‹ Journal de la vie privée et des conversations de l'Empereur Napoléon à Saint HélèneChapitre 20 sur 43 · MERCREDI 20 AOÛT, AU VENDREDI 1.5 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

MERCREDI 20 AOÛT, AU VENDREDI 1.5 NOVEMBRE

Appareillage du Cap. — Traversée. — Mouillage en Angle-^

terre,

V£RS le soir nous gagnons la plage, conduits par nos deux excellens hôtes de Tygerberg et du Cap, dont les soins hospitaliers, les attentions extrêmes et toutes les marques d'unie véritable affection nous ont imposé une reconnaissance profonde. Il faisait calme ; mais, en mettant le pied dans le canot^ et comme par magie, s'élève tout à coup un vent favorable. Nous nous écriâmes tous que c'était d'un bon augure ; mais il fut loin de

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s'accomplir : on verra que la traversée devait être (}es plus longues, et ]e$ approches de Tarrivage effrayantes et terribles.

Nqu$ atteignîmes le bâtiment, on leva Tancre, et enfin nous fûmes sons voile pour cette route d'Europe tant désirée.

Avec le moment de l'appareillage, avaient fini, pour moi et pour mon fils, la ville du Cap et les côtes de l'Afrique : non que le lendemain elles fussent déjà hors de vue ; mais parce que nous demeurions ensevelis l'un et l'autre dans le fond du bâtiment, en proie à un mal de mer effroyable qui dura long-temps, et dont nous crûmes que naus expirerions. Notre logement était si petit, si sale, si incommode ! notre brick n'était guère que de 200 tonneaux et de 12 hommes d'équipage, dont 2 mousses, encore à ^exception du capitaine et du bosseman, son second, qui seuls pouvaient compter pour deux bons matelots ; du cuisinier; vieillard impotent ; tout le reste n'était plus que des enfans. Une telle exiguité était d'autant plus s^isible à mes yeux, et devait réagir d'autant plus fortement sur ma disposition naturelle au mal de mer qu'au Griffon près, je n'avais jamais été que sur des vaisseaux de 74*, montés de 7 à 8 cents hommes.

Toutefois, soit que cette secousse devînt un remède naturel, ou autrement, il est certain qu'en dépit de cette affreuse incommodité, malgré une nourriture exécrable, et dans l'absence et l<e besoin

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de toutes choses^ itfa santé et. celle de mpn fila ae trouvèrent bientôt sensiblement améliorées ;• et puis» adressez^vous à la médecine 1 C'est qm^s» comme le disait souvent l'Empereur, Thommee^t ime machine à vivre, et que les fonctions de h^ nature sont plus fortes encore que toute la science des hommes.

Au bout de treize jours de navigation, nous atteignîmes le tropique du Capricorne et les vents réguliers*

Huit jours après, le dimanche 7 Septembre, nous passâmes à la vue de Sainte*Hélène ; mais à ' la distance de plus de quinze lieues, à peine pouvait-elle s apercevoir: il faudrait y avoir été comme moi, y avoir été conduit par les mêmes motifs, en avoir emporté l'affection et les autres sentimens que j'y avais puisés, pour soupçonner tout ce que ce voisinage me fit éprouver, les pensées qu'il fit naître, les regrets qu'il remua. J'avais eu en mon pouvoir d'y demeurer, et j'avais choisi de m'en bannir moi-même ! * . • Aussi bien l'expérience du Cap commençait à me faire craindre de ne m'être décidé que sur des chimères.

Désormais nous voguions à l'aise vers la Ligne, sur cette mer des tropiques, sûr laquelle nous avions plus de 3,000 lieues à parcourir. Notre petite barque composait tout notre univers ; quel diamp ds méditations, que de se trouver seul et durant près de cent jours sur le vaste Océan, stns autre abri que l'immense voûte des cieux ; surruu

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atome flottant, séparé par ttne frêle planche seule* ihent, et de la voracité des monsrtres, et des abîmésr aam fiti !*. . • Quel élément pourtant notre audac6 s'e«t soumis ! Quels avantages nVt-elle pas su s-en créer! Ah! que l'homme est grand, que ses efforts sont sublimes, que ses succès sont admirables!

Des myriades de poissons nous environnaient, ils semblaient là plus spécialement dans leur empire. Parfois on eût dit que ce n'était qu'avec peine que le vaisseau allait se frayer un passage au milieu d'eux. Dans cette mer généralement unie et tranquille, éternellement soumise aux vents toujours les mêmes, les voiles, une fois orientées, on n'a plus guère qu'à laisser aller, aussi chacun des matelots employait la plupart du temps son oisiveté à tâcher de saisir quelques-uns de ces nombreux poissons qui nous entouraient, et leurs succès, assez rares, étaient pour nous un grand objet de contentement et de joie. Nous étions si mal nourris et tellement au rebours de nos habitudes qu'un âlbicorne, une bonite, au dauphin, qui peut-être de leur nature ne sont pas fort bons, nous semblaient d^icieux, et qu'une telle capture faisait le régal de tous : c'était une véritable fête, nous aurions, je crois, mangé du requin.

Que Dieu fasse paix, du reste, à notre cher Caf^taine pour la viande, le poisson salé et autres horreurs dont il nous empoisonnait régulièrement deux fois par jour, en dépit de l'énorme raneoi*i

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qu*ii nous avait imposée, et pour laquelle il nousavait promis si bonne chère et si commode loge*ment. Mais une auge, un véritable fumier, quatre ou cinq gros pains, quelques douzaines de vieux Coqs, telle fut toute sa magnificence, et voilà la bonne foi des corsaires. Le Ciel en préserve ceux

qui me suivront !

Dans rétat d'isolement où nous nous trouvions, on n'en est que plus préparé à toutes les impressions, et c'était un bonheur pour nous^ une véritable joie, à mesure que nous avancions^ de découvrir une étoile de notre hémisphère natal, de retrouver toutes nos constellations d'Europe. Chaque soir, sous ce beau ciel, je donnais à mon fils " des leçons d'astronomie ; le jour il s'exerçait à des observations nautiques avec le Capitaine, lequel îlous dédommageait des sensualités corporelles sur lesquelles il nous avait si fort trompés, en alimentait notre esprit par de longues et nombreuses lectures, dont il s'acquittait, au demeurant, à merveille.

^ Au bout d'un mois, le 20 Septembre, nous rentrâmes enfin dans notre hémisphère septentriqnal, en traversant l'équateur presque en même temps que le soleil qui descendait, vei^s le midi^ à contre bord de nous. Nous dépassâmes avec beaucoup de bonheur le voisinage Nord de la Ligne, où les calmes et les orages sont infaillibles. Là, la fournaise de réquateur se combinant avec la fournaise désensables Africains, conspirent de concert pour

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tourmenter, troubler la nature qui exprime sa las-* situde par des caltneâ prolongés, ou se réveille par des torrens de pluie et des éclats de tonnerre terribles.

Vingt-cinq jours après, nous dépassâmes le se- cond tropique, et atteignîmes les confins de nos vents variables.

Nous avions quitté le Cap en hiver, et après avoir traversé la zone embrasée des tropiques, nous retrouvions de nouveau l'hiver aux pones de l'Europe: ainsi des tempêtes stationnaient aux deux extrémités de notre course: nous avions heureusement esquivé celles du départ ; restaient celles de l'arrivée : nous les trouvâmes à leur poste, et furieuses. •

Au bout d'une vingtaine de jours de vents variables, insignittans, incertains, nous arrivâmes à la vue des Açores. Notre voyage avait acquis déjà le caractère d'une extrême longueur. Il n'est pas sans exemple (|u'on se soit rendu du Cap en An-^ gleterre en trente jours; la traversée ■ commune est de cinquante : nous tenions la mer depuis plus de quatre-vingts jours, et nous n'en étions encore qu'aux grandes difficultés. En effet, à la vue des Açores commencèrent nos tribulations, et ce que nous appelâmes notre semaine de la Passion.

Le 1*^' Novembre, premier coup de vent modéré, il est vrai; muîs seulement comme pour commencer, et nous mettre en train.

de v?At. supportable encore ; rpai^, d%p9.;l^ ^t;» qui 3fe trouvait des plus ol>8çure#, l[ï;oi#fl[»f c^ip^ de vent, et cette fois véritable our^g^ix. . . Lç v^t s^te avec une détcmnation terrible de l^a^r^re à, r^vaQt» soufflant, ^vec furie;, il prend à.je^^s le: peu.de voiles que nous portions, et en un .ijQStaïQt^f au9fii r^pidcHxient que la pensée/le câté d^ vaîs^au? est dans Tesau, la mer atteint prescjue le pied 4^s im^tt^ Une grande partie des tonneau^ de sa cargaison sont culbptés^ et viennent f^outçr, par* leur poidsi à rinclinaticm déjà si efirayaute dif l)âtûnent Heureusement le vent dévora les voiles qui lui sont abandonnées, autrement. noys ;ac}ie-;. vions de sombrer. Chacun se croyait npyé, et nous devions l'être : le destin l'emporta; notre heiure n'était pas venue ; nous eûmes le bonheur de surnager. C'est un accident de. la sorte,.. et à peu près dans les mêmes parages qui, en jl78S. submergea la Ville de Paris, et; quatre aul;res vaisseaux de 7*- Notre Capitaine et son second». navigant depuis vingt ans, nous assuraient .n'avoir jamais éprouvé de vent aussi . violent. Un plus fort serait impossible, disaienfc-ils j la mer, en était blanche et lumineuse aussi loin que la yue pouvait s'étendre. Ce coup de vent, qui ^ura tjçois heures dans s^ plus grande force,. se prçlongea toij^e la>. joi^raée dui, ^t partie dulendeçnaip.

Le 5, la,fin dujouf de\fipt.sfipport«iiflç,j.jn^^^^ n'était qu'un répit^,

Ikié, qusrtrième coup de Vent Muttiiit wec vio* iétice tout le long du joun II va croisiant àmt Jft itaiit ; nous sommes obligée de fmr devant lui ; ia mer^ est furieuse, elle s'empare du piffXt, oft est obKgé de fermer hermétiquement Touverture pif laquelle nous sortions de notre cabane^ et nous de« metirons enfermés au fond du bfttiment^ à la seuls lueur d'une lampe lugubre ; c'était Taiitrede N<p« tune qui menaçait de devenir Inentâi celui de Pku ton. Nous étions littéralement sous l'esUi dont les vagues ondulaient sur nos têtes»

Cet état (iure tout le jour du Vendredi 7* Ma« lade de la mer^ depuis long-temps je n'avais boof é de mon hamac ; sur les quatre heures de l^rès4 midiy je profite d'un moment d'embellie, pour es^ sayer de me traîner à Hssue de notre hideux re-* fttge, et y considérer un peu l'état des choses ; et vraiment le spectacle était grand, subtime^ knposant, terrible: le vaste Océan^ ombragé d'un ciel rooge de furear5 hérissé d'innombrables rtum* t^nes rugissantes, sillonné de profondes vallées et d'abtmès sans mesure, formait un ensemble qui saisissait d'une samtehiOrre«r. Notre pethe barque glissait avec une admirable rapidité entre deux montages mouvantes, dont les be^ds venaient se mêler sonvent sur notre pont, menaçant à cba^e instant de s^y réunir pour notre destructiim finale; tandis que par^derrière de longues et strpeni^^ses vagues,, semblables aux montres fmtastiqnes^ de la &ble,n!oaa poursuivaient avec une incessante «r^

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