‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 18 sur 50 · CAP NORD (GUYANE · texte numérisé non relu

CAP NORD (GUYANE

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On m'a donné une pomme cuite que j'ai trouvée délicieuse. On n’imagine pas combien, dans la situation où nous sommes, le moindre fruit, le moindre rafraichissement parait délicieux. Cette sorte de jouissance est perdue dans l'abondance ! Mais c’est l'acheter à trop haut prix que de la payer par ce que nous souffrons.

18 brumaire. — Nous comptions bientôt voir la terre mais les calmes nous arrêtent encore; cela est désespérant !

La dérive causée depuis hier par le courant nous à portés à 4° 11” nord, cela est effrayant ! Nous pourrions manquer Cayenne.

19 brumaire. — La nuit a élé assez favorable. On estime que nous ne sommes plus qu’à trente lieues de la terre.

Les observations réduites ont donné 4 44 nord ; mais heureusement nous gagnons dans l’Ouest,. .

La chaleur est extrême et ma faiblesse devient inquiélante.

20 brumaire. — Nous avons été favorisés celle nuit. A la pointe du jour, on a reconnu le changement d’eau. Ce n’est plus le vert clair de l'immense Océan ; les eaux blanchissent et sont troubles. À sept heures trois quarts, on a crié : « Terre ! terre ! » mot sacré pour le navigateur fatigué, pour l’homme malheureux comme moi. À dix heures on a vu le Grand-Connétable, ce rocher au milieu de la mer, qui est, entre le cap Nord et Cayenne, le premier point de reconnaissance. De la mer, le spectacle qu'offre cette vue est magnifique ; on aperçoit la terre à l'horizon, et, entre elle et nous, la mer tranchée par des zones ou courants d’eau, les uns du plus beau vert, les autres d'eau grisâtre, les autres presque-noirs. Le vent continue à nous servir. À midi et demie, nous élions à une petite portée de pierrier du Grand-Connétable dans le Sud. Ce rocher s'élève à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds au-dessus du niveau de la mer. Des milliers de frégates et d’autres oiseaux de mer en sont les seuls habitants. On le salua de deux coups de canon, et des volées de ces oiseaux qui sortaient du creux du rocher obscurcissaient l'air. Les couches extérieures de ce rocher sont brunies ou noircies par l’action de l'air. On voit quelques mousses el des traces de sel dans les parties que la mer découvre. On peut y descendre quand la mer est calme. J'aurais désiré avoir un échantillon de ce rocher.

A une demi-lieue dans l'Ouest, est le Petit-Connélable, autre rocher de la même nature, mais qui s'élève beaucoup moins au-dessus de la surface des eaux. On passe entre ces deux rochers, et il paraît qu’il y a un banc de même nature aussi qui les réunit, mais sur lequel il y a assez d’eau pour passer sans danger. Nous avons traversé cette passe avec le plus beau temps. A une heure et demie, nous avons vu de petites îles près de la côte qu’on appelle la Mère et les Filles. Une de ces îles forme un point de vue très pittoresque par la beauté des arbres dont elle est ornée. Nous avons mouillé à environ trois lieues de Cayenne. Nous avons tiré un coup de canon et le fort nous a répondu. Le mouillage où nous sommes est assez mauvais. [Il n’y a que quatre brasses d’eau et la mer y est

très houleuse. On a expédié Dubourg, le lieutenant, avec un bateau pour Cayenne.

21 brumaire. — Nous avons éprouvé un épouvantable roulis toute la nuit. Nous n'avons pas pu dormir un instant. Combien il me tarde d’être à terre! Hélas ! pouvaisje penser que j'aurais jamais le besoin et le désir de descendre sur ces terres sauvages ! Nous avons aperçu notre canot et une petite goélette qui faisaient route vers nous. Une chaloupe était venue pendant la nuït porter les officiers de terre et un pilote. D'après les renseignements que nous avons eus, tout paraît s’annoncer favorablement pour nous. La goélette n’a pu venir à bord, elle a mouillé. Le canot nous a ramené Dubourg. Il nous a donné des renseignements très favorables sur laccueil que mous recevrions à Cayenne et sur les dispositions de Jeannet, commissaire du Directoire. I est très heureux que Dubourg ait descendu à terre. Il nous aura fait connaître.

22 brumaire. — Nous avons en vain attendu la goélette tout hier et toute la nuit. Les courants et les vents contraires ne lui ont pas permis de parvenir jusqu’à nous. Enfin, après beaucoup de difficultés, le capitaine s’est déterminé à nous faire embarquer dans la chaloupe et dans le canot, avec nos effets, pour nous porter à bord de la goélette. Les basses marées ne permettent pas à {a Vaillante de s'approcher plus près de Cayenne. Nous avons enfin quitté ce malheureux bâtiment où nous avons tant souflert. Laporte m'a témoigné beaucoup d’égards aujourd’hui. I m'a engagé à préférer le canot qui marche mieux que la : chaloupe. Il était neuf heures du matin, Tronson, Brottier et Aubry se sont embarqués avec moi. Hurtaud, commandant des canonniers, et trois hommes de sa troupe for-. maient notre escorte; le reste était embarqué sur la chaloupe partie avant nous. Nous l’avons bientôt dépassée, et nous sommes arrivés à bord de la goélette. Elle appartient à un nommé Dupéyron, qui était venu hier au soirà bord avec Dubourg. Ce Dupeyron avait demandé avec instance de mes nouvelles. C'est un ami de Floret de Bordeaux que j'ai connu. Cette goélette est une pirogue dont le fond est creusé dans un seul arbre. C’est dans des

UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR j 121

bâtiments de cette espèce que se fait le cabotage sur cette côte, et ils vont ainsi, d’un côté, jusqu'aux Amazones, de l’autre, jusqu aux Antilles.

Le vent et les calmes ont retardé notre route. Nous avons mis à la voile dès que la chaloupe a été déchargée. Je n’ai pu soutenir ce trajet de quelques heures jusqu’à Cayenne, qu’en me couchant sur le pont où le soleil me brûlait par moments. Je le répète, il me serait impossible de donner une idée de l’état de faiblesse auquel je suis réduit. Les os me percent la peau, mon corps est décharné comme le Voltaire de Pigalle. Heureusement malgré la diète austère à laquelle mon dégoût eties mauvais vivres m'ont condamné, mon estomac se soutient.

La vue dela terre en arrivant à Cayenne est magnifique ; quelques"îlots détachés de l’île principale, couverts d’arbres du plus beau vert jusqu’au bord des eaux, les accidents de la lumière si brillante dans ce climat, tout contribue à ajouter à la beauté du spectacle. En approchant de la côte nous avons pensé donner sur une roche qui est à fleur d’eau, et, dans le changement de manœuvre qu'il a fallu faire pour l’éviter, Pichegru et Murinais ont failli tomber à la mer. Nous avons vu arriver sur la plage un grand nombre d'habitants. Le commandant nous a fait crier de mouiller avant d'entrer dans le port. Hurtaud et Dupeyron sont descendus prendre des ordres pour notre débarquement. On nous a ensuite envoyé de petites pirogues ou canots pour nous porter à terre.

de RE :

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