aussitôt d'arrondir son dos» de prendre le ton solonnel de T Autrichien, et de dire : " Ma foi, Madame, je dois ** confesser que si, un jour de bataille, je me trou- ** vais . • . . — Assez, répondit la Reine, épargnez ** nous le reste.'*

Après dîner, il nous a lu Béverley et le Père de Famille, celui-ci a surtout excité sa censure. Il nous semblait pitoyable. Ce qui amusait le plus l'Empereur, disait-il, c'est qu'il fût de Diderot ; ce coriphée des philosophes et de l'Encyclopédie. Tqut y, est faux et ridicule^ observait-il. L'Empereur a beaucoup discuté sur les détails, et a terminé en disant : " A quoi bon parler à un ** insensé dans le fort de la fièvre chaude ? Ce *f sont des remèdes qu'il lui faut, de grandes me- ^^ sures, et non des argumensv Qui ne sait que ** la seule victoire contre l'amoUr c'est la fuite ?

Mentor, quand il veut garantir Télémaque, le " précipite dans la mer. Ulysse, quand il veut se ** préserver des Syrènes, se fait lier, après avoir " bouché avec de la cire les oreilles de ses com- " pagnons, etc. etc.'*

Historique de d'émigration à CoblerUz. — Anecdotes, etc.,

2. — Continuation de temps épouvantable, pluie battante. L'Empereur ne se trouvait pas bien, il se sentait les nerfs très-agacés.

Il ip'a fait appeler pour déjeûner avec lui. Pendant tout le déjeûner, et long-temps encore après, la conversation a été de nouveau sur Témigration. J*ai déjà dit qu'il m'y ramenait souvent. Il me questionnait aujourd'hui sur les détails de Coblentz ; notre situation, notre esprit, nos sociétés, nptre organisation, nos vues, nos ressources ; et à la suite de toutes mes réponses, il a terminé disant: *^ Voilà déjà plusieurs fois que vous me dites une '^ grande partie de ces choses ; et cependant elles ^* ne demeurent pas dans ma tête, parce que vous " me les débitez sans ordre. Êcrivez-en un petit ^* historique régulier. Qu*auriez-vous de mieux à *' faire ici ? Et puis, mon cher, cela se trouvera ^^ un morceau tout fait pour votre Journal." Cette demande était celle de Didon à Énée, et j'eusse pu m'écrier aussi : Infandum regina jubés. Toutefois, je fis ce tracé autant que me le permettjiient ma mémoire et mon jugement ; car cela commençait à devenir vieux, et j'étais bien jeune alors. Le voici tel que je le lus, peu de temps après, à Napoléon.

" Sire, après la fameuse journée qui renversa la ^^ Bastille, et mit toute la France en mouvement,

86 MON SEJOUR AUPRÈS [Août

'Ma plupart de nos Princes, qui se trouvaient compromis, prirent la fuite, uniquement d*abord pour se mettre en sûreté. Bientôt après, des " personnes considérables et des jeunes gens furent *^ les joindre : les premiers, par les rapports qu'ils *' avaient avec eux ; les autres, parce que cette *' démarche portait en soi quelque chose de mar- " quant, de généreux, et de prononcé. Dès qu'on " se trouva un certain nombre, il vint à l'esprit de " faire tourner au profit de la politique ce que, '^ jusque-là, le zèle et le hasard seuls avaient amené. " On pensa que si, à l'aide de ces réunions, on ^* pouvait créer une espèce de petite puissance, " elle pourrait réagir avec avantage sur le dedans^ " qu'elle y deviendrait un levier d'insurrection, y " frapperait les esprits et y générait les mouve- " mens, tandis qu'au dehors, ce serait un titre ou "un prétexte pour s'adresser aux puissances étrangères, et mériter leur attention. Voilà l'origine de l'émigration, et l'on assure que cette " haute conception sortît du cerveau de M. de " Calonne, traversant la Suisse à la suite d'un de " nos Princes qui quittait Turin pour gagner ** l'Allemagne. .

Le premier rassemblement se fit à Worms, sous le Prince de Condé. Le plus fameux fut " à Coblentz, sous les deux frères du Roi, dont " l'un vint d'Italie, où il avait d'abord pris asile ** auprès du Roi de Sardaigne, son beau-père ; et " l'autre arriva par Bruxelles, en échappant aux

1816.] DE l'empereur NAPOLEON. 87

"arrestations qui firent Louis XVI captif a Va- *^ rennes.

: ''Je fus de l'origine du rassemblement de* ** Worms. Quand j'y arrivai on était à peine eu- *^ core cinquante auprès du Prince. Dans toute- ** l'effervescence de la jeunesse et la. première " chaleur du beau, j'accourais dans la plus inno-- *^ cente simplicité de cœur : un chapitre de Bayard- ^* était ma lecture, ma prière de chaque ixiatin. "Je m'attendais, en atteignant Worms, à être* "tout au moins saisi, embrassé par autant de* *' frères d'armes ; mais à ma grande surprise, et "ce fut ma première leçon sur les hommes, au **lieu de ce tendre accueil, moi et un; comfpagnon ** nous nous trouvâmes tout d'abord questionnés ** et observés pour s'assurer que nous n'étions pas *' des espions ; ensuite nous fûmeç soigneusement " étudiés sur l'intérêt, les vues et les prétentions *^ qui pouvaient nous avoir amenés ; enfin^ on prit " grande peine de nous prouver et de faire pres- ** sentir au Prince, ainsi qu'on le renouvelait pour "chaque arrivant, que notre nombre s'accroissait " beaucoup, et dépassait sans doute déjà les places ** et les faveurs qu'il pouvait accorder. Mon com- *^ pagnon était si choqué, qu'il me proposait de •* repartir immédiatement pour Paris.

" Nous, qui composions le rassemblement, dans " l'intention d'être utiles du de nous rendre ira- ^^ portans, nous nous placions trois ou quatre, à *^ tour de rôle, en espèce de service régulier au-

88 MON SÉJOUR AUPR^ [Ao6t

'^ près du Prince^ nuit et jour ; car déjà nous ne ^^ rêvions que complots et assassinats, tant nous ** nous regardions comme puissans et à craindre ; ^' et en descendant cette espèce de garde volon* ^' taire nous avions Thonneur d'être admis à la '^ table du Prince. Trois générations de Condé ^* en faisaient l'ornement^ circonstance singulière qui 6*est renouvelée avec plus d'éclat à l'armée de Condé> oh le grand-père combattait au centre» tandis que le fils et le petit-fils conduisaient la ** droite et la gauche, où ils étaient blessés, je ** crois, tous deux, et le même jour.

*^ La Princesse de Monaco avait suivi le Prince ^' de Condé : il l'a épousée depuis ; mais dès-lors ** elle gouvernait déjà sa maison, et en faisait les ** honneurs* Nous avons pu entendre, à cette " table, des convives dire et redire au Prince que •* nous n^étions déjà que trop pour entrer en France ; ^* que son nom et un mouchoir blanc suffisaient ; '*que l'étoile des Condé allait enfin reparaître; *' que l'occasion était unique, qu'il fallait la saisir; ^^ et je ne garantirais pas qu'on ne fût venu à bout *^de suggérer au Prince des vues personnelles " très-intéressées.

^* Worms, par la nature de son rassemblement et le ^^ caractère de son chef, montra toujours plus de régularité, plus d'austérité de discipline que Coblentz, où se faisaient remarquer plus de mouvement, de luxe et de plaisirs : aussi Worms fut-il ** appelé k camp et Coblentz la ville au la cour.

18160 ^^ L*£MPXREUR NÂFOLioN. 89

*<La force du rassemblement mesurait Tim- ** portance de son chef, ce qui faisait que le Prince " de Condé ne voyait qu'avec peine qu'on lui ^' échappât, et se le rappelait long-^temps. Je n'en courus pas moins à Coblentz dès qu'il eut acquis une certaine splendeur; j'y avais des parens, des amis, et puis là se trouvaient plus de lustre, d'agitation, et de grandeurs* Coblentz ** fut en peu de temps un foyer d'intrigues étran* gères et domestiques ; on pouvait y apercevoir deux partis distincts : MM. d'Avaray, de Jau« ^ court et autres^ étaient les confidens, les con* <^ selliers ou les ministres de Monsieur, aujourd'hui " Louis XVIÏL L'évêque d'Arras, le comte de " Vaudreuil et autres, étaient ceux de Mv^ le Comte d'Artois ; et dès ce temps-là même, on assurait que ces princes montraient dé)à assez " distinctement les mêmes nuances politiques que " l'on a prétendu les avoir caractérisés depuis. '* M. de Breteuil, fixé à Bruxelles, et se disant muni des pouvoirs illimités . de Louis XVI. formait un troisième partie et venait encore com^ pliquer nos affaires.

^^ M. de Calonne était notre ressource finan- ** cière, et le vieux Maréchal de Broglie et le Ma- ^^ réchal de Castries, nos chefs militaires. Le brave et capable M. de Bouille, sorti de France après l'affitire de Varennes, n'avait pu demeurer ^^ aviec nous, et avait suivi le Roi Gustave III en «* Suède.

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90 MON, SÉJOUR AUPRES [[Août

^* Cependant l'émigration avait pris un grand caractère, gnlce aux soins enliployés pour la propager. Des agens avaient parcouru les provîn- ''ces, des avis avaient circulé dans les châteaux, sommant tout gentilhomme d'aller se joindre aux princes^ pour concourir avec eux au salut *' de l'autel et du trône, venger leur honneur, et ** recouvrer leurs droits. On avait prêché une " véritable croisade, et avec d'autant plus de fruit " qu'elle avait frappé sur des esprits disposés à y^ l'entendre. Parmi tous les nobles et les privilé- " giés, il n'en était pas un seul qui ne se sentit " vivement blessé par les décrets de l'Assemblée. " Tous y avaient perdu ce à quoi ils tenaient V d'avantage, depuis celui qui occupait le plus '' haut rang, jusqu'au plus petit hobereau ; car au '* premier on avait enlevé son titre et ses vassaux, " et le dernier avait vu insulter sa tourelle, son "pigeonnier ; on avait tiré sur ses lièvres. Aussi " le mouvement fut aussitôt universel pour se met- " tre en route ; on n'y pouvait manquer sous peine '* de déshonneur, et les fen^mes furent dirigées à " envoyer des fuseaux à ceux qui demeuraient '* incertains, ou se montraient trop lents. Soit " donc colère, pusillanimité ou point d'honneur, " rémigration devint une véritable maladie ; l'on ** se précipita avec fureur hors des frontières ;; et ce qui ne contribua pas peu à l'accroître, c'est que les meneurs de la révolution y poussaient en secret, tout en ayant l'air de s'y opposer en

" public î ils déclamaient vaguement contre elle à *' la tribune, il est vrai ; mais ils avaient grand '^ soin de tenir tous les passages bien ouverts. ** Le zélé venait-il à se ralentir ? les déclamations *^ devenaient plus violentes, et Ton décidait de *' fermer strictement les barrières. Alors ceux qui étaient demeurés en arrière se trouvaient au désespoir de n'avoir pas su profiter du moment " favorable ; mais, accidentellement, ou par nég- ** ligence, les barrières se rouvraient de nouveau, et on s'y jetait avec empressement, pour n'être pas encore pris en défaut. C'est par ce manège adroit que l'Assemblée aidait ses ennemis à se précipiter eux mêmes dans le gouffre.

Les fortes têtes du parti avaient jugé, tout ** d'abord, qu'une telle mesure allait les désen- " combrer des parties hétérogènes qui gênaient ** leur marche, et que les biens de tous ces bannis ^* volontaires leur assureraient d'incalculables res- *^ sources.' Les oflBciers croyaient faire merveille ^' que de s'esquiver de leurs régimens, tandis que " les meneurs, de leur côté, faisaient révolter leurs " soldats, pour les y contraindre. Ls se déli- " vraient par là d'ennemis qui les paralysaient, et '^ se donnaient dans les sous-officiers, au contraire, des co-opérateurs zélés, qui devinrent des héros dans la cause nationale : ce furent eux qui fournirent les grands capitaines, et battirent toutes les vieilles troupes de Pétranger.

" Il arriva donc que Coblentz, en peu de tempsj

99 MON 8ÉJQUR AUPRÈS [Août

^* réunit tout ce que la cour en France avait d'il- '^ lustre, et ce que les provinces renfermaient de ^' riche et de distingué. Nous étions des milliers ^^ de toutes armes, de tous uniformes, de tous rangs ; nous peuplions la viUe, et avions envahi le palais. Nos réunions de chaque jour, auprès <^ des princes, semblaient autant de fêtes spleU'^ dides ; c'était la cour la plus brillante ; nos princes en étaient les vrais souverains, si bien " que le pauvre électeur, fort éclipsé, s'y trouvait perdu au milieu de nous ; ce qui porta queU qu'un à lui observer un jour fort plaisamment, ** soit naïveté, ou finesse d'esprit, que dans toute la " foule de son palais il n'y avait que lui d'étranger. " Dans les grandes solennités, il est arrivé " d^avpir des galas publics, et l'on permettait aux ^^ notables habitans de faire le tour des tables. *^ Alors nous étions fiers de voir les gens du pays ** admirer la bonne mine et la tournure chevale*' " resque de M^ le Comte d'Artois ; nous étions orgueilleux de savoir qu'ils rendaient hommage aux connaissances, à l'esprit de Monsieur ; et ** il eût fallu voir avec quelle arrogance nous s&tn- •* blions promener, pour ainsi dire, avec nous, toute l'importance, le-lustre de notre monarchie, et surtout la supériorité de son chef et l'éléva- *^ tion de nos princes. 4^. M. le Roi^ disions^-nouft pompeusement dans les cercles Allemands, en Résignant le Roi de France; car c'était ou ce devait être là, selon nous, son titre par excel-

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1816.;] D£ L*SMPEREUR NAPOLEON. 98

" lence pour toute r£urope. L*Abbé Maury, que ^^ nous avions reçu d'abord avec acclamation ; mais qui, par parenthèse, perdit beaucoup parmi nous en bien peu de temps, avait découvert, nous disait-il, que c'était là son drqit et sa prérogative. Veut-on un autre exemple d'exagé- *' ration ?

'' Plus tard, au plus fort de nos désastres, et ^^ notre cause tout à fait perdue, un officier supé- '' rieur Autrichien, chargé de dépêches importantes *^ pour le gouvernement de Londres, réunit à dîner quelques-uns des nôtres avec lesquels il avait eu jadis des relations sur le continent : à la fin du dîner et très-près de toutes vérités, ** Ton parle politique, et il lui échappe de dire *^ qu'à son départ de Vienne, on parlait beaucoup *^ du mariage de Madame Royale (aujourd'hui Duchesse d'Angoulême) avec l'Archiduc Charles, qui dans ce moment d'ailleurs occupait fort " la renommée. — Mais c'est impossible ! lui ob- ** serve vivement un de ses convives Français. -^Et pourquoi? —Parce que ce n'est pas un mariage convenable, pour Madame. — Comment !

** s'écrie l'Autrichien scandalisé et fatigant ses poulmons. Son Altesse Royale Ms^ TArchiduc Charles! Pas un mariage convenable pour ** votre princesse ! — Eh! non, Monsieur, elle nç ^^ ferait là qu'un mariage de garnison.

♦^ Du reste, ces hautes prétentions nous ve- ^ natent de notre éducation : c'était là, à nous.

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94 MON SÉJOUR AUPRBS [Août

" notre sentiment national j nos princes n'en ** étaient pas exempts. Chez nous les frères du " Roi dédaignaient le titre d'Altesse Royale : ils " avaient la prétension d'écrire avec le titre de ^* frère à tous les souverains ; le reste était à Ta- " venant; aussi n'était-ce qu'un cri en Europe " contre nos manières de Versailles et les préten- ** tions de nos princes.

** Gustave III. nous disait, à Aix-la-Chapelle: *• * Votre Cour de Versailles n'était pas abordable ; *^ sa hauteur et son persiflage étaient aussi par trop forts : quand j'y ai été, on m'y regardait à peine, et en la quittant j'emportai le brevet de ^^ lourdaud j de ganache.^

^^■La Duchesse de Cumberland,* mariée au frère du Roi d'Angleterre, avait à se plaindre, dans le même temps et dans la même ville, que la ^^ Princesse de I^mballe . ne lui accordât pas les '^ honneurs des deux battans.

Le vieux Duc de Glocester, à Londres, se plaignait plus tard, pour. son compte, d'un de '^ nos princes du sang, et disait qu'au surplus le ** Prince de Galles riait beaucoup de ce que lui, " Prince de Galles, l'appelant Monseigneur, notre " prince s'étudiait soigneusement à tourner ses " phrases de manière à ne le lui jamais rendre.

" Toutefois, à Coblentz, dans nos circonstances " nouvelles,, nos princes daignaient altérer leurs "mœurs à. cet égard, et descendre au niveau des *^ princes étrangers. Ils se trouvaient en ce rao-

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1816.] DE L*£MPEREUR NAPOLEON. 9^

"ment auprès de l'électeur de Trêves, Prince de " Saxe, frère de leur mère, lequel, par parenthèse, nous dévorions alors, et auquel nous avons coûté plus tard la perte de ses. états; ils daignaient l'appeler mon oncle; lui, pouvait les appeler mes ** nevetiXt et il leur disait un jour,^ assure-t-on : " * C'est à vos infortunes que je dois des expres- " sions si tendres; à Versailles, je n'eusse été pour " vous que M. TAbbé ; il n'est pas sûr que vous " m'eussiez reçu tous les jours.' Et on ajoutait " qu'il disait vrai, et que le Comte de Luzace son " frère, là présent, en avait fait la triste expérience. Les princes passaient en général leurs soirées dans leurs intimités particulières. ^ L'un était, la " plupart du temps, chez M™® de Polastron, à '* laquelle il portait des soins que sa constance et " ses formes ont rendus respectables. Ce n'est pas que l'on n'essayât plusieurs fois, mais toujours en vain, de l'en distraire, tant les intrigans trouvaient peu leur compte avec M™« de Polastron, qui, douce, bonne, excellente, tout, à fait ^^< désintéressée, tenait à demeurer absolument " étrangère aux affaires. Son cercle se composait ** d'infiniment peu de monde. J'avais dû à une •* parente le bonheur d'y être admis ; mais comme •* il fallait se retirer avant l'arrivée du prince, je ** n'ai jamais eu l'honneur de l'y voir.

•* Monsieur passait ses soirées chez M"»« de Balby, " dame d'atouts de Madame. M"« de Balby, vive, " spirituelle, amie chaude, ennemie décidée, reu-

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96 MON lÉJOlfa AUPABS [Août

^^ hissait chez eUe tout ce qu'il y avait de plus " distingué ; c'était un honneur que d'y être admis; ^^ on s'y trouvait au centre du goût et du bon ton. ^< Monsieur y demeurait parfois assez tard^ et

quand la foule était écoulée, le cercle rétréci, il

lui arrivait de raconter, et il faut avouer qu'il ^^ nous était aussi supérieur par les grfices de sa

conversation que par son rang et sa dignité.

Voilà pour notre tenue» et nos dehors de ^^ société à Coblentz: c'était notre beau c6té^ nous ^^ étions moins heureux sous la face politique; elle ^' formait la partie honteuse.

" Ah ! bon, a dit ici l'Empereur» aussi bien je ^^ commençais à trouver longs vos détails de salon. " Il est vrai que pour vous c'est excusable ; vous ^* vous y complaisez» c'est votre jeune temps. Mais " allez."

•' Sire, tout notre multitude n'était qu'une noble ^^ et brillante cohue ; tout notre ensemble ofiErait " l'image d*une complète confusion. C'était l*a- " narchie, s'agitant au-dehors, pour établir, disait- ^^ on. Tordre au-dedans ; une véritable démocratie ^^ combattant pour.rétablir son aristocratie. Nous ^^ donnions en petit, du reste, et à quelques nuances ^ près, la répétition de tout ce qui se faisait en ^^ France. Nous avions parmi nous des zélateurs '' tenaces de nos vieilles formes, et des amateurs ^^ ardens de la nouveauté ; nous avions nos consti- *^ stutionnels, nos intolérans> nos modérés. Nous '^ avions nos empyriques, qui regrettaient fort de

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I816.J DE l'empereur NAPOLÉON. 97

*^ ne s'être pas emparé du Roi, pour agir de force ^^ en son nom, ou tout bonnement le faire déclarer ^^ incapable ; enfin nous avions aussi nos jacobins, " qui voulaient tout tuet, tout brûler, tout détruire *^ en rentrant, etc. etc.

Nos princes n'exerçaient aucune autorité positive sur notre multitude : ils étaient nos souverains, il est vrai; mais nous étions des sujets ^^ fort indociles, et très-facilement aigris ; nous murmurions à tout propos ; c'était surtout sur les derniers arrivans que se portait la fureur commune ; c'était autant de gloire et de chance qu'ils enlevaient à nos exploits et à nos espé- " rances, disions-nous ! On arrivait toujours trop ** tard, s'écriaient tous ceux qui se trouvaient une ^^ fois admis* Il n'y avait plus de mérite désormais, disait-on. Si l'on continuait à tout recevoir ^insi, la France entière serait bientôt de notre côté, et il ne se trouverait plus personne de punissable au retour, etc. etc.

*^ Pleuvaient alors, de tous côtés, les dénoncia- *^ tions de toutes sortes sur ceux qui arrivaient. ^* Un Prince de Saint-Maurice, fils du Prince de *^ Montbarey, ne put résister à Pouragan, bien ^^ qu'il eût l'appui formel de tout ce qu'il y avait *' de distingué, celui du Prince même, qui daigna implorer en sa faveur, disant : ^^ Eh ! Messieurs, qui n'a pas ses fautes à se reprocher dans la révolution ? Moi aussi j'ai eu les miennes j et ^^ en les oubliant vous m'avez donné le droit d'in-

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