‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 16 sur 50 · EMILE · texte numérisé non relu

EMILE

Quelle lettre! Que d'émotions et de déchirements elle m'a causés ! Combien elle m a fait vivement sentir l'affreuse tyrannie dont je suis victime ! Il me fut impossible de relire deux fois cette lettre..J'écris cette partie de mon Journal plus de six mois après l'avoir reçue, et elle me trouble encore. Pendant ces six mois entiers je n’ai osé la toucher ni la relire, et il en est de même de celles que j'airecues d'Auguste et de Julie. — Ces deux dernières sont écrites de Paris, celle d’Auguste du 2° complémentaire, celle de Julie du 18 septembre qui répond au même jour. - Auguste exprime les mêmes senliments que son frère et me “donne les détails les plus intéressants sur mes affaires.

Enfants chéris ! Puissent vos destinées être moins mal-

heureuses que la mienne! Les vertus qui vous animent, la touchante sensibilité que vous m’exprimez me consolent aujourd hui, et les larmes que me fait verser l'émotion de mon cœur sont une jouissance que la tyrannie ne peut pas me ravir.

La lettre de Julie m'apportait des espérances. Combien tu as été trompée, chère et malheureuse épouse !-Je n'ai pas même pu te faire mes derniers adieux. Les barbares nous ont trompés pour ajouter à nos tourments.

Julie m'annoncçait une lettre d’Edouard, on ne me l'a pas remise. Ce délicieux enfant, me dit-elle, a partagé toutes mes peines, comme s'il avait l'âge de la raison. Combien je regrette cette lettre !

Julie me parle de Faucher et de Ia peine que ma déportalion lui cause. Puisse-t-il avoir été détrompé enfin et être resté fidèle à l’amitié !

Ces lettres et surtout cet excès de barbarie à l’égard de mon fils, dérangent absolument ma santé, etdepuis, presque loujours couché sur mon cadre, ma traversée n’a été qu une longue maladie. Bientôt je fus réduit à un tel état de faiblesse qu’il me fut -impossible de me lever. Nous allämes chercher les côtes d'Espagne. Le capitaine avait donné quelque espérance de relâcher à Santander. Nous renconträmes un bâtiment prussien chargé de morue qui allait dans ce port. Une fausse manœuvre pensa nous jeter sur la côte, et ce fut le prétexte dont on se servit pour nous persuader qu'on n’avait pas pu relächer à Santander. Nous suivimes de très près les côtes d'Espagne. Les vents nous contrarierent longtemps; ce ne fut que le 20 que nous parvinmes à doubler le cap Finistère.

Les côtes d’Espagne dans toute cette partie sont superbes ; dans d’autres circonstances, et sij'avais été moins malade, j'aurais joui de ce spectacle avec intérêt. Mais ces côtes sont presque désertes, el on ne se fait pas d'idée de la misère du petit nombre de leurs habilants. Quelques Basques vinrent à notre bord ; ils n'étaient couverts que de haillons, et ils n'avaient pour vivre que du mauvais pain de maïset des poissons qu'ils pêchaient. Les sardines qu'on prend sur cette côte sont excellentes.

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Le 13 vendémiaire nous rencontrâmes un bâtiment ; on

se préparait au combat. On assura le pavillon anglais d’un

coup de canon et on fit venir un canot du bâtiment à bord avec ses expéditions. C'était un navire de Hambourg ; on le laissa continuer sa route pour Bilbao. Dans la nuit du 13au

414, nous nousapercûmes que nousétions dans les eaux d’un perce qu

très gros bâtiment, mais la crainte fut réciproque. Quoique Hobd à à bord, on ne se héla pee et, au petit jour, on était hors de vue.

13 vendémiaire.— J'ai repris mon journal ee ; je me trouvais un peu mieux et ] étais monté sur le pont. Le temps était calme et nous faisions peu de route. Nous remplissions ces jours d’ennui par des conversations dans lesquelles chacun rappelait les anecdotes qu'il savait.

Rovère me disait ce matin qu’il ne doutait pas que l’uni-

que motif de la révolution avait été de placer d'Orléans surletrône.On peutcompter parmiles principaux meneurs: Sieyès !, La Clos? et Sefer*. C’est eux qui s'agrégèrent suc-

1 Sieyès, grand vicaire de lPévèque de Chartres ; il fut nommé à l’Assemblée constituante. Des études assez ‘approfondies sur la

science du gouvernement et une tournure métaphysique lui donnè- RE"

rent de la réputation, et Mirabeau ajouta à cette réputation par un de ces mots qui en imposèrent à la multitude. Il dit un jour que le silence de l'abbé Sieyès élait une calamité publique. Depuis ce tempslà, il eut une très grande influence. Il intrigua pendant le cours de l’Assemblée législative. A la Convention, il eut aussi un très grand. crédit, mais il se tenait à l'écart toutes les fois qu'il y avait quelque grand mouvement. Il a refusé le directorat : mais il à continué à influencer le Directoire. Enfin, il vient d'ètre nommé ambassadeur à Berlin, d’où il aura sans doute été obligé de se retirer. Jamais homme n’a calculé plus froidement les sacrifices d'hommes et de, richesses que ses projets nécessitaient. Tremblant pour lui-même, dès quil y avait quelque danger, jamais homme n'a vu avec plus. d'indifférence les malheurs des autres. Sans avoir eu aucune popularité, il a toujours eu une grande influence, parce que les hommes qui gouvernaient lui ont toujours supposé une profonde capacité. Je suis loin d'en avoir conçu cette idée.

? Laclos était attaché à la maison d'Orléans, et il est certain quil. a été un des premiers agents de la Révolution. Il est très connu par son roman des none. dangereuses, qui est un code épouvantable

d'immoralité. Il a eu le secret de se conserver dans Pombre. = 3 Sefer, médecin allemand attaché auprès de la maison d’'Or-

cessivement Mirabeau, la faction de la Gironde et la plu- “part de ceux qui ont joué quelque rôle en scélératesse révolutionnaire. Que d’infamies à peindre, si elles n’étaient pas si dégoûtantes, siaffligeantes pour l'histoire des hommes!

I m'a parlé d'un diner que le Comité de Salut public fit donner par M°* de Beauharnais, aujourd’hui Bonaparte. Ce diner avait pour objet de prendre des mesures pour suspendre la mise en activité de la Constitution. Vers la fin du diner, on fit remettre à M°° de Beauharnais une lettre de change de 300,000 francs, en lui disant que c'était une remise qui lui était faite de l'Amérique par sa mère. |

Il nous parlait aussi d'un diner donné par M"° Tallien à sept ou huit femmes de la même espèce ; elles finirent cette orgie par s’enivrer, se mettre nues et se battre.

Voilà quels sont Res toujours les êtres dont dépend

la destinée des peuples !.…..

Vers le soir nous avons eu un peu de vent.

Du 20 au 22, nous courûmes sur les Açores.

Le 22, nous primes /a Diane, navire portugais venant de Para. Il ne fit aucune résistance. Il était chargé de cacao, d'indigo, de café, de salsepareille, de coton, etc. Nous perdimes beaucoup de temps à l’amariner. On fit transporter à bord de la Vaillante les objets les plus précieux ; on en jeta à la mer, et, après avoir ainsi pillé le bâtiment et lui avoir causé beaucoup d’avaries, on le rendit au capitaine et on lui permit de continuer sa route. Nous avions passé entre les Açores, nous en étions à peu dé distance, et je ne sais pas si ce malheureux capitaine aura pu y conduire

léans, homme de beaucoup d'esprit. Charlatan, mais ayant beaucoup de connaissances. Je l'appelai pour ma Cécile ; peut-être auraisje dû l'appeler plus tôt. Personne ne me développa avec plus de clarté les causes de la maladie de cette enfant chérie et les erreurs des médecins qui l'ont traitée. Il me dit qu'il n'était plus temps, qu'elle était perdue. Elle expira quelques heures après

Cest lui qui me dit que Raynal n'était pas l'auteur de l'Hisioire philosophique et politique des deux Indes. C'est un abbé qu'il m'a nommé, et dont le nom m'est échappé, qui écrivit tous [es mémoires que recueillit Raynal. Je ne sais quel degré de foi on peut donner à cette anecdote.

LIL AT NL EN Re RL 1: ANSE) MSReE AS

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