‹ Journal de la vie privée et des conversations de l'Empereur Napoléon à Saint HélèneChapitre 14 sur 43 · DIMANCHE 19 .JANVIER AU MARDI · texte numérisé non relu

DIMANCHE 19 .JANVIER AU MARDI

Mon emufrisarmement au vi^ux châtmU'—Détai^if, ifte*- y

En voyant ilotre capitaine revenir de chez le Gouverneur, Lord Charles Somerset, il m'avait sttfB de sa figure pour ne rien augurer de bon. Ce n'était plus le même homme, il reparut avec un air froid ^t embarrassé ; sa réserve fut bientôt imitée par tous ceux qui m^entouraîent. Phisîeurt des officiers de la marine, qui se ti-ôuvaieirt Ûkùs la rade du Cap, vinrent visiter leurs camarades' àt bord du briek : il m'était aisé de juger"' que là eu-

riosUé 4e me voir y entrait pour quelque chose : mai» U$ évitaient de lier conversation avec moi : 'ûâ se parlai^it entre eux» à la dérobée et avec mystère ; leurs regards semblaient considéra un pros^ eiit« Toutes ces choses, et quelques expressions échappées^ m'annonçaient, qu'en dépit de toute là distance, on entretenait ici, sur la sûreté du grand captif, les mêmes craintes, la même défiance qu*à Sainte** Hélène^ et j'en devais conclure que le som. Itfe nuage qui enveloppait Longwood ne manque* mit |>as de se prolonger jusqu'à moi ; aussi, lorsque j'ai été mis à terre vers midi^ j'ai trouvé, sur le rivage, l'officier chargé de ma garde. Le capitaine du brick, qui m'avait accompagné dans son canot, Q*ar pas voulu, à titre de vieille connaissance, et j'eiçère de sympathie réelle, me quitter avant de me voir dans la demeure qu'on me destinait, et nous avons marché vers ce qu'on m'a appris être le vieux château, ou la forteresse. Après avoir franchi plusieurs ponts levis et traversé maint corps de garde, nous sommes arrivés dans la cour Intérieure, ou place d'armes, et de4à, par divers escaliers et corridors, nous sommes parvenus au logeur meut indiqué pour nous. Les portes se sont trouvées fennées : c'est vamement qu'on en a cherché les cle& partout, il a fallu aller attendre dans une salie commune, occupée par plusieurs officiers de la garnison. Est arrivé par hasard un officier de l'état- major, dont la figure a témoigné le plus gr^nd étonnement qu'cm nous laissât ainsi êu

fl^àm coft^mumcs^iion i ^et» prenant u» prétexte pqlîi ^1 upus a conduite dana s^ chambre, pour y pr^fKlre quelques r^fraîchissemens. Au bout de plusieurs heures, on çstyenu nous dire que nos appjirt^n^nsétaî^t prêts: ils se composaient de t/TQis pi^es que Bou$ découvrions à mesure que le nuage de poussière dont elles étaient remplies se dissipait : on les balayait en ce moment. La première ^taît toute nue; celle du milieu présentait une grande table^ un fauteuil, dont les pieds étai^t brisés, et quatre mauvaises chaises; U troisième renfermait deux bois de lits, deux trar versins, une paillasse et trois couvertures : voilà to^t le précieux mobilier. Bien nous en avait pris d'^yoir embarqué nos lits avec nous ; mais cgaaimmt avait-il été nécessaire de deux jours pour de tels préparatifs? Cette circonstance ne me dpnna pas une haute idée de l'ordonnance, de la précision et de la promptitude de la dcHoination nouvelle sous laquelle je me trouvais désormais.

X'offîqier chargé de nous, s'empara de la pièce d'eQtrée et s'y installa ; un factionnaire fut immé*diatement placé en dehors, et on me signifia que je ne devais Cïommuniquer avec personne. Alors, je ipe trouvai littéralement en prison. Je m'étais p^at 4e Balcombe's cottage ; mais ici c'était bien au|:re jchos^ ; et voilà,. sans doute, me disais-je^ le pç^mier fsffçt de la banne recomma.ndation de Sn* Hûd$on Lawe.

Vint: Iç dîner; il fut abondant; c'était notre

MON SiSJOUR aOI^^BS

'iSêm.

ùtbeier qui le commandait. Celui d^élàt-MajOff dont k politesse précautionneuse s^^tàit'' emparé de nous le matin, se croyant d^à de gfande <ren^ naissance, ou chargé peut-être d'une surveillance spéciale, vint me dire qu'il se permettait dé venir me demander familièrement à dîner, et lui et son camarade s^étudièrent à nous en fkire les honnétM de leur mieux. Ils montraient f extrême désir de se l^iHlre agréables ; mais je ne me trouvais guère en harmonie, et prétextant les fktigues du jour, je les laissai tète à tête en compagnie de leurs bou-^ teilles, ce qu'ils prolongèrent fort avant dans la nuit) selon la coutume reçue.

lie lendemain, j'eus la visite d'un des capitaines de notre station de IS^-Hélène : connaissant Tétat de mon fils, il amenait un médecin : c'était une grande attention de sa part ; mais cette présenta^* tion causa, durant quelques instans, un mal en^ tendu assez plaisant ; j'avais pris ce médecin pour son ffls ou son neveu. Qu'on se figure un enfant de 18 ans, avec toutes les formés, les manières, et la VOIX d'une femme. Cétait là Timposatit et grave docteur qu'on me présentait ; mais cet enfimt était un phénomène, me disaiton, M. Barry, c'était son nom, avait enlevé, à 13 ans, som diplôme de docteur^ ^n dépit de tous ses vieux exanîinatéurs ; et il avait pour lui, sur les lieux mêmes, ici, des cures admirables : il avait sauvé une dès fRlés du Gouverneur, d'une maladie désespérée, ce qui l'avait rendu un espèce de âivori dans la maison.

^e.j^rp^^i d# cette dernière circonstance .piMar tâc^^er d^'Obtepir quelques lumières qui pussent dt* ligl^ ma> condyite vis-à-^via de ce nouveau Gou^ v^riimry auquel j^écrivi s dès le jour même la lettre $oiyant;ey qui lui exposait ma situation, et çontef* nait ma demande formelle d'être envoyé en An* gleterre et mis en pleine et entière liberté*

*^Milord. --* Déjà depuis plusieurs jours aous votre autorité et dépendance, j*ai l'honneur de m'a^ dresser à Votre Excellence pour connaître ses iur tentions à mon égard. Par une circonstance qui m'est tout à fait personnelle, j'ai été enlevé de Longwood (Sainte-Hélène), le 2^ de Novembre dernier, par Sir Hudson Lowe, Gouverneur de cette île.

*^ Très-peu de jours après, et à la suite de pUn ^eurs conversations avec le Gouverneur, saas au^ cune décision à mon sujet, j'ai eu l'honneur de lui écrire qu'à compter de cet instant je me retirais de k^ siijétion volontaire à laquelle je m'étais soumis vis-à-vis de lui, que je me remettais entièrement sous l'exercice des lois, et le sommais de les rem^ plir à mon égard ; que si j'étais coupable, je devais être jugé ; que si je ne l'étais pas, je devais être rendu à la liberté* J'ajoutais que l'état ai&eux do la santé de mon fils, la mienne même demandaient impérieusement de se trouver à la source de» re* mèdes de tout genre, et que je le suppliais de noi» envoyer ^i Angleterre. Le Gouverneur JSir Hud«* son Lowe m'a^paru ^^s fort incertain. J'ai dea

%A MON acMKm AUfftàs ^ ^ < [Xà^iJL

ratsmifi^ de croire qu'un moment 3 n*ia |ias ét^ éloigné de m'embarquer pour l'Europe; ensuite it a voulu me garder à Sainte-Hélène» séparé : de Longwood/jusqu^au retour des réponses d*Ai^gie^ terre; puis il m'a offert, à diverses reprises, 4q retourner à Longwood ; enfin, il m'a expédiéipouc le Cap, aux ordres de Votre ExceUence, saisissant ainsi, à ce qu'il m'a paru, dans la stricte lettre* de ses instructions, un terme à ses embarras^ et at-* tendant peut-être d'autrui les mêmes résultats à mon égard ; mais sans risquer désormais lui-même aucune responsabilité personnelle* Tel est^ MU iord, le court sommaire que j'ai cru devoir vous exposer, afin que vous puissiez prendre une connaissance précise de ma véritable situation, et que, dans la justice de votre cœur, vous trouviez' simple, naturelle, inoffensive, et tout à fait r^ulière la demande authentique que j'ai l'honneur de vous adresser en ce moment, à vous-même, d'être env^oyé en Angleterre aussitôt que possiUe, et d'être rendu à ma pleine et entière liberté, autant que mes droits naturels peuvent le prétendre sur vos devoirs politiques. J'ai l'honneur, etc.

** P. S. Je sollicite de Votre Excellence la faveur de savoir si j*ai la faculté d'écrire à Son Altesse Royale le Prince Régent, et à ses ministres* J'aurais alors l'honneur de vous adresseti deux lettres» avec {HÎère de les leur âiire parvenir sansidâai. Je vous serais obligé aùl^i de ^^ laisser connaître les occasions qui se présenteraient

pour S|iii]£ehHélènej. ayante adr^fser quelqiic» pa^ fÂ&tB au Gouverneur Sir Hudson Jiowe."

Sa réponae m^ktnvB le surlendeoMiin : elle était c«àifte ; sans entrer dans aucun détail, il me faisait prisoimier sur k rapport de Sir Hudson Lov>€, et me condamnait à rester ici jusqu'au retour des nouvelles d'Angleterre. Je n'avais point à résÎBter^ il fallait bien me soumettre ; c'est ce que; j'exprimai à Lord Charles Somerset, par une seconde lettre qui en renfermait deux autres : là première pour Lord Castlereagh, chargé de met«$ tre la seconde sous les yeux du Prince Régent

" Milord,-^mandais*je au Gouverneur, j'ai i^eçu la réponse que vous m'avez fait adresser, et qui m'apprend que Votre Excellence me retiendra captif ici jusqu'à ce que Sir Hudson Lowe ait reçu des réponses d'Angleterre à mon sujet. Sanç doute Votre Excellence a pesé, dans sa sagesse^ la fc»rce des motifs qui le déterminent à un acte aussi impiortant que celui de me priver ainsi de ma liberté^ sans aucunes formes judiciaires préalables, sans même qu'on m'ait dit pour quoK II ne me reste plus qu'à me soumettre à l'autorité^ et à me reposer 6ur des lois qui veillent. pour moi, dll y a lieu. . ,

^^Je n'entrepreodrai aucun argument Ultérieur pour itia défense, persuadé que vous-même^ Milord^ daps un acte amssi délicat^ eà dana la justice, de votre. : coeuff vous aurez parcouru attentivement tout le cercle d^ ma cause. Tmite&ia jfaperçeis^

94 • MOU aÉJ0l>]l iHIHLBS {JWf^i

di^n» votre réponse, que votre déoitieii Tepwe ^mt les circonstances établies àmoa^t^et pdr^Sk^fittd^ 800 Lowe; mais ces oiropiistadiMA «titretteii 'été contradîctoirement étaUîes a«x y^tuacrdef Y^Uni Excellence? A-t*elle entendu les dei» qétés de la question, et se croit^eUe à Ff^bri de toDte i^ea^ ponsabiHté personnelle, en e^éoutimt sua: tes seules instructions de Sir Hudson Lowe, et sans ml égard à mes propres réclamations ; et comment, se ferait-il que ce que Sir Hudson Lowe n!a pas cru pouvoir hasarder sans risqiue à Sainte<-Hélè9»» me retenir pris<Hinier, se trouverait plus âusile et avoir de moindres inconvéniens au Cap ?

^* Milord, si Votre Excellence trouvait désirable de s'éclaircir sur mon ai&ire et mes sentimens, je suis prêt à vous communiquer toUte ma corres^ pondatice avec le Gouvern^ir de Sainte-Hélèee^ et à mettre sous vos yeux ce que j'écris à S. Aé B^ le Prinœ, Eégent et à ses miiiistres* Je vous l'ofire et désire de le voir accepter* De plns^ si de me soumettre volontairement et franehemcst, à mon arrivée en Angleterre, à toutes les préeau^ tions, même arbitraires,, qu'on jugera équivalcaatesr à ma quarantaine politique ici pouvait altérer votre détermination, je suis prêt à y souscrire de bon cœur, tant la santé de mon fils, la mienne mi^e^ le vide affi*eux dans lequel je mQ tfouve désorinais, n'étant plus ni avec ina âraiUej «^ m'est si chère, ©iaveç r<Ajet vénéré pour i lequel

IHIT^.I ^^ L^^it »RBUH NAPOLÉON. 9^

yen «fiiis fait le douloureui^ sacri^e»^ me laissent k Wûlaât bf^sdio de retrouver PËurope.

^^ Efiâiii Mik^, s'il ne me reste aucune ehaiiGey âttted do raoinil partir mon fils ; qu^il ne tombe pà6 Ticeime de circonstances auxquelles son fige le rend tout à fait étranger. Je me prêterai volontiers à le voir arracher de mon seiîQ,* dans Fespoir de lui préparer un H>eilleur avenir. Et moi, demeuré seul avec mes infirmités et mtÈ peinesi, je me résignerai avec plus d'indifiërence^ le croyant plus heureux, à la sentence de mort lente qui va s'exécuter sur moi^ sans qu'aucun tribtmal l'art débattue, sans qu'aucun juge l'ait prononcée.

" J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une lettre à Lord Castlereagh^ contenant celle pour S. A. R. le Prince Régent, elles se trouvaient écrites lorsque les renseignemens que vous àvèz eil la bonté de me donner à ce sujet me sont parvet nus ; j'fgnoiais celui des ministres auquel je devais personnellement m'adresser; je n'ai pas 6i*u devoir recopfimencer, l'état de mes yeux me rend l'écritwe trop pénible, et je vois d'ailleurs que j'avais deviné les formes importantes."

Lettre a Lord Castlereagh, renfermant celle adressée au

Prince Régent.

** Miloi«[, — Dans l'ignorance de celui de vos co)l^ûei» auqud je devais avoir recours, j'ai Thonhmvt de m'adresser à vous, comme à celtii dont les événemens publics m'ont donné le plus de con-

96 MOK sirOUR auprès [Janv.

naissance. Si les détails qui concernent Saint** Hélène ont été mis sous les yeux de Votre Estcellence, ils vous auront sans doute inspiré de grandes préventions contre moi, et cependant s'ils vous étaient convenablement développés, nul doute qu'ils ne vous parussent dignes d'estime, peut-être même dMtftérêt.

** A Longwood je me regardais comme dans une enceinte sacrée, dont je devais défendre les approches ; je serais volontiers mort sur la brèche : Je rAisfais. Aujourd'hui que je me trouve en dehors du cercle révéré, que je suis rentré désormais dans la foule commune, je dois avoir aussi une autre attitude : J'implore.

'^ Je vous demande donc, Milord, je vous solli*^ cite, et je parle toujours dans la supposition que je m'adresse au ministre qui doit m'entendre, je vous sollicite de me laisser arriver en Angleterre, où Pétat affreux de la santé de mon flis et la mi^ enne réclament les plus grands^ les plus prompts secours.

** Et quel motif aurait-on de repousser ma demande ? Serait-ce la haine personnelle ? Je suis trop obscur pour atteindre à un pareil honneur. Serait-ce la haine vague de la différence d^opînion ? Mais vous êtes tellement accoutumés à cette différence parmi vous, et avec si peu d'amertume, qull serait ridicule à moi de le penser. Serait-ce la crainte que je n'écrivisse, ne publiasse, ne parlasse ? Mais en me repoussant, n^àntoriserait-ôn

>dl70 DE . l'IeMI'^R&UR NAPOIléON. 97

fM en q^elq^e sorte le fiel 4]a*il me serait ci i&oilt d'albi di^iller aiUeur3 ; et ai Ton avait, à VQiiloiT gônet qudc|u'uix sur cet ohjet, à s^asi^ur^r de lui^ Je 8q1 de l' Angleterre ne serait-il paa prjêciaétnent le plus favorable et le plus sûr? car voud' aveSi contre, de pareilles offenses^ non-seulement lea lois générales, mais encore des lois particulières* Quand Tindividù est près de vous, vous avez pour garanties positives sa prudence^ sa sagesseï et sur^ tout son désir de demeurer.

^^ Je ne vois donc, Milord^ aucune cause de refus à ma demande» j'en aperçois au contraire beaucqup poiu: me la faire accorder. Quelle plus belle occasion pour vous de parvenir à la vérité, en vous proçuriint les lumières contradictoires et opposées? Dans vos nobles fonctions de jury, voti*e conscience doitelle se croire suflSsamment éclairée en .ne voyant qu'un seul côté de la ques-^ tion? Je puis montrer Tautre, et le ferai sana préjugé, sans passion y vous ne trouverez en moi que celle du sentiment.

^^ Je passe à Tarticle de mes papiers qui ont été retenus à Sainte-Hélène ; j'en ai déjà plusieurs fois exprimé la nature, je vais la redire à Votre Ë:8:cellence. lis composent un recueil de dix-huit mois, où, jour par jour, j'ai inscrit tout ce que j'ai» su^ YUf ou entendu de celui qui, à mes yeux, a étéet demeure le plus grand des hommes. Mais* ce recueil informe, inexact, non arrêté, cordgé à cha que instant, et par sa nature devant l'être ysan.

Page 1