ARRIVÉE ET SÉJOUR A CAYENNE DÉPART POUR SINNAMARY
Nous voilà donc enfin sur la terre de notre exil! Nous sommes descendus sur ces rivages brûlants de l'Amérique; nous voilà à dix-huit cents lieues de tout ce qui nous est cher; mais nous arrivons; notre long supplice va finir peut-être et l'espoir nous reste. Nous avons été accueillis avec les plus grands égards, mais avec le profond silence qu'impose la tyrannie qui domine. On nous a conduits au Gouvernement. On ne nous avait pas permis d'entrer dans le port, c’est sur les rochers du côté de l'hôpital que nous sommes descendus. J'avais la plus grande peine à me soutenir, et je n'ai pu marcher qu'appuyé sur le bras de Delarue. Le commissaire ou agent particulier du Directoire (nommé Jeannet.et neveu du fameux Danton) nous a fait asseoir et nous a fait lire le procès-verbal de la remise qui Jui était faite de nous par le commandant de la corvette. 3
Cette lecture faite, nous lui avons demandé des expéditions de ce procès-verbal et il nous les a promises. Il nous à fait rafraichir. En sortant, je lui ai dit : Vous voyez des ciloyens malheureux qui comptent sur votre humanité.
— Vous pouvez compter, m'a-t-il répondu, sur tout ce qui pourra Se concilier avec les ordres que j'ai reçus. Voilà tout ce qu'il fallait. La Villeheurnois est venu gâter cela en demandant de petits objets de détail. Il est des hommes qui ne mesurent jamais la convenance de leur
position. On nous à ensuite conduits à l'Hôpital. Autre -
fois, le nom seul d'Hôpital m'aurait fait frémir. Hurtaud, qui nous y a conduits, n’a pas eu la liberté d’y entrer avec nous. Cet hôpital est encore servi par des sœurs hospita-
lières, qui ont conservé leur régime, leur costume, et suTr tout leur touchante bienfaisance. Elles nous ont consolés, «
elles nous ont inspiré la plus entière confiance. On nous a placés dans deux chambres hautes, dans la plus agréable
situation ; elles donnent sur deux galeries opposées qui
entretiennent un courant d'air continuel, pour peu qu'il y
ait de brise. La chambre que j’occupe avec Barthélemy, È
Tronson, Murinais, Willot, Ramel et Letellier, a la vue sur la mer, et rien n'arrive dans le port ou n’en sort qui ne
passe sous nos yeux. Souvent celte vue sera triste et.
mélancolique pour moi, souvent elle agitera mon cœur ; c’est là l’océan qui me sépare de ma malheureuse patrie, de ma femme, de mes enfants, de mes amis, de tout mon bonheur, de toutes mes espérances.
On nous a servi un excellent diner. Le premier que Fo
fait à terre est toujours délicieux, lorsque surtout on n’a eu comme nous dès notre départ d'Europe que des vivres gâtés. Nous avons eu de très bonne soupe, du bœuf, du poisson, des melons d’eau, des oranges, des mangues; tout nous a paru exquis et j'ai dû m'armer de prudence
pour ne pas me livrer à mon appétit. À sept heures on
nous à servi aussi un très bon souper.
Je me suis couché à huit heures; j'étais accablé de.
fatigue; mais J'avais un lit excellent, propre surtout et de l'air! Il faut avoir souffert près de soixante-dix jours,
comme J'ai fait, dans la malpropreté, dans l'air le plus.
infect, pour concevoir la jouissance de ce changement
de situation. Elle calma un instant le sentiment de lop-
pression, parce qu'elle ranima l'espérance d'en voir le” F4
terme. 23 brumaire.— J'ai mieux dormi jusqu’à une has et. c’est beaucoup plus que je n’avais fait depuis le T8 fructi-