‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 12 sur 50 · OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Elu membre du Conseil des Anciens par les départements de la Seine et de la Gironde, j'hésitai un instant si j'accepterais ma nomination. Ma famille s’en effrayait. Elle me rappelait les dangers que J'avais courus pendant le cours de ma première législature. J'étais moi-même épouvanté des crimes dont étaient couverts les membres de la Convention quiallaient encore former la majorité des deux Conseils : mais ces crimes mêmes m'irritaient. J'avais été témoin de l’affreuse journée du 13 vendémiaire. J'avais vu la faction qui régnait égarer le peuple pour le massacrer. J'étais indigné de l’opprobre jeté sur cette immense cité pour enchainer tous les citoyens par la Terreur!. Jamais enfin mon âme n avait plus souffert des malheurs de ma patrie et n’avait plus ardemment désiré de les voir cesser. Je sentais que si tous les vrais amis de leur pays restaient dans le découragement, tout était perdu, et que le crime seul régnerait avec impunité. J’apprenais que plusieurs de mes amisétaient nommés et qu’ils acceptaient.

‘J'ai développé dans ma réponse à Baïlleal les causes de cette affreuse journée. — Sauf les notes portant la mention ED., toutes celles qui accompagnent ce texte sont de Laffon-Ladebat.

78 JOURNAL DE MA DÉPORTATION | Je crus qu'il était de mon devoir de me sacrifier encore pour ma patrie : je suivis leur exemple, pes mon élection.

Faucher (César) était à Paris. Je comptais sur son activité pour me tenir instruit de tout ce qui se passerait, eb

j'exigeai en quelque sorte qu'il restât auprès de moi !

Je peindrais difficilement les sentiments qui m’agitèrent lorsque, pour la première fois, je vins prendre place au Conseil. Je ne pouvais voir qu'avec horreur des lieux souillés par tant de forfaits, par lant de lois barbares. Je ne pouvais qu'avec effroi me voir assis à côté des hommes qui avaient commis ces forfaits et qui avaient rendu ces lois de sang et de destruction. Mais bientôt je me rassuraï lorsque je vis une minorité d'hommes sages, doués de grands talents, résolus de défendre avec énergie les principes sacrés de la justice et de l’ordre. J’espérai que lopinion ee que la nation entière viendrait au secours de cette minorité.

On sait comment le Directoire fut formé®. Le Conseil

! J'ai vainement cherché la correspondance de Lafton-Ladebat et de César Faucher, que là Biographie des Parlementaires dit avoir été publiée. La Revue historique a seulement publié (4 XLIE, p. 317) un article de M. P. Maraïl, sur la correspondance des frères Faucher avec Laffon-Ladebat. (Eo.).

* Le Directoire fut composé de Rewbel, membre successivement de l’Assemblée constituante et de la Convention. Get’homme s'était montré avec chaleur dans le parti révolutionnaire. Ses talents se réduisaient à quelque connaissance du droît publie d’Al-

lemagne ; opiniâtre et ne comptant pour rien la fortune et le sang

du peuple.

Barras, autrefois vicomte; très mauvais sujet, souteneur de mauvais lieux, ensuite membre de la Convention, proconsul dans le - Midi, où il avait commis toute espèce de vexations et de brigandages.

Carnot avait été, avec moi, membre de l’Assemblée législative:

il était dans le parti de la Gironde, très révolutionnaire et très entôté. Il avait été nommé à la Convention, et, devenu membre du Comité de salut public, il avait gouverné avec assez de sagesse

la partie de la guerre et des relations extérieures ; maïs il avai -

concouru aux mesures tyranniques de ce comité. Devenu membre du Directoire, il craignaiït les anarchistes et il était opposé à Rewbel et à Barras : mais il craignait aussi la minorité de l’Assemblée

législative. Il s'était persuadé que notre arrière-pensée était de

des Cinq-Cents se laissa lâchement entrainer; 1l composa une liste ridicule, dérisoire, qui ne laissait point de choix au Conseil des Anciens. C’est dans des mains souillées de crimes et dégouttantes encore du sang versé en vendémiaire que fut remis le pouvoir exécutif. Nous dûmes frémir ; mais nous espérions que la nalion repousserait un pareil choix, ou que ces hommes, parvenus à la suprême puissance, mettraient quelque sagesse à la conserver. C'était une grande erreur, je Pai dit souvent, el l histoire de da Révolution aurait dû nous instruire.

Le Directoire ne pouvait se déguiser notre haine pour ses crimes. Il ne pouvait pas croire que nous voulussions sacrifier notre indignation et nos vengeances au désir d’atfermir le gouvernement et d'éviter de nouvelles convulsions. Il nous supposait toujours l’arrière-pensée de mettre en accusation les membres de la Convention, et cette crainte réunissait à son parti tous les instruments de ses crimes, tous les membres des comités révolutionnaires, tous les hommes coupables de pillage et de meurtre.

mettre en jugement tous les membres da parti de la Gironde et tous ceux qui avaient voté la mort du Roi. Sans cesse balancé

entre ces deux partis, il n’a su prendre aucune mesure décisive et il

a fui le 17 fructidor.

Le Tourneur. — Il avait été aussi de l’Assemblée législative : il était de la minorité, et c'est le seul de nous qui avait été nommé à la Convention. Là, la peur l’entraîna dans des mesures révolutionnaires et il en rougissait. Je me rappellerai toujours que je le

*rencontrai au Théâtre de la République, dans les derniers jours de la

Convention. Il m'aborda avec l’air d’un homme qui demande grâce, qui craint d'avoir perdu votre estime et qui voudrait la conserver encore. La même chose m'est arrivée de la part de Grégoire, que je rencontrai un jour sur la terrasse des Feuillants. Le Tourneur s’est montré très faible au Directoire, et il paraît qu’il avait fait son marché pour en sortir.

La Reveillère-Lepeaux, membre de la Convention. Il avait donné sa démission et était ensuite rentré sans nouveau décret. Hypocrite qui avait usurpé, je ne sais Comment, je ne sais pourquoi, une réputation de sagesse qui le porta le premier à la présidence du Conseil des Anciens. Il s'est fait le patriarche des théo-philanthropes et il est devenu un des plus ardents persécuteurs des prêtres. La peur l’a rendu atroce et barbare

Voilà les hommes auxquels le pouvoir suprème fat remis.

Cependant la majorité que la fraction du Directoire s'était assurée dans les deux Conseils par les décrets des » et 13 fructidor, le rassurait, pour le moment actuel, contre l’exécution du projet qu’il nous supposait. D’ailleurs la grande impulsion donnée aux armées, leurs succès étonnants en Italie affermissaient la puissance du Directoire. La minorité même, ou du moins une partie de la minorité des deux Conseils, craignait de se rendre impopulaire si elle s’opposait aux mesures que proposait le Directoire. C'est ainsi que passèrent les lois les plus désastreuses sur les finances. Je luttai presque seul contre plusieurs de ces lois. Cette résistance ne m’a jamais été pardonnée. Je croyais que la minorité devait conserver l'attitude la plus ferme, qu’elle devait courageusement défendre les principes de l’ordre et de la justice, afin que là nation entière pût se convaincre de ce que ferait cette minorité pour le salut de la patrie, lorsque les nouvelles élections lui donneraient la majorité. Toutes les fois que le Conseil des Anciens a choisi cette marche, ses séances ont.eu la plus grande influence sur l'opinion publique. |

Les élections de l’an V devaient naturellement ranimer toutes les craintes du Directoire. Il fit quelques efforts pour se les rendre favorables. Le ministre de la Police‘ envoya dans la Belgique les listes du Directoire. L’opinion publique s’éleva fortement contre cette violation des droits du peuple. Le Directoire suivit, dans quelques assemblées électorales, une autre marche bien plusmachiavélique ; il chargea ses créatures de faire porter les choix sur des hommes signalés par le royalisme le plus prononcé

1 Cochon était alors ministre de la Police ; il avait été un des membres assez insignifiants de la Convention. Dans les premières , Séances du Conseil des Anciens, il paraissait rechercher les amis de l'ordre, et il remplit son ministère avec assez de sagesse, avec humanité et avec économie, mais trop de faiblesse. Il avait des preuves évidentes de la complicité de Barras dans laffaire de Babeuf. et il n’osa pas les développer. Il en a été victime et il a été compris dans la déportation ordonnée par l'acte du 19 fructidor. On l’a accusé d'avoir fait faire, pour les accusés de la conspiration de Babeuf, les cages ferrées dans lesquelles on nous à traînés jusqu'à Rochefort.

et leur conduite connue pour rétablir la royauté. C'est ainsi qu'il se préparait les moyens d’attaquer les deux Conseils. Il hésita même s’il n’emploierait pas la force contre eux à l'instant du renouvellement du tiers du Corps législatif; mais il crut prudent d’attendre, d’échauffer les armées contre les Conseils, de semer la division dans leur sein, d'y enflammer les têtes pour provoquer des mesures qui pussent lui fournir l’occasion de frapper ceux dont il craignait le caractère et les principes!.

Tel est le plan que Sieyès, Merlin et Treilhard? ont tracé au Directoire, et tel est le plan qu’il a fidèlement suivi.

! On sait avec quelle lächeté le Directoire désavoua la conduite de Hoche qu'il avait ordonnée. La Réveillère-Lepeaux conservait encore un reste de pudeur, et on ne put pas le déterminer alors à exécuter le projet qu'il a si bien secondé depuis. On m'a assuré que Faujas de Saint-Fons avait alors fait rougir La Réveillère de la marche du Directoire, qu'il lui avait peint sous les plus vives couleurs l'infamie dont il allait se couvrir, et qu’alors La Réveillère s'était absolument refusé à l’exécution des plans que le Directoire avait adoptés et qu'il rèvait de réaliser.

? A partir du 13 vendémiaire, la faction qui voulait régner fit former une commission de cinq membres : Tallien, Dubois-Crancé, Florent-Guyot, Roux (de la Marne) et Pons (de Verdun).

Sieyès, ancien grand vicaire de l'évêque de Chartres, membre de l'Assemblée constituante, de la Convention et du Conseil des Cinq- Cents. Cet homme a eu la plus grande influence sur la marche de la Révolution. Il s'était formé un système de gouvernement métaphysique, et il aurait sacrifié froidement l'espèce humaine entière à l'exécution de ses projets : trop faible de caractère, trop impopulaire, il n’a jamais osé se montrer, mais il à eu une grande influence sur le Comité de Salut public et sur le Directoire. Il à refusé le directorat parce qu'il en à redouté le danger. On dit qu'il était du parti d'Orléans et il à eu en effet beaucoup de rapports avec ce parti. Il vient d'accepter l'ambassade de Berlin, et, ce qu'il y à de plus singulier, -c'est qu'il à Otto pour secrétaire de légation. Otto est un homme de mérite, très instruit, qui a été secrétaire de Marbois pendant longtemps, et il était, à sa recommandation, devenu chef de bureau pour la partie d'Allemagne sous Talleyrand, ministre des Relations extérieures.

Merlin à été aussi constitutionnel et conventionnel, ensuite ministre de la Justice, d'où il a passé au Directoire après le 49 fructidor à la place de Barthélemy. C’est un des hommes les plus instruits de nos lois actuelles. Il à développé dans ses deux ministères le caractère le plus atroce. C’est la peur dont il est tourmenté qui

Il jeta la division au milieu du Conseil. Il fit persuader à quelques esprits sages que le Conseil des Cinq-Gents marchait ouvertement au rétablissement de la royauté. C'est ainsi qu’il écarta les rapports que devaient avoir naturellement les deux nouveaux tiers. Les membres qui arrivaient ne savaient comment diriger leur conduite; ils trouvaient de la défiance et de la réserve où ils auraient dû trouver de la confiance et de sages directions. Le Directoire échauffa lui-même, par ses agents, par le parti royal qu'il laissait agir, quelques mauvaises têtes, qui, dans des réunions particulières, firent les propositions les plus inconvenantes etles plus absurdes. Thibaudeau, qui s'était acquis une réputation de courage et un grand ascendant sur quelques esprits, entraîné à son tour par la peur, crut qu'on voulait non seulement attaquer le Directoire, mais tous les membres de la Convention, et il persuada à ses amis que la Constitution était en danger et qu’on voulait renverser la République. Plusieurs membres du Conseil des Anciens furent entraînés dans cette idée. Plusieurs de mes amis la partagèrent, particulièrement Faucher, que je voyais tous les jours et avec lequel j’eus des scènes très violentes à cet égard. On ajoutait le mensonge à la perfidie, et on faisait circuler des faits faux pour mieux nous tromper. Je ne pouvais croire et je n’ai Jamais cru à la pureté des intentions du Directoire : mais j'étais souvent rassuré contre la crainte d’une explosion subite par les détails que me donnaient mes amis. Faucher, par exemple, peu de jours avant le 18 fructidor, me dit que Pichegru avait diné avec Augereau et que celui-ci l’avaitassuré qu'il ne se porterait jamais à aucune mesure hostile. Ce fait-Tà,

la rendu cruel. C'était, je crois, un pauvre avocat de Douai avant la Révolution.

Treilhard, avocat de Paris, très estimé avant là Era. membre successivement de l’Assemblée constituante, de la Gonvention et du Conseil des Cinq-Cents. Il à développé dans la Convention et surtout au Conseil des Cinq-Cents les principes révolutionnaires les plus exagérés. Le Directoire l'avait nommé, depuis sa sortie du Conseil, ministre au congrès de Rastadt; de là, il a été appelé au Diractoiré à la place de François de Neufchâteau, qui n'avait remplacé Carnot que pour la forme.

dont je croyais ne pouvoir pas douter, me donna une fausse tranquillité, au moment où je ARR sur les bords de l’abime.

Ma présidence avait été marquée par des lois de justice et de bienfaisance, et j’espérais en faire passer plusieurs autres encore très importantes pour le rétablissement de l’ordre public.

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