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ques fragments qui nous concernent, et entre autres celui-ci pour moi : « Dites au déporté Laffon Ladebat que j'ai reçu sa lettre du... avec le certificat de Cabrol et celle du... (par laquelle je lui annonçais la mort de Murinaïs). Dites-lui aussi que s'il continue dans les lettres qu'il m’écrit à prendre la qualité de Représentant du Peuple, je ne pourrai plus lui répondre. » Il faut noter qu'il ne m'a jamais répondu. J'ai dit au commandant que la loi même ne m'ôtait pas mon caractère et qu'aucune puissance. humaine, excepté les assemblées primaires, ne pouvaitme ôter.
J’ai eu des lettres de François, de Power et de Noyer. La goélette n’a d’ailleurs rien porté pour moi.
Je suis allé voir Marbois et Bourdon, qui sont indisposés. Je crains que la maladie de Bourdon ne lui soit funeste. La violence. de son caractère augmente son mal.
9 nivôse. — J'ai transpiré beaucoup cette nuit. J’ai commencé à boire de l’eau de rivière en me levant, et je m'en suis bien trouvé.
Barthélemy s’est décidé à aller à Cayenne; il avait dit qu'il s’y déterminerait s’il souffrait cette nuit, et il a souffert.
de lui avais demandé de me laisser Chamber: il l’emporte et je suis convaincu qu’il ne l’ouvrira pas un seul jour à Cayenne.
On a fait la vente des effets de Murinais, élle a monté dre Le commandant faisait d’abord quelques difficultés pour me rembourser les frais que j'ai payés; cependant je lui ai rappelé l'arrêté, et il a consenti à me rembourser.
Je suis allé voir Marbois qui me parut mieux, Bourdon qui se dit mieux et que je ne crois pas bien.
Le temps a été superbe tout aujourd’hui.
Nous avons mangé de pelites Si : c’est un excellent poisson.
10 nivôse. — La nuit a été assez mauvaise. Il y a eu un grain et un coup de vent assez violent. Voilà la pluie revenue. Nous avons eu plusieurs jours du très beau temps, quoique bien chaud. Les plantations souffrent.
Barthélemy, qui devait partir aujourd’hui, ne partira
que demain. La goélette reviendra pour charger quelques objets au bas de la rivière, et demain à 5 heures elle se mettra en mer.
J'ai donné à diner aujourd’hui à Tronson, au capitaine de la goélette, au garde-magasin et au chirurgien.
J'ai eu hier au soir une explication avec Barthélemy au sujet de propos tenus ici el je suis convaincu, quoi qu’on en ait dit, qu’il n a eu aucune liaison avec Brottier.
Il s'agissait de projets d'évasion. Il paraît que Brottier avait pris quelques mesures et avait entamé quelques correspondances à cet égard, mais je n’ai pu rien savoir de positif. La manière dont je m'étais prononcé à ce sujet écartait de moi toute confidence.
A1 nivôse. — J'ai écrit plusieurs lettres en me levant, pour les donner à Barthélemy. Tous ses bagages ont été embarqués hier au soir. Tronson et Marbois sont venus à midi pour me présenter un projet d'accord à signer relatif aux demandes que j'ai faites en France. J'ai souscrit cet acte, et 1l se lrouve dans mes papiers, ainsi qu'une déclaration particulière qu’ils m'ont donnée. Quoique J'eusse seulement à diner pour Barthélemy et pour moi, j'ai retenu à diner avec nous Marbois et Tronson. À une heure, nous nous sommes embarqués, excepté Marbois, dans la pirogue du garde-magasin. Le commandant et le chirurgien nous ont accompagnés. Je n'avais pas encore vu cette rivière depuis son embouchure jusqu'ici. Elle présente le spectacle sauvage de tous les cantons de l'Amérique qui ne sont pas encore défrichés. Partout, les palétuviers et les lianes qui les enlacent viennent prendre racine jusque dans la rivière et en cachent les bords. Cette végétation animée et toujours verte présente dans plusieurs endroits des accidents variés qu'il faudrait pouvoir peindre, car il estimpossible de les décrire. |
On distingue deux sortes de palétuviers : lenoir et le blanc. Le noir s'élève à une assez grande hauteur; le blanc s’élève moins, mais il a un plus beau fruit. Les lianes sont très variées. L’arbre qui pousse ici, celui qui acquiert le plus de volume est le fromager ; je le décrirai lorsque je pourrai examiner un individu de cette espèce. Nous
sommes arrivés vers trois heures à la goélette qui était au bas de la rivière. C'était l’instant de la pleine mer. Barthélemy s’est embarqué avec son valet de chambre et une Indienne qui les sert. Nous lui avons fait nos adieux. La goélette a appareillé au même instant. Nous avons descendu à terre, et nous nous sommes arrêtés surl’habitation d'un nommé Kornmann, qui est de Bordeaux. C’est une petite habitation placée sur Ie bord de la mer, derrière le poste ou la batterie qui est à l’entrée de la rivière. Nous. sommes allés au bord de la mer. J’y ai ramassé quelques coquilles, quelques cailloux et quelques grenats. Les cailloux sont beaucoup moins abondants depuis que les vases ont augmenté sur cette côte; il paraît que, tous les trois ou quatre ans, il y a une révolution à cet égard. Les raz de marée emportent les vases, et alors, dans les” grandes marées, les cailloux transparents sont beaucoup plus abondants, et on trouve même quelquefois des grenats qu'on dit assez beaux.
Le vent étant assez contraire, la goélette qui porte Barthélemy a échoué deux fois; mais le capitaine a manœuvré habilement et il s'est tiré du sable. Il nous à paru ensuite faire assez bien sa route. On m'a dit cependant qu’on croyait que la goélette avait mouillé à l'Ile Verte.
Je suis revenu à Sinnamary avec le chirurgien et le garde-magasin.Ce chemin, que j'avais déjà fait en arrivant, m'a paru encore très intéressant. C’est un sentier coupé dans les palétuviers et qui traverse ensuite quelques abatis. J'ai ramassé quelques plantes chemin faisant. Jai passé chez Rovère et Bourdon en arrivant. Bourdon m’a paru mieux. Rovère se purge demain. On m'a dit que Rovère avait demandé au commandant que Bourdon püt se rendre à Cayenne et que le commandant avait écrit.
Je suis rentré chez moi avant la fin du jour. Tronson est venu assez de bonne heure. Il assiste ordinairement à mon souper et je crois qu'il regrette quelquefois d’avoir renoncé à souper et de s'être aussi FIAOUIERIEN séparé de moi pour la table.
Brottier et La Villeheurnois ont eu encore une discus-
sion assez violente. C’est une chose bien singulière que tout cela. À
12 nivôse (1* janvier 1798). — Voilà une année bien cruelle écoulée. En verrai-je de plus heureuses? ou suis-je condamné à passer le reste de mes jours loin de ma femme, loin de mes enfants, ou plutôt loin de tout ce qui tient le plus à mon cœur ? J'aime à concevoir de plus douces espérances, et leur charme soutient mon courage et me donne des forces sur lesquelles j'étais bien loin de compter; mais une plaie cruelle déchire toujours mon cœur et celle-là ne peut se fermer: c’est la perte de ma fille, son image est sur mon cœur. Rien ne peut l'en ôter. Aussi ma déportation, quelque injuste et cruelle qu'elle soit, m'affecte bien moins que le souvenir cruel des derniers moments de ma Cécile... Enfant chérie, tes cendres reposent auprès d’Elisabeth. Que ne puis-je, un jour, t’élever un monument simple, image de tes vertus et de ta candeur ! J’irais tous les jours y verser des larmes, et ces
larmes me seraient douces, parce qu’elles me rappelle- raient l'idée de la félicité dont tu dois être comblée. Et vous qui me restez, femme chérie, enfants tous également chers à mon cœur, objets de toutes mes espérances, c’est pour vous que mes vœux s'élèvent au Trône de l'Eternel. Puissent vos inquiétudes se calmer ! Puissiez-vous n'avoir point éprouvé de nouveaux malheurs ! Puissent votre courage et vos vertus être toujours la preuve la plus éclatante de la pureté de mes principes et de ma conduite !
J’ai assez bien dormi cette nuit. Il m’a fallu donner quelques étrennes. J’ai fait quelques partages, et je suis bouleversé de ma solitude. Rien ne me dérange de mon travail.
Le temps est très beau tout ce matin. Il y a eu quelques grains de pluie, mais très passagers.
13 nivôse. — J'ai mal dormi cette nuit. J'ai beaucoup transpiré et j'ai eu des démangeaisons assez violentes. J’ai trouvé l’eau plus chaude que le soir, mais un peu vaseuse.
La tête de Bourdon est entièrement dérangée, je crois. Il se met dans des accès de colère épouvantables ; sisa fièvre augmentait, cela pourrait le tuer.
PURE ER ee LES SE à PTE
Ma solitude me laisse beaucoup plus de . pour le” travail et j'en profite.
Voici l’objet actuel de mes A et de mes lectures particulières :
Etude de la Chimie dans Fourcroy ;
- Traduction de l'Histoire d'Angleterre par Goldsmith ;
Etude de l'Histoire Naturelle, dans toutes ses parties, et examen de tous les objets qui se présentent à moi;
Lecture de l’Esprit des Lois ; de l'ouvrage de Priestley, intitulé : Lecture on History and General Policy.
Cela suffit avec les détails de mon ménage et ma correspondance pour remplir tous mes moments.
Je suis allé avec Tronson chez Bourdon et Rovère. Je les ai trouvés mieux.
14 nivôse. — J'ai eu cette nuit une transpiration plus abondante que jamais et j’ai assez mal dormi. Je comptais me baigner, mais la pluie m'en a empêché. Elle a été assez abondante ce matin, les vents étaient au Sud et on entendait la pluie tomber dans le bois quelques minutes avant. qu'elle fût parvenue jusqu’à nous. si
Le départ de Bar thélemy me laisse plus de place us ma chambre ; J'en ai profité pour quelques arrangements qui me donnent plus d’aisance. Je m’arrangerais mieux encore, si} avais quelque He de rester ici plusieurs mois encore.
Le giraumon est le meilleur légume qu'on puisse manger ere j'en ai eu à diner une espèce de purée qui était délicieuse.
J'ai eu une lettre du département qui m'envoie l'extrait mortuaire de Murinaïs.
J'ai demandé au maire les états de Fe de naissances et de morts du canton de Sinnamary. El m'a fait
espérer de m’en donner quelques-uns. Je voudrais pouvoir F2
réunir tous ceux de la Guyane française depuis dix ans. | On prétend avoir entendu au Pleine Mer plusieurs coups de canon. On dit qu’on peut les entendre de Cayenne : cela me paraît bien faux. Quelques anciens habitants m’assurent cependant que le jour de la Fête-Dieu, lorsque le vent portait, on les entendait très distinctement. 5
Bourdon n'a pas eu de fièvre, et je crois à présent que sa maladie n'aura pas de suites. Il est très faible. Ilse plaint de quelques personnes, qu'il croyait, DE il, être de ses amis.
15 nivôse. — On prétend encore avoir entendu du canon ; mais il me paraît que ce sont des chasseurs aux « gros yeux » qui seraient à la Pointe, et le canon de hier pourrait bien n'être pas autre chose.
J'ai répondu au département, j'ai écrit à ma femme, à Me de Murinais et à Barthélemy.
Le maire, auquel j'avais remis la lettre du département, l’a envoyée au commandant pour lui faire voir que cette administration ne croyait pas comme l’agent devoir me refuser le titre de Citoyen. Le commandant lui a dit que le département pourrait bien s’en repentir.
J'ai un peu moins transpiré cette nuit; J'ai fait hier remplir davantage ma paillasse, et je suis mieux couché. Je me suis baigné en me levant, et j'ai pensé me faire grand mal à la tête en la plongeant sous l’eau : j'ai frappé entre les deux yeux contre un rocher. Heureusement l’eau a amorti le coup, mais cela me rendra plus prudent. Nous sommes ici comme des enfants ; nous avons besoin des lecons de la nature.
Je suis allé voir Bourdon et Rovère ; en revenant, je re suis arrêté chez Cabrol. Pendant que nous y étions, Tron- ‘son et moi, une négresse est arrivée de Cayenne ; elle avait des lettres pour nous, elle m’en a remis une de Franconie et une de Roux. Franconie m’écrit du 13 au matin que Barthélemy vient d'arriver. I a fait une traversée très heureuse. Franconie me mande que la Victoire, qui a escorté {a Vaillante, est rentrée. On estime le 13 que La Vaillante était alors aux Bermudes ; ainsi on doit espérer que ce bâtiment sera arrivé en France vers la fin de janvier. La Vaillante n'a rencontré que deux bâtiments neutres, dont on a dit ou donné la nouvelle qu'il y avait eu un combat entre les Hollandais et les Anglais, dans lequel
neuf vaillants Anglais auraient été pris et six mille hommes tués. Cela paraît “plus qu’apocryphe.
Un bâtiment venu de Philadelphie en vingt-sept jours
n'apporte aucune autre nouvelle que notre déportation à Madagascar. Ce bruit avait couru en France.
La Chevretle est partie le 12 sans qu’on en ait été. informé ; il est désespérant qu’on n'ait pas pu écrire par ce bâtiment. On croyait cette corvette destinée pour les ‘Etats-Unis, et tout d’un coupelle a eu ordre de partir pour la France ; cela me paraît bien extraordinaire.
Beckmann est enfin parti le 10.
Un malheureux bâtiment royaliste, qui d’abord avait relâché à Cayenne, qui était sorti et que le mauvais temps avait forcé de rentrer, a été définitivement condamné, parce qu'on avait besoin de quelques objets de sa cargaison. Tout cela crie vengeance ! :
Nous n’avons pas eu de lettres de Barthélemy; il n’a sans doute pas été informé du départ de la négresse qui nous a porté ces nouvelles.
Boucher a donné un Mémoire très fort et trés bien fait pour prouver l'insalubrité et:le danger du séjour qu’on nous à assigné.
Pichegrh. Willot et Delarue étaient assis à la pointe pour chasser les «gros yeux » aux flambeaux. On dit que le commandant a cru qu'ils fuyaient et qu'il s’est lui-même rendu à la Pointe. On l'y a vu en effet avec un ancien habitant de Sinnamary.
16 nivôse. — J'ai plus transpiré que jamais la nuit dernière ; cela m'affaiblit cependant peu, mais cela m'empêche de dormir et je voudrais que cela diminuât un peu.
Un habitant nommé Boutereau, qui demeure à sept lieues d'ici, du côté de Conanama, où l’on voulait nous placer définitivement, est venu me voir. C’est un ancien Acadien, sa famille était établie à Halifax et en fut déportée en France ; de là il est venu à Cayenne, il y a trente ans, et, à force de travaux et de constance, il s’était fait environ 12.000 francs de rentes, qui ont été anéanties par la perte de ses esclaves et la nécessité où il s’est trouvé par conséquent de donner pour rien une «ménagerie » considérable. Cet homme, quoique âgé, conserve encore de la vigueur, et il paraît très intelligent pour l’éducation des bestiaux.
PME Er AN PA D :
Il a deux filles mariées à [racoubo, l’une avec Fouquet, l’autre avec le chirurgien du poste. Je lui ai donné à ee et j'ai eu avec lui le garde- -magasin.
Marbois est venu me voir Va DrEe midi ; il m’apporte des graines de différentes espèces, et particulièrement de l'arbre à pain. Il m'a lu une lettre de Franconie, qui lui mande qu’un nommé Gérard avait dîné avec mon fils, la veille de son départ de Philadelphie. C’est mon frère qu'il a cru être mon fils, mais je ne sais si c’est Philippe ou (Dacleu ?) Il était possible que ce fût Philippe qui se serait sauvé de Saint-Domingue : mais cela est incertain. Il parait qu'à cette époque on ne savait pas encore ma déportation à Philadelphie, et qu'on y avait seulement appris notre déportation en masse, qu'on disait être à Madagascar.
M. Couturier, député particulier des habitants de la Guyane à Paris, et qu'ils espéraient députer cette année au Corps Législatif, est de retour à Philadelphie. A-t-il été chassé ? ou a-t-il cru qu’il n’y avait pas de sûreté pour lui ? Voilà ce que nous ignorons encore et ce qu’il serait bien important de savoir. C’est dans ces circonstances qu’il est bien fàächeux pour moi de ne pas être à Cayenne.
17 nivôse. — J'ai un peu mieux dormi cette nuit et j'aurais très bien dormi sans un enfant couché au-dessus de moi qui n’a cessé de crier. Je me suis baigné en me levant. L'eau était bonne pour la température ; mais elle est vaseuse et cela est désagréable. Cabrol est venu me voir et il m'a dit beaucoup de bien de Couturier.
Je continue à étudier la chimie de Foureroy. J’ai trouvé ici des Granitelles, des Pierres volcaniques, des Poudingues, du Quartz; mais en morceaux détachés sur la terre ; il faudrait les trouver dans les rochers même, pour mieux s’assurer de leur origine. On m’a assuré cependant qu'il se trouve des rochers de granit et même des couches d’ardoise, ces dernières entre Yracoubo et Sinnamary.
Marbois m'a prêté le plan qu’il a levé de Sinnamary. Je le copie ici. Ce plan, quoique levé irrégulièrement, est assez exact pour nous conserver le souvenir du lieu de notre exil.
J'ai fait quelques visites l'après-midi. J'ai revu le plan-
tage de Vogel, il est très intéressant. On y voit presque toutes les plantes qu’on peut cultiver ici. |
18 nivôse. — J'ai planté ce matin une planche de mon jardin, 4° au Nord à côté d’un ruisseau quatre ou cinq fruits d'arbres à pain. De grosses fèves le long de ces bords ; à l'Est des pois; à celle de l’Ouest des radis; au milieu encore des navets et enfin de la moutarde. J’ai mis quelques graines de Palma Christi au Sud.
Je me suis baigné ce matin, mais, soit qu'une omelette que j'ai mangée hier au soir m'ait fatigué l'estomac, soit par quelque autre cause, je me suis trouvé l’estomac fatigué ce matin, et J'ai été obligé de travailler moins a mon ordinaire.
J’ai planté le soir une plante de tayova, dont le commandant m’a donné le plant.
Cabrol m'a informé d’une occasion pour Cayenne ; j'en ai profité et j'ai écrit à Barthélemy, à Franconie ét Roux.
On m'a porté une belle tortue de chez Me Tryon. Je-ne sais pourquoi, et si c’est elle ou Marbois qui m'en a fait présent. À
Tronson a trouvé chez le juge de paix un volume des Oraisons Funèbres de Bossuet, il m’en lisait ce soir quelques morceaux. Il est impossible de concevoir rien de plus éloquent, et jamais on n'a donné autant de Le autant d'harmonie à la langue française.
19 nivôse. — J'ai assez “bien dormi cette nuit et je me trouve mieux. Quoiqu'il n'ait pas plu, les plants de tayova que j'ai mis en terre hier au soir sont assez beaux. Les patates que j'ai plantées il y a plusieurs jours dans la première planche n’ont commencé à paraître qu'aujourd'hui. On m'a porté une fleur de grenadille purpurine : c’est une superbe fleur et elle me semble ici plus belle et plus odorante qu’ en Europe.
Mon cuisinier avait voulu tuer hier au soir une tortue :; ce matin, ma négresse a trouvé la tortue qui montait, quoiqu'elle eût perdu beaucoup de sang. C’est une chose singulière que l'adresse avec laquelle, quoique tournées sur le dos, elles parviennent peu à peu à se retourner.
J'ai proposé à Aubry et Willot d'aller dans un parc connu pour en contenir, et ils y ont consenti.
C’est une ressource quand nous n’avons pas autre chose que d’avoir quelques tortues en réserve.
Bousquet est venu me voir : il m'a proposé de monter la rivière avec lui, et d’y passer cinq ou six jours. Cela ne peut pas me convenir. Je veux attendre les nouvelles que nous pouvons recevoir à chaque instant : mais je suis convenu, Si le temps le permet, que je monterai avec lui après-demain jusqu'au premier village indien.
Nous avons mis les tortues dans le parc. Celle qui a été saignée me paraît malade, etje suis fâché de ne lavoir pas mangée aujourd'hui ; des deux autres que Bottereau m'a envoyées, l’une paraît faible aussi.
On répandait le conte ridicule qu’on était informé à Cayenne qu'on s’occupait au Corps Législatif d’une loi pour faire juger toutes les prétendues conspirations et que ceux qui, comme nous, ont subi une déportation seront jugés par une Commission nommée par l’agent du Directoire. C'est trop absurde pour y croire. Je ne sais quel avantage ou quel plaisir on peut retirer de rumeurs aussi ridicules.
20 nivôse. — Le temps a été très mauvais cette nuit, et la pluie tombe ce matin avec abondance. Le temps est pris de tous les côtés. J'ai entendu le tonnerre pour la première fois depuis que je suis à l'Amérique.
Ma tortue est morte ; les autres vont bien,
Le commandant, auquel on attribuait les bruits répandus hier sur notre jugement, les a niés lorsque Marbois lui en a parlé, et illes a démentis aussi lorsque je lui en ai reparlé ce malin.
Faute de baromètre et de thermomètre, je n'ai fait aucune observation sur la température. J’en suis fâché. De simples observations sur les vents et sur l’état de l’atmosphère n’auraient pas été sans intérêt.
Je continue avec assez d'activité ma traduction de Goldsmith, cependant ce travail m'’effraie. J’en ai traduit environ quarante pages. Ce n’est guère que la trentième partie de l'ouvrage, et il faudrait plus de sept à huit mois
172 JOURNAL DE MA DÉPORTATION TE ec
pour year en Si j'avais un secrétaire, ma traduction serait plus rapide et meilleure : car je n'aurais pas la peine d'écrire.
Le procureur g général syndic est arrivé vers Es Il m'a
envoyé plusieurs lettres de Cayenne. Tôutes m'annoncent
les plus grands troubles en France et s’en réfèrent à ce que me dira le procureur général.
Vers les trois heures, il est venu me voir; il se nomme Grimard, il est créole de Cayenne ;il a été élevé en France au collège de Pont-le-Voix : c'est un homme intéressant et qui paraît jouir d’une fortune honnête; il a une maison à Apronague, où il conserve soixante travailleurs et une
autre à Tonnai-grande, où il en a une vingtaine. Il est beau-
frère de M. Remy, chirurgien de l'hôpital de Cayenne, qui nous à témoigné le plus touchant intérêt.
Voici le résultat des DATES qui se sont répandues à Cayenne.
On confirme la mort du roi de Prusse et la déclaration de guerre à la France par le roi actuel ;
rupture des conférences à Lille, Les plénipotentiaires :
de retour à Paris ; La paix avec le Portugal conclue ; La paix avec l'Empereur rompue entièrement, et ce
prince se renforçant par les secours puissants qu’il a reçus de la Hongrie et de la Bohême;
Les nlhours de Saint-Domingue confirmés. Santhonax
fuyant à la Havane a rencontré une frégate française qui.
l’a forcé à faire route pour la France.
Aucun papier public de France, aucune lettre particulière; mais voici les nouvelles qui transpirent :
Presque tous les départements en insurrection contre |
le Directoire et nous redemandant à grands cris. Les Comités ayant voulu remédier à quelques mesures proposées par le Directoire, celui-ci aurait de nouveau
‘voulu faire armer le Corps Législatif, et tous les Comités
auraient mis ce Directoire hors la loi et il se serait dissous.
Les villes de Lyon, Marseille, Toulon, et Bordeaux, s'étant
mises en insurrection ont été incendiées. Tout cela me parait exagéré, mais très alarmant. Il n’est pas douteux
d’après de tels bruits qu il n’y ait de graves troubles dans notre malheureuse patrie, et cela m'inquiète au dernier point.
Le Directoire n’aura pu soutenir son pouvoir à Paris même que par de nouvelles violences. Que sera devenue la France au milieu de tant de convulsions ? Que sera devenue ma famille? Je ne puis m’arrêter à ces effrayantes pensées, elles me laisseraient sans force et sans courage. Daigne le ciel mettre un terme aux malheurs de mon pays !
Les uns disent que Bonaparte s’est déclaré contre le Directoire. D’autres que la situation de l'Italie ne lui permet pas de labandonner.
Le procureur général m'a apporté le graphomètre, “ue je me sérvirai pour lever le plan de Sinnamary, si le temp me le permet.
Tronson et Marbois sont venus me voir et nous avons eu ensemble une assez longue conférence avec le procureur général, qui nous a dit encore que Jeannet lui-même lui avait assuré que Marseille était incendiée, et Desvieux, le commandant, que tout était perdu en France. Couturier, député parles habitants, est attendu à chaque instant à Cayenne ; il paraît qu'il est parti de France quinze jours après notre déportation. Pacaud-Sablon, neveu de Pacaud et pupille de Fleurieu, qui devait aller du continent de l'Amérique en France, écrit qu'il ne s’y rendra point et qu'il va retourner à Cayenne, et qu on se doutera bien des motifs qui lui font prendre ce parti. Il paraît que Fleurieu, convaincu qu’on ne pouvait plus être en sûreté en France, lui a mandé de n’y pas venir.
J'ai vu Bousquet ce soir, il ne montera point en rivière encore comme nous étions convenus. J’en suis bien aise : car je n'aurais pas pu monter avec lui, comme j'en avais formé le projet pendant que le procureur général sera ici.
21 nivôse. — J'ai déjeuné chez Marbois. J’y ai mangé une excellente banane; il m'a dit qu’il y en a une espèce qu'on appelle banane musquée, qui est délicieuse. Nous sommes allés ensuite, Tronson, Marbois et moi, chez le commandant, pour voir le procureur général qui y est
a TA | JOURNAL DE MA DÉPORTATION
logé. Nous l'avons trouvé. Il nous a dit qu’un des motifs de la confiscation du Ragusien était que Beckmann avait mis à bord sept barils de sous marqués faux qu'il avait voulu, mais qu’il n’avait pas pu parvenir à introduire à Cayenne. On ne conçoit pas trop pourquoi Beckmann aurait mis cette monnaie à bord du Ragusien. Quoi qu'il en soit, cela m'inquiète. Je n’aime pas à avoir des rapports avec des hommes qui poursuivent la fortune par de pareils moyens. C’est un de ceux qu'un autre homme m'avait proposés en France.
J'ai donné à diner aujourd’hui au procureur général, au maire, au garde-magasin, au chirurgien, et J'ai invité avec eux Pichegru, Willot, Marbois, Tronson ; Commars, habitant de la Pointe, est aussi venu dîner avec moi. J'avais invilé le commandant, qui m a refusé sous prétexte qu'il avait quelqu'un à dîner chez lui.
Quoique j'aie été assez embarrassé pour mon diner, je suis parvenu à en donner un assez bon.
Le procureur général nous a encore beaucoup parlé des nouvelles qu'il m'a données hier. L’après-midi La Villeheurnois et Bourdon sont venus aussi pour causer avec lui.
J’ai lu ce soir pour la première fois les pièces qui ont été proclamées ici relativement à notre déportation; elles consistent en une proclamation du Directoire exécutif du 18 fructidor an V. Extrait du Rédacteur, n° 630. Cette proclamation annonce des pièces relatives à la conspiration. Ces pièces ne sont que de prétendues déclarations de Duverne de Presle ou Dunan annexées au registre du Directoire exécutif du 11 ventôse an V.
Cette déclaration se trouve dans les n% 630, 631, 632 et 633 du Rédacteur. L’imprimé porte que le n° 634 manque. Il porte ensuite une deuxième déclaration extraite, y estil dit, du n° 636.
Ces pièces ne dénoncent que Pichegru, Mersan, Lemo- LE
nier, la réunion de Clichy. 11 est inconcevable qu'on ait l'audace de produire de pareilles déclarations comme des preuves authentiques d’une conspiration tellement démontrée qu'il n’a pas même fallu de jugement pour
condamner les prétendus conspirateurs à être déportés. Un pareil acte de tyrannie ne peut se concevoir.
Je n’avais point vu la plupart des pièces. La déclaration de Dunan parle d’un Institut Philanthropique, dont je n’avais Jamais entendu parler en France. La seconde pièce est une seconde proclamation du Directoire du 23 fructidor an V, extraite du Rédacteur n° 636. Elle parait être de la composition de M. François de Neufchâteau. C’est le comble de l’infamie que d'emprunter un pareil langage lorsqu'on se rend coupable de telles atrocités.
La troisième pièce enfin est la loi du 19 fructidor an V. J’ai vu pour la première fois que c’est sur la motion de Creuzé-Latouche que cette loi a été adoptée par le Conseil des Anciens. C’est une triste célébrité que Creuzé- Latouche s’est assurée là.
J'ai achevé de lire aujourd'hui l'ouvrage de Priestley sur l'étude de l’histoire. Je l’ai lu avec le plus vif intérêt, quoique cependant je n’aie pas trouvé partout la profondeur de vues que m’annonçaient quelques chapitres de cet ouvrage. Je crois même qu'aujourd'hui Priestley
changerait plusieurs passages de ses derniers chapitres.
-Notre cruelle révolution a ouvert un nouveau champ de méditations à ceux qui s'occupent des tristes annales du monde.
On nous a annoncé ce soir qu'il y avait en bas une chaloupe, qu’on croit venir de Cayenne. On dit qu'il y a beaucoup de monde à bord.
22 nivôse. — L’embarcation qu’on avait annoncée hier est la pirogue d’un habitant de la côte : ainsi point de nouvelles.
J'ai diné chez Pichegru et Willot avec le procureur général et le maire; le commandant, qui m'avait refusé hier, s’est déterminé à venir diner aujourd'hui avec nous.
À la fin du diner, M. Suque, habitant de Cayenne, chargé des affaires de la maison Vidal, est arrivé de Cayenne. Il m'avait fait beaucoup de promesses ; il m'avait offert un logement et son terrain à cultiver.
Après le diner, on s’est réuni chez moi. M. Suque m'a confirmé les nouvelles que nous a données le procureur
général, et il me paraît qu’il pourra me donner. Que renseignements utiles.
Pichegru a accompagné le procureur général à la Pointe. J’ai fait quelques visites l'après-midi, j'ai été voir M. Suque, qui est logé dans la maison qu’occupe Morgenstern.
23 nivôse. — Je continue à transpirer abondamment toutes les nuits; malgré cela je n’en suis pas affaibli et j'engraisse d’une manière sensible. Je ne crois pas avoir été Jamais aussi gras en Europe.
J’ai commencé à copier le plan de Sinnamary qu'a tracé Marbois. J’y ai joint quelques notes d'observation.
M. Suque est venu me voir; il m’a remis un projet d'éducation nationale qu’il a présenté en ventôse de l'an dernier au Corps Législatif. Il était alors commissaire de la marine et chargé du magasin et de l’hôpital ; il profita de cette occasion pour demander des objets indispensables à l'hôpital; plusieurs de ces objets ont été détournés de cette destination sacrée et vendus à Cayenne. Il m'a remis un tableau des procès faits et conduits à Cayenne; iln’est
pas complet. Des observations sur la formation des assem-
blées primaires et électorales de la Guyane ; d’autres observations sur les proclamations de l’agent relativement à la liberté des noirs et à la police des travailleurs : ces observations me paraissent mériter attention.
Le procureur général est venu nous voir l’après-midi et nous à invités tous treize à diner demain.
2% mivôse. — J'ai assez mal dormi cette nuit et J'ai moins transpiré qu’à l'ordinaire; je me sens des douleurs dans tous les membres. J'ai un peu trop travaillé à mon jardin hier, et je m'en ressens aujourd’hui. Il faut ici une surveillance minutieuse sur sa santé. Vers dix heures, j'ai senti mon malaise augmenter ; mes doigts ont pâli et mes ongles ont pris une teinte violette; j'ai bien craint que ce ne fût un symptôme de fièvre. On s’est réuni chez moi pour le diner. J’ai cru un moment que mon malaise qui augmentait venait du retard du diner, mais Gabrol ne pensait pas de même, et il me trouvait extrêmement
changé. J'avais froid et des douleurs dans les reins et :
dans les cuisses. Je me suis cependant mis à table: j'ai
mangé de la soupe et une aile de volaille; mais bientôt la chaleur a succédé au froid, et j'ai été forcé de me retirer dans ma chambre. L'accès s’est prolongé jusque vers six heures dans sa force; ainsi il a duré environ neuf heures. Je crains bien que ce ne soit le premier accès d'une fièvre tierce. |
Tous les convives sont venus successivement me voir.
La conversation, m'a-t-on dit, a été assez froide pendant tout le diner. Je n'ai point soupé. J'ai bu seulement de la limonade légère.
25 nivôse. — J'ai beaucoup transpiré cette nuit et je me sentis bien faible en me levant. J'avais plusieurs lettres à répondre et je n’ai pu écrire que quelques lignes à Barthélemy. Le procureur général est parti ce matin pour aller faire l'inspection de quelques troupeaux de bétail, qu’on appelle ici Ménagerie. J'ai pris du chocolat à mon déjeuner, il m'a un peu fatigué. J'ai diné légèrement et J'ai soupé plus légèrement encore.
Je me suis occupé à lire dans l'Histoire d'Angleterre que Je traduis la vie de Charles [°', celle du Protecteur et celle de Charles IT. Chaque ligne offre des objets de comparaison avec notre Révolulion. Si je recouvre ma santé, Je traduirai de suite cette partie et j y joindrai un parallèle raisonné des deux révolutions.
Le temps m’a paru bien long. Je n’ai pu me livrer aujourd’hui à aucun travail suivi.
J’ai bu ce matin du capillaire, que j'ai trouvé parfaitement bon.
26 nivôse. — J'ai transpiré au commencement de la nuit, mais ensuite la sécheresse de ma peau m’a annoncé que je n'avais que trop bien deviné et que mon second accès ne manquerait pas. Il m'a pris vers huit heures ; ainsi il a avancé d'environ deux heures. J'ai eu peu de frissons, mais le froid a été assez fort. Cabrol m’a conseillé de me coucher. Mon accès a été, il me semble, et plus fort et un peu plus long. J’ai mouillé deux chemises et mes draps. Je me suis relevé vers quatre heures pour faire sécher mon matelas, car nous n’en avons qu’un et pas un seul de rechange. J'ai la tête fatiguée. J'ai mangé le soir
un peu de soupe et mes bananes. Je n’ai pu rien faire de toute la Journée que penser, et penser dans notre situation est souvent un grand mal.
27 nivôse. — La transpiration m'a repris cette nuit
avec abondance. J'ai peu dormi, mais, quoique Cabrol me trouve encore de la fièvre, je me sens la tête moins fatiguée et je me trouve mieux. Willot, qui a la fièvre aussi, a pris de l’émétique ce matin. Deux grains n’ont pas opéré; on lui en a donné de plus et il a vomi, mais peu. Je crains que cette émétique ne soit mauvaise. J'ai déjeuné avec une légère soupe maigre, et je m’en suis bien trouvé.
J'ai lu ce matin des observations de Suque sur une proclamation de l'agent de messidor de l’an V. Ces observations, à quelques faits près, ne sont que des phrases. Ce qu'il y a de plus essentiel est un tableau comparatif des productions avant et depuis la loi de liberté. La proclamation est d’une impudence difficile à croire. Elle est fondée sur de prétendus bruits répandus dans la colonie qu'on allait rétablir en France l’ancien régime et par conséquent l'esclavage dans nos possessions des deux Indes.
J’ai été assez bien toute la journée ; j'ai dîné avec de la soupe maigre, du riz, un peu de poisson et mes bananes. Je n'ai pris le soir que de la soupe et mes bananes.
28 nivôse. — J'ai bu pendant la nuit un grand bol de limonade aux tamaris. J’ai commencé par suer, mais cette transpiration s’est arrêtée, et, avant six heures du matin, j'ai senti les avant-coureurs de la fièvre. Je me suis déterminé à la laisser passer au lit. Le froid a été peu sensible, et la chaleur n’a pas tardé à se développer. Elle a été sèche longtemps, et cela m’inquiétait; mais vers onze heures la transpiration s’est à son tour développée, et en une heure, j'ai trempé six chemises, mes draps et mon matelas. Si j'étais plus longtemps resté au lit, j'aurais, je, crois, trempé une douzaine de chemises. Cela m a extrémement affaibli. J'ai encore mouillé une chemise étant levé. | |
Willot a eu la fièvre aussi et il a encore vomi. Il est d’une extrême faiblesse.
J'ai eu beaucoup de monde l’après-midi ; Bourdon et
Rovère sont venus. Bourdon a été saisi de la fièvre étant chez moi.
Le procureur général est venu me voir ; il part demain.
J'ai eu une lettre de Barthélemy qui ne m’annonce rien de nouveau; elle ne m'est parvenue qu'aujourd'hui, quoique écrite Le 19. Rien n’est arrivé d'Europe, ni du nord de l'Amérique ; plusieurs nègres se sont échappés de la maison de correction. On craint leurs intrigues.
29 nivôse. — J'ai bu cette nuit du punch léger un peu nitré. Il s’y était glissé plusieurs petites fourmis. Je ne m'en suis aperçu que ce matin. J’ai assez bien passé la nuit. J’ai dormi, mais j'ai encore abondamment transpiré. J'ai mouillé trois chemises. Ma sueur est extrêmement visqueuse, surtout au cou. Je me suis levé de bonne heure et j'ai répondu à la dernière lettre de Barthélemy. Le procureur général, qui est parti à huit heures, s’en est chargé. Je lui ai demandé de me servir de lui pour ma correspondance, il me l’a promis, mais, pendant que je lui faisais cette demande, Victoire, mulâtresse de Pichegru, nous écoutait. C’est ainsi que toujours nous sommes espionnés.
La Villeheurnois a eu la fièvre cette nuit etil a une colique, qui le fatigue cruellement. Delarue est malade, dit-on.
J'ai parlé au garde-magasin de notre pain qui depuis quelques jours est très mauvais, et c'est ce qui m'a fait mal, je crois, parce que j'en mangeais beaucoup. On m’a dit que celui du commandant était bien meilleur. Il m'a promis de prendre des informations et de me donner des éclaircissements là-dessus.
J'ai eu du monde aujourd’hui. Rovère m’a promis de rédiger ses Mémoires sur la Révolution; personne ne peut fournir un plus grand nombre d'anecdotes sur ces temps exécrables. Aubry pourrait aussi en donner d'importantes.
J'ai soupé avec du riz et un peu de poisson, et j'ai fait préparer pour la nuit une boisson de tamaris.
30 nivôse. — Je me suis couché avec la presque certitude d’avoir la fièvre pendant la nuit. Je me suis réveillé un moment à minuit et j'ai bu un verre de tamaris. J’ai été fort étonné de ne me réveiller qu’à quatre heures et de me sentir dans une douce moiteur qui n’annonçait
; ë DSi AA 180 . JOURNAL DE MA | DÉPORTATION aucun symptôme de fièvre. J’ai encore pris ie verres de tamaris et je me suis rendormi. J’ai resté au lit jusqu'à huit heures et je n’ai eu aucun sentiment de fièvre. Jar continué à transpirer et J'ai un peu activé cette transpira-
tion par une tasse de capillaire. Ces suées m'ont affaibli, mais je crois qu’elles ont enlevé l'humeur qui me causait-…
la fièvre. Je me suis trouvé assez bien tout le matin. Willot a eu un accès de fièvre terrible accompagné de vomissements et de faiblesses alarmantes. Il s’est trouvé . mieux le soir et il a pu se lever.
Ma journée s’est très bien passée. J'ai écrit à Barthélem y. | 4er ingene — J'ai reçu ce matin des lettres de Berthe lemy du 24, du 26 et du 28. J' y ai répondu de suite, ainsi qu'à toutes les lettres que j'avais en arrière. J'ai écrit aussi à ma femme et à mes enfants. J’aime mieux avoir des lettres déjà d'ancienne date de Cayenne que de manquer des occasions qui pourraient se présenter. J'aurais pu
écrire par un nommé Girard qui est parti le 28. Heu-.
reusement Barthélemy a eu la complaisance d'écrire quelques lignes à mon frère. Chaque fois que j'écris à ma famille, j'éprouve une émotion qui me. laisse quelques
moments de trouble. J’ai parlé à mes enfants de leur
éducation, et cet objet de mes plus tendres soins était aussi celui de mes plus douces jouissances. La tyrannie m'aarraché à tout cela. Quand finira-t-elle ? Les jours s'écoulent et je ne reçois aucune nouvelle. Jai bien passé
: é : CR î : 3 PK la journée, quoique j'aie assez travaillé. Willot-est mieux.
2 pluviôse (Janvier 21).— Je n’ai éprouvé aucun sentiment de fièvre cette nuit. Willot a son accès, mais beaucoup moins violemment et cela me donne les plus grandes espérances. J’ai encore transpiré avec abondance cette nuit. J'ai pris ce matin du petit-lait au tamaris. Cette boisson légèrement purgative est recommandée
contre les fièvres et Je crois que c'est ce qui me convient :
le mieux. Bourdon a eu encore la fièvre.
L’insubordination des noirs paraît se propager et le devient alarmante.
Le temps est assez beau depuis quelques Jours ; si ma
cn +
jte, PUS
ro DR
santé n'avait pas élé altérée et que la marée eût été convenable, c'était un moment à saisir pour remonter la rivière.
On s’est rassemblé chez moi l'après-midi, Si nous avions su nous entendre, nous aurions pu rendre notre séjour moins désagréable ; mais il était difficile que des éléments aussi contraires pussent se rapprocher sans fermentation.
Tronson m'a apporté une feuille de tay que j'ai dessinée. C’est une grosse espèce de tayove, à ce qu’il me paraît.
3 pluviôse, — J'ai assez bien dormi la nuit. J’ai pris ce matin encore du petit-lait au tamaris. Il passe par les urines et il ne me fatigue pas : mais il ne me purge pas comme je l'aurais désiré.
Tronson a arrangé hier une partie pour aller voir l'habitation de Conrad. Il était d’abord un peu incertain si j'irais à cause de mon petit-lait; cependant je m'y suis décidé. Le temps est beau et le changement d’air ne peut pas me faire de mal.
Marbois est venu me proposer d’aller après-demain voir les Indiens. Je me sens bien faible encore pour cette course, cependant c'est une occasion précieuse que je ne veux pas manquer et demain nous prendrons un parti définitif à cet égard. |
Nous sommes partis à huit heures pour aller chez Conrad. Morgenstern, le garde-magasin, et Cabrol sont venus avec nous. On arrive chez Conrad par une pelite crique ou canal qu’on trouve à gauche en descendant la rivière à un quart de lieue de Sinnamary. Gette crique s'avance dans les terres basses sous de vieux palétuviers. Rien de plus pittoresque que cet abord : à droite et à gauche, de vieux arbres entrelacés de lianes de toute espèce et formant un berceau jusqu’au lieu du débarquement. Au Pleine Mer, l’abord est des plus agréables. A basse mer, les vases sont à découvert, et leur aspect est d'autant moins flatteur qu'il en sort des exhalaisons qui ne doivent pas êlre saines.
‘On aborde dans un défriché où il.y a quelques planta-
tions de vivres. J’ai remarqué en descendant une roche à
découvert dont j'ai pris un échantillon : c’est du granit mêlé de schorl, qui fait feu avec le briquet. Aïnsi c’est un | ]. Dans ce premier défriché, nous avons vu travailler une grande pirogue creusée dans le fond d’un seul arbre ; c’est ainsi qu'elles sont presques toutes construites. Sur ce fond il y a de petites varangues, un étambot et une étrave, sur lesquels on élève un bordage au-dessus du fond, pour élever les bords de la pirogue et lui donner plus de fond. Ces embarcations sont très légères et tirent peu d’eau ; mais aussi elles ne sont pas susceptibles d’une grande charge. Le bois le plus employé pour ces pirogues est le! ]. On en fait aussi de [ J- Celle que nous avons vu construire Ià avait à peu près cinq pieds de long.
Nous avons monté ensuite à la côte principale par une allée ou espèce de chemin anglais assez large et bien sablé. Nous serions heureux à Sinnamary, si nous avions seulement cette allée pour promenade. A droite et à gauche sont des défrichés et des vivres. La côte principale est très bien située et très bien bâtie pour le pays. Sur le devant, sont les différentes cases à nègres avec leurs jardins ; sur le derrière le potager, la cuisine, le poulailler ; sur un des côtés, un enclos avec un grand ajoupa de parc au bétail. Tout cela est bien espacé et a l’air animé. Devant la maison, qui est assez élevée au-dessus de la rivière, J'ai retrouvé la même roche que j avais déjà remarquée en débarquant. Il yen a plusieurs petites masses détachées et une grosse masse qui s'élève peu au-dessus du terrain. J’y ai remarqué deux fentes parallèles qui m'ont paru aller du N.-N.-E. au $S:-S.-0. Elles sont remplies par une espèce de poudingue dans lequel on remarque du quartz
assez cristallin ; J'en ai pris des échantillons. Ces fentes
ont 4 à 5 pouces et sont à environ # pieds et demi ou pieds de distance. 2 Il y a auprès de la maison des plantations de bananiers et de vivres; elles sont de la plus grande beauté. J'y ai vu plusieurs espèces de palmiers, et particulièrement de superbes Aouara, dont le fruit en grappes est de la grosseur d’un œuf de pigeon de couleur rouge; on fait de la
première pulpe de ce fruit une huile qui est assez bonne; le noyau renferme une espèce de beurre qu’on dit assez bon (voyez la description). Les autres espèces de palmiers qu’on voit là sont : le Pataoua, l’'Aguenite, le Moukaya, le Paripa, le Pinot, dont l’abondance signale les bonnes terres basses appelées Pinotières, le Bach, etc. Cette espèce d'arbres est très variée et, si je le puis, je m'occuperai à en dire les variétés.
Nous avons vu aussi auprès de la maison de jeunes caféiers qui n'ont que trois ans et qui sont chargés de fruits. Nous avons ensuite parcouru les plantations de coton et de manioc, ces dernières sont superbes. Le coton est ici, comme dans tout ce quartier, de la plus belle qualité. J'étais attristé de me trouver accablé par le climat et de ne pas pouvoir comme en Europe me promener deux ou trois heures pour voir ce qui est fait et ce qu’on pourrait faire. Cette habitation a près de 300 carrés de terre; elle s'étend tout le long de la rive gauche de la rivière, au-dessus et au-dessous de Sinnamary. Cette position est précieuse et unique dans le canton. Il ne faut que traverser la rivière pour être au chef-lieu; on est à une pelite lieue de la mer. On pourrait facilement pratiquer des moulins à eau, et toutes les terres basses pourraient être desséchées et arrosées avec la plus grande facilité. Cette habitation serait susceptible de l’ établissement d’une sucrerie, d'une cafeyerie, d’une cotonnerie; on pourrait y planter du rocou, des épiceries, et y élever une grande quantité de bétail et de volailles. On pourrait aussi y cultiver des viornes en abondance. Cependant ce terrain dans le haut me paraît extrêmement léger, et je ne sais pas si la culture y serait durable. Il est vrai que la ménagerie fournirait des engrais en abondance.
3 pluviôse. — Nous avons assez mal diné. Il y a eu du riz au lait, ce qui était mauvais pour moi. J’en ai cependant mangé avec plaisir. CG... nous disait qu'à Suri-
nam on mangeait les bananes presques vertes, qu’on les croyait fiévreuses et malsaines lorsqu'elles sont mûres. J’ai peine à le croire et j'en serais fàché, car c'est à mon goût le meilleur fruit du pays.
Nous n’avons pu nous rembarquer qu'à cinq heures, à cause de la marée.
Cabrol nous a raconté la cure qu'il avait faite il y a quelque temps d’un bubancile (?) de la plus mauvaise espèce. Nous l’avons engagé à rédiger un Mémoire sur ce traitement.
En abordant à Sinnamary, nous avons aperçu la goélette de Le Monnier, attendue de Surinam. C'était elle en effet. Le cœur me palpitait de l'espoir d’avoir des nouvelles ; nous n’en avons point. [Il dit qu’un corsaire nantais arrivé à Paramaribo, capitale de Ia colonie de Surinam, n’a apporté aucune nouvelle, que le capitaine a dit seulement que tout était tranquille en France.
Ce corsaire est arrivé 11 y a environ trois semaines, après une traversée de quarante-neuf jours. Est-il possible qu'il n’y eût aucune nouvelle à cette époque ? Cette idée m'accable.
Ce corsaire avait fait quelques prises, qui ont été enlevées. [l a soutenu un combat-contre un négrier, Dans le combat, le feu a pris à ce malheureux bateau; sur 400 noirs qu’il portait, on n’a pu en sauver que 1,et 9 blancs de l’équipage. Le feu a pris aussi au .COTSsaire ; heureusement l'équipage est parvenu à l’éteindre. Voïlà les affreux résultats de la guerre. L’estlavage est aboli, la traite est défendue, et des Français vont attendre des bâtiments qui portent des esclaves anglais pour les vendre aux Hollandais! Quels sont les principes qui peuvent justifier cette course ? Comment peut-on vendré des hommes quand l’esclavage est aboli ?
Le Monnier parti d'ici pour Surinam a été pris ; il s’est sauvé en abandonnantses pirogues à des corsaires anglais.
Dupeyron est attendu sous deux ou trois Jours, il porte des paquets.
J'oubliais de dire que Conrad demande 12.000 franes de son habitation, je crois qu’il la donnerait à moins. Si j'avais quelque espoir que le travail se rétablit un jour, j'en traiterais à l'instant; car, dans le cas où mon séjour | ici serait prolongé, Je pourrais facilement vivre sur cette habitation ; dans le cas où je serais rappelé, ce serait
toujours une ressource pour quelqu'un de mes enfants.
4 pluviôse. — J'ai mal dormi. J’ai été cruellement affecté ne n’avoir reçu hier aucune nouvelle. Ce matin on m'a dit que le capitaine qui est arrivé est un patriote très chaud : ainsi, il n’est pas étonnant qu'il ferme la bouche sur toutes les nouvelles qui ne seraient pas favorables au Directoire. J'ai vu une lettre où l’on annonce qu'il y a des troubles en France, et on dit même qu'on y demande un roi. Tout cela me parait exagéré. Nous ne pourrons nous former quelques idées de la situation de notre malheureuse patrie que lorsque nous aurons des avis directs ou des papiers publics.
Nous nous sommes occupés der nos arrangements pour notre voyage de demain chez les Indiens. Si le temps est aussi beau qu'aujourd'hui, ce sera une promenade très agréable.
J'ai écrit ce soir à Barthélemy pour l’express de demain; je lui ai rendu compte des nouvelles que nous avons reçues de Surinam.
> pluviôse. — Jai assez mal dormi eette nuit; je me suis réveillé à minuit et je n’ai entendu que trois coups de l'horloge qui sonnait, de sorte que j'ai eru qu'il était trois heures. Lorsque je dois partir de bonne heure, je suis presque toujours sûr de ne pas dormir.
Je me suis levé à quatre heures et demie, mais avant que tout ait été prêt pour notre départ, il était six heures. J'ai pris un verre-de limonade avant de partir.
7 Nous nous sommes embarqués dans une pirogue, Marbois, Tronson, Pichegru, Willot, Rodrigues, neveu de M®e Fryon, deux nègres de M" Tryon et mon cuisinier. Un autre nègre et un Indien sont partis avant nous dans une petite pirogue. Nous avons eraint d’avoir de la pluie, et c'est ce qui nous à un peu retardés. Nous n’avons éprouvé que quelques grains très légers pendant la route. Le temps a été superbe. Nous avons presque toujours remonté à l'ombre des palétuviers, qui partout bordent la rivière. L’épaisseur de ces bois, leur variété, l’odeur des fleurs dans quelques endroits rendent cette rivière délicieuse à parcourir. J'avais pris une boussole pour relever
les sinuosités qu'elle fait; mais j'ai remis cette opération au retour, pour en avoir d'abord une idée générale, et pour mieux diriger mon travail. La variété des arbres et des plantes étonne, et on voudrait s'arrêter à chaque pas pour les examiner. Les coques de cacao sauvage, la forme variée des siliques, de quelques lianes suspendues de diffé- … rentes manières, les guirlandes de fleurs entrelacées jusqu’au haut des arbres, le silence de ces bois antiques et de ces rives inhabitées, qui n’est troublé que par la voix de quelques oiseaux, ajoute à l’intérêt de cette scène, nouvelle pour des hommes qui habitent comme nous des lieux où l’on retrouve partout les traces de l’industrie humaine, qui quelquefois seconde la nature, maïs plus souvent la déforme et l’enchaïine.
Cette promenade serait délicieuse si l’on avait ici des embarcations plus commodes : mais on est assis sur des bancs très étroits où l’on peut à peine faire le moindre mouvement. Il est impossible dans cette gène de prendre aucune note ou aucun dessin des accidents divers que présentent les bords dela rivière. Sij'étais condamné à demeurer ici, je me ferais faire un canot léger dans lequel j’au-. rais une petite chambre et les commodités nécessaires pour pouvoir écrire et dessiner.
Nous avons mis cinq heures et demie pour arriver au premier village des Indiens, qui se trouve sur la rive droite de la rivière de Sinnamary. Nous y avons été reçus en descendant par le vieux Simapo, capitaine de ce village. Il s'était, pour nous faire honneur, revêtu d’une chemise européenne très sale, et il avait à la main son bâton de capitaine, qui est un jonc à pomme d'argent, qui leur est donné par le gouvernement de Cayenne. |
Les autres Indiens portaient leurs plus beaux ornements ; ils se drapaient à la romaine avec des étoffes de coton. Les femmes étaient dans le costume que j'ai déjà décrit. |
On descend par de petites embarcations pratiquées dans les palétuviers qui bordent le rivage. Les terres sont élevées de 7 à 8 pieds au-dessus du niveau de la rivière. On nous à conduits au Tapoï, grande case ouverte au Nord etau
Sud, où 1ls enterrent leurs morts et où ils se tiennent pendant le jour. Leurs casbahs ou cases particulières sont disposées autour du Tapoï, sans aucun ordre ; quelques plantes potagères sont plantéescàetlà sans ordre et presque sans Culture, autour de leurs habitations. Ils ont quelques bananiers, quelques poules, et, dans des abatis qu’ils ont plus loin, ils cultivent un peu de manioc. Ils font avec assez d'adresse quelques vases de terre, quelques hamacs de coton ou d'écorce de palmier, quelques ouvrages en paille, leurs arcs et leurs flèches, leurs cases, voilà à peu près toute leur industrie et tous leurs arts.
Tous les habitants de ce village, au nombre de 20 ou 25 au plus, en comptant les femmes et les enfants, sont venus nous voir; mais, avec cette indifférence qui caractérise le sauvage, ils paraissaient plus occupés des présents que nous aurions à leur faire que de tout autre objet. Au reste, comme ils viennent souvent dans nos établissements, la vue d’un Européen n’est plus pour eux un spectacle nouveau : mais ils n'ont pas même la curiosité et l'intérêt que nous montrons, lorsque nous voyons un homme de notre nation qui nous est présenté pour la première fois.
Nous sommes arrivés un mauvais jour pour être bien reçus. Ils étaient en boisson. Il faut avoir vu cette dégoütante orgie pour s’en faire une idée. Tous les quinze jours au moins, et plus souvent quand il y a des occasions particulières, un des [Indiens du village donne la boisson. A cet effet, ils remplissent trois canaris au moins et souvent beaucoup plus, suivant l'importance de la cérémonie, d’une liqueur fermentée faite avec du manioc, qui ressemble assez à un bouillon très clair. Hommes, femmes, enfants, ils boivent tous, et ils commencent le matin au premier chant du coq; ils continuent à boire le jour, la nuit, jusqu'à ce que les canaris soient entièrement vides. Chacun de ces canaris m'a paru contenir au moins 15 à 20 seaux de boisson. Ils ne mangent point pendant toute cette cérémonie. Ils vomissent et ils continuent à boire. Ils se peignent ce jour-là de nouveau avec le roucou, ils se coupent avec le plus grand soin leurs cheveux et leurs sourcils.avec des rasoirs, ils s’ornent la figure avec une
liqueur noire, ils se parent de leurs plus beaux ornements. J’ai vu un de ces Indiens faire sa toilette, sa femme lui appliquait une espèce de pâte de roucou, et ensuite avec une espèce d'huile de palmier elle étendait cette huile sur toutes les parties du corps de son mari; d’autres dans le même temps peignaient leurs cheveux et leurs sourcils en noir. Hs sont incapables de rien faire pendant cette cérémonie. Ce n'est que par grâce que nous avons pu obtenir que deux hommes partissent à la chasse et à la. pêche pour pourvoir à notre souper.
Pour notre diner, nous n’avons pu avoir qu'un coq et une poule, mais nous avons envoyé abattre un chou à coups de hache. Ce qui parait fort extraordinaire. C’est le chou-palmiste qu’on cueille ainsi; il faut abattre l'arbre pour avoir le fruit. La tige supérieure de plusieurs palmiers dépouillée de ses enveloppes donne une espèce de fruit, semblable, ou meilleur pour la saveur, au plus excellent navet. On peut le manger eru ou bouilli avee Ia soupe, avec toute espèce de viande ou de salade. Lorsque Montesquieu a dit que les sauvages, pour eueillir le fruit, abattent Parbre, il a dit un fait très vrai : mais il attribuait à Pimprévoyance du sauvage ce qui est commandé par la nature elle-même. Si l’on eoupait la tige dans le haut, elle ne se reproduirait pas el l’arbre serait également perdu. Cependant l’image, quoiqu’elle ne soit pas tout à fait juste, n'en est pas moins belle et n’en peint pas moins bien le caractère du despotisme. |
Nous avons eu un excellent souper et nous ayons eu un très bon diner que nous avons mangé de très bon appétit. On sn iei avec plus de facilité. #
L'après-midi, Pichegru, Marbois, Tronson el moi, nous sommes allés voir Dominique, Indien qui est établi avec sa famille à une petite demi-lieue de Simaporou sur la rive gauche de la rivière de Sinnamary. Les terres sont assez hautes dans cette partie et son carbet est situé d'une manière très pittoresque. [Il vit là, sans être sous la dépendance d’aucun capitaine, avec sa femme qui est âgée, sa fille qui peut avoir quinze à dix-huit ans et deux jeunes garçons de douze à quatorze ans, Il parle assez bien français.
ot
Il paraît industrieux et travailleur. Nous sommes allés avec lui voir son abatis. Nous sommes enfin entrés à dans les grands bois, où nous avons marché par un petit sentier environ un gros quart de lieue avant d’arriver à cet abatis. Ce bois frappait d’étonnement : on y trouve des arbres d'une hauteur et d’une grosseur extraordinaires. Leurs trones s'élèvent sur des racines de la forme la plus singulière : elles présentent des faces plates et perpendiculaires comme des murs antiques garnis de mousse. Nous avons remarqué cependant que les vieux arbres sont assez rares, et que les plus grandes masses sont composées de jeunes arbres. Ces bois sont très épais, et il faudrait monter plus haut pour bien connaître ce qu’on appelle les grands bois. L'abatis de Dominique nous a paru bien tenu, ettrès grand pour être le travail d’un seul homme et de ses jeunes enfants. Il faut d’ailleurs remarquer qu’il est souvent détourné par la chasse, par la pêche ou par les voyages que fui font faire divers particuliers. Il est d’ailleurs adonné à la boisson comme tous les Indiens. Cependant, ce que j'ai vu là me prouve, qu'avec des règlements sages, on parviendrait à civiliser ces peuplades, et à les arracher à la destruetion qui les menace.
La fille et la femme de Dominique m'ont donné deux espèces de grandes terrines qu’elles avaient faites pour moi, et que Je leur avais demandées il ya un mois environ, lorsqu'elles vinrent à Sinnamary avec Dominique que je connaissais déjà.
Les Indiennes font ces vases avec une espèce d'argile gris de fer, qui est assez abondante dans le pays. Elles les font à la main; elles les peignent ensuite avec du roucou, ou avec d’autres couleurs que leur fournissent quelques plantes ou quelques arbres, et, pour rendre ces couleurs sohdes, elles les mêlent avec de la gomme de Chimiri quelles extraient d’un arbre appelé Æroubari. Elles appellent la terre dont elles se servent pour faire ces vases : Orinan. s
Nous sommes revenus à Simaporou vers le soir; nous avons eu le plus beau temps du monde pour cette promenade.
Nous avons soupé avec un excellent poisson que les Indiens nous ont apporté et qui est appelé Coumarou. C'est un poisson plat extrêmement fin, La tête surtout, que J'ai mangée, est délicieuse. Marbois, qui y voit assez mal, et qui avait quelques arêtes, croyait aussi avoir mangé la tête, de sorte que nous nous disputions assez plaisamment à cet égard. Nous avons mangé aussi un Muruye (c'est le Muruil Yawa, faisan verdätre de Cayenne; voyez Bomare).
Nous nous sommes couchés de bonne heure. Mon hamac était tendu sur la tombe d’une femme de Simaporou enterrée depuis cinq ou six jours. Je l’ai changé de place et je l’ai mis un peu plus loin, car je craignais un peu les exhalaisons de cette fosse.
Nous nous sommes trouvés très bien couchés dans les hamacs. Willot a eu un peu de fièvre. Les insectes nous ont tourmentés. Les Indiens ont continué à boire toute la nuit; aucun n’est resté dans le Tapouï où nous avons passé la nuit. De temps en temps, nous entendions leurs chants et leurs instruments monotones ; malgré cela, j'ai assez bien dormi.
6 pluviôse. — Nous avons déjeuné avec des bananes. Nous n'avons pas pu nous promener, la rosée était trop abondante. Nous n'avons pu avoir pour notre diner qu’une poule, un coq et un chou-maripa que nous avons encore envoyé abattre par nos noirs.
J’ai acheté pour trois livres un arc indien et ie flèches.
Nous avons conversé avec les [Indiens autant qu’il nous a été possible -de les entendre et de nous en faire entendre.
Un d’eux, nommé Toussaint, me detia ait hier si c'était nous qui avions lué le Roi. Je lui ai dit que ce n'était . point nous, que nous n'avions tué personne. Si Rovère et Bourdon avaient été avec nous, Bourdon aurait cru que nous avions dicté cette question. Un de ces Indiens me disait un instant après : «Il faut toujours un maitre ». Il serait difficile en effet de leur faire entendre ce que c’est qu'une République Ils ne connaissent que l’obéissance à leur capitaine, et celle de leur capitaine aux volontés de
l'agent. Je leur ai demandé s'ils avaient été contents que le Roi eul élé tué. Cette question les à embarrassés et ils m'ont répondu très vaguement. J'ai bien vu qu'on avait cherché à leur persuader qu'ils devaient en être contents ; mais qu'on ne les avait pas persuadés. Pendant que nous étions à l'abatis de Dominique, Toussaint, dont J'ai déjà parlé, a demandé à Pichegru que nous avions laissé avec lui dans le carbet, s’il était vrai que maintenant, en France, nous buvions du sang. Cette terrible question devrait être adressée aux monstres qui ont souillé de leurs crimes notre malheureuse patrie. |
Ce matin, pendant qu’assis sur mon hamac je dessinais une masse d'arbres qui est au nord du tapouï, j'ai vu un long serpent qui entrait dans le tapouï, et qui n’était plus qu'à quelques pas de Marbois qui dessinait aussi sur son hamac. Je lui ai crié de se lever. Le serpent voyant ce mouvement s’est détourné. Pichegru a pris son fusil et l'a tué sur la place. La charge a porté sur le milieu du corps. La tête et la queue ontété longtemps agitées encore : mais le milieu du corps était comme cloué sur la terre. Les nègres l’appellent serpent chasseur ; il est très dansereux. C’est, je crois, le serpent caréné de Bomare.
Il paraît, d'après ce que nous disent les, Indiens, qu'il y a eu sur leur nation une terrible maladie épidémique, qui s’est propagée depuis les bords de l’Orénoque; c’est, disentils, cette maladie qui a ainsi affaibli leur population. Mais leurs absurdes fêtes de Boisson suffiraient pour les détruire. Il y en avait trois ou quatre de malades, et, comme je l’ai dit, celle-ei n’était cependant qu’une Boisson de famille. Dans les grandes fêtes, il est rare qu’il n’y ait pas des querelles et que le poison ne devienne pas l'instrument de leur vengeance.
Ce matin, nous avons été témoins d’un fait assez singulier. On avait tué à coups de flèches, comme c’est l’usage des Indiens, une poule pour notre diner; elle respirait encore étendue à terre à l’entrée du tapouï. Un coqest venu; a tâché de la faire lever, a tourné autour d’elle, et, voyant qu'il ne réussissait pas, il l’a couverte. Voyant qu’elle ne se relevait pas, il a encore longtemps tourné, il nous
regardait comme pour nous demander ce qu’elle avait, et. il l’a enfin couverte une seconde fois, quoi qu’elle Füt expirée.
Nous sommes repartis vers une heure et demie, par le plus beau temps du monde. En partant, nous avons fait sentir au capitaine Simapo que nous n'étions pas contents de l'accueil qu’il nous avait fait; qu’on nous avait dit qu'il remplirait nos pirogues de poisson et de gibier, et qu'il ne nous en avait pas même donné pour diner. El s’est excusé sur la circonstance de leur Boisson et sur la maladie de quelques-uns des Indiens de son village. H nous a dit que si nous revenions, il nous traiterait mieux.
Voici quelques mots que j'ai recueillis :
Sinamarila (rivière).
Yavabo (en bas de la rivière).
Houssa (en haut).
Ylicuta (l'âme).
Potana (a mer).
Ouay (les feuilles dont ils couvrent leur tapouï et leurs casbahs).
Nous nous sommes arrêtés en asodel à l'habitation que Morgenstern a abandonnée; elle est sur Ha rive droite, à deux petites lieues de chez les Indiens, près d'un morne où le père de Rodrigues avait une habitation. La situation de l'habitation de Morgenstern est très belle, et la terre paraît d'excellente qualité. Nous y avons vu des mangliers et des citronniers chargés de fruits. Il y à à peu de distance de la côte un gros rocher dont j'ai pris des échantillons. C’est la même espèce de granit que j'ai déjà vue sur l’autre rive chez Conrad. C'est un TRS granit mêlé de schiste.
6 pluviôse. — Nous sommes arrivés à six heures à Sinnamary. Nous avons mis trois heures et demie pour venir de chez les Indiens, en déduisant le temps que nous avons passé chez Morgenstern.
Tout a concouru à rendre cette Re et je sens qu'elle m'a fait le plus grand bien. Il faut ainsi voir l'espèce humaine dans les conditions extrêmes pour en juger
En arrivant à Sinnamary, J'ai trouvé chez moi une lettre de Franconie déjà ancienne ; elle est du 26 nivôse. Nous avons appris que la goélette qui porte des approvisionnements est allée à Yracouba et qu'elle est attendue ici ce soir ou demain.
1 pluviôse. — Mon sommeil m’a prouvé combien notre promenade avait influé sur ma santé; depuis que je suis à Sinnamary je n'avais pas encore aussi bien dormi.
Bourdon a encore la fièvre etil en perd la tête.
J’ai reçu plusieurs lettres de Cayenne. Un bâtiment venu de New-York y est arrivé dans 30 jours. On n’y savait pas encore le lieu de notre déportation. Moreau a été destitué. Voilà le prix de sa perfidie. Hoche est mort empoisonné. Les comités ne siègent plus aux Tuileries. Ce changement ne peut pas avoir été fait sans quelques motifs puissants. On a envoyé un message à Londres pour traiter de la paix; nos propositions ont été refusées. Tout se prépare à une nouvelle campagne. Où en seront les moyens ? On dit enfin que tout est tranquille en France. Ces détails n’annoncent pas une telle tranquillité.
Une conspiration a, dit-on, été découverte et prévenue à Cayenne. Un officier du régiment d'Alsace était à sa tête. [ls devaient, dit-on aussi, arrêter l’agent, le commandant et le colonel, ainsi que le trésorier du régiment. Cet officier a été arrêté et embarqué pour Philadelphie avec Pabbé Le Breton, qui s'était imprudemment rendu de Surinam à Cayenne. Nous l’avions vu ici et je lui avais fait conseiller de s’en retourner.
Point de nouvelles directes, de G . Tout cela nous laisse dans un vague désespérant.
Ces lettres nous ont été remises par la goélette qui porte les approvisionnements des magasins de vivres; elle ne nous a rien apporté d’ailleurs, quoique nous eussions demandé plusieurs objets.
J’ai eu du monde l’après-midi. La journée a été très belle. Il est cruel de n’avoir iei aucune promenade.
8 pluviôse. — J'ai écrit ce matin plusieurs lettres que jai remises à David, capitaine du port de Cayenne, venu
ici sur la goélette et qui s’en retourne avec elle. Cette goélette sortira ce soir ou demain matin.
J’ai eu encore beaucoup de monde tout l’après- -midi el je n’ai pu rien faire.
Rovère qui est venu me voir prétend que Billaud a fait ici son marché avec Brottier, que l'insurrection était contre Hugues qui commande à la Guadeloupe, et qu’il ne s'agissait de rien moins que de faire déclarer la colonie indépendante.
Tout cela me paraît fort extraordinaire et je suis bien tenté de croire que ce sont des rêves faits 1C1.
Nos nouvelles de hier confirment le combat de mer qui a eu lieu entre les Anglais et les Hollandais; ces derniers, si les détails sont vrais, ont perdu onze vaisseaux.
On dit que les Américains ont pu arranger leur différend avec le Directoire. |
On dit que les Anglais, ne sachant que faire des vaisseaux qu'ils ont pris, en offrent quarante aux Américains s'ils veulent se déclarer. Je retrace ici tout ce que j'apprends et je ne sais moi-même ce quon peut croire.
La chaleur à été extrême aujourd’hui. Heureusement la brise du soir à été assez fraiche.
9 pluviôse. — J'ai encore assez bien dormi cette nuit. J'ai fait faire du sirop avec 19 H. de sucre. Cela m'a rendu trois flacons de sirop dont un assez petit. à
Les pluies recommencent; nous avions eu plusieurs jours très beaux et les plantations souffraient déjà de Ja sécheresse.
Après diner, Willot est entré chez moi, je l’ai trouvé extrêmement changé. Le froid de la fièvre n’a pas tardé à le prendre et il est rentré chez lui. Vers cinq heures, Cabrol étant seul avec lui, il a eu une espèce de convulsion épouvantable. Il délirait, il parlait avec fureur du commandant. Cette convulsion a été assez longue et difficile à calmer. J’y suis allé et ce n’est qu’alors qu'il a repris ses sens ; il m’a reconnu ; sa fièvre a été assez violente. Il a été plus calme le soir.
Je suis allé chez Bourdon. Je l’ai trouvé dans un accès
de fureur, sa tête est absolument perdue. Cabrol en est rebuté. La patience de Rovère est admirable.
Quel spectacle que tout cela! que de leçons à recueilir ! Qu'il nous faut de philosophie et de courage!
10 pluviôse. — J'ai beaucoup transpiré cette nuit et j'ai assez bien dormi. J'ai écrit quelques lettres. Le commandant est venu. Il m’a confirmé la réponse barbare qui lui avait été faite sur les demandes de Bourdon, Willot et Delarue d'aller à Cayenne. On lui à répondu froidement qu'il n’y avait pas lieu à délibérer.
Il m'a dit que l'affaire qui avait été arrêtée à Cayenne lui était extrêmement connue et qu’il ne comprenait rien à l'accusation portée contre lui. Il m'a parlé avec regret de Cointel. Il m’a parlé de dilapidations qui se font à Cayenne.
Willot a assez bien passé la nuit. Bourdon était mieux; mais il s’est mis en fureur pendant que le commandant y était parce que Rovère l’avertissait qu'il parlait trop et que cela pourrait lui faire du mal.
La pluie continue par grains assez violents.
Je suis allé voir Bourdon ; sa tête est perdue; la crainte de la mort le tourmente au dernier degré. Quelle opposition que cette situation avec le calme des derniers jours de Murinais !
J'ai eu des douleurs aujourd’hui dans tous les membres. C'est l'effet que l'humidité produit presque toujours sur molI.
11 pluviôse. — Mon sommeil a été extrêmement interrompu, tantôt par les chiens, tantôt par les enfants qui crient, et enfin par des soldats qui se battent presque à notre porte.
Un soldat du régiment d’Alsace est mort ce matin à l’hôpital ; le chirurgien parait soupçonner du poison. Ce régiment se détruit entièrement.
La pluie continue et elle a été plus abondante aujourd’hui.
On a annoncé Dupeyron. On a dit ensuite qu'il avait envoyé les dépêches dont il était porteur d’'Yracoubo, mais enfin nous avons su que l’exprès arrivé d’Yracoubo