‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 11 sur 50 · RASE · texte numérisé non relu

RASE

Eloigné des affaires publiques par les préventions dont il était la victime, mon père chercha dans des entreprises particulières les moyens de faire un nouveau sort à sa famille, et en 1801 il prit la direction de la re territoriale, déjà établie à Paris.

Cette entreprise ne fut point heureuse, elle a causé de vifs chagrins et de grandes pertes à mon père, qui fut trompé dans sa confiance,' en jugeant les hommes d’après lui-même, ce quiest le propre des cœurs droits et sincères. Mais elle se termina de la manière la plus honorable pour lui : les arrêts de nos cours souveraines le témoignent.

Rendu à lui-même, mon père s'occupa sans relâche de la liquidation de ses affaires avec le gouvernement et du compte qu'il avait à rendre de la liquidation définitive de la Caisse d’escompte, qui fut pour lui un travail immense. Le tableau qu'il a publié en 1807 des opérations de la caisse et de la situation de la liquidation à cette époque, est un modèle de clarté et de précision; et la dernière délibération des administrateurs est le témoignage le plus: honorable de leur reconnäissance, pour les soins que mon père avait pris de leurs intérêts ; on y lit :

« Les moments d’anarchie où les souvenirs se trouvent « reportés pendant le cours de la Révolution, ont paru « aux commissaires autant d'époques où devait se fixer « la reconnaissance des sociétaires envers M. Laffon-Lade- «-bat : c’est au milieu d’une destruction générale, c’est à « l'instant où la Terreur planait sur toutes les administra- « tions des Finances, que cette liquidation, dont le capital « montait à près de 120 millions, et devant se répartir en « 27.925 portions d'intérêt, a été entreprise et terminée « dans l’espace de moins de trois ans : cette célérité qui, « dans des circonstances aussi cruelles, a sauvé en grande

« partie les fonds des sociétaires, puisqu'alors la progres

« sion de la perte était en raison du retard, à semblé aux « membres du Conseil entièrement due à M. Laffon-Lade- « bat; si on la compare à la lenteur dont ont été frappées « les liquidations des autres établissements publics, on « reconnait combien les sociétaires doivent aux soins actifs

« du directeur de cette liquidation, qui, bravant tous les

« dangers, ne voyant de devoirs que ceux de la place qu'il « avait acceptée, s’est entièrement dévoué à sauver, à « travers les désastres publics, les débris des fortunes « particulières dont la surveillance lui était confiée. »

En 1814, la France fut appelée à de nouvelles destinées : la Restauration vint nous promettre les libertés que le despotisme militaire avait étouffées; mon père en embrassa laugure avec transport, et tous nous partagions ses sentiments.

Une ère de justice et de bonheur sembla commencer pour ma famille : la Cour des Comptes rendit enfin un arrêt sur la comptabilité de mon père avec le gouvernement ; il fut reconnu créancier d’une somme considérable dont le Conseil d’État dut faire le règlement. Mais tout se borna là pour mon père; ses talents, encore dans toute leur vigueur, ne furent point employés ; il ne reçut aucune récompense de ses travaux, de son dévouement et de ses sacrifices pour la patrie; à la vérité, fidèle à son caractère, il ne sollicita rien ; mais ses enfants pensent que peut-être on n'aurait pas dû l’oublier.

En 1815 et en 1817, mon père se rendit à Londres pour y suivre auprès du gouvernement anglais des réclamations relatives à ses anciennes affaires ; il n’obtint non plus que le règlement d’une partie de ses droits ; mais il profita du séjour qu'il fit en Angleterre pour y étudier tout ce que ce pays offre d’intéressant, particulièrement sous les rapports philanthropiques, et il vit avec admiration les créations produites par l’esprit de charité et d’industrie qui distingue les Anglais de toutes les autres nations; il vit à Londres R° Oven, fondateur célèbre des établissements de New-Lamark, en Ecosse, homme peutêtre systématique et enthousiaste, mais animé par les vues les plus philanthropiques. Il traduisit l'ouvrage du D' Macnab, chargé de l’examen des plans de M. Oven, et il publia cette traduction à Paris en 1821.

Animé par cet amour du bien public qui fut toujours la passion dominante de sa vie, et que peu d'hommes ont possédé plus que lui, mon père, oublié du gouvernement et de quelques-uns de ses anciens amis, employa le reste

de sa longue et pénible carrière à faire du bien : il devine

membre de toutes les sociétés philanthropiques protes-

tantes qui s’établirent à Paris après la Restauration : toutes le comptèrent au nombre de leurs sociétaires les plus actifs, et le chargèrent de travaux dont le nombre et le détail paraîtraient incroyables à ceux qui n’ont pas connu son incroyable activité. -

Parmi ces institutions, la société protestante de prévoyance et de secours mutuels fut l’objet particulier de sa prédilection ; il en fut président jusqu’à sa mort, et il obtint pour cette utile société les bienfaits du roi et une ordonnance qui l’admeltait.au nombre des établissements d'utilité publique.

Malgré ces travaux, mon père s’occupaiït sans cesse des objets qui pouvaient intéresser le bien publie : il publia

successivement diverses. observations sur les finances et

le budget de l’État, et particulièrement, en 1895,.il proposa dans un opuscule très remarquable, la conversion de l« dette publique en rentes # p. 100, principe qui paraitrait devoir être adopté de: nos jours comme infiniment: préférable à la conversion en 3 p.100 qui a été si malheureusement tentée. | Mon père perdit ma mère en 1818, et avec elle le bonheur de sa vie, comme il l’a exprimé lui-même dans son: testament ; cependant, 1l supporta cette épreuve avec: Le courage héroïque qu'il montrait toujours dans les cireonstances les plus pénibles et les plus difficiles; c'était. ke

propre de son caractère de se grandir contre les événe-

ments et les malheurs de cette vie. Ce fut onze ans après, aw méme jour, qu'il la rejoignit dans la tombe, comme il en avait souvent exprimé le désir; cette circonstance est trop frappante pour ne pas ètre remarquée. |

Sa mort a été celle du juste : après une courte maladie, qui d’abord ne donna aucune inquiétude sérieuse, ils’est

éteint, le sourire sur les lèvres, dans les bras de: ses enfants, le 14 octobre 1829, à l’âge de près de quatre-vingt-

trois ans.

Un grand! eaneours de citoyens: les plus honorables ont assisté à ses funérailles, et les regrets les plus touchants

CADLE, … LR

ont été exprimés sur sa tombe. Jamais sa famille n’oubliera l'effet produit par les paroles pleines d'âme et de vérité prononcées par M. Guizot, alors professeur d’histoire à Faculté des Lettres : il fut digne de son sujet.

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