JOURNAL
17 fructidor. — Tel était l’état des choses le 17 fructidor, lorsque, pendant la séance, Rabaud-Pommier! vint me prévenir quil convenait de la prolonger, parce que la Commission des Inspecteurs avait un rapport important à faire sur ce qui se passait. Je la prolongeai en effet autant qu il me fut possible ; mais le Conseil s’impatientait. J'écrivis un mot à Dalphonse?, un des Inspecteurs, que je vis dans la salle, pour lui demander s’il y avait quelque chose de nouveau ;'il me répondit qu’il n’y avait rien. Un instant après, Rabaud vint me dire que la Commission ne ferait pas son rapport ce jour-là et que je pouvais lever la séance. Je la levai en effet. Je demandai en sortant aux Inspecteurs s’ils avaient reçu quelque information, ils me répondirent encore qu'il n’y avait rien. J’allai avec ma femme et mes enfants passer la soirée à Saint-Cloud ; au retour, je n’eus absolument aucun avis de ce qui se ‘ramait.
J’ai lu que le Conseil des Cinq-Cents s'attendait que je
#Rabaud-Pommier, membre du Conseil des Anciens, frère du malheureux Rabaud Saint-Élienne, extrémement malheureux luimême, et par la persécution qu'il à éprouvée, et par le malheur qu'il a eu de perdre un de ses enfants qui à été brûlé par accident. H à été membre de la Convention, ses malheurs Pont rendu faible. Son dernier frère avait été aussi nommé au Conseil des Anciens par les élections de l’an V. Celui-ci, je ne sais pourquoi, paraissait s'être jeté dans le parti du Directoire. Ce dernier est mort à Nimes, renversé par un cheval, le 16 septembre 1808.
2 Dalphonse, membre du Conseil des Anciens, homme d'un excellent sens et de la plus grande droiture, mais qui ne pouvait croire aux complots tramés contre nous. Il paraît être resté au Sn 4 des Anciens, et cela m'étonne.
mettrais le Conseil des Anciens en permanence : mais, pour proposer la permanence, il me fallait un fait qui pût convaincre le Conseil des dangers qui nous menaçaient. Sans cela, la demande de la permanence devait être faite par le Conseil des Cinq-Cents, qui seul avait Pinitiative. J’eus beaucoup à me plaindre de la Commission, qui devait m'instruire de la crainte et des rapports qu’on lui avait faits. La lâcheté de Lacuée! paralysait cette Commission. Murinais était faible et il ne croyait pas aux mouvements qu'on annonçait. Dalphonse, avec plus de caractère, était également incrédule. Dumas, occupé de ses amis, ne donnait pas aux circonstances difficiles où nous étions l'attention nécessaire. Rovère était le mieux instruit : mais on n'avait pas de confiance en lui ; il le savait et cela l’empêchait de parler. Ce jour-là, il avait un avis, donné par un des secrétaires d’Augereau, du mouvement qui se. préparait. Mais il ne me le fit pas communiquer, et ce n’est qu'à bord de la Vaillante que j'en ai été instruit.
18 fructidor. — A cinq heures et demie J'ai entendu frapper à ma porte; je me suis levé à l'instant et J'ai trouvé dans mon cabinet Girod de l’Ain?et un autre membre du Conseil des Anciens. Ils m'ont dit que les troupes s'étaient emparées des Tuileries, et qu’elles cernaient la salle du Conseil. Nous nous y sommes rendus aussitôt. Je suis allé d’abord à la Commission. La porte était gardée par cinq ou six hommes qui ont obstinément refusé de me
Lacuée, autrefois le chevalier de Cessac, connu par quelques opuscules académiques et quelques ouvrages sur l’art militaire avant l’époque de la Révolution. Membre du Corps Législatif, où il se montra faible, indécis et sans caractère. Sous la Convention, créature de Servan, de Carnot, du Comité de Salut public. Il fut, je crois, quelque temps arrêté malgré toutes ses bassesses : nommé membre du Conseil des Anciens, il a été l’un des courtisans les plus fidèles du Directoire, et particulièrement de Carnot, avec lequel ül travaillait souvent. Lorsque Carnot a été proscrit, il la lächement abandonné, et il à osé depuis parler avec éloge de la journée du 10 fructidor, et, le 17 au soir, il parlait lui-même de marcher contre le Directoire si le Conseil était attaqué. Voilà Lacuée.
*Girod de l’Ain, homme honnête et sage et qui a montré de l'énergie.
laisser entrer. Paradis! était dans l’antichambre et ilne pouvait pas entrer à la Commission, dont un détachement gardait aussi la porte. Je n’ai pu obtenir autre chose que de ramener Paradis avec moi. J’ai demandé en vain la garde du Corps législatif, il n’y en avait plus. Cinq ou six hommes seulement gardaient la salle, que j'ai fait ouvrir. Je suis allé avec trois ou quatre membres chez Baudin?. Il paraît qu'il s'était caché, et on nous a dit qu'il n’y était pas. Nous sommes rentrés au Conseil. J’ai appris qu'il y avait ordre d'arrêter les Inspecteurs, ils ont refusé de se rendre. On est allé demander les ordres du Directoire, il est arrivé de nouvelles troupes et sept à huit voitures; on a trainé de force les membres qui étaient à la Commission jusqu'à ces voitures, où on les a fait entrer sous mes yeux. J'avais passé un instant dans le couloir qui donne sur la cour, et c’est de là que j'ai vu arrêter Pichegru, Willot, Rovère, Bourdon, Delarue, Périn, Mirlemont et quelques autres.
J'ai vu Pichegru indignement traité par les soldats qu'il avait si souvent menés à la victoire. Notre garde avait abandonné tous ses postes par l’ordre d’Augereau. Un seul officier, dont j'ignore le nom, nous était resté fidèle et était venu me demander ce qu’il fallait faire. Il n’y avait plus de moyens alors. J'étais moi-même prisonnier dans la salle du Conseil. Jai écrit au Directoire et j'ai tâché de faire sortir les huissiers pour porter ma lettre et convoquer les membres absents ; mais cela a été impossible. Nous étions environ une vingtaine de membres réunis. Je n avais au bureau que Chassiron. Camus y est venu un instant. Baudin y a paru. Le Paige* y était, pour nous surveiller sans doute.
Paradis, aussi membre du Conseil des Anciens et qui a toujours été fidèle aux bons principes.
*Baudin, membre, je crois, de l’Assemblée législative et ensuite
de la Convention : c’est un pédant hypocrite, qui est devenu un des bas valets du Directoire.
3 Ce Le Paige était un des valets du Directoire, chargé d’examiner ce qui se passerait au Conseil. On l’a vu le matin distribuant luimême de l'eau-de-vie aux troupes.
Un officier général et un adjudant sont entrés dans la salle et m'ont signifié un ordre du général en chef Augereau pour faire sortir de la salle du Conseil tous les citoyens qui s’y seraient introduits. Je leur aï dit que le Conseil ne pouvait connaitre un pareil ordre. A m'a répondu qu'il allait faire entrer sa troupe pour le faire exécuter. [1 m'a remis une copie de l’ordre et il a fait entrer cinquante hommes dans la salle. Je lui ai répété que je ne sortirais que lorsque je serais arraché du fauteuil. Quatre hommes sont montés et sont venus m'en faire sortir ; le reste de la troupe est entré dans les bancs pour en faire sortir aussi les membres quis’y trouvaient. Forcé alors, et n’ayant aucun moyen de résistance, j'ai dit que le Corps législatif était dissous et je me suis levé. Nous avons été ainsi conduits tous, Chassiron et moi revêtus de mos écharpes, jusqu’à la porte de la cour du côté du Carrousel. Siméon, président du Conseil des Cinq-Cents, était venu pour concerter ce qu’il y avait à faire; je lui avais dit que je ne quitterais le fauteuil que quand j'en serais arraché. Je suis allé chez moi ; plusieurs députés s’y sont successivement rendus. Tronchet et Marmontel sont venus me voir pendant que je déjeünais pour la dernière fois avec ma femme et mes enfants; je les ai trouvés très vigoureusement disposés. On m'a dit qu’il y avait plusieurs membres du Conseil réunis chez Marbois, où l’on m'invitait de me rendre ; J'ai pensé quil était beaucoup plus convenable de rester chez moi ; c’est là, en effet, que devaient se porter tous les avis qu'on pourrait me donner. Faucher est venu un instant. Je lui ai dit : Voilà le travail de vos amis. — Mon ami, m'a-t-1l répondu, voulez-vous me chasser de chez vous ? Ce n’était pas le moment d’avoir une explication. Laussat! est venu chez moi. Comme il me-paraissait s'être rangé sous la bannière des montagnards, j'en ai été étonné. Il m'a dit : « Quoique nous différions de principes, Je m’opposerai toujours au renversement de la
“Laussat, membre du Conseil des Anciens du % tiers, il paraissait s'être rangé sous la bannière des directoriaux. Cependant, il à montré souvent de l'énergie et à développé de bons principes.
Constitution ; je vais m’informer de ce qui se passe et je ne m'unirai pas à des factieux. » L’abbé Sicard! est venu aussi, je l’ai renvoyé et je lui ai dit : « Ne paraissez pas, vous vous feriez arrêter. » Car ses ennemis le poursuivent toutes les fois qu'il y a un mouvement. Nous avons rédigé un procès-verbal de ce qui s'est passé le matin au Conseil,
Sicard (l'abbé), instituteur des sourds-et-muets. Je suis depuis très longtemps lié avec lui. Nous avons été d’abord confrères à l’Académie de peinture de Bordeaux et au Musée. J'ai contribué à lengager à se rendre auprès de l'abbé de l'Épée. Il à infiniment perfechionné l'Inslitution des sourds-et-muets et le mécanisme du langage ou de l'expression de la pensée. S'il avait pu rédiger ses observations, elles auraient été d’une extrème utilité pour l'éducation particulière et l'éducation publique. Nous étions aussi lun et l’autre de l’Académie des sciences de Bordeaux et du premier Musée de Paris fondé par Gebelin. Dans les désastreuses journées de Septembre, sous l’Assemblée législative, il était renfermé à FAbbaye. Il écrivit à différentes personnes qu'il allait être immolé : personne n'osa faire la moindre démarche pour lui. 11 m'écrivit un billet qui doit se trouver encore dans mes papiers à Paris (dans mon écritoire) par lequel il réelamait mon service. Je n'aurais fait que hâter sa mort et me compromettre moi-même en aHant à l'Abbaye. Je pris alors un parti que je n'aurais pas pris pour défendre ma vie. J'ai lu depuis ce passage de Cicéron qui peint bien ma situation alors : — Quam mulla enim quæ nosträ caus4 nunquam faceremus, facimus causû amicoruimn. Precari ab indigno, supplicare, lum acerbius in aliquem invehi, insectarique vehementius, quæ in nostris rebus non salis honesle, in amicorum fiunt honestissime.
(Cicéron, de Amicilia, eh. xvi.)
J'allai trouver Chabot, qui élait dans le Club des Feuillants, et au nom de l'humanité, au nom de l'honneur du Corps législatif, je Le pressai de sauver l'abbé Sicard ; cet hommage rendu à sa puissance révolutionnaire le flatta. Il courut à l'Abbaye, il arracha l'abbé Sicard des mains de ses assassins. Le lendemain, je fus invité à dîner chez Mme d’Entre.…, qui avait un petit appartement dans le cloître des Filles-Saint-Thomas, et là je (trouvai Sicard, qui, pour là première fois depuis son arrestation, retrouva là Massieu, sourd-et-muet, son élève favori. Jamais je n’ai vu, sur aucune figure humaine, l’expression du sentiment portée au degré où elle était sous les traits de Massieu lorsqu'il revit l’abbé Sicard. Je n'oublierai de ma vie eette scène intéressante.
On à écrit ici (Sinnamary) à La Villeheurnoiïis que l'abbé Sicard ne s'était pas conduit avec énergie depuis le 48 Fructidor. J'attends pour en juger des détails plus certains. Je regretierais bien qu'il ne fût pas resté lui-même.
il est signé de Chassiron et de moi. Une quarantaine de membres se sont rassemblés dans mon cabinet. Siméon ! y était venu aussi et m'avait laissé son adresse pour que je pusse l’informer du parti que je prendrais. Nous nous sommes déterminés à aller au Conseil vers midi. Nous sommes sortis de chez moi trois à trois ; J'avais à côté de moi Marmontel* et Tronchet*. Plusieurs députés se sont réunis à nous dans notre marche. Une morne stupeur, peinte sur tous les traits, est le seul sentiment que nous ayons pu observer; notre courage étonnait, mais on en redoutait les effets. Nous sommes arrivés au palais des Tuileries par la porte du petit Carrousel; on nous a laissé entrer : les portes du Conseil étaient scellées et les clefs avaient été remises aux agents du Directoire. Un seul huissier m'était resté fidèle. Nous sommes allés sur le péristyle pour entrer par la porte des galeries, elle était également scellée. Bientôt, une centaine d'hommes se sont avancés, et l’officier qui les commandait nous a dit de sortir. Je lui ai demandé par quel ordre, et je lui ai ordonné, au nom de la Constitution et de la Loi, de me remettre les clefs du Conseil. Il a commandé à sa troupe de mettre les baïonnettes en avant et de nous faire sortir. Dans le même temps, la garde qui était placée sous le grand péristyle de : l'escalier principal ne voulait pas nous laisser passer, et nous étions ainsi entourés de baïonnettes dirigées contre nous. J'ai avancé cependant; alors la garde du grand péristyle s’est ouverte et nous a laissé passer. Nous sommes ressortis par la petite porte du Carrousel. Nous avions vu,
‘ Siméon, membre et président, le 18 fructidor, du Conseil des Cinq-Cents. Il est beau-frère de Portalis. Il est sage et il à un talent distingué : mais il n’a peut-être pas montré toute l'énergie et tout le courage que les circonstances exigeaient.
?Marmontel. Son mérite comme homme de lettres est connu. Il à montré beaucoup d'énergie le 18 Fructidor. son élection à été cassée et, depuis, il à été arrêté.
#Tronchet, connu d’abord comme excellent avocat, membre nr. : de l’Assemblée constituante, défenseur du roi avec Malesherbes et de Sèze, et enfin membre du Conseil des Anciens. 11 montra aussi beaucoup d'énergie le 18 fructidor. C'est avec beaucoup de peine que j'ai vu qu'il était, depuis, rentré au Conseil.
sur les portes du Conseil, un écrit à la main portant que les membres du Conseil étaient invités à se réunir à l’Odéon. Nous sommes convenus d'y envoyer trois députés. J’ai nommé Tronchet, Dupont’ et... pour s’y rendre et venir ensuite nous rendre compte de ce qui se passait à cette réunion. Marbois, Tronson-Ducoudray, Goupil de Prefeln, Maillard, Barthélemy, (le député) Piédoue d'Héritot, Launois, etc,, etc., tous membres du Conseil des Anciens, se trouvaient chez moi, vers une heure après midi, lorsqu'on est venu m’annoncer que la cavalerie cernait ma rue, et, un moment après, qu'elle s’emparait des portes de ma maison. Un agent de police est venu et m’a dit qu’il avait ordre d’arrêter un rassemblement de quarante à cinquante personnes qui se trouveraient chez moi où elles délibéraient*?. Je lui ai demandé l’ordre qu'il avait. Il m'a répondu qu’en révolution, l’ordre, c'était le sabre. Il m'a montré sa commission de police, et il m’a remis une sigmification par laquelle il nous 2nvtlait à nous rendre chez le ministre de la Police. Il a envoyé chercher un commissaire de police pour mettre les scellés. On n’en a pas trouvé assez tôt pour son impatience; ïl a laissé un garde dans la maison, et il nous a forcés de le suivre et d'entrer dans des voitures qu’il avait fait venir dans ma cour. On a conduit avec nous Faucher qui venait d'entrer, mon fils ainé*, mon caissier, un ami de mon fils et son
! Dupont de Nemours, que j'aime, que je respecte, était très épouvanté depuis quelque temps. Il avait craint ma présidence. Il se rappelait combien elle avait été orageuse à l’Assemblée législative, 11 voulait que je presse moins la discussion de quelques lois. Il à évité, au moyen de la théophilanthropie dont il est prosélyte, d’être compris dans la loi du 18 fructidor : mais ses presses ont été brisées et il a dû perdre beaucoup. Il à montré de la faiblesse ; mais il faut la pardonner à son àge et aux circonstances.
? 11 y avait en effet, dans ma rue, un rassemblement du Conseil des Cinq-Cents, chez André de la Lozère. Mais quelques espions qui avaient vu entrer des députés chez moi indiquèrent ma porte. Ainsi, c’est par erreur que j'ai été arrêté, mais, pour couvrir cette erreur, on m'a déporté. J'ai vu dans les papiers publics que l'assemblée de chez André avait été présidée par Pastoret et qu'on y avait rédigé une protestation.
8 Mon fils (Émile) était plus occupé de son ami que de lui-
ministre dela Police. Le peupleg me un Sror Les cris de quelques satellites de la tyrannie se sont fai entendre, lorsque nous avons approché de l'hôtel de la Police. On nous à fait entrer chez le ministre. Je Ini : demandé en vertu de quel-ordre nous étions arrêtés. H m'a répondu que c'était en vertu d'un ordre, général du Directoire. « C'est, m’a-tl dit, en exécution de eet ordre que j ai donné celui d'arrêter rue Neuve-du-Luxemb: n°132, quarante ou cinquante membres qui délibéraien Je lai ai observé que le numéro de ma porte était 142, et. qu'il n y avait chez moi que huit ou neuf députés. 6x
at-u répondu. tout cela est égal, un peu plus ou un peu moins de compromission, Aux fermes Où MOUS en sommes, ne doit pas marréter, et 4 a donné ordre de nous oosderre au Rs J'ai obtenu seulement le re ;
tares ; Tronson, Marbois et moi étions dune la même.
Nous avons été accompagnés de Er, cris a + quelques huées; car on avait partout répandu des gens pour nous insulter, afin d'en imposer sur lopinion du peuple. Ces cris ont RE or nous avons Les s
Re: arts à cause de la foule, on nous à dit q LOn massacrail les pero che étaient dans : une voiture der
bois, € cependant, a dit aux agents de ce qui étaien * avec NOUS de presser Ja mo c’est ce —. ont cs LH
sant, je lui sais gré de ce courage et de ce sentiment pour son ami H sentait que je remplissais un devoir sacré. : sd
qu'on avait distribués, s’est attaché à notre voiture, nous menaçant sans cesse et nous disant : Criez : vive la République,scélérats ! Nous sommes enfin arrivés au Temple où nous avons trouvé les inspecteurs de la salle et les autres membres arrêtés dans le lieu des séances de la Commission. |
On nous a mis dans l'appartement de la reine. Tronson- Ducoudray, Goupil de Prefeln et moi sommes dans la même chambre. C’est celle qu'occupait Madame Elisabeth dans l'appartement de la reine. On y serait assez bien, si les tyrans ne refusaient pas même la jouissance du jour. On a masqué la fenêtre par des abat-jour, comme si Îles doubles grilles ne suffisaient point!
Le concierge parait honnête; on ne nous a point fouillés ; nous avons même la liberté de nous promener dans la cour.
Les membres arrêtés à la Comaission sont : Rovère, Bourdon, Pichegru, Wilot, Delarue, Perrée (de la Manche), Dauchy, Mirlemont, Jarry-Desloges, De Rumare, Baillaud. Aubry avait été conduit ensuite : il avait été arrêté au Conseil des Cinq-Cents. Is nous onl rendu compte de la manière dont ils ont élé arrêtés. [ls ont découvert leur poitrine et ils ont dit aux sicaires du Directoire qu'ils pouvaient les assassiner, mais qu'ilsne quitteraient pas leur poste. Huit ou dix hommes se sont alors emparés de chacun d'eux et les ont traîinés aux voitures qui les attendaient dans la grande cour. Quelle journée ! et comment le Directoire pourra-t-il se laver aux yeux de la nation de tant d’attentats t !
! Marbois a consigné dans son journal des détails beaucoup plus circonstanciés de ce qui s’est passé dans la nuit du 17 au 18 ; mais il à eu ces détails de Ramel, commandant de la Garde du Corps législatif, et je n'ai aucune confiance dans la fidélité de ces détails. Ramel à prétendu par exemple avoir fait informer Siméon et moi de ce qui se passait; ce qui est absolument faux. Siméon et moi n'avons reçu aucun avis de sa part; si j'en avais eu, le Conseii aurait été rassemblé à l’instant. Il parait évidemment que les troupes avaient un ordre d'aller manœuvrer à Montrouge. Si notre contenance avait fait suspendre le projet, on aurait supposé que le mouvément des troupes n'avait pas d'autre but que cette manœuvre, et
19 fructidor. — Après une journée aussi fatigante, j'ai assez mal dormi sur un mauvais grabat. J’ai eu de bonne heure des nouvelles de ma pauvre Julie; elle est venue me voir à onze heures et elle m’a annoncé qu’elle viendrait diner avec trois de mes enfants. J'exprimerais mal le plai= sir que j'ai eu à la revoir et à embrasser Emile, Auguste et Edouard, lorsqu'ils sont venus ensemble diner avec moi. |
J'espérais, pour l'honneur du Conseil des Anciens, qu'il ne pourrait pas se compléter : mais noûs ayons appris qu'il l'était. :
Ma femme m'a donné beaucoup d’ espérances : mais je n'en ai aucune dans ce moment. Ce ne sera que la somme des. forfaits du Directoire qui pourra y mettre un terme.
Nous avons su qu’il y avait un message et une résolution passée aux Cinq-Cents pour nous déporter. Le Conseil des Anciens avait eu la lâächeté de sanctionner la violation des droits les plus sacrés du peuple! J'en frémis. Rien ne peut arrêter une faction couverte de crimes, qui redoute tous les pouvoirs et qui cherche à tout renverser. rs
20 fruclidor. — On a mis en liberté plusieurs des députés arrêtés, mais nous restons. Si on conspirait chez moi, pourquoi une partie des membres du Conseil arrêtés avec moi sont-ils mis en liberté et ne reste-t-il que Marbois, Tronson, Goupil et moi? La résolution pour notre déportation a été sanctionnée hier. Quelle indignité ! Ma femme, qu'on a bercéé d’espérances, m'a dit que je ne devais pas m'effrayer de cette loi, que Tronson et moi serions tout au plus envoyés en Suisse. Je ne crois pas à tout cela.
On est venu aussi rendre la liberté à Goupil de Prefeln !.
on aurait attribué à une terreur panique les inquiétudes des membres des Conseils. On avait pris tous les moyens possibles pour nous désunir et nous tromper. Notre garde elle-même nous à trahis, et le commandant s’est conduit avec la plus grande imprévoyance et la plus grande faiblesse.
’ Goupil de Prefeln, membre du Conseil des Anciens. Il a été membre de lAssemblée constituante. Il n'a montré le plus vif intérêt et je ne croyais pas qu'il rentrât au Conseil.
Cette nouvelle exception m’a paru singulière ; mais j'ai su de lui-même que La Reveillère avait cru devoir s’intéresser à lui comme théophilanthrope. Goupil m’a particulièrement témoigné la plus grande sensibilité en me quittant, et il s’est chargé de quelques commissions pour ma femme.
Elle est venue deux fois, la première avec mes enfants. Elle emploie tous les moyens pour obtenir ma liberté ou mon exil à peu de distance. Mes créanciers se joignent à elle. Boyer-Fonfrède a fait des démarches très actives. Tout cela ne me donne aucun espoir.
J'ai donné des instructions pour mes affaires ; mais elles ne peuvent qu'être incomplètes. Je n’ai aucune note et ma situation est désespérante.
21 fructidor. — Ma Julie est encore venue me voir deux fois. Ce sont toujours les mêmes espérances et la même incertitude sur mon sort. Le Conseil des Anciens ayant eu la lâcheté de sanctionner l'acte de déportation, quel espoir peut-il rester? D'ailleurs la marche du Directoire et des Conseils n'en laisse aucun ni pour la chose publique ni pour nous ; c’est un crime d’avoir voulu sauver la patrie aux yeux des GE qui voulaient l’asservir, nous en serons punis.
Nous avons vu au Temple Sidney Smith ‘ qui y est toujours détenu.
Le soir, un grand nombre d' officiers sont venus au Temple ainsi que la femme de Rossignol, qui a dit hautement qu'elle voudrait poignarder elle-même Bourdon; elle l’accuse d’avoir fait périr son mari.
Le commandant du Temple est venu nous visiter dans la nuit. Cela m'a paru extraordinaire.
22 fruclidor. — On a continué à nous donner des espérances ; on en à donné beaucoup à Tronson et à Marbois. Ma pauvre Julie ne cesse de faire agir ; elle m’a assuré que
1 J'apprends que, depuis, Smith fut sauvé du Temple. Il s'était particulièrement lié avec La Villeheurnois, qui ne doutait pas que Smith n’eût écrit en Angleterre pour faire croiser sur la Vaillante. Il parait que, malgré toute l'inquisition du Directoire, Smith correspondait à Paris et à Londres avec la plus grande facilité.
dans tous les cas nous ne partirions pas avant huit ou. dix jours. Pour moi, je n'ai pu la voir et la quitter sans verser des larmes. |
29-93 fructidor. — J'ai préparé de nouvelles instruc-. tions. Vers dix heures du soir, on est venu nous avertir. que nous allions partir !. Nous avons fait nos paquets, ils n'étaient pas nombreux, ear nous manquions de tout. Jai laissé une lettre pour Julie. Combien, à son réveil, elle aura été cruellement détrompée! A onze heures, on à conduit Barthélemy au Temple. C’est Ie ministre de la Police qui Pa acccompagné. C'était nous annoncer que tous les déportés allaient partir ensemble. On a attendu assez longtemps Pordre définitif de départ. On avait amené des voitures qu'on a renvoyées. Le général de brigade Dutertre est chargé de nous conduire le commissaire Hochéereau de faire. préparer nos subsistances: C'est lui qui à fait Fappel. des déportés et il à paru prendre intérêt à notre situation: On a fait venir des chariots, les mêmes qui avaient servi aux accusés de Vendôme, et c’est dans: ces chariots, garnis de barres dé fer et de verrous, qu’on nous à fait entrer, I paraît qu'Augereau a trouvé ces voituresles plus convez nables pour nous. Les soldats qui gardaient lescourset les avenues du Temple nous ont insultés et l’escorte d'Augereau applaudissait à ces insultes. On l’a entendu lui-même regretter de n’avoir point reçu l'ordre de nous fusiller.
En sortant du Temple, J'ai pris une expédition de mon acte d’écrou.