ROUTE JUSQU'A ROCHEFORT ET NAVIGATION
23 fructidor. — Je n'ai pu supporter le cahot de ces infernales voitures qu’en changeant cent fois de place. J’ai cru périr âvant d’être sorti de Paris. Nous avions pour escorte cent-vingt-cinq hommes du 21° régiment de chas- seurs, et une garde de gendarmerie. Il y avait à la suite un chariot de rechange et Ia voiture du général Dutertre, qui commandait, comme je Pai dit, notre escorte.
Marboïs, Murinaïs, Tronson, Barthélemy, Letellier (valet de chambre de Barthélemy) ét moi, étions dans la troisième voiture. |
En arrivant à Arpajon, on à fait descendre ceux de ños compagnons qui étaient dans Fa première voiture, dans un cachot pratiqué dans üne espècé de eaveau qui ne reçoit lé jour que par un sowpirail grillé et d'un pied carré au plus. Et nous, on a voulu nous faire entrer dans üuñn autre cachot derrière celui-ci éfcore plus infect et ne recevant de Pair qu'à travers le premier. J’ai reculé d'horreur en voulant y entrer. On ne se fait pas d’idée du méphilisme de l'air decettéépouvantabledenreüre. Nous avons demandé qu'on nous mit ailleurs ; nous y aurions tous péri, étil eût été plus humain de nous fusiller. On nous a enfin fait monter dans un grenier; on nous à donné de la paille fraiche. On nous a servi à manger. C’est à que nous avons passé la nuït, etnous nous félicitions, dans notre malheur, d’avoir obtenu cette grâce. Que le gouvernement. et ses vils agents sont cruels ! Dans les jouissances d’une vie paisible, on n’imägine pas qué des hommes, même coupables, puissent être rénfermés dans des cachots aussi horribles que
celui où l’on voulait nous placer. Ah ! si javais eu besoin encore de l’école du malheur, j’en ai reçu Rose une cruelle leçon !
Dans cette route, le peuple nous a témoigné de line. térêt, malgré que ce sentiment fût contenu par notre garde.
24 fructidor. — Nous sommes partis vers cinq heures. Nous ne comptions aller qu’à Étampes, où nous sommes arrivés à 10 heures et demie ; mais on s’est borné à y faire rafraîchir les chevaux. On nous a laissés dans nos chariots au milieu de la place, entourés de tout le peuple d’Étampes. On nous a donné là du pain et quelques fruits. Barthélemy et Marbois sont extrêmement fatigués ; je crains qu'ils ne puissent pas soutenir la route. Pour moi, tant d'indi- -gnités m'irritent et j’ai repris toute ma force. Nous avons couché à Angerville, et, comme il n’y a pas de cachots qui puissent nous contenir, on nous a placés dans une auberge où nous étions assez bien. Le peuple paraît, comme hier, étonné et n’osant montrer aucun autre sentiment ?.
24 fructidor. — J'ai reçu un petit billet de Julie et un petit porte-manteau contenant un peu de linge.
29 fructidor. — Nous sommes partis à huit heures d'Anserville. Nous avons assez bien diné à Arthenay; j'y ai été Z particulièrement touché de l'intérêt que m’a témoigné une jeune fille qui nous servait. J'ai vu deux ou trois fois ses larmes couler. Vers la fin du diner, le commissaire Hochereau a été arrêté par ordre du général Dutertre. Nous ignorons les motifs de cette arrestation *. Il nous a demandé
! Voir la lettre de Laffon de Ladebat à sa femme, d'Arpajon, le 23 fructidor, publiée par Victor Prerre, 18 fructidor, p. 159 (Ep.).. ? Voir la lettre de Laffon de Ladebat à sa femme, d'Angerville, le 24 (loc. cit., p. 161), ainsi que les lettres d'Orléans. le 26 ; de: Blois, le 26; de Tours, le 28 ; de Sainte-Maure, le 29 ; de Châtellerault, le 30; de Poitiers, le 4e complémentaire ; de Lusignan, le 2; de Saint-Maixent, le 3e. II semble qu'un extrait de la lettre du 2° complémentaire ait seul été communiqué à la destinataire. Aucune des lettres originales n'a été transmise, et elles se trouvent aux Archives
nationales (Ep.). = # Dutertre, que nous regardions avec le mépris qu'il méritait, aura desservi Hochereau. On aura trouvé qu'il nous témoignait
un certificat de sa conduite, nous le lui avons donné.
Nous sommes arrivés à Orléans vers six heures ; on nous
a placés dans la maison de...
Rien n égale l’empressement et les soins qu'on à eus ici pour nous ; nous y avons reçu les témoignages du plus vif intérêt. Quoiqu'il fit grand jour encore lorque nous sommes arrivés, la foule ne s’est pas portée autour de nos voitures, etle peuplelui-mêmeavaitl’airconsterné.On nous a ditqu’une femme de Nantes, déguisée sous les habits d’une femme de service, s'était rendue à notre prison pour nous donner tous les soins que notre situation pouvait exiger. On la reconnaissait facilement, il est impossible de porter plus loin l'expression et le zèle de la bienfaisance. Je craignals qu "elle nese füttrahie. Les autorités constituées nous ont montré les plus grands égards et la plus touchante sensibilité, et je suis bien convaincu qu’elles auront été destituées. On nous a servi un excellent souper. J’ai écrit quelques lettres ! ; nous avons couché dans une vaste salle où l’on avait réuni les meilleurs matelas et les draps les plus blancs: j'y aurais parfaitement dormi si mon âme pouvait être moins agitée.
26 fructidor. — Nous sommes partis au commencement du jour pour Beaugency. Les témoignages d'intérêt qui nous ont été prodigués à Orléans nous ont vivement émus. C’est lorsque l'injustice et le malheur vous accablent qu'on sent bien plus vivement le prix de la bienfaisance et de la sensibilité. Nous avons diné à Beaugency et nous avons ensuite continué notre route pour Blois. À peine pouvionsnous, à travers les barreaux, voir le pays superbe que nous traversions et que la tyrannie va opprimer. Je les ai traversées souvent, ces mêmes routes, quelquefois dans l'ivresse du bonheur, surtout lorsque, pour la première fois, je menai Julie dans ma maison paternelle... Nous
trop d’égards et trop d'humanité. Les tyrans redoutent tout ce qui ne paraît pas partager leur fureur.
’ Nous avons su qu'un citoyen s'était chargé d'aller lui:même porter nos lettres à Paris pour les soustraire à J'inquisition des espions qui nous surveillaient. Je ne puis sans attendrissement me retracer l’accueil que nous avons reçu à Orléans.
100 JOURNAL DE M4 DÉPORTATION sommes arrivés à Blois un peu lard. On nous à mis dans un couvent qui est situé dans la rue qui mène au Château. Nous avons été logés sur le sol de la chapelle; quoique nous y fussions très serrés, jy ai assez bien dormi, On est venu demander Marbois ; son absence pendant près d'une heure m'a inquiété; mais il m’a rassuré lorsque je l'ai vu rentrer avec sa femme qui était venue de Metz pour le voir au Temple. En arrivant à Paris, elle a appris notre départ; elle ne s’est arrêtée que deux heures pour voir les amis de son mari, et ensuite, sans prendre aucun repos, elle est venue jusqu'iei. Rien de plus touchantque de voir cette intéressante femme dans ce triste asile au milieu de nous. Sa douleur et les sentiments généreux que lui inspiraient notre conduite et notre courage se peignaierft dans tous ses traits. Nous en avons été vivement émus. Elle a donné à Marboïs beaucoup d’espérances. Je ne les partage pas, presque toutes ces espérances sont données par Barras, qui les donne de la manière la plus perfide. C'est ainsi qu’on avait bercé mes amis de Paris. C'est ainsi que ma malheureuse femme a été indignement trompée. On n'avait permis à Me Marboisquedenous voirsans nousparler. Elle est repartie. Marboiïs était vivement ému; cependant son âme était plus tranquille parce qu'il avait plus d'espoir‘,
Barthélemy était très incommodé de nos infernales voitures. Dutertre Jui a fait offrir un cabriolet; il a été un instant incertain sur le parti qu'il prendrait. H s’est décidé à l’accepter. Ce cabriolet était conduit par un officier de dragons, et un nommé Cordebar, secrétaire du général et Jacobin, a été placé à côté de Barthélemy. Nous avons pensé verser en sortant de la rue du Château. Rien ne serait plus dangereux dans ces cages ; il serait impossible que plusieurs de nous ne fussent pas fracassés, Nous
On sait que Mue Barbé-Marbois, née Moore, Américaine, ne put supporter la proscription de son mari. Sa raison s'égara et, durant de très longues années, elle vécut à Noyers dans une petite maison, près du château de son mari, occupée à couper en tout petits morceaux, avec des ciseaux, tous les papiers qu'elle pouvait atteindre, afin qu'on ne trouvât point de motifs d'accusation contre son mari (Ep.).:
n'avons pas été insultés en sortant de Blois, nous l’avions été en arrivant par quelques hommes payés. Barthélemy en avait été vivement affecté. Nous étions partis tard et nous ne sommes arrivés que vers le déclin du jour à Amboise. On nous a logés dans le faubourg sur la rive droite de la Loire ; quoique à l’étroit, nous y avons. été assez bien. Nous n’avons pas été insultés. On nous a servi avec zèle un assez bon souper, et on nous a donné d'assez bons lits. Nous aurions assez bien dormi, si nos gardes étaient moins bruyants et se levaient moins souvent. Il semble qu'on ait donné des ordres pour ne nous laisser aucun repos.
28 fructidor. — Nous sommes partis d’Amboise à cinq heures. Barthélemy, lassé du cabriolet, est rentré dans notre cage. Il craignait d’être insulté davantage, étant mieux vu. Le temps était magnifique aujourd’hui. Nous sommes arrivés à Tours vers onze heures et demie; nous y avons trouvé un amas de peuple très considérable, une garde nombreuse nous attendait. En arrivant près des prisons, quelques gens égarés nous ont insultés. Les cris de vive la République se sont fait entendre. La Villeheurnois, en descendant, leur dit en riant: Oui, vous voilà bien gras avec votre République ! On nous a placés dans une chambre bien mal éclairée et bien froide. Nous avons été obligés d’y.faire du feu. Des anneaux placés dans les murs attestaient que c'était le séjour des plus vils criminels. Nous avons eu un assez mauvais diner. Nous avons acheté quelques livres que nous avons jugés indispensables, quel que soit le lieu de notre exil. Un petit officier municipal jacobin donnait ici les ordres. Il nous a conduit plusieurs frères el amis qui venaient sans doute jouir de notre captivité. Notre calme les étonnait, ils savaient bien que ce n’est pas ainsi que sont des criminels. Nous avons écrit quelques lettres et M. l'officier municipal a demandé au geôlier : Pourquoi l'est-ce qu'on nous avait donné de l'encre sans ses ordres ?
Nous sommes parvenus cependant à nous procurer quelques Journaux qui nous ont instruits des calomnies qu’on répandait contre nous. Ils nous ont instruits aussi des nou-
velles mesures prises et des nominations faites par le Directoire, elles sont toutes dans le sens qui le dirige. On annonce la paix avec l empereur, je la crois. Jamais il n’a eu une plus belle occasion de la conclure et de réparer ses pertes. Les journaux du 25 ne nous ont rien appris d’intéressant. Nous avons été très mal couchés.
29 fructidor. — Nous nous sommes levés à cinq heures. Il me tardait de quitter Tours. Les rues étaient garnies de troupes. Le général, craignant sans doute de n'avoir pas ascez de forces, a pris ici un détachement d'infanterie pour nous accompagner. On nous a permis de descendre. Le temps était beau et nous avons pu jouir du superbe paysage qu'on découvrait sur le haut du chemin à l'entrée du bassin de Tours. Rien n’est plus beau au soleil levant, Pourquoi faut-il que d'aussi belles contrées soient courbées sous le joug de la tyrannie et du crime?
Nous avons fait une pelite halte à un village à moitié chemin de Sainte-Maure.
Nous sommes arrivés à Sainte-Maure à une heure et demie. Nous avons été placés dans la maison de détention. On nous a donné un appartement très aéré. Le maire a eu pour nous les plus grandes attentions et nous à témoigné le plus vif intérêt. Un nègre au service de M. de Charite nous a donné un très bon diner. Il me disait : Vous qvez voulu faire le bien, on vous déporte.
On aurait pu facilement se sauver ici. Mais où cela nous aurait-il conduits ?
On a prétendu qu’on avait vu des brigands dans les bois. Le général a fait marcher vingt-cinq chasseurs pour fouiller ees bois.
Sainte-Maure est une ancienne petite ville presque entièrement ruinée. Malgré leur misère, les habitants se sont empressés de nous nets de lits.
Le maire, en apprenant nos noms, a été étonné d’ entendre celui de Bourdon (de l'Oise).
30 fructidor. — Nous sommes partis à cinq heures de Sainte-Maure, comblés d’attentions et de témoignages d'intérêt. Je n’oublierai ni l'officier municipal, ni 1e nègre qui nous a servis. Nous avons fait halte aux Ormes, où
nous avons déjeüné. M, de Voyer y était, je crois, mais il n’a pas paru. Beaucoup de gens de la maison sont venus auprès de nos voitures.
Nous sommes arrivés à Châtellerault vers deux heures. On nous a mis dans la maison de détention plus horrible encore que celle de Tours. Une grande chambre, une petite fenêtre triplement grillée, des chaînes, de la paille, quelques mauvais matelas, voilà notre gîte. Il faut le courage que nous donne notre conscience pour supporter tout cela. Marbois est malade, cela m'inquiète cruellement. Il serait déplorable qu’il fût hors d'état de continuer sa route. Grâce à nos chasseurs, nous n’avons pas été insultés. Depuis quatre jours ils nous témoignent beaucoup d’intérêt. Un gendarme nous paria de Tuneq*, général de la Vendée. Bourdon lui a dit : « C'est un scélérat! » Le gendarme lui a répondu : /l était cependant avec vous dans la Vendée. |
1% complémentaire. — Marbois a élé malade pendant. la nuit; il a couché avec Tronson dans une chambre où étaient détenus deux hommes condamnés pour vol. Je demandai à l’un d'eux pourquoi il était détenu. « Je crois, m'a-t-il dit, qu'il y a un peu de fer là-dedans. » J’âi su ensuite qu’il avait été pris sur le fait après avoir déferré les portes de plusieurs fermes et vendu les fers.
! Ce Tuncq est un des généraux de la République. C'était un huissier de Lesparre, près de Bordeaux. Je l’ai beaucoup connu: il avait été chargé de dessécher, je crois, quelques marais du côté de Talmont, appartenant à la comtesse de Châtenay. Il élait sans le sou, et je lui avais fait quelques avances. On l’accusait, à ce que j'ai appris depuis, d'avoir épousé deux femmes. Je l'avais laissé très misérable à Paris. En y retournant au commencement de là première législature, je le rencontrai dans un café où je déjeunais par hasard et je le trouvai très brillant, m'offrant de me conduire chez moi dans sa voiture. Il me fit entendre qu'il s'était introduit dans la maison de M. de Condé. Malgré lout cet éclat, il ne me payà pas. Je l'ai encore perdu de vue pendant quelque temps et je lai revu par hasard en uniforme de général de brigade. J'ai su qu'il avait servi dans la Vendée, où il avait commis de nouvelles horreurs. 11 à été ensuite employé sur le Rhin. Le 18 früuctidor, il était un des acolytes d’Augereau. Pour ajouter à la singularité de ma destinée, il est fâcheux qu'il n’ait pas été chargé de m’arrèter.
Noûs avons quitté cet affreux gite à six heures. Marbois continue à souffrir ; j’aiété moi-même un peu dérangé ; nous sommes arrivés vers deux heures à Poitiers. Les environs sont délicieux du côté de Tours. Un assez grand concours de peuple nous attendait sur la chaussée. Nous avons eu quelques cris de « vive la République », mais, en général, toutes les physionomies exprimèrent plus l’étonnement que tout autre sentiment. Si le peuple eût été mieux instruit, c’eût été le sentiment de l’horreur. Nous avons été mis aux Visitandines, où nous étions parfaitement bien, parce que les officiers municipaux et les administrateurs du département ont eu pour nous tous les soins possibles. Nous avons eu un très bon diner et un très bon souper. Marbois souffrait beaucoup ; il a fait venir un médecin qui a été faire son rapport au général sur l’état où il l'avait trouvé, mais de trop graves objets occupaient sans doute le général, 1l n’a pas pu entendre ce rapport. :
2° complémentaire. — J’ai beaucoup mieux dormi que je n’ai fait encore. Marbois aussi a mieux passé la nuit que je ne l’espérais et il a été en état de partir. Nous nous sommes mis en route à six heures et demie; elle est très belle jusqu’à Lusignan. [l'est impossible de voirun site plus pittoresque et “plus romantique que celui de Lusi- / gnan. Je crois y avoir passé autrefois, mais je ne m'en, rappelais plus. On nous a placés dans une auberge où nous avions de l’air, et c’est surtout ce que je demande. Bourdon a été reconnu là par quelques-uns de ses anciens amis. Il n’était pas à son aise. .
Nous avonsdiné et SOUPÉ à Lusignan. Pendant que nous soupions, il est arrivé un courrier. À peine nous étionsnous couchés, qu’on est venu nous annoncer la destitution du général Dutertret. Une demi-heure après, on a doublé notre garde. On a éclairé notre chambre et l’on a interdit la communication entre celle où j'étais et une autre où étaient placés une partie de nos compagnons d’infortune.
‘ Ce Dutertre, après avoir été détenu quelque temps, a obtenu de nouveau sa grâce du Directoire, et j'ai vu son nom parmi ceux des généraux qui ont été chargés de dévaster la Suisse.
On à demandé Perron, l’homme chargé par le général du soin de nos paquets et sans doute de J’espionnage de notre conduite æt de nos discours. Cela nous a fâchés, parce qu'il est actif et qu'il nous est utile. On l’a arrêté. Plusieurs hommes sont entrés dans la chambre de nos compagnons. J'ai cru qu'on visitait les papiers et les paquets et cela m'a inquiété davantage. Je l’ai été beaucoup plus encore lorsqu'on a défendu de se mettre aux fenêtres et qu’on à annoncé qu'on tireralit sur ceux qui y paraitraient. Murinais s’est habillé. On pouvait d'autant plus craindre des projets sinistres que nous étions logés dans la maison d’un égorgeur de la Vendée. On à fait un bruit affreux presque toute la nuit. Un gendarme est entré et nous a comptés dans nos lits ou sur nos matelas.
3° complémentaire. — Enfin, nous avons appris, lorsque le jour est venu, que deux courriers successifs avaient apporté l’ordre d'arrêter le général Dutertre et la Commission de commandant de notre escorte pour l’adjudant Guillet!. Nous ignorons les motifs qui ont déterminé l'arrestation de Dutertre. On l’a trouvé ayant beaucoup d’or, de montres et de bijoux qu’il a achetés sur la route avec l’argent pris dans les caisses publiques et porté sans doute en dépense pour les frais de notre voyage. [ avait aussi acheté un cabriolet, un mulet et des chevaux. Chaque soir, avec les frères et amis, c’est-à-dire tous les scélérats des lieux où il passait, il recommençait de nouvelles orgies. À Poitiers, il avait passé la nuit à s’enivrer. Là, “il avait pris un nouvel aide de camp, dont la femme était venue le joindre ici. À Blois, nous les avions entendus beugler des hymnes patriotiques : ils étaient tous ivres lorsque les ordres sont arrivés. Ces ordres ont élé exécutés avec sévérité. Dutertre a la fièvre ; on l'aurait à moins. I à déjà une fois, dit-on, été condamné aux fers pour avoir volé la République. C’est une ancienne habitude. Je n'ai vu personne avoir la figure plus ignoble et plus
! Ce Guillét vint au Conseil le 18 fructidor pour nous faire.sortir de la salle, et il nous insultait. Les choix du Directoire pour lexécution de cette journée suffisent pour démontrer linfamie de ses projets.
basse. C'est avilir les soldats français que de leur donner de pareils chefs, mais quel est l’homme honnête qui voudrait exécuter de pareils ordres? Dutertre était sans le sou avant qu'Augereau l’eût chargé de cette brillante expédition. Il avait emprunté sept louis à Perron, quiaété mis en liberté. Toute la matinée s’est passée à recueillir les anecdotes que nos gardes mêmes nous apportaient sur cet illustre général. Quelle anarchie, grands dieux!
Nous sommes partis de Lusignan à huit, heures et demie. Nous avons eu assez mauvais temps. Le pays est assez triste. Les terres sont rougeâtres en général dans toute cette partie. La beauté des arbres annonce une assez … forte végétation. Nous sommes arrivés à une heure à Saint-Maixent. L'entrée en est belle ; elle est ornée d’une belle promenade. Nous avons été mis dans une auberge ou nous avons été assez bien, le diner a été bon. Nous nous sommes un peu reposés de la fatigante journée d'hier. Nous avons eu les journaux. La marche des choses m'effraye cruellement pour ma malheureuse patrie. On se perd dans la probabilité des résultats que doit amener le système qu'a adopté le gouvernement. Dupont a envoyé sa démission au Directoire, qui l’a fait passer aux — Conseils par un message. Ce n’est là qu’une faiblesse qu'il a voulu couvrir par une épigramme contre les Conseils et le Directoire. Cet excellent homme est affaibli par l’âge et par les événements. Pendant ma présidence, 11 me tra-. cassait sans cesse pour ne pas faire passer les lois qui pouvaient déplaire au Directoire.
4e complémentaire. — On nous a réveillés cine fois pour changer la garde, et cela nous a empêchés encore de dormir. “Nous sommes partis pour Niort à sept heures et demie. Le chemin est bien mauvais. Nous avons eu un abat d’eau épouvantable au moment où les frères et amis de Niort venaient au-devant de nous ; leur curiosité a été un peu calmée. On nous a mis dans le rez-de-chaussée du château; c'est une grande salle voütée, carrelée et très froide. Nous avons eu un bien mauvais diner. On nous a prêté un journal patriote : Le Surveillant. Cest à qu'on : avait lu que Barthélemy était en Suède et moi à Ham-
bourg ; cela me paraît invraisemblable. Je ne sais même pas ce que je dois désirer. Le pays de Saint-Maïixent à Niort est assez beau. La récolte en grains. n’a pas été bonne. Celle en vin est très mauvaise. :
5° complémentaire. — J'ai fort mal dormi. Ces voûtes, ces cachots, ces verrous m'’attristaient, et de cruelles pensées se succédaient et écartaient mon sommeil. Nous sommes partis à sept heures. La route de Niort à Surgères est assez mauvaise dans quelques endroits. Nous sommes arrivés à Surgères à deux heures. Le paysage des environs est beau. Le château de Surgères paraît vaste et entouré de belles promenades. Il appartient à la maison de la Rochefoucauld. On nous a logés dans une auberge dans laquelle nous avons eu de l'air, et c’est pour moi, Je le répète encore, le plus grand des biens. Nous avons eu un assez mauvais diner, mais je m'en contente aisément quand je respire un autre air que celui des prisons infecté par la tyrannie ou le crime.
1 vendémiaire, an VI. — Nous sommes partis pour Rochefort à six heures et demie. Le chemin est détestable. On nous avait dit que nous nous embarquerions de suite. En effet, on nous a fait faire le tour entier des murs de Rochefort, et on nous a conduits directement au port. En y arrivant, on m'a remis un billet de la part d'Otard, qui m'offrait de l’argent. J’ai répondu avec un crayon et j'ai demandé cent louis. On avait placé quelques troupes de marins sur le port. On a vérifié nos signalements en arriyant. J'ai élé le premier appelé et les cris de Vive la République m'ont accompagné quand je me suis embar- - qué dans un canot. Des soldats de marine y sont entrés ensuite successivement. Lorsque Barthélemy s’est embarqué, on a crié : À bas les tyrans ! On nous a conduits à bord du lougre Ze Brillant. Nous n’avions pas été insultés par le peuple de Rochefort, et quelques personnes placées sur le rivage. n’exprimaient leurs sentiments que par un morne silence. On nous a mis dans la cale du lougre les uns sur les autres, dans une situation plus affreuse que les esclaves qu'on transporte d'Afrique. On nous a donné des biscuits, du fromage et un bidon de vin, et le soir
une soupe aux fèves. Nous avons appareillé aussitôt que nous avons élé tous embarqués. Il a fallu, à cause du montant, mouiller dans la Charente. On a [evé l’ancre à huit heures, et, vers neuf heures, nous avons mouillé près de la corvetté {a Vuillanle, nous avons été embarqués quatre à quatre dans de pétits canots. Je suis parti le premier avec Barthélemy, Delaruc et La Villehearriois. Nous avons été assez bien reçus à bord ; nous avons été placés dans Fentrepont où nous avons au moins ün peu plus d’air que dans le Brillant et du calme. Un officier m’a remis les cent louis que j'avais demandés à Otard. Je lai aiécrit!et je lui ai envoyé une lettre adressée à m'a femme.
2 vendémiatre. = La Vaillante est une assez jolie corvette de vingt-deux canons. On a levé une ancre à deux heures ; aussi nous avons fort mal dormir. A huit heures, on a levé la deuxième ancre, Le temps est beau. Om a mouillé dans ane rade à La Rochelle. Une chaloupe est venue à bord, elle a porté l'ordre, lorsque nous étions déjà mouillés, de revenir au mouillage où nous étions hier au soir. Cet ordre a été exécuté ; nous avons laissé tomber Paneré dans fa rade de Pile d'Aix, entre le vaisseau Révolution et ane frégate. C'était le capitainé Julien qui commandait la Vaillante. On à changé ce capitaine, ét on à donné le commandement au capitaine Laporte. C’est un Bayonnais, ancien capitaine marchand. fl m’a paru d’abord assez humain. Nous avons demandé la liberté dé faire acheter des vivres frais; on nous a répondu que lés ordres les plus sévères étaient donnés pour éviter toute communication avec la terre. Nous né pouvons sortir un instant de l’entrepont qu'un à un. Le panneau est gardé par deux sentirelles. Les vivres qu’on nous donne sont détestables : des biscuits gâtés par les vers et de la viande salée très mauvaise, de grosses fèves gourganes, voilà. notre régime. On a apporté deux mallés # Barthélemy. J'e n'ai pu écrire par le retour de cette chaloupe. Les officiers paraïissaient gémir eux-mêmes de la sévérité des ordres qui ont été donnés.
® Voir la lettre publiée par V. Prerre, le TS fruclidor, p. 168 (En...
UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR EST Un
3 vendémiaire. — À quatre heures du matin, nous avons appareillé de nouveau. La chaleur a été extrême durant toute la nuit. La respiration de seize hommes ainsi entassés échauffe et infecte l'air. J’ai assez bien dormi cependant ; J'étais accablé, je n'avais pu fermer l'œil les cinq ou six dernières nuits. On nous a donné un peu plus de liberté pour nous mettre sur le pont. Vers onze heures, nous avons mouillé dans la rade de la Rochelle. Nous n’y avons vu que deux petits bâtiments près de terre. Vers midi une chaloupe s'est présentée pour venir à bord. On lui a crié qu'elle ne pouvait pas aborder à moins que le patron n’ait un ordre du général. On a répondu qu'on n'avait pas d'ordre, mais qu'on avait de l'argent à remettre pour quelqu'un de nous. Le capitaine alors a permis d'aborder ; mais la mer était si grosse et le vent si violent que la chaloupe n’a jamais pu nous accoster. Elle a été forcée de relâcher à la Rochelle. Outre les matelots, il paraissait y avoir deux personnes dans cette chaloupe. Cela m'a cruellement inquiété. Il serait possible qu'on nous eût porté des avis intéressants {.
Du 4 au 14 vendémiaire. — Le 4, la‘chaloupe est revenue ; elle a porté quelques effets; mais nous ne savons pas pour qui ils peuvent être. Nous avons appareillé avec un assez gros temps, mais avec un vent favorable. Nous avons bientôt sorti de la passe, et bientôt les côtes de notre malheureuse patrie ont disparu à nos yeux. Ainsi, notre supplice s'achève; ainsi, l’on m'arrache à tout ce qui m'est cher.
Nous sommes presque tous malades du mal de mer. Je lutte cependant encore. Nous avons été battus par les vents et nous avons revu un instant la tour de Chalais. Nous avons été plusieurs jours avant de reconnaitre les côtes d'Espagne. :
Ce n’est que le 8 qu'on nous a remis nos effets. J’ai reçu une lettre d'Emile, une de Julie, et une d'Auguste. J'apprends par celle d'Emile que c’est lui qui était dans
! Je crois peu aux pressentiments, maisil est impossible de peindre dans quelle situation était mon âme en voyant cette chaloupe.
celte chaloupe qui m'avait si cruellement inquiété. On ne lui a pas permis de me voir. On ne m'a pas permis de l'embrasser, pour la dernière fois, peut-être. Quelexemple de barbarie ! Voiei la lettre de mon fils :
La Rochelle, le 4 vendémiaire.
Adieu, mon cher et malheureux père. J'étais venu ee vous voir, vous consoler ; Je n'ai pu y réussir; Rent que le désespoir ne vous accable pas ! Je vous
l'ai déjà dit, notre parti est pris, on ne peut nous faire plus de mal. Vos amis se chargent de vos affaires; soyez sans inquiétude à cet égard. M. Pelletreau m'a fourni le peu de linge que je vous envoie en attendant ma malle, qui n'est pas arrivée. Je ne puis vous peindre l'intérêt qu'on prend à votre sort; J'en ai été souvent bien ému, et vous l'aurieZ été vous:même. Ne r'egrellez pas Ce paysci. Adieu! millefois adieu. Puisse la Providence vous conserver ! je l'espère, parce quelle est juste. Comptez sur l'engagement que prennent vos enfants de toujours se bien conduire et de faire honneur à votre nom, et. croyez bien que, quoique éloignés, 1ls ne pensent qu'à
adoucir votre malheureux sort ou à le partager à: «Adieu, croyez que vos amis ne vous abandonnent pas.
Je vous embrasse mille fois.