‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 17 sur 50 · MR · texte numérisé non relu

MR

son bâtiment. Quelle affreuse barbarie que celle de dépouil-

ler ainsi et de s'emparer des navires particuliers que Pon.

rencontre sur la surface des mers ! Voilà la guerre ! elle brise tous les liens de l’ordre et de la justice. …

Tous les soirs, toutes les nuits, notre triste sommeil était interrompu par les chants licencieux des canonniers, qui venaient s'établir sur les bords de notre panneau. Nous nous en plaignions en vain. Tous les officiers entendaient ces chants et ne les interrompaient jamais. Nous en étions révoltés. De jeunes mousses peuventprendre là des leçons de la plus affreuse débauche. Ces enfants sont perdus avant que d’exister. Voilà la pépinière de notre marine. Autrefois, 11 y avait quelque discipline, aujourd'hui, il n’y ena

plus. Autrefois, la prière se faisait régulièrement matin et

soir ; rien n’a été substitué à cette règle utile. La corruption des mœurs infeste toutes les parties du corps politique, et ce spectacle estaffreux, lorsqu'on est condamné à voirces horreurs d'aussi près. Chaque fois qu'il y avait quelque apparence de combat, nous jugions combien ce défaut de

discipline pouvait augmenter le danger. Tout le monde

parlait à la fois et la voix du chef était celle qui était la moins entendue.

EL

27 vendémiaire. — On prit un requin. Il fut ouvert-et—

mis en quartiers; une heure après, une partie du tronc s'agitait encore. Nous en mangeâmes avec plaisir, car toute espèce de vivres frais ‘était pour nous un alimènt précieux.

Le 29, nous aperçûmes un bâtiment, et, comme il ne parut pas d’une force imposante, on courut sur lui. Il amena au premier coup de canon tiré son pavillon anglais ; lorsque le canot fut presque à bord, on hissa les couleurs de la République. Cette perfidie me révolte. Ce bâtiment

était {a Polly, navirc'anglais parti de Londres, qui avait été

séparé d'un convoi allant aux îles anglaises. Quelques passagers élaient à bord de ce bâtiment, On nous les conduisit. Un s'appelait Richard Condon, un autre Foster et un troisième Charles Tait. On leur donna quelqueslettres et quelques notes à faire imprimer s’ils étaient renvoyés. Nous étions contrariés par les vents et par le calme. Si je

AU Te

UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR i15

n'avais pas été si faible, j'aurais fait quelques expériences sur la lumière de la mer dans la ligne dusillage. Marboiïs nous disait qu'en passant aux Etats-Unis, ilavait jeté à la mer un boulet qui était descendu avec rapidité comme un globe de feu.

4 brumaire, nous renconträmes un brick américain qui conduisait à l'Ile-de-France un consul des Etats-Unis. Marbois eut le regret de ne pouvoir pas écrire à son frère par ce bâtiment.

La nuit du 4 au 5, nous passämes le Tropique. On nous épargna la ridicule cérémonie du Baptème.

Ma faiblesse ne m'avait permis depuis mon départ de France que de prendre quelques notes sur lesquelles j'ai rédigé ce qui es depuis le 4 vendémiaire.

10 brumaire. — Depuis deux ou trois jours, l'officier de santé m'a envoyé de la soupe de la table du capitaine. Cela n'a donné un peu plus de forces. Ma faiblesse et ma maigreur sont extrêmes.Mes yeux sont aussi très faibles. Les courants nous portaient dans l'Ouest. Ces courants, lorsque le temps est calme, sont très intéressants à observer ; il semble que ce sont des flammes qui coulent dans la mer. Quelle est leur cause ? Voilà une importante question sur laquelle des observations multiples peuvent seules éclairer. Ces courants seront-ils un jour des fleuves, lorsque la mer abandonnera cette partie du globe ? Sont-ce ces courants qui creusent les vallées et qui élèvent de nouvelles chaînes de montagnes ?

11 brumaire. — La chaleur est cruelle. L'air est infect dans notre entrepont, et je n'ai pas la force de rester une heure sur le pont.

Je ne puis m’accoutumer à la négligence avec laquelle nos officiers naviguent. Quelques octants, pour prendre la hauteur, voilà tous leurs instruments. Ils ne font aucune observation sur la luneet les planètes. Ils naviguent comme des caboteurs. Pas un thermomètre, pas un baromètre à bord ; point de montre marine, aucun de ces instruments enfin avec lesquels le jeune officier de marine devrait être obligé d'observer et de rendre compte de ses observations.

Brottier nous affirmait aujourd’hui que le projet de plu- 2

sieurs royalistes élait de porter un des fils d'Orléans sur le trône et de seconder à cet égard la faction royaliste, pour se défaire ensuite de ce prince et y porter l'héritier direct de la couronne ; qu’il avait les preuves que les Bretons avaient adopté ce système, qu’il l'avait dénoncé à Carnot, qu'il lui en avait indiqué les chefs que le Directoire aurait pu faire arrêter. Rovère, d’après les renseignements deses agents de police, croit à ce projet. Il assure qu’un des fils d'Orléans était à Paris le 18 fructidor ; qu’on avait voulu le faire arrêter ; mais que les gens chargés de cette arres-. tation avaient été arrêtés eux-mêmes. Le temps éclaircira tout cela. Ce sont des allégations qu'il faut consigner et rapprocher ensuite des faits dont l’évidence sera démonirée.

J’aimonté sur lepontaprès souper, letempsétaitsuperbe; mais point de vent. Dès que je suis un quart d'heure à l'air, J’éprouve une soif dévorante et nous n’avons que du vin gâté et de l’eau corrompue.

12 brumaire. — La nuit a été moins chaude et'j'ai mieux reposé.

Willot a pressé de questions Rovère, et sur lui-même, …

et sur Aubry. Il paraît que les gens de la Glacière à Avi gnon étaient en partie des amis de Rovère, et que c’est lui qui à le plus vivement agi pour obtenir la fatale amnistie qu'accorda l’Assemblée législative ; mais il est certain aussi que Rovère était à Paris à l’époque où cet horrible attentat fut commis. Dans le même temps, Aubry commandait la

gardè nationale à Nimes, et alors c'était un enragé révolu-

tionnaire. ; Le commerce continue sur notre bord. Pendant quelques Jours le pont ressemblait à l’étalage des quais de Paris. J’ai acheté un pantalon dont j'avais grand besoin. J'ai encore discuté avec Marbois le traité de paix avec le Portugal, qu'il était d'avis de ne pas accepter. Un deses arguments relatifs aux limites de la Guyane est que l'Espagne n’a garanti au Portugal ses possessions que jusqu'à la rive septentrionale de l’Amazone. Ce refus de garantie ne prouve pas que nous eussions le droit d’aller

UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR | a17

jusque-là, mais seulement que l'Espagne ne voulait pas entrer dans cette discussion.

Nous avons eu du vent pendant quelques instants, mais le calme a bientôt succédé. Les vivres frais commencent à manquer à nos officiers et ils seront bientôt réduits au même régime que nous.

13 brumaire. — Toujours calme. J’ai appris aujourd'hui que, le 18 fructidor, les troupes avaient un ordre ostensible d'aller manœuvrer à Montrouge. Si le parti que nous avions pris avait fait ce jour-là renoncer au plan d'attaque, on aurait dit que la peur créait pour nous des chimères et-on aurait publié cet ordre. Tout en tout a été machiavélique dans cette infernale conspiration.

14 brumatre. — J'ai assez bien dormi. J’ai diné avec un poisson volant qu’on a pris sur le pont et que Rovère m'a donné. Ce poisson est très léger, mais un peu sec.

Cest Aubry, l’ami de Rovère, ou qui affecte de l’être ici, qui nous apprenait aujourd'hui que la femme que ce dernier a épousée est la femme divorcée de M. d'Agoult et que son zèle pour la République a pour cause ce mariage et les propriétés nationales qu’il a acquises!. Quels amis ! Aubry Joue ici le rôle de royaliste et il s’est très lié avec Brottier.

15 brumaire. — Rien d’intéressant. Nous faisons peu de route et cela est inquiétant. J’ai eu encore un poisson volant qui est tombé par notre panneau. Pichegru l’a ramassé et me l’a donné.

16 brumaire. — J'ai éprouvé cette nuit des démangeaisons affreuses, les puces nous dévorent. Tronson et moi surtout en sommes cruellement tourmentés.

Nous avons fait une assez bonne route cette nuit. Nous voilà bientôt dans la latitude du cap Orange. On a couru à l’Ouest-Sud-Ouest.

? Marie-Anne-Augustine-Angélique de Vachon de Briançon de Belmont, mariée en 1783 à François-Edouard-Augustin-Wenceslas d’Agoult, dit le marquis d’Agoult, capitaine au régiment d'Orléans, maréchal de camp en 181%, lieutenant général en 41815. Divorcée en 1795 el remariée à Joseph-Stanislas Rovère, député à la Convention (Ep.).

Dubourg, un des lieutenants, m'avait promis le journal de route. Le capitaine s’est opposé à ma demande et il a défendu de me le donner.

1T-brumaire. — Nous continuons à avancer. Le roulis nous à fatigués cette nuit. Mon hamac frappe à chaque instant contre un bois debout qui est auprès, el cela me brise. À dix heures, on a signalé une goélette faisant notre route. On ne l'a pas chassée. Brottier ma dit, après midi, que la hauteur prise était de 315’ et qu’on estimait la longitude à 50°. Voici la situation que la carte de la. Nouvelle Encyclopédie donne au cap Nord et à Cayenne. Ces ‘cartes paraissent rédigées avec soin.

Page 1