‹ Journal de la vie privée et des conversations de l'Empereur Napoléon à Saint HélèneChapitre 25 sur 43 · LA PRECEDENTE · texte numérisé non relu

LA PRECEDENTE

** Prince, — Je m'empresse d'exprimer à V» A' tous mes remercîmens, pour la faveur d'un asile obtenu dans les États de S. M. TËmpereur.

^' Je prends en même temps la liberté de joindre, sous votre couvert, une lettre pour S.. M. Marie^Louise ; et ici, Prince, je vous conjure d'agréer que, mettant de côté le caractère publk^ de V* A. je ne m'addresse qu'à votre caractère (Mdvé. J'entends demander un conseil bien plutôt qu'aceompHr un acte* Absent depuis si long^temps

^Sir.] ^^ l'EMPERBUR NAFOI.éoN. ISS

d*£uropey ce ne serait qu'innocemmeaxt «t eontw mon gré que je viendrais à blesser quelque convenances. Je m'abmidonnt ici à la seule effusicm de mon cœur.

" Prince, c'est l'ensemble de ces sentim^ns qui me porte à livrer ouverte à votre discrétion et à votre jugement personnel la lettre que j'inclus ici. C'est encore l'ensemble des mêmes &entimens qui me porte à vous peindre l'Empereur Napoléon m proie sur son roc à Ja persécution de quelquies ennemis personnels et à Tabandon du re^tç de l'univers. Je ne vis désormais que pour Teq^r de lui porter quelques consolations. Je sais celles qui lui seraient le plus chères par Phabitude journalière de dix-huit mois, j'ose le dire, l'abandon et répanchement de quelques inçtans. Qui le connaît comme moi ? Napoléon sent et s'exprime sur son histoire passée comme si elle avait déjà trois cents ans. Il n'est demeuré en arrière que sur les sentimens de famille. Quels qu'aient été les événemens de la politique, il ne doute nullement des sentimens domestiques. Comment, par quelle voie, de quelle manière, sans blesser la convenance ni les règles ni les intentions, pourrai-je obtenir des informations directes de ses plus proches, de sa femme, de son fils? Prince, j'ose voiis répéter que je m^adresse ici d'homme à homme ; c'est un cœur qui en questionne un autre.

'^ Durant mon séjour à Sainte-Hélène, nous n'avons communiqué ni pu commwiiquer avec

184 MON SÉJOUR AUPRKS [Année,

le Commissaire Autrichien ; V. A. a dû lire dans un document public *", adressé en réponse au Gouverneur, que, si les Commissaires Autrichien et Russe étaient venus 'pour veiller à ce que Napoléon obtint les égards et les traitemens qui lui étaient dus, la démarche de ces envoyés rappelait le caractère de leurs maîtres ; mais que lui, Gou^ verneur^ ayant déclaré qu'ils n avaient ni droit, ni autorisation, ni interférence sur ces objets, les avait, par cette déclaration, rendus inadmissibles. Napoléon, en même temps, exprima publiquement qu'il les recevrait volontiers, comme simples particuliers, toutefois nous ne les avons pas vus davantage, soit que les instructions fussent telles, soitj comme j*ai plus lieu de le croire^ que le Gouverneur voulût, à ce titre, les soumettre à un interdit qui aurait blessé leur caractère.

" V, A. verra, dans la copie d'une lettre transcrite pour S. M. Marie-Louise, la rigueur dont on a usé vis-à-vis d'un botaniste Autrichien et la peine qu'en a éprouvée l'Empereur Napoléon. Je renouvelle encore ici à V. A, l'expression de la nature de mes sentimens, et l'assurance; du profond respect avec lequel je suis, etc.

Le Comte de Las Cases.

**P. S. Dans le cas où ma lettre à S. M, Marie-Louise viendrait à ne pas lui être remise, je

• Lettre de M. la Comte Montholon en réponse h, Sir Hud* top Lowe, voyez la &roc Partie. .

ISirO ^^ Ii*£MPEREl7R NArOLéÔN. ISS

supplie de V. A. la faveur signalée de vouloir bien • , ordonner que le petit paquet de cheveux qti*ellé renferme tnesoit renvoyé.**

LETTRE A. S. M. l'£MP£R£ÙR D£ RUSgi£.

" Sire, — Un sentiment, un devoir religieux mè conduit aux pieds de V. M.

" Le serviteur pieux et fidèle d'une royale victime de l'adversité ose élever la voix jusqu'à votre trône qu'entourent toutes les prospérités de la fortune ; dédaignerez-vous de l'entendre ?

^^Soudainement arraché d'auprès de Napoléon, et comme frappé de mort subite à ses côtés, j'erre depuis coimne dans un autre univers, traînant partout avec moi l'image des maux dont j'ai été ïe témoin^ et que je ne puis plus partager.

^* Sire, c'est à vos pieds que mon cœur me suggère de venir chercher un adoucissement à mes . peines, un espoir à mes vœux.

*^ Votre traité du 2 Août 1815, avec vos hauts aUiés^ consacre que Napoléon est votre prisonnier, et abandonne à l'Angleterre la possession de sa personne, tous les soins, toutes les mesures de sa détention.

"Sire, je. ne parlerai point contre ce traité; je. ne me plaindrai même pas des détails dôiit* les Ministres Anglais accompagnent la portion que vous avez confiée à leurs dispositions.

''La politique, les hauts intérêts;'' les grasiâs griefs, quelque lourds qu'ils pèsent iof nloh aitié,'

186 MOV «isjouR AUPRiBS , [Aimée,

80Dt ici loin de ma pensée : les seuls soii» domestiques^ en cet instant, remplissent nioit cœur,

** J*implore donc Votre Majesté» ainsi que j*at fait ses hauts alliés *, pour qu'elle daigne protéger la demande que j'adresse au Gouvernement Anglais^ de permettre que je me consacrci à Londres, à procurer à Tillustre captif, en dedans des régiemens et des lois, quelques jouissances morales et des adoucissemens corporels, qui ne seront d'aucune charge à personne.

^^ Sire, ma demande est une faveur innocente, naturelle, simple, sans objections raisonnables, et je ne suis pas sans titres essentiels pour venir la solliciter de V. M* Elle est loin dV être étrangère.

^^ En abandonnant à d'autres la garde et la détention du captif, V» M. n'a pas renoncé certainement à veiller aux égards, aux attentions qu'on devait à sa personne sacrée. En renonçant à toute interposition politique, V. M. na pu s'interdire de c<Hitribuer aux consolations qu approuveraient ses sentimens privés, aux adoucissemens qui demeureraient en dehors de l'objet principal.

<^ l^re, tous les jours, à Sainte-Hélène, on remue, on fait peser des chaînes en votre nom.

Auriez*vous accordé que votre nom n'y parvînt

* Pareilles lettres avaient été écrites à l'Empereur d'Autriche et au Roi de Pruite» à qudques variations près» coramandées par les duu^onstances individuelles de cee FriDces.

|«l4r;] DE L'£ilF£REUIt KAPOt'ËON. l87

que pour autoriser seulement d'odieuses et d^intolérables rigueurs ?

*^ Sirei celui siar lequel elles s'exercent est celui- Jà même à qui vous avez donné long-temps le nom de frère:, Yctfe ame royale ne peut l'oubJier ; votre cèeur ne saurait y être insensible. J'implore donc ici, pour une légère faveur, votre sympathie^ vos souvenirs, votre dignité même. Votre ame magnanime. Sire, s'est montrée trop amie de la morale publique, elle nous a montré trop de générosité et de délicatesse privées dans ses diverses relations, pour que je désespère un instant.

<* £t quelle est, encore une fois^ cette faveur que je place sous votre protection^ Sire ? D* être souffert seulement près du lieu de communication ^ d'envoi, c'est'^à-dire sur le point le plus opportun, dans la position la plus propre à pouvoir, diaprés les /ormes voulues et les réglemens pre^ scrits, continuer de loin les soins domestiques qu'il ne m'est plus pèrmiis d'exercer dans la prison même : voilà tout.

" Toatef<»s^ Sire,^ j'implore et j'attends <5ette faveur de V* M* £t combien ne deviendrais-je pas heureux, si elle daignait y ajouter de faire descendre jusqu'à moi, de confier à mes soins cette partie de Tintérêt moral et privé auquel ses grands engagemens ne sauraient l'avoir fait renoncer pour son propre compte. Et qui, mieux que moi. Sire, saiurait comment s'en acquitter ? Qui pourrait, s'y livrer avec plus d'ardetir? Je me suis

188 MON SEJOUR AUPIlàs [AOB^,

banni de ma patrie^ pour pouvoir y iionsacrer désormais, sans distraction et sans gêne, le reste de ma vie* Daignez m'entendre et me satisfaire.

Sire, je vous en. conjure. £t à qui doivent se reporter ces soins que je propose ? En faveur de qui vous sollicité-je ici de pouvoir me dévouer, Sire? C'est de celui que vous appelâtes votre ami.

^*Ah! Sire, assez de prodiges, de gloire, remplissent le règne de V. M. ; l'histoire en est déjà pourvue. Qu'on y trouve des actes d'une vertu plus rare j f$dtes quelque chose pour l'amitié ! . . . Que l'histoire dise de vous: Au milieu du plus terrible conflit politique qui fut jamais, il montra quelque chose encore au-dessus de la victoire; ce fut le souvenir, le respect d'une vieille amitié !!!...

. .^* Que de fois, sur notre rocher. Sire, j'ai entendu l'Empereur Napoléon, traitant de ce qui le concerne^ comme si c'était déjà de plusieurs sièdes en arrière^ parlant déjà le langage de l'histoire, dire: Je fiai eu avec V Empereur Alexandre qu!- ^me guerre de poUtique : elle était étrangère aux sentimens individuels : je ne dois pas lui supposer une ammosité personnelle. Une circonstance qui serait digne de vous. Sire, a dû Vy confirmer : Un bruit nous parvint, au haut de notre rocher, que le commissaire de V. M. à l'Ile de Sainte- Hélène avait, à la suite de ses instructions, et de la propre main de V. M«, la recommandation posi-

.iai7.] ^^ LtBMBSRBUIR NAPOIâEON. 189

tive de pocter les tnêmes égards, les mêmes re^ spects à l'Empereur Napoléon qu'à elle-même.

Nous l'avons entouré, Sire, de ce rapport, cpm nous savions lui plaire : il était dans le caractère de V. M., et nous nous y sommes absmdonnés, sans toutefois avoir trouvé à nous en convaincre ; car pendant tout mon séjour du moins, nous n'avons pu avoir aucune communication avec le commissaire de V. M. Elle aura su sans doute que Napoléon, requis par le Gouverneur de Saînte-Hé* lène, de recevoir le commissaire de V. M. et celui de son haut allié l'Empereur d'Autriche, fit répondre : Qwe, si ces commissaires étaient chargés, de la part de leurs maures, de veiller à ce que, dans une île au milieu de V Océan, séparée du reste de la terre, on ne manquât pas aux égards qui lui étaient dus, il reconnaissait là le caractère de ces deux Princes ; mais que le Gouverneur^ ayant dé' claré quHls riavaient rien à avoir ni à interférer dans ce qui se passait sur ce rocher, ils devenaient, dès cet instant, sans mission à ses yeux. Toutefois il ajouta qu'il serait ravi de les voir comme particuliers ; ce qui demeura sans effet, soit qu'ils ne l'aient jamais su, soit que leurs instructions ne le leur permissent pas, soit enfin (ce que je ne crois pas improbable) que le Gouverneur Anglais ait voulu les soumettre alors à une dépendance qiie n'admettait pas leur caractère.

*^ Sire, si j'ai osé, en cette occasion, élever mon humble voix jusqu'à V. M., j'en ai puisé la har^

190 >fôN «bouR ÂVwnhB lAuMé,

diesBê dans le dévouemetit pr<^md, Vif, ioftltéraible, que je conserve pour celui qui régna isar moi,

qui fut mon maître ; et ce sentiment doit

me faire trouver grâce devant Y». M«

^' Je suis, etc., le Comte de Las Casss/'

Encore le cœur gros de tous les mauvais traite^ mens que j^avais éprouvés de la façon du ministère Anglais, je me crus une obligation, une espèce de devoir public, d*en adresser des plaintes à Lord Batburst par la lettre ci-après, demeurée, au surplus, confidentielle pendant plus de dix mots, et qui eût pu le demeurer toujours, si son premier subordonné, le sieur Goulburn, sous-secrétaire d'état, par des paroles fausses et déplacées à mon sujet, dans la chambre des communes, ainsi qu'on le verra plus bas, n'était venu me forcei^, en quelque sorte, à donner de la publicité à ma lettre, publicité qui, au demeurant devient, pour le lecteur, un gage de plus de l'authenticité et de l'exr actitude de tous les faits mentionnés ici*

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